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C’est au psychiatre français Esquirol, élève de Pinel, que nous devons les termes de passion triste et dépressive, avancés en 1838 pour désigner certains caractères constants d’une forme de folie particulière appelée mélancolie.

Afin de situer cette entité clinique comme une maladie, distincte du seul tempérament mélancolique, et de la dégager de la théorie grecque des humeurs, il a essayé sans grand succès de la débaptiser, en proposant le terme de monomanie, du fait de la préoccupation unique du patient à faire entendre son délire triste, de culpabilité, de ruine, de petitesse et de déchéance. Il a même tenté d’avancer celui de lypémanie, du grec lupé, tristesse, folie triste donc.

La mélancolie, à l’époque de Pinel et d’Esquirol, est appréhendée comme une maladie de l’homme moral, pris dans le lien social et politique et nécessitant à ce titre un traitement moral, consistant à tenter de faire entendre au patient, dans le cadre social très structuré de l’asile, la nécessité de renoncer à l’excès de la passion par un appel à la raison. Et le terme de dépression, lorsqu’il est utilisé, renvoie par métaphore, à un abaissement, une diminution, un affaiblissement des propriétés affectives, intellectuelles et physiques, dont la cause est la tristesse. Le psychiatre allemand Kræpelin, qui fit longtemps autorité pour la nosographie, intègrera la mélancolie dans son Traité de psychiatrie en huit éditions successives (1883-1915), dans le cadre de la maladie cyclique qu’il a désignée par le terme de psychose maniaco-dépressive.

En 1915, Freud ouvrira une voie entièrement nouvelle en considérant dans Deuil et mélancolie, que les mécanismes de la mélancolie pourraient être saisis à partir du phénomène normal d’identification à l’objet d’amour perdu, dans le travail du deuil, au même titre que les mécanismes langagiers à l’œuvre dans les symptômes de la névrose avaient pu l’être à partir de l’étude du travail du rêve et de son interprétation au titre d’un rébus.

La découverte fortuite et empirique des antidépresseurs, leur efficacité sur les neurotransmetteurs (noradrénaline, sérotonine) ont suscité le fantasme d’une approche strictement scientifique de la mélancolie et de la dépression qui pourrait se passer du rapport du sujet au langage dans l’appréhension de ces syndromes. L’espoir d’une psychiatrie scientifique a depuis été déçu, faute de preuves, et force est de reconnaître qu’il n’existe qu’une psychiatrie pharmacologique qui dicte de fait l’orientation des nouvelles classifications internationales depuis le tournant du DSM III (1980), au détriment du repérage clinique traditionnel.

Nous examinerons également au cours du travail de cette année, comment les différentes avancées lacaniennes sur le nouage, source de jouissance, du langage avec le corps, autorisent l’emploi du terme de logopathies tristes pour désigner, en raison, ces affections que sont la mélancolie et la dépression.”
 

Notes