Dr Bernard Vandermersch : Notions de Structures cliniques

Conférencier: 

« Névroses, Psychoses et perversions »

 Dans une première conférence je vais vous exposer comment les structures cliniques se déduisent de la structure du langage. C’est un point de vue, c’est le mien, c’est une tentative de donner un éclairage transversal sur ce qui se passe en pathologie.

Il y a un monsieur qui s‘appelle Galilée qui nous explique que l’univers est écrit en langue mathématique. Les caractères en sont les triangles, les cercles et autres figures géométriques, moyens sans lesquels il est impossible humainement d’en comprendre un mot, sans lesquels on s’égare pleinement dans un labyrinthe obscur. Voilà. Comme on dit, il y a l’idée qu’il y a quelque chose, que le réel n'est pas un chaos, qu’il est structuré. En est-il de même pour la pensée, pour ce qu’on appelle le psychisme. Alors d’abord qu’est-ce qu'une structure ? Vous savez, on a coutume de parler de structures cliniques. Qu'est-ce qu’on entend par ce mot ? La structure c'est l'hypothèse d'un réel organisé derrière des apparences variées. A vrai dire, c'est plus qu’une hypothèse. C'est curieux, je ne me vois pas alors que je suis sensée parler. Mais bon. C'est plus qu’une hypothèse. C’est une croyance, qui est reçue par tous les scientifiques. Il y a des lois qui rendent compte de phénomènes, et ces lois sont accessibles à une écriture logique sinon mathématique. Alors peut-être un petit mot un petit peu plus précis sur la notion de structure en mathématique parce qu'elle a beaucoup influencé le structuralisme dans les sciences humaines. Alors le trait commun des diverses notions.

“Bonsoir Mr Vandermersch, c’est René à l’appareil [aparté technique]”.

Donc, le trait commun des diverses notions désignées sous le nom générique de structures mathématiques est qu’elles s’appliquent à des ensembles d'éléments dont la nature n'est pas spécifique. Pour définir une structure, on se donne une ou plusieurs relations où interviennent ces éléments. On postule ensuite que là où les relations données satisfont à certaines conditions et ce sont les axiomes de la structure. Et puis ensuite on fait la théorie axiomatique d’une structure et on déduit les conséquences logiques des axiomes en s’interdisant toute autre hypothèse sur les éléments considérés, en particulier toute hypothèse sur leur nature propre. Donc une notion de structure fait abstraction des objets, des éléments pour ne considérer que leurs relations.

Alors pour donner un exemple, mais rapidement, je ne sais pas si vous allez pouvoir le voir, j'ai montré ici la même structure, c’est le groupe de Klein, et le groupe de Klein ça régit à la fois les relations entre les 4 formes de de l’accord de l’adjectif en français, féminin-singulier / masculin-singulier, masculin pluriel, féminin pluriel, ce carré avec les diagonales [inaudible],  symétrie du rectangle et relation entre les 4 formes de l [inaudible]ce carré avec les diagonales il y a un endroit où il y a une seule flèche, et vous voyez que ces flèches sont réversibles. [4min]

Bien, j’ai pris cet exemple parce que ce tétraèdre, si vous voulez, en tout cas ce schéma, régit aussi bien les relations entre les formes de l’adjectif en français que les groupes de symétrie d’un rectangle. Ça n’a rien à voir les rectangles, ça n’a rien à voir les adjectifs, mais leurs relations, des diverses positions possibles, sont les mêmes, régies par le groupe de Klein. C'est pour vous donner une idée de structure et que la structure ne concerne pas la nature des éléments mais uniquement leurs relations. Donc la structure ça suppose qu’on ait défini des éléments et des ensembles.

Alors maintenant je vais vous parler du langage humain. Le sujet, un sujet humain, c’est quoi ? C'est le résultat de l’immersion d‘un corps animal, ou presque, dans un bain de langage. Du coup les conditions d’existence d’un sujet vont dépendre de son rapport aux lois du langage, vont dépendre aussi des lois du langage. Ces lois ne sont pas seulement celles de la grammaire d’une langue donnée, mais des lois reconnues communes au langage humain. Ce qui suppose donc de connaître la structure qui régit le langage humain. Alors une remarque, que peut-être vous apprécierez ou pas, c’est que je considère que très souvent il y a dans notre culture un oubli du langage comme spécificité de l’animal humain. Et un oubli qui est assez étrange, surtout quand ça frappe ceux qui font profession de soigner, les médecins, les psychiatres, les psychologues, et bien que le langage soit condition de toute subjectivité, Ce qui n’échappe pas à un linguiste comme Benveniste. Le langage humain est considéré souvent au mieux comme une fonction supérieure mais réduite à un moyen de communication. Incontestablement, c’est un moyen de communication, et même des plus efficaces, [intermède coupure de micro] quoique suffisamment équivoque pour qu’on puisse déplorer l’incommunicabilité entre les êtres. Les humains sont en tout cas les seuls animaux dont le corps est naturellement parasité par un langage qui n’est pas fait pour l’ordinaire de signes, puisqu’il est articulé en chaînes de comportements, de patterns pour parler savant comme chez les animaux, mais de signifiants. Il faut donc que je définisse ce qu’est un signifiant un peu plus loin. Je dis parasiter car ça ne cesse pas de parler en nous. Mais ces pensées elles sont verbalisables sinon d'emblée verbalisées. Donc ça n'arrête pas. On est parasités par le langage. Si vous regardez une vache brouter, dans un champ elle vous donne quand-même beaucoup moins l’aspect d’être parasitée en permanence par des pensées, sauf quand un train passe.

L’illusion psychosomatique maintenant. La réduction de l’humain à une dualité psyché/ Soma, qu’elle soit prétendument surmontée par exemple par une théorie comme celle de Henri Ey, enfin c’est un tout petit peu ancien, ça date des années d'après-guerre, ou bien niée par le moderne DSM, qui suit en cela les aspirations anciennes d’un certain institut de psychanalyse, semble constituer une évidence qui trompe même ceux qui veulent s’en débarrasser. Je citais souvent cet institut de psychanalyse, qu’on appelle toujours l’Institut, qui avait proposé de mettre en exergue cette phrase : “en particulier, il ne faudra pas oublier que la séparation en embryologie, anatomie/physiologie/psychologie/sociologie/physique n’existe pas dans la nature et qu’il n’y a qu’une discipline, la neurobiologie, à laquelle l’observation nous oblige d'ajouter l’épithète “du même” en ce qui nous concerne. Vous voyez que la psychanalyse en France avait pris une tournure assez étrange.

Le mot psychique: pourquoi je réfute cette notion de psychosomatique. Car il est fait de deux mots, psyché et soma. Le mot psycho, il est confusionnel. Depuis que l'âme, qui est la traduction du mot psyché, est tombée peu à peu avec la religion en désuétude, psychique n’évoque plus rien de spécifiquement humain. Il n'y a pas lieu de refuser en effet une activité psychique aux animaux supérieurs. On ne saurait leur refuser une forme d'intelligence d’ailleurs mesurable. Pour les affects, l'affaire est peut-être plus délicate, mais ce n’est tout de même pas pour rien qu'on distingue l'angoisse de la peur. La peur de l'antilope qui sent la proximité du lion est-elle une phobie du lion comme la peur du petit Hans devant le cheval ?   Montage instinctif, inné ou acquis voire conditionné chez l'animal, savoir sur un danger qui concerne le sujet et non pas son organisme, quoi qu'il en pense, chez le phobique. La peur n’est pas la même chose que la phobie. Il faudra distinguer dans les cas, le cheval, signifiant à tout faire du petit Hans, célèbre cas de Freud, il faudra peut-être donc distinguer les cas de phobie du cheval de l'araignée, qui est un objet phobique translinguistique, qui fait aussi peur aux anglais, aux espagnols ou aux français, voire du trou dans l'espace de l'agoraphobie, beaucoup moins bordé par un signifiant quelconque. Et pourtant il n'est pas sûr que l'on puisse distinguer avec certitude chez l'être humain les manifestations somatiques de la peur de celles de l'angoisse. C’est d’ailleurs sur des modèles familiaux animaux que sont expérimentées les substances qui seront nos médicaments psychotropes avec des résultats indiscutables et d'autres parfois paradoxaux. Mais la spécificité de l’être humain c’est d’être un parle-être comme disait Lacan.

Le mot somatique est lui aussi une source de confusion car ce soma est lui-même modifié voir contrarié du fait d'avoir incorporé le langage et d'avoir à satisfaire aussi aux lois du langage. Cela n’exclut pas qu’il existe des déterminismes d’ordre génétique ou somatique dans les troubles psychiques. Un certain niveau d’intégrité du cortex cérébral nécessaire mais non suffisant à la constitution du moi et à de nombreuses [inaudible] la structure du langage humain n'agit pas sans une certaine connivence de l'anatomie. Le sujet qui nous concerne ou qui devrait nous concerner au-delà de sa maladie se définit comme un effet du langage sur le corps, d'où la notion d'incorporation. Plutôt donc que parler de psychosomatique ne vaut-il pas mieux parler des effets de l'incorporation du corps par le langage, ce “corpus signifiant” comme on dit par le corps dans le sens ordinaire du terme. C’est par le langage qu'un sujet d'abord réduit à une pure question va trouver son unité, même celle de son corps. Ce sujet est un sujet, c’est l’effet d’une immersion réciproque d'un corps dans le langage ou du langage dans un corps humain, ou en tout cas plutôt dans un corps qui deviendra humain d'incorporer ce langage. Un enfant élevé en dehors de tout langage meurt. Alors le premier effet massif de cette incorporation du langage, on ne la perçoit peut-être pas tout de suite mais c’est la relation première à une image, à l'image de ce qu'on appelle le stade du miroir. Le stade du miroir ce n'est pas simplement reconnaître que l’image dans le miroir est celle de mon corps, c'est m'identifier à cette image. Pourquoi un petit d’homme, un petit humain s'identifie-t-il à une image ? Pourquoi pense-t-il “c'est moi!” s'il n'était pas auparavant en manque d'être, à la recherche justement d'un support à ce x à qui son entourage adresse des mots et suppose non seulement des besoins mais aussi des désirs et des demandes. C'est bien parce qu'on parle, parce qu'on est exilé de la nature, qu’on se pose la question de ce qu’on est. Cette première étape peut-être d’ailleurs assez mal assurée et se fracturer au moment de la puberté chez certains schizophrènes chez qui on observe justement le signe du miroir, ce défaut de se reconnaître dans le miroir. En effet le moi se crée et se soutient de son aliénation dans une image inversée de lui-même à condition toutefois que cette image est fait sens pour un autre, pour l'autre qui s'occupe de ce petit. D'où sa dépendance radicale non seulement aux soins de la mère mais aussi aux signes d’assentiment qu’elle donne de cette image, signes qui sont à l'origine de cet instance assez déprimante que l'on appelle l'idéal du moi. Le livre de Camille Kouchner qui vient de sortir illustre la puissance torturante de cette instance idéale qui peut se transformer en hydre selon son terme. Mais ne pas avoir d'idéal du moi ce serait pire, le moi ne trouverait plus alors de consistance car le moi ne trouve de consistance que dans le champ qui est couvert par cet idéal et quand il s’en écarte sous l'empire d'un désir sexuel qui ne convient pas, il perd sa consistance. Le signe du miroir, en tant que signe annonciateur schizophrénique, questionne sur la précarité des acquis de ce stade pour lequel il faut rendre compte soit par un problème de physiologie cérébrale soit ou bien en même temps par une spécificité de la structure du langage. [Inaudible]. Alors on peut dire d'autre part que cette incorporation du langage est pathologique. Dans la mesure où elle semble faire violence au corps, ou du moins le soumettre en partie à ses propres lois, aux lois du langage. Alors vous savez que dans beaucoup de cultures, et plus les cultures sont dirais-je premières ou primitives et plus les marques sur le corps prennent une importance considérable. Ces marques tendent à signifier qu'il y a quelque chose à prélever ou à inscrire sur le corps, et que le corps doit pâtir d'une certaine façon de cette inscription pour pouvoir s'intégrer dans la société. En tout cas en effet contrairement à l'animal, et là je vais citer Lacan encore, “tous les besoins sont contaminés par le fait d'être impliqué dans une autre satisfaction à quoi il peut faire défaut. L'autre satisfaction c'est ce qui se satisfait au niveau de l’inconscient” vous savez que pour Lacan l'inconscient est structuré comme un langage. Autrement dit, la satisfaction des besoins de l'être parlant ne suffit pas à satisfaire les exigences de l’inconscient, mais aussi que cette autre satisfaction qui se manifeste dans les symptômes peut venir mettre en péril la satisfaction des besoins. Cette autre satisfaction manifeste ses exigences dès le plus jeune âge, dès le bébé, et ça peut dérouter les personnes en charge d'élever l’enfant. Cette obscure satisfaction qui peut aller jusqu'à contrarier la satisfaction des besoins est celle que l'inconscient exige : vous connaissez l'anorexie mentale et vous connaissez bien d'autres choses assez bizarres qui caractérisent l'être humain. L'inconscient c'est donc cet effet de l'incorporation du langage. C’est le corps du langage qui fait le corps au sens ordinaire, c'est-à-dire qui donne la structure vécue de notre corps à ce corps. Le double exile du sujet, alors je vous suggère d'admettre ceci, que la tolérance relative du corps à son parasitage par le langage ne s'obtient qu'à ce que le sujet, l’effet de ce parasitage, ne soit ni dans le corps ni dans le langage, qu'il ne soit ni du corps ni du langage. C'est à se doubler exil que le sujet doit son ex-sistence, ex-sister c'est se sister en dehors, c'est se tenir en dehors de quelque chose.

Ni donc un mot, ni donc une partie du corps, un sujet c'est du réel mais un réel précaire, son ex-sistence est solidairement attaché à un manque, à l'existence d'un manque. Car prendre en compte le langage, c'est-à-dire un ordre symbolique, non pas symbolique au sens du symbolisme “la rose est le symbole de ceci” mais l’ordre symbolique c’est à dire l'ordre du signifiant, prendre en compte le langage non seulement inscrit une troisième dimension entre le réel et l'imaginaire mais déplace cette notion de réel, notamment d'une confusion avec la réalité, cette notion de réel est intéressante parce qu'elle permet de distinguer quelque chose de la réalité, car notre réalité elle ne dépasse pas la fiction, comme on dit, elle dépend d'une fiction, d’une fiction fixe, qu'elle soit de l'ordre d'un fantasme subjectif individuel, d'une religion, d'une idéologie ou même de mythes plus ou moins accordés entre eux. Quant au réel brut, il nous reste voilé, que ce soit le réel de la science ou le réel du sujet, de ce que nous sommes. Ce qui n'est pas une fiction, c'est le sujet lui-même, enfin je le pense. Un sujet en tant qu’effet réel du langage est ce qui résiste à tout ce qui peut en être dit ou montré. Il est comme le dit l'étymologie ce qui est supposé, “sous-posé”, au fait de dire. Je cite une phrase de Lacan dans l'Étourdit “Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s'entend”. Le sujet résiste, c'est quelque chose qui résiste à tout ce qui peut en être dit ou montré, c'est-à-dire qu'il disparaît quand un mot prétend le dire dans sa totalité. C'est le mécanisme de l’injure, ou même quand il est sous un regard qui le désigne et c'est la honte, on verra ça un peu plus tard.

Alors la structure du langage.

J'avance un petit peu. Une théorie vraiment matérialiste du sujet ne peut pas faire l'impasse du matériel auquel il est comme sujet directement assujetti. Quelle est donc la structure du langage humain ? Langage humain pour le distinguer de ce qu'on appelle les langages animaux. Notons que dans la réalité ça n'existe pas le langage. Il n'existe que des langues, que des langues singulières qui entrent en jeu par la parole. Néanmoins, toutes les langues humaines ont des propriétés communes, c'est pourquoi on peut parler de structure et voici à notre usage quelques définitions.

Le signifiant, c'est une unité.  Ce n’est pas…. Comment dirais-je, une la palissade. Le signifiant c'est ce qui se découpe comme unité dans le langage. L’humain a cette faculté étrange de découper dans le flot continue de l’émission vocale des unités. Des Uns que la linguistique appelle des signifiants. Si vous enregistrez la parole, vous obtenez un continuum sans césure. Il n'y a ni mots, ni lettres séparées ni même parfois de phrases, même si vous pouvez repérer bien sûr l’inflexion particulière de telle sonorité. Découper cela en unités distinctes, c'est un fait humain. Ces signifiants sont caractérisés aussi d'être de pures différences, nous dit la linguistique structurale selon Saussure. Pas de termes positifs.  Un signifiant ne vaut que par sa différence des autres et de lui-même. Il ne renvoie qu’aux autres et non à des objets définis, c'est une chose très importante, parce que dans le dictionnaire on a l'impression qu’un mot ça renvoie à une chose ou en tout cas à un concept, mais non, il ne renvoie qu'à d'autres mots pour se différencier des autres. Il ne renvoie qu’aux autres donc, et non à des objets définis même s’il peut dégénérer en signes. C'est ce Un différentiel, ce Un donc différent de lui-même qui fait aiguillage entre les mots à dire et les nombres à compter. Le Un en quelque sorte est commun à la fois au langage et aux nombres. Et Lacan va préciser en diminuant de beaucoup l'étendue du champ sémantique de ce qu'est un signifiant, il dit “un signifiant c'est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant”. Du même coup, tout ce qui est mot, tout ce qui est unité du langage n'est pas signifiant au sens de la psychanalyse. Pour que ce soit signifiant, il faut que ça représente le sujet. Alors le signifié c'est l'autre versant, c'est un autre royaume flottant comme dirait De Saussure qui n'a pas de rapport naturel avec celui du signifiant. Pour Saussure le signe linguistique c'est une coupure entre les deux nappes, celle du signifiant et celle de signifié et il écrit s/S mais Lacan lui l'invertit, c’est-à-dire S/s, Signifiant sur signifié, parce qu’à cette époque il voulait faire sentir le primat du signifiant. 

Bon, Appelons Autre, grand Autre, le lieu supposé contenir les signifiants. Il faut bien qu'ils soient quelque part. Ce lieu est topologiquement un espace ouvert. C'est une définition mathématique. Ouvert ça veut dire qui ne contient pas sa limite. C'est-à-dire que c'est un ensemble d'éléments aussi près que vous vous approchez du bord, il n'y en a toujours un plus près. Il ne contient pas sa limite. Si vous avez entendu parler des nombres réels et bien ce sont ces nombres qui s'écrivent avec une infinité de chiffres après la virgule. Quand vous en avez trouvé un qui est très très près de Un et bien vous pouvez toujours en trouver un qui est encore plus près, il suffit de rajouter quelques chiffres après la virgule. Donc ça c'est ce qu'on appelle un espace ouvert. Du coup il peut apparaître cet Autre comme un trou sans fond, voire comme une grande gueule vorace. C'est certainement l'origine du vertige qui est inconnu par l'animal, enfin je ne leur ai pas demandé, mais quand je vois comment il s'approche du bord, je me dis vraiment qu’ils ne sont pas comme moi. Marc Darmon dans son excellent ouvrage “Essai sur la topologie lacanienne” nous donne l’exemple du dictionnaire. Vous entrez dans un dictionnaire pour chercher la définition d'un mot, malheur à vous ! Vous ne pouvez plus en sortir. Si vous cherchez la définition exacte du mot, chaque définition renvoie à d'autres mots qui renvoient à d'autres mots qui renvoient à d'autres mots.

Deuxième caractéristique. C'est un espace connexe, ça veut dire un espace en une seule tenue, vous ne pouvez pas le diviser. Même si votre dictionnaire est en trois tomes, il y a des mots du tome 3 qui renvoient à des mots du tome 2 ou du tome 1. C'est un tissu connexe, ça veut dire qu'il n'est pas fait de morceaux séparés, de mots séparés les uns à côté des autres, à l'image justement du dictionnaire. Or, et c'est le grand apport de Saussure à la linguistique, le signifiant n'est qu'une pure différence. Le signifiant n’apparaît comme Un qu’à se découper du reste, il se découpe le temps de le dire, avant de retomber dans la colle commune. Pour visualiser ce lieu, on peut partir de la définition lacanienne du signifiant, mais alors ça va être un peu compliqué alors je ne sais pas si je vais, parce que comme nous n'avons pas de schéma, je n'ai pas de tableau, ça va rendre des choses complexes alors je pense que je vais passer sur cela.

Bon voilà donc quelques éléments sur la structure du langage, la structure de l'Autre : c'est un ensemble ouvert au départ et c'est un ensemble d'une seule tenue. Alors vous me direz il y a des langues différentes. Et bien vous savez, l'inconscient n'est pas raciste. Dans l'inconscient il y a des mots qui viennent de droite, de gauche, de tous les côtés. La jonction corps imaginaire, langage symbolique se fait par leurs trous respectifs. Comment ça va s'accrocher ? L'image du corps, parce que le corps est toujours dans une image parcourue par des sensations mais ces sensations soit relèvent de la jouissance, quelque chose de réel, mais la plupart du temps ont une signification qui peut s’imager. En tout cas le corps est vécu dans l'ordre imaginaire et il suffit d'entendre les gens qui viennent se plaindre à vous “j'ai une mauvaise image de moi etc…”. Donc cette jonction entre le corps imaginaire et le langage se fait par leurs trous respectifs c'est-à-dire en quelque sorte parce que le mathématicien se fait par l'ensemble vide et c'est ce vide qui donne asile au sujet. Dans le langage, donc espace ouvert, il n'y a pas de bord mais alors c'est quand même la fonction d'un certain signifiant, que je ne vais pas donner tout de suite, que de border ce trou, de faire limite au langage en lui donnant son référent, un point fixe. Ce signifiant particulier modifie la structure de l’Autre en fixant la signification du désir de la mère comme signification sexuelle. C'est pourquoi on l'appelle généralement le signifiant phallique. C'est un mot qui est difficile à prononcer aujourd'hui sans se faire rabrouer. Alors j'y vais doucement et d'ailleurs tout cela on pourra en discuter à la fin si vous voulez. Mais cela suppose une opération, une opération qui par hypothèse ne se produit pas dans la psychose, c'est-à-dire l'opération qui consiste à border l'espace. Avec cette opération, l’Autre n'en reste pas moins incomplet et troué, mais ce trou à un bord. Il se fait que le corps animé par les pulsions est lui aussi troué au niveau des orifices naturels. La pulsion va tracer des zones érogènes comme autant de bord apte à se coapter au bord maintenant obtenu du langage, ce qui explique qu'un sein sevré puisse être un phallus aussi bien que le bâton merdeux comme dit Freud, le regard ou la voix, des objets séparables, séparés du corps qui laissent un bord, le bord des paupières, le bord de l'oreille, qui ne peut jamais se refermer d'ailleurs, le bord des lèvres, le bord de l'anus. En tant que sujet du signifiant, le sujet est au départ sans domicile fixe, mais grâce à cette coaptation des orifices du corps et de la langue, ça va donner un domicile, un lieu au sujet, et un style aussi. Le style oral, ce n’est pas le style anal. D'ailleurs beaucoup de névroses vont se singulariser par un certain style qui est lié justement au type de coupure qui va être phallisisée. En tant que sujet du signifiant, le sujet est au départ sans domicile fixe. Il court sous la chaîne des signifiants dans une course sans fin. Un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant qui représente un sujet pour un autre signifiant qui etc... Comme on peut le voir dans la manie par exemple, l'état maniaque est un sujet qu’on n’arrive pas à attraper et d’ailleurs lui-même ne se laisse pas attraper, il est emporté. Alors qu'est-ce qui va faire un lien stable entre les trous du corps et le trou bordé du langage ? Et bien, c'est le fantasme par hypothèse, le fantasme fondamental que Lacan écrit $, le sujet divisé, divisé puisqu’il n’est que représenté par un signifiant pour un autre signifiant, il n'est ni un signifiant ni l'autre, il est divisé entre les deux, ($<>a) “S barré poinçon petit a”, le tout entre parenthèses. Le fantasme c'est donc quelque chose qui accroche le manque du sujet, du langage, au manque du corps, un objet qui manque au corps, le regard, la voix, les fèces. Se faisant le fantasme va nous donner accès à une réalité qui va interpréter le Réel qui va nous permettre de voir quelque chose là-dedans, cette sorte de lunettes à voir le monde. Nous ignorons généralement son existence. Nous croyons avoir à faire au réel même mais enfin il suffit de s'écarter un tout petit peu des lieux familiers pour que notre réalité ne soit plus si bien assurée. Promenez-vous dans une forêt à la nuit tombante et vous verrez que ça commence à s'agiter. Mais un exemple plus simple : je reçois des gens dans mon cabinet. Tout d'un coup au bout de trois ans “ah tiens, vous avez un nouveau tableau !” qui est là depuis 10 ans. C’est un tableau qui fait 1m10 sur 1m10 avec de vives couleurs, la personne ne l'a pas vu. Il ne faisait pas partie. Son fantasme ne lui permettait pas de le voir. Qu’est-ce qui a permis qu’un jour il le voit ?

La formule proposée par Lacan donc ($<>a) donne à voir cette union entre les deux termes, $ le sujet exilé du langage et petit a, l'objet qui en se séparant du corps troue le corps. De même que le moi s’appuie sur son image en miroir, de même le sujet désirant va s'appuyer sur un fantasme. C'est une chose assez importante, mais je n'ai pas terminé ma phrase, le sujet désirant s’appuie sur un fantasme qui l’inclut comme absent dans le fantasme. C'est une chose importante. C'est que dans l'espèce humaine le désir n'est pas coapté à un objet précis, il est adapté à un fantasme.

 

 

Les parenthèses. Ben les parenthèses, ça sert peu mon histoire, moi je vous propose de les lire comme l’indication que tout c’est inconscient, que cela échappe à la prise du monde. En général, un sujet névrosé ne sait pas quel est le fantasme, quel type de lunettes il a sur le nez pour interpréter le réel. Donc $ c’est ce sujet du désir inconscient que Freud a découvert dans son auto-analyse. Désir et sens de l’homme dit Spinoza. Mais l’homme ne sait pas ce qu’il est lui-même en tant que sujet. C’est l’exilé du langage, c’est ce qui est supposé quand il y a un dire, quand quelqu’un parle ou en tout cas quand il dit quelque chose, on suppose qu’il y a quelqu’un. Ce sujet qu’on suppose s'exprimer surtout pour nous dans les lapsus et les symptômes. Il n’y est fait allusion à ce sujet, tout au moins à une moitié de lui, dans ses énoncés que sous forme de trace grammaticale qu’on appelle les shifters. Les shifters ce sont tous ces mots qui renvoient à l’énonciation, aujourd’hui, hier, toi, tu, je. Ce ne sont pas des mots qui désignent des objets précis, qui renvoient à des objets précis, ce sont des mots qui renvoient à un temps ou à un lieu d'énonciation. Ça peut se manifester de façon un peu plus bruyante dans les lapsus et autres actes manqués. Mais $ ça peut se dire aussi un signifiant qui manque, qui manque dans l'énoncé et qui n'y est que représenté.

Petit a alors c’est l’objet cause du désir. C'est l'exilé du corps, du corps narcissique, du corps que je peux investir narcissiquement. C'est une partie du corps exclu de la représentation.  Il est rare qu'on investisse narcissiquement son propre sein, à supposer que ça veut dire quelque chose, sa crotte, son propre regard ou sa voix. Remarquez que c'est extrêmement difficile parce que pour ce qui est de la voix, on ne l'entend pas et quand on l’entend dans un enregistrement, elle vous paraît toujours comme étrangère. Bon, c'est une partie donc exclue de la représentation cet objet petit a, le terme opposé à $, c'est une partie exclue de la représentation mais qui va conférer à cette représentation son caractère satisfaisant propre à une certaine promesse de jouissance. Fantasme, c'est ce qui nous conduit sur les chemins de la jouissance. C'est lui qui va localiser, fixer pour reprendre un terme freudien fixorum, il va fixer le sujet errant sur le bord des zones érogènes. En effet la fonction va être assurée par les objets de la pulsion, les objets détachables du corps, vous les connaissez donc je vais les dire, la voix, le regard, le sein, les fèces. C'est-à-dire que nous allons parler, penser, voire écrire, en oral, en anal. Nous allons plutôt nous taire en scopique et aussi en vocal parce que l'incidence de la voix comme objet c'est plutôt l’interruption soudaine du flot de la parole. L'ordre qui intime, sur le divan, c'est quelque chose qui se passe après un brusque silence. Ce qui est étrange c'est que dans la formule du fantasme ($<>a), Lacan a d'abord pensé petit a comme l'image de l'autre, l’image du semblable. Avant qu'il ne produise son objet petit a, comme ce qui justement est habillé mais masqué par cette image ne fait pas partie de cette image, puisque petit a est quelque chose justement qui fonctionne en creux dans l’image. En tout cas, ça nous permet de théoriser et de comprendre pourquoi il y a une distinction claire à faire entre l’objet de l'amour et celui qui cause le désir. L'objet qui cause le désir ce n'est pas l'objet d'amour. C'est évidemment une des sources des problèmes de l'être humain.

Ce pas était absolument essentiel si l'on veut pouvoir distinguer par exemple la dépression névrotique, du deuil ou de la mélancolie. Dans la mélancolie il ne s'agit pas de quelque chose qui se joue au niveau du rapport du moi à son image, ce n'est pas quelqu'un qui a une mauvaise image de lui, il s'agit de quelque chose de radical au niveau de l’objet petit a comme cause du désir. C’est une extinction du désir. Cet objet petit a va se substituer au manque du dernier mot. Le dernier mot au sens “lequel d'entre nous aura le dernier mot”, celui qui aurait le mot qui va donner la preuve. Et bien comme il n'y a pas de vrai, en l'absence de toute garantie de la vérité, cet objet petit a va boucher justement le trou de l'Autre, le boucher plus ou moins bien. On voit donc que c'est la propriété même du langage, son incomplétude, qui invite à sa fermeture et avec forcément quelque chose d’hétérogène, d’hétérogène au langage, puisqu’aucun mot ne peut venir à cette place. C'est ce que ne croit pas le paranoïaque lui qui croit toujours qu'il y a quelque chose dans le langage qui rend compte. Autrement dit, l'objet petit a c’est ce qui sert de substitut à l'absence de garantie de la vérité. C'est vrai parce que ça fait jouir, pour dire les choses simplement. Le poinçon, cette espèce de losange, représente la coupure qui lie dans le tissu compact du langage simultanément des tâches et unit le sujet et l'objet cause de son désir. Il peut se lire “pas de sujet sans cet objet” mais pas en présence de l’objet, son surgissement c'est l’affect et généralement l'angoisse. Dans la honte nous présentifions cet objet au regard de l'autre. Nous sommes réduits à cela. Dans l'angoisse, c'est la perception du désir inconscient avec l’imminence du surgissement de l'objet, dans le deuil, nous perdons celui pour qui nous étions cet objet sans le savoir. Alors ce poisson il détache le sujet de l'objet parce que l'existence d'un sujet se paye toujours d'une perte de quelque chose, d'un fragment du corps imaginaire, c'est-à-dire du corps investi par le narcissisme, ce premier corps de l'image spéculaire. L'existence du sujet se paie d'une entame comme ça, on pourrait le voir assez facilement au moment de l'adolescence où l'exigence de la réalisation du désir, du désir sexuel, est confronté à la dimension de l'amour comme défense contre le désir. Je te désire c'est-à-dire je t'ampute de quelque chose, j’ampute ton image de quelque chose parce que ce n'est pas ton image que je désire c'est quelque chose qui est en soustraction de cette image, j'aime ton image, c'est-à-dire la mienne, c'est-à-dire la mienne idéalisée, mais je te désire et ce désir m'angoisse parce qu'il y a justement quelque chose à payer dans l'affaire. Notez que cette idée qu’il y aurait à payer pour l'accès au désir est quelque chose qui tend à disparaître un peu comme nécessité. On tend à penser qu'on pourrait faire l'économie de tout amputation de la jouissance, qu’on pourrait jouir comme ça, totalement. Bon ce poinçon il détache le sujet de l’objet mais il l’unit aussi car le sujet c'est le seul support, c'est en tant qu'il va manquer à l'image du corps et à la réalité, réalité qui est toujours à l'image d’un corps, faite de corps, voire d'extensions du corps c'est toujours en tant qu'il manque cet objet qu'il peut tenir lieu de manque pour le sujet. C'est un manque pour un manque, un manque pour un autre manque, découpe, partie manquante du corps, signifiant qui manque dans le sujet, qui manque dans l'Autre. Cette coupure par hypothèse est liée à l'existence du phallus c'est-à-dire qu’elle a les liens les plus étroits avec la fonction de castration. Le phallus n'est pas la possession de je ne sais quel membre virile, c'est l'existence d'un trait de différence et de différence pure, pas de différence plus ou moins, de différence il y a - il n'y a pas, et cette coupure l’idée que le phallus est probablement lié à l'élévation de cet organe au prix d’un prix porté sur sa jouissance à l'élévation de signifiant. Qu'est-ce qui précipite la formation du fantasme ? Sans doute le moment où l'enfant perçoit qu'il ne comble pas sa mère. Il n'en n'est pas le phallus imaginaire, ce petit machin qui lui manquerait et qui la rendrait totalement heureuse. Même s’il a pu un temps la leurrer et se leurrer lui-même d'incarner ce manque. Elle a un désir au-delà de lui et il faut qu'il trouve en urgence un remplacement pour son être, un autre support à son être. Cet ersatz c'est l’objet petit a. Il se pare de cet objet, il s'en sépare pour se faire dans son fantasme cet objet. Il se fait voir et se fait entendre, se fait sucer, voire il se fait chier si on peut dire, mais surtout il se fait regard, voix, seins et trou. La précipitation du fantasme relève sans doute de la fascination de la valeur phallique de son image avec passage à la fonction symbolique du phallus c'est-à-dire qu'elle est liée à la castration. Le fantasme est pour le sujet le cadre indépassable de ce qu'il peut accepter en dernier. L'importance que prennent ses objets petit a, le plus souvent couplés dans la névrose, par exemple la crotte et le regard, tient à ce qu'il remplace cette fonction de substitut d'être. Son retour n’est pas de l’inconscient ce n'est pas lapsus, ce n'est pas oubli, quand cet objet revient c'est la honte, c'est l'angoisse, c'est l’affect. Bon je passe pour ce qui détermine l'objet pénien à se lever au rang de signifiant de la différence et de devenir le symbole même du trait unaire, trait qui fait Un. Ce serait un peu trop long et c'est discutable.

Alors maintenant je vais partir de la logique du fantasme pour commencer à entrevoir ce qui va différencier les différentes structures que nous pouvons rencontrer en clinique. Je vais commencer par les états limites. Les états limites de la clinique peuvent être entendus comme des états qui se produisent lorsque le fantasme en arrive à ses limites. On les connaît ses limites du fantasme puisque c'est d'un côté l'acting-out, c'est-à-dire un acte symptomatique où le sujet réduit sa division au maximum dans le sens d'une monstration. Il montre ce qu'il n'arrive pas à se dire, c'est un effet en analyse, en général, parfois, d'un forçage de l'analyste dans le sens de réduire le désir de l'analysant à des mots. C'est l'exemple célèbre dans la littérature analytique du sujet qui se croyant plagiaire et dont l'analyste lui montre preuve en main qu'il ne l’était pas. Cet analysant raconte alors à son analyste que sortant de chez lui il a pris l'habitude de passer dans une rue voisine pour regarder les menus des restaurants spécialisés dans les cervelles fraîches. Il s’en étonne. C’est un acting-out, c’est-à-dire une façon de dire les choses en les montrant ou plutôt de les jouer, to act out c’est jouer un rôle dans une pièce de théâtre, c’est raconter en jouant la scène. Comme le désir ne peut être dit totalement car la cause du désir ce n'est pas un mot mais un objet irreprésentable, forcer l’aveu du désir risque de provoquer l'acting-out. A la différence du symptôme qui n'est pas un appel à l'interprétation, l’acting-out semble être un appel muet à être interprété. “T’as rien compris, maintenant je passe tout le temps devant des cervelles fraîches”.

 

L'autre limite c'est le passage à l'acte, c'est l'autre versant quand le sujet est acculé, n'a plus de signifiant pour se représenter. Il se retrouve alors identifié, tout du moins collé, à cet objet petit a et à subir le destin de l'objet petit a, à savoir de sortir de la réalité de la représentation. Ainsi la jeune homosexuelle dont parle Freud qui se promène dans le quartier où travaille son père au bras de cette demi-mondaine, ça c'est la dimension de l'acting-out, elle n'arrive pas à dire quelque chose, elle le montre, et ce qu'elle montre c'est cette fois-ci non pas une prostituée mais une demi-mondaine, provocation qui finit par produire ce qui devait arriver, elle rencontre le père qui décroche sur sa fille un regard furieux. Alors la demi-mondaine, qui ne veut surtout pas d'ennuis, lui dit qu’il faut arrêter là leur relation. Là-dessus la jeune homosexuelle enjambe le parapet du pont du train de la Petite Ceinture de Vienne : c'est le passage à l’acte. Elle se jette hors de la scène. Dans la tentative de suicide, le sujet échappe à la division mais c'est pour être identifié en totalité à l'objet immonde, rejeté totalement. Donc le fantasme il tient le sujet à son objet mais il y a des limites, il y a des limites.

Une troisième limite du fantasme, ce serait les parenthèses, qui le déterminent comme inconscient. Le caractère inconscient du fantasme, ce qui en maintient le caractère d'hypothèse du désir de l'Autre peut se perdre, hypothèse quant aux désirs de l'Autre, hypothèse quant à ce qui m'attend quant à quoi je suis attendu, c'est-à-dire que mon désir m'apparaît toujours dans une certaine obscurité. Il doit être interprété et cette nécessité d'être interprété peut-être perdue si le désir de l'Autre se présente dans une clarté excessive. Par exemple en vivant une expérience qui va vérifier le fantasme ou au contraire le contredire radicalement. Imaginez que vous êtes, vous vous vivez, comme un perdant, que vous êtes toujours en difficulté et que vous gagnez au loto une somme fabuleuse. Alors là ça risque de vous faire péter les plombs. Ce qui peut déclencher des états d'excitation ou de dépression en venant ruiner la fonction phallique qui est toujours cette fonction du Pas-tout, pas en entier, cette fonction de castration qui maintient une certaine opacité sur le désir de l'Autre. Cette fonction de castration du Pas-tout de la vérité qui assure le soutien de la réalité au prix d'une perte, c’est ce qui peut disparaître dans certains états et provoquer des bouffées délirantes plus ou moins réversibles sans qu'il soit nécessaire qu'on ait à faire à de la psychose. Mais c'est généralement marqué par une certaine excitation. Parfois c'est la réussite, la réussite d'un sujet peut se transformer tout d'un coup en une espèce de plénitude avec perte de ce manque qui le soutient ce sujet et tout d'un coup le virage à une mélancolie transitoire.

Alors la névrose se caractérise par le fonctionnement du fantasme tel que je le décris ici. Nous verrons pour chacune, dans des exposés ultérieurs, la spécificité. Notons qu’il y a toujours une tension entre la demande d'amour qui exige de se conformer à l'idéal du moi et les exigences du désir soutenu par le fantasme qui, s’il était pur désir ce désir, détaché de tout amour, serait sans égard [inaudible]. Il faut ajouter que dans la névrose, le fantasme est inconscient, c'est-à-dire qu'il organise le lieu de l'Autre par un refoulement originaire spécifique. Bon on verra ça plus tard.

La perte des parenthèses vous la trouvez déjà dans les perversions. Ce fantasme qui mène le névrosé inconsciemment dans la vie, le pervers, lui, prêtant en savoir bien plus. Il est à peu près au fait de l'objet qui cause son désir ou sa jouissance. Le voyeur sait forcément que ça a à voir avec le regard, ce qu’il ne sait pas forcément c'est que son propre être à ce moment-là se réduit à ce regard. Il pourrait l’éprouver par la honte si quelqu'un venait le surprendre en train de regarder par le trou de la serrure. Mais ça, c'est plus vrai du névrosé qui s'adonne à sa petite perversion voyeuriste. Il ne suffit pas d'avoir des petites perversions voyeuristes pour être un voyeur au sens pervers. Il peut s'agir alors d'un équivalent d'acting-out quand dans une analyse l'analyste rabat excessivement le fantasme du sujet sur la réalité de la séance. Il y a un exemple qui est bien décrit par Lacan dans des écrits. Il y a tout de même un équivalent des parenthèses dans la perversion en ce sens que l'exercice de la perversion suppose de mettre en place une scène, une autre scène. Une autre scène que la réalité ordinaire. Mais celle-là, à la différence de l'inconscient du névrosé, c'est une scène qui doit être jouée à la lettre près du scénario. Ce qui est remarquable dans la perversion, c'est l'obligation de suivre à la lettre un scénario. “Il y a clivage du moi” dit Freud et notamment à l'égard de la castration : je sais bien qu’elle ne l'a pas le pénis mais quand même elle l’a, et en voici la preuve, le fétiche. En tout cas, ce qui est caractéristique de la perversion vraie c'est la nécessité de ce clivage. Le pervers vrai n'a pas honte puisque ce n'est pas lui. Pourquoi ce n'est pas lui ? Parce qu'ici les éléments du fantasme sont distribués. Si lui se met en position d’objet petit a, ou en position de se faire l'instrument qui va faire surgir l’objet petit a, le sujet barré, lui, ce sera quelqu'un d'autre, ce sera sa victime. C'est elle qui va avoir l'angoisse. Le cas de l'exhibitionniste est intéressant à considérer car il montre comment le refus de la castration, la mère elle a bien le phallus : le voilà qui sort de la fente de l’imperméable ou de la braguette, entraîne le surgissement de l'objet regard sur un autre sujet, lequel est le vrai sujet, celui qui sera divisé par l'exhibition et sur lequel va apparaître justement l'objet petit a dans la fente [inaudible]. Le regard c'est la petite fille. Refuser la castration amène logiquement à compléter le vrai manque de l'Autre, celui que note l’objet petit a. Du même coup, la subjectivité du pervers dans sa perversion disparaît, puisque c'est un autre qui va payer de son angoisse. Par contre lui il a sa charge, et je dois dire à ses risques et périls, le dispositif. Il est plus au service du montage fantasmatique qu’au service de sa propre jouissance, puisque tout cela est supposé être restitué à l'Autre la jouissance qui lui manque. C'est pourquoi il n'éprouve pas de culpabilité mais qu'il peut être quand même tenté par une vie religieuse ou une vie de service.

Les psychoses en général mais on va terminer par les psychoses. Est-ce qu'on a encore un peu de temps ? Oui. Les psychoses en général sont caractérisées par une spécificité sinon par le défaut de la mise en place du fantasme fondamental. Mais j'ai pensé qu’il fallait partir de cette mise en place fantasmatique pour en comprendre la logique. Le mécanisme proprement psychotique ce n'est pas le refus. Ce défaut de mise en place du poinçon, le poinçon lié à la fonction du phallus, peut-être référé à ce que Lacan a appelé forclusion des Noms-du-Père, c'est-à-dire le défaut de la mise en place du signifiant d'exception, du signifiant phallique dans l’inconscient. De ce référent universel, il en résulte que les objets petit a ne seront pas phallisisés, qu’ils ne viendront donc pas dans le fonctionnement délirant comme cause du désir. Le lien entre le sujet et l'objet va être différent, beaucoup plus serré que le lien qu'indique le poinçon et les deux formes principales de ce lien entre $ et petit a dans la psychose sont d'une part l'alternance et d'autre part l'équivalence.

On peut donc arriver si vous voulez bien à la maniaco-dépression qu’aujourd'hui on appelle trouble bipolaire mais le trouble bipolaire ne parle pas structuralement, il évoque simplement cette alternance clinique. La maniaco-dépression est une des psychoses qui mérite d'être distinguée parce que sa logique diffère de celle des autres, ne serait-ce que parce qu’elle se présente cliniquement par une alternance ce qui suppose une dissociation des éléments du fantasme. Dans la manie on peut considérer que l'on a à faire de façon paradoxale à un pur sujet, en tant que pur désir, un pur trou, détaché de sa cause, détaché de l'objet petit a et du lest que cette cause produit, parce que cette cause il faut toujours la payer, donc détaché de ce lest, de devoir être à chaque fois payé dans l'articulation signifiante. Dans la mamie, il n'y a pas de difficultés à dire, ça n'arrête pas, il n'y a pas cette perte, mais il y a une espèce de glissade signifiante du sujet aspiré par la grande gueule de l'Autre. C'est un pur sujet mais c'est un sujet qui faute d'être lesté par l’objet petit a, qui n'a pas d'être au monde en fin de compte. Il est presque réduit au principe de répétition de la chaîne signifiante.

Dans la mélancolie c'est l'autre aspect. C'est l'objet petit a. On pourrait dire que le sujet est totalement égal ou égalisé à cette jouissance de l’être, à cet être immonde qui dans le fantasme a pour fonction de soutenir le sujet. Immonde, ce n’est pas forcément dans le sens de dégueulasse, permettez l'expression, c’est qui est hors du monde mais qui donc de ce fait même se présente souvent sous une immonde. La différence, elle est dans la coupure. Par rapport au névrosé, ici il s'agit d'une coupure dans la totalité. Le fantasme se crée en détachant de la totalité l'objet petit a. L’objet petit a n’est qu’une partie du corps qui vient soutenir l’existence du sujet. Dans la mélancolie, c'est en totalité. Le sujet va suivre le destin de l'objet qui devait fonctionner comme cause du désir mais cette fois-ci avec le risque terminal d'être retranché du monde des représentations. Mais dans le type même du suicide du mélancolique, il y a des différences. Il y a celui qui s’éjecte par la fenêtre, celui qui se noie dans la Seine, mais il y a aussi celui qui se pend et qui vient en quelque sorte coapter l'objet petit a et le phallus. Là on est pratiquement sur un mode quasiment imaginaire. Enfin, dans tous les cas, la mort présentifie le point de butée qui manque dans le fantasme maniaco-dépressif. C'est une loi du tout ou rien qui évacue la réserve ordinaire où pourrait se tenir le sujet. Ici cliniquement c'est une chose que vous avez, qui peut vous servir, de voir si le patient qui vous parle, il parle en termes de tout ou rien, ou bien s’il reste dans un certain bon sens où il sait qu’on ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre par exemple. Quand je dis alternance de $ et objet petit a, ces termes perdent une part de leur valeur propre. Dans la manie le sujet n'est plus barré, ce n’est pas $, ce n’est plus un sujet divisé par l'objet, c'est un sujet sans être au monde même si par ailleurs il fait beaucoup de bruit. Dans la mélancolie, l'objet petit a perd sa qualité essentielle d'être une partie détachable du corps. Normalement c'est toujours partiellement que l'objet cause du désir vient donner un semblant d'être au sujet. Dans la mélancolie, cet objet petit a n'est pas une fonction partielle, il est réduit à sa fonction d'être jetable, d'être hors de la représentation. Mais c'est le corps entier qui va s'engouffrer dans l'appel du vide. Cette despécification de l'objet petit a dans la psychose, sur laquelle Marcel Czermak insiste beaucoup, entraîne du même coup la perte de son caractère partiel ou [inaudible]. On n'a plus à faire comme avec un obsessionnel sur l’objet anal, ou comme l'hystérique qui tourne autour de l'objet oral ou scopique. Tout se passe comme si le mélancolique et le psychotique en général ne disposait pas de cette monnaie pour régler leurs droits à être au monde et que ce droit ne pouvait être acquitté que de la vie du corps total.

On doit s'arrêter à 10h30 je pense - oui.

J'aurais voulu parler de la paranoïa et de la schizophrénie. Je ne sais pas pourquoi, je suis plus long que d'habitude. J'ai dû en rajouter.

Deux trois mots avant que vous puissiez poser des questions. Dans la paranoïa qu'est-ce qui se passe ? il se passe que le monde se met à faire signe et plutôt de façon mal [inaudible] et certitude qu'il y a des signes et que ces signes concernent le sujet. C'est ce que veut dire ces signes. Lui ne le sait pas forcément mais lui il sait que c'est lui qui est visé, il est visé et de cela il ne peut pas douter. On va rester là-dessus pour la paranoïa. C’est très important. Ce n’est pas tellement l'idée que son délire s’écarte de la réalité, car beaucoup de délires paranoïaques sans hallucination sont très vraisemblables. Quand vous recevez… A moi ça m'est arrivé : un réfugié iranien qui était persécuté par la police du Shah à l'époque. Et bien il me racontait ça et pourtant il était authentiquement paranoïaque. Et il était bien persécuté. Ce qui est paranoïaque c'est d'être visé en tant que moi, c'est à moi en tant que moi que ça s'adresse, non pas parce que je suis ceci ou cela, mais c'est en tant que sujet. Bon la certitude ne porte pas sur une signification mais sur le fait que ça signifie. Voilà et assez étrangement tout cela s'explique assez bien structuralement c'est que toutes les formes de paranoïa peuvent être décrites comme les propriétés du phallus. Tout se passe comme si au lieu que le paranoïaque soit protégé de la signification par ce phallus, qui lui ne signifie rien, c'était lui qui venait à la place du référent universel et c'est pourquoi il peut être mégalomane, persécuté, etc, érotomane, jaloux, revendicateur, bref, presque toutes les manifestations de la divinité.

Bien alors dans la schizophrénie je suis un peu embêté j'aurais voulu vous en dire plus. Dans la schizophrénie le sujet est également visé. Mais le ou les persécuteurs sont beaucoup plus flous, ce ne sont plus forcément des personnes. Le langage y apparaît de façon plus claire, comme ce qui envahit le corps, prend possession de sa tête, de son corps. Les symptômes principaux sont l'automatisme mental et les hallucinations, les voix, le devinement de la pensée, le commentaire de la pensée, les troubles du cours de la pensée, avec des barrages, l'obscurité des propos et des troubles de la vie affective aussi bien sûr. C'est dans cette structure que l'on peut retrouver ce signe du miroir qui montre que cette première identification à sa propre image peut-être tout d'un coup précaire. Il faut admettre aussi que dans les phénomènes schizophréniques le signifiant perd ses propriétés d'être différent à lui-même. Les mots, il y a une phrase de Freud qui dit ça assez simplement, “ils prennent les mots pour des choses”, hors les choses sont identiques à elles-mêmes. Je vais vous lire un tout petit passage d'un entretien avec un schizophrène pour vous donner une idée de ce qui s'y passe.

 

Gilles était un patient cité par Danièle Brillaud dans son avant-dernier livre “classification lacanienne des psychoses”. Voici ce qu'il nous dit sur les raisons de son hospitalisation.

“- Je ne sais pas, j'essaie de retrouver un petit peu mon image et pour cela j'essaie de penser mais je n'y arrive pas.

-Vous ne comprenez pas pourquoi vous êtes à l'hôpital finalement c'est ça.

- Oui c'est ça.

- Vous pensez que c'est lié à quoi ?

- La vie fictive c'est de ne pas savoir où on est, où on va. Il y a des gens qui peuvent le cerner mais c'est dur quoi, la limite.

- C'est quoi la limite ?

- La limite ben c'est un temps. La limite ça veut dire que c'est fortuit. C’est vous, vous lisez un livre ben, il y a des limites.

- Et vous, comment vous vous situez par rapport à cette limite ?

- Mal, bien mal.

- C'est-à-dire pouvez-vous nous expliquer ?

- Non.

- Ça représente quoi pour vous une limite ?

- Ça représente les antécédents.

- mmh, c'est-à-dire ?

- Les vies passées. Qu'est-ce que vous voulez faire ça représente ben oui j'ai envie de me guérir j'ai envie de faire quelque chose et c'est ça qui joue vraiment sur mon système. Ça agit, pas comme faire pipi, mais pareil.”

Alors qu'est-ce qu’il nous dit ? Il nous dit des choses très fortes, presque des choses d'ordre structural. Il nous dit qu'il a perdu son image, qu'il cherche à la retrouver par la voix de la pensée mais ça semble impossible, que sa vie est fictive, que sa vie relève de la fiction, ce qui une vérité à laquelle peu de névrosés enfermés dans leur fiction ont accès, qu'il en résulte que ça se traduit par à ne pas savoir où on est, ni où on va par défaut d’une limite. C'est bien une limite qui permet d'avoir un point fixe autrement dit que le sentiment de réalité suppose l'existence de cette limite, mais laquelle ?  Et bien cette limite est un temps mais ce temps pour lui est fortuit, c'est-à-dire livré au hasard donc sans cause. Il dépend des antécédents éventuellement familiaux, c'est ce qu’il nous dit, causalité temporalité sont liés, et ça c'est chez le sujet névrosé dit normal mais chez lui il semble qu'il y est un échec de cette mise en place de la causalité. Vous voyez bien que le mécanisme proprement psychotique n'est pas le refoulement et pour dire les choses rapidement on ne peut pas dans le traitement de la psychose adopté la même technique que dans la névrose parce que le mécanisme en cause est totalement différent. Voilà et bien écoutez on ne va pas aller plus loin aujourd'hui si vous avez des questions c'est le moment de les poser.

- Moi j'ai une question monsieur Vandermersch s'il vous plaît.

- Je vous écoute.

- C'est le lien et la différence entre psychose et schizophrénie.

- La schizophrénie est une psychose, c'est même, c’est sûr que c'est une psychose.

- Pourquoi on parle de schizophrénie dans la psychose ?

- Bah, c'est une des psychoses.

- Qui est caractérisée de quoi, par quoi, pour la différencier de, pour ne pas dire un psychotique pourquoi on dirait schizophrène.

- Bah parce que il y a aussi d'autres formes de psychoses:  la maniaco-dépressive, la paranoïa, les psychoses fantastiques, les délires..., il y a beaucoup de sortes de psychoses. Mais en gros il y a trois causes. Les psychoses maniaco-dépressives qui ne sont pas considérées comme des psychoses par le DSM, par le manuel du diagnostic moderne. Ce sont des troubles bipolaires quelquefois avec troubles psychotiques rajoutés mais pour ceux qui ont été formés à l'ancienne école la maniaco-dépression est une psychose. Deuxièmement je vous ai dit que cela se traduisait par une alternance des éléments du fantasme, dissociation. La paranoïa. La paranoïa se caractérise par le fait de délires systématisés compréhensibles et possiblement sans hallucinations, c'est-à-dire des délires de persécution, des inventeurs, des érotomanes, toute une série de gens qui ont l'air à peu près normaux mais qui, et là je dis que structuralement tout se passe comme s’ils venaient occuper la place du référent universel c'est-à-dire que tout d’un coup pour eux les choses font signes, elles s'adressent à eux, ils ne savent pas forcément ce qui se passe mais ce qui se passe c'est eux qui sont concernés, comme s’ils occupaient la place du phallus. Et puis la schizophrénie c'est la perte de tout référent c'est-à-dire que même le persécuteur n'a pas forcément, n'est pas supporté par quelqu'un. C'est-à-dire qu'il y a une forme d'éclatement même de cette unité du corps qui est organisé normalement par le stade du miroir. Le stade du miroir, il tient dans la paranoïa. Dans les schizophrénies, ça peut, plus ou moins en tout cas c'est précaire. D’autre part dans les schizophrénies le phénomène majeur c'est l’envahissement vécu par le sujet du langage comme une sorte de monstre qui prend possession de vous, de vos pensées, qui dirigent vos pensées. C'est-à-dire au lieu que nous les névrosés, je ne sais pas vous si vous êtes névrosés, en tout cas en ce qui me concerne, je suis perpétuellement envahi par des pensées mais j'ai la faiblesse de penser que ce sont mes pensées, alors que rien ne le prouve, même tout prouve le contraire. La plupart du temps ces pensées viennent d'ailleurs, je les ai lues quelque part, ça me traverse tandis que dans la schizophrénie, l'automatisme mental, le sujet perd l'idée que ce sont ses pensées, et vous ne lui ferez jamais admettre que ce sont ses pensées. A la limite il finit par penser que c'est son cerveau qui déconne mais il pense presque toujours que c’est de l’Autre que ça vient. Alors ça n'est pas synonyme psychose et schizophrénie mais en tout cas ce sont des psychoses.

- Est-ce que les psychoses peuvent être traitées uniquement par une psychanalyse ou on associe toujours des neuroleptiques ou d'autres médicaments ?

- Alors une psychose ne peut pas être traitée comme telle par la psychanalyse.

- Mais pourtant on peut faire une psychanalyse en ayant quelqu'un de psychotique en face.

- on peut soi-même être psychotique et être analyste, ça arrive.

- Non, ce n’est pas ce que je dis.  On peut avoir à faire à un patient psychotique et lui faire suivre une psychanalyse.

- Oui mais la psychanalyse ne peut pas travailler de la même façon avec un névrosé puisque le mécanisme spécifique de la psychose ce n'est pas le refoulement, il ne s'agit pas de faire surgir un désir refoulé. Si vous allongez quelqu'un que vous n'avez pas repéré comme psychotique, qui vient pour une douleur d'exister, de tout ce qu'on voudra, vous n'avez pas repéré comme étant psychotique, vous l'allongez sur un divan et au bout d'un mois il délire, vous avez déclencher la psychose qui était encore latente. Donc il ne s'agit pas de dire qu’on psychanalyse des psychotiques. Que l'on prenne en charge des psychotiques en étant, comment dirais-je, attentif à la structure telle que la psychanalyse a tenté de la définir, a tenté, c'est très important de savoir un certain nombre de choses sur la lecture de la psychose ça permet d'éviter des conneries, ça permet d'éviter des erreurs. Par exemple d'interpréter. D'interpréter au sens d'interpréter dans la névrose, c'est-à-dire de faire jouer le signifiant. Si vous avez quelqu'un pour qui devant telle situation il lui a manqué les signifiants qui peuvent le représenter pour un autre signifiant. Si vous mettez le doigt dessus, vous plongez dans un abîme de perplexité, de non-sens, qui va brusquement se remplir par toutes les idées possibles et ça va être une bouffée délirante. Maintenant quelqu'un, la chose se présente différemment si la personne est connue comme psychotique, est déjà en traitement avec des médicaments antipsychotiques et qui souhaite aller mieux. Essayer de comprendre ce qui lui arrive etc, vous pouvez à ce moment-là l'aider soit simplement à l'accompagner dans son parcours parce que très souvent le simple fait de venir parler peut aider la personne à dépasser un moment d'angoisse, mais c'est pas du tout le même travail qu’avec un névrosé, pas du tout. Maintenant je veux dire en tout cas si vous êtes médecin, que vous avez la possibilité de traiter en même temps. Moi je suis psychiatre évidemment je reçois des psychotiques, mais je ne pourrai pas le faire de cette façon-là si je n'étais pas médecin.  Mais on peut le faire quelquefois avec quelqu'un qui s'occupe du traitement et ça peut rendre service mais quand même ce n'est pas la même façon de travailler.

- S'il vous plaît monsieur Vandermeersch pourriez-vous nous dire sur le passage de l'état maniaque à l'état mélancolique.

- Oui, ce n’est pas systématique. On a montré récemment qu’il y a deux grands types là-dedans. Ceux qui commencent par des états maniaques importants et qui font aussi des états dépressifs ou pas trop mais où l'essentiel c'est la manie. Les états maniaques récidivants et d’autres qui sont plutôt en étant bipolaire comme on dit sont plutôt du côté mélancolique. Classiquement, on évoquait plutôt la folie périodique, avec des états maniaques et des états mélancoliques. Alors comment ça se passe ? Et bien, On ne sait pas. Freud a bien essayé de dire que la manie était une sorte de triomphe sur la mélancolie. Oui, peut-être. Mais l’un comme l’autre sont quand-même des états qui se caractérisent par une désubjectivation. Quand je dis dans la manie, il est un pur sujet, c'est un sujet complètement erratique, il n’a plus de lieu pour se tenir. D’ailleurs le maniaque, qu'est-ce qu'il fait ? Il court les rues : il va boire, il va manger, il va dépenser, il n'a plus de limite. Jusqu'à ce qu'il soit crevé, autre fois ça pouvait durer 4, 5, 6 mois, il perdait 30 kg, il était à bout de souffle. Bon enfin on essayait de l'hospitaliser avant. On peut avoir une série d'états maniaques entrecoupés d’états dits normaux, on peut avoir des états maniaques qui brusquement virent à la mélancolie. Alors on se demande si ce n'est pas quelquefois le traitement qui a provoqué le virage. Maintenant le virage se fait aussi facilement dans le sens inverse, c'est qu'un état dépressif traité par des antidépresseurs dans la mélancolie ça peut faire virer à l'état maniaque, en cours de traitement. Alors on ne sait pas trop si c'est le traitement qui induit ça, ou si c'est un mécanisme qui était déjà à l'œuvre, que même, sans le traitement, ça aurait pu produire ça. C’est assez difficile parce que maintenant on ne laisse pas les gens sans traitement parce que la mélancolie anxieuse sévère c'est la menace d'un suicide dans les 3 minutes. On ne rigole pas. Il ne s'agit pas de psychanalyser, il s'agit de repérer très vite et mettre la personne... Car on sait qu'il y a des épisodes après, sortie de la mélancolie, la possibilité de vivre une vie à peu près normale. De très grands écrivains et peintres, poètes ont été des maniaco-dépressifs. Encore récemment des gens qui ont écrit leur histoire. Comment il s'appelle ? Emmanuel Carrère, Yoga, a écrit quelque chose là-dessus. Bon le peintre Garouste a écrit aussi sa psychose maniaco-dépressive, Althusser. Quand vous les lisez, vous dites quand même qu'ils ne sont pas psychotiques, Althusser. Et bien vous verrez quand même que quand il essaie de parler de son histoire, il a beau être un très grand philosophe, on s'aperçoit que quelque chose manque au niveau de ce qu’est un signifiant. Pour lui des signifiants sont presque des petits cailloux dans une destinée qui expliquent pourquoi ça se passe comme ça. Mais ce ne sont pas des signifiants, au sens où un signifiant ça ne signifie pas, ça représente un sujet au prix de la signification, ça n'a pas de sens. Dans l'interprétation on repère comme ça des signifiants carrefour et quand ça vient on les pointe, mais ce n’est pas pour dire “regarde tu dis ça ça voulait dire ça” non, c'est un point de non-sens où justement le sujet est représenté par ça. Bon je ne sais plus la question, j'ai répondu ou pas ?

- Je posais la question de comment on passe d'un état à l'autre et comment on l'explique.

- A mon avis mais il n'y a pas qu'un déterminisme langagier dans la maniaco-dépression. Je pense qu'il y a aussi, au moins dans certains cas, quelque chose qui est un déterminisme soit génétique dans la régulation de l’humeur, soit quelque chose d'acquis, mais bon il y a un phénomène qui se présente, qui se pose assez souvent, il n'y a beaucoup de gens dans la même famille qui font les mêmes types de pathologie maniaco-dépressive. Tout le monde a connu des familles, du grand-père, père, oncle ont fait des épisodes maniaco-dépressifs. Donc il y a peut-être, alors vous trouverez forcément dans les travaux des causalités génétiques, on montre qu'il y a tel ou tel gène impliqué mais le problème c'est que ce n'est jamais très simple, il n'y a toujours une “poly-machin” et voilà. En tout cas ce qui est sûr c'est que ça ne peut pas se traiter uniquement par la psychanalyse. Tout à l'heure on parlait de la psychose, c'est quelque chose qui rend le dialogue lui-même complexe. Ce n'est pas qu'un psychanalyste ne puisse pas aider un psychotique, non bien sûr, on le fait tous, mais très souvent il y a des moments qui débordent le cadre du dialogue singulier et le petit bureau de l'analyste. Un grand délire qu'est-ce que vous voulez faire ? On a aussi peut-être une fonction de protéger les gens, le patient et aussi quelquefois son entourage. Même si j'entends là déjà des réflexions sur les atteintes à la liberté bien sûr mais bon. Voilà d'autres ?

- Je peux poser une question ? oui - Pour moi le $ je le comprenais avec le sujet de l'énoncé de l'énonciation donc avec l'inconscient et le fait que quand je parle je ne sais pas ce que je raconte et que ce n'est pas moi qui parle et quelque chose comme ça. Et j'ai aussi un peu de mal avec le signifiant qui représente un sujet pour un autre signifiant, je ne sais pas quel est cet autre signifiant et tout à l'heure vous avez dit que le $ avait un rapport avec ce signifiant qui représentait un sujet pour un autre signifiant. Donc je mélange un peu tout ça.

- D'abord un sujet c'est une hypothèse, subjectum hypothesis, c'est la même chose, c'est quelque chose qui est en dessous, qui est supposé. Vous, vous avez plutôt relevé la division entre le sujet de l'énoncé c'est-à-dire celui qui dit je par exemple, je vous ai posé une question, et puis ce sujet de l'énonciation supposé qui vous a fait dire cela. Ce sujet c'est une pure hypothèse, c'est le sujet du désir inconscient qui a fait que, ou de la demande peut-être mais enfin une demande et un désir, qui vous a fait poser cette question : quel est l'être au monde de ce sujet de l'énonciation supposé ? Peut-être rien, c'est peut-être simplement un perroquet qui parle, j'ai entendu une vache braire comme on dit et qui répond et qui répète. Il peut se faire que c'est quelqu'un mais ce quelqu'un il n’a d’autre être au monde que la cause d’un désir, cet objet petit a. Ce sujet qui est un pur manque, ce manque peut-être celui qui est caractérisé par le fait d'être divisé entre un signifiant et le signifiant pour lequel ce signifiant vous représente. Un sujet c'est ce qu'un signifiant représente pour l'Autre tout simplement, l'Autre. Alors mais c'est aussi ce qui s'inscrit dans la faille entre le je dans mon énoncé et celui qui est supposé émettre cette énonciation. C'est aussi le sujet qui est divisé par cet objet petit a cause de son désir parce que il y a une différence entre la demande d'amour d'un sujet divisé par sa demande, par les mots, et le sujet qui est divisé ou tout au moins dont la division, il ne faudrait même pas dire la division, il faudrait dire dont l'ek-sistence n'est représentée que par cet objet où donc cette ek-sistence n'est reprise que par la demande et quand elle est représentée par la demande et bien c'est le mutisme et c'est la pulsion qui vient. C'est parce que nous avons une difficulté qui tient au langage courant et qui est dans le langage courant. Dans le langage commun on distingue “mais non mais il me prend pour un objet” c'est-à-dire que c'est une calamité alors que je veux être un sujet. Mais on oublie que le sujet ça veut dire assujetti, sujet c'est quelque chose... Qu'est-ce que c'est que ce sujet ? Quand je dis je veux être pris pour un sujet on a le sentiment que je veux être pris dans ma dignité, dans ma présence, ma puissance, reconnu comme quelqu'un de formidable. Mais ce n'est pas du tout ça un sujet. Un sujet, c'est une pure supposition, c’est un manque à être, donc un désir. C'est ça l'importance de la psychanalyse, il ne s'agit pas de méditer en pleine conscience. Si je médite en pleine conscience je finirai par m'apercevoir que ça devrait déboucher sur un bide, parce que la conscience ne peut pas accéder à ce sujet. Peut-être elle accède à une certaine forme de mutisme. En tout cas le sujet, c'est important, c'est que d'abord, ce n’est pas quelque chose de permanent, c'est quelque chose qui se produit dans l'acte, par exemple dans le lapsus mais aussi dans l'acte véritable, réussi, qui fait qu'après c'est plus comme avant. C'est le sujet qui se… Bon encore une fois je crois que ce qu'il faut c'est dématérialiser cette idée de sujet. D'accord ? Dire qu’il est divisé on a l'impression d'un quartier d'orange qu'on a divisé en deux c'est-à-dire quelque chose de matériel. Mais ce n’est pas ça. C'est une pure, c'est un manque qui est représenté par une division si vous voulez le dire plutôt comme ça. Ce qui est important c'est que ce n’est pas parce que je suis un manque qu’il ne faut pas que ce manque ne soit pas incarné dans un autre manque, par un autre manque. C'est pourquoi il est important ce qu'on appelle la castration mais qui fait que ça rend possible que la voix, le regard, les seins, et les fèces puissent devenir des objets cause du désir en tant qu'ils ont été sevrés, séparés, séparés. Et qu’ils ne sont plus [inaudible]… Allez-y !

- Ils sont séparés de moi, je suis séparé de ma mère et donc il tombe de ma mère, il tombe de moi qui suis avec ma mère une seule personne.

- Non, ils sont séparés et de l'Autre et de moi, et de la mère et de l'enfant. Le sein, c'est un objet de jouissance commun. Le regard, je me fais voir, tu me vois, on se voit et puis quand je tourne au coin de la rue que maman ne me voit plus, j'ai peur. Elle ne me voit plus et elle ne le supporte pas. Là il y a une castration, il y a une antenne dans la jouissance, il faut l'accepter, de part et d'autre. Ça tombe comme on dit, ça choit. C'est pareil pour le caca. Il y a un moment donné, il faut que j'arrête de jouir de me faire torcher, et qu'elle arrête de jouir de me torcher autour de cet objet merveilleux. Enfin tout ça, ça tourne autour du pot comme on dit. Il y en a qui continueront à tourner autour du pot toute leur vie c'est-à-dire que devant un exposé ils auront bien du mal à finir, ils ne vont pas lâcher le morceau comme ça parce qu'il restera toujours un quelque chose. Vous voyez dans la séparation, l'enfant ne se sépare pas de sa mère, pour la bonne raison qu'il n'a jamais été collé à la mère, même dans l'utérus il était dans son enveloppe, le placenta, les enveloppes, ce n’est pas de la mère c'est de l'enfant. La première chose qui se passe à la naissance, c'est la séparation d'un morceau de soi-même, le placenta. L'enfant se sépare d'une part de lui-même avec ça il se sépare aussi de tout un fonctionnement homéostatique, il doit se mettre à respirer disons c'est une sérieuse affaire mais le placenta n'est pas un objet petit a bien sûr mais parce que ce n'est pas la cause d'un désir mais c'est le prototype de tous ces objets dont il va falloir se séparer et se parer. Lacan va jouer là-dessus c'est-à-dire je pare mon défaut d'être en me saisissant de ces objets qui me représentent, mon manque à être, en tant qu'il manque à l'Autre, en tant qu'il manque à mon narcissisme je veux dire j'accepte qu'il soit perdu pour mon narcissisme. Une séparation de jouissance oui.

- Vous ne m'entendez pas ?

- Si c'est bon on entend si [inaudible].

- On n’entend pas.

Je crois que Christophe dit qu'il faut qu'on se sépare.