P-C.Cathelineau : Aristote, Platon et le Un

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Extrait

19 septembre 2011

La question de l’Un, alors vous allez voir c’est une question, que pour l’instant, je ne vais pas dévoiler tout ce que je vais dire, mais c’est une question qui est très importante pour la clinique contemporaine. C’est bizarre, hein, c’est une question qui paraît d’une abstraction absolue. Vous allez voir, et je vais essayer de vous le montrer, cette question d’une grande abstraction est en fait la question la plus clinique qui soit.

(…)

« Y’a d’l’Un », donc d’un côté « il y a », de l’autre « de l’Un », ramassé en un « Y a d’l’Un », plus familier, avec cet « il y a », dont on trouve la trace dans les dictionnaires au XIXe siècle, et qui, antérieurement, n’existait pas dans la langue française, en tout cas pas de manière, euh, je dirais extrêmement articulée. Un « il y a » qu’on ne trouve pas dans d’autres langues, et qui désigne l’Un. Alors,  vous allez me dire : mais pourquoi commencer par cette question ? Pourquoi commencer par cette question ? Si je vous demande, si je vous pose la question de savoir si « l’un » est « un », vous allez me dire : étrange comme question,  par ce que, est ce que l’un est l’un ? C’est pourtant comme ça que commence le Parménide. L’un est Un. Et ça se dit : εί ἓν ἐστιν (eï en estin).

Si l’un est Un, mais d’abord, qui le dit ? Qui pose la question ? Qui pose la question de savoir si l’un est Un ? La question est posée par Platon. Mais d’où s’énonce la question ? Est-ce que cela s’énonce d’une énonciation ordinaire ou d’autre chose ?

Ce que dit Lacan, c’est que ce texte a une originalité parmi les autres textes philosophiques, et en particulier les textes de Platon. C’est qu’il s’agit, alors ça c’est quand même difficile à concevoir, du dire de l’Un lui-même. Bref, donc on a là un rapport au réel un peu singulier, bref, de ce que dirait l’Un, s’il était amené à parler de lui-même. Donc, il y a bien une énonciation, il y a bien celle de Socrate, enfin, de Platon plutôt, mais c’est l’un qui parle. Alors qu’est-ce que ça signifie ? Qu’est-ce que ça signifie que c’est l’un qui parle ?

Dans la pensée de Jacques Lacan, ça signifie l’évènement d’un dire, l’événement d’un dire. Alors qu’est-ce que c’est que l’événement d’un dire ? Il le dit, il le dit notamment, dans les Noms du Père, l’événement d’un dire, c’est un dire qui déplace le réel, qui déplace le réel, qui institue un nouveau rapport au réel, qui institue un nouveau rapport au réel, par le discours.

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Ce n’est pas du côté de l’individu, entendu au sens aristotélicien, que l’on va pouvoir trouver une réponse à la question de l’Un. Mais alors de quel côté ? De quel côté : du côté d’une théorie du signifiant. Non pas de la réalité concrète de l’individu, qui n’apporte rien, mais d’une théorie du signifiant.

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Et donc, le dialogue chez Platon, bien qu’on dise « les dialogues de Platon », c’est relativement limité. Ça rejoint ce que dit Lacan sur le fait qu’il n’y a jamais de dialogue. En fait, on n’a jamais à faire à quelque chose qui est de l’ordre du dialogue.

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Alors, c’est quoi la méthode dialectique ? C’est un processus de διαίρεσις (diaeresis), de division, qui consiste à partir d’une notion très large, et à la subdiviser en notions plus petites pour arriver à un point nodal. Donc c’est une méthode par division, διαίρεσις, et elle est utilisée pour la première fois dans un texte antérieur au Parménide, qui est Le Politique. Où, lorsqu’il s’agit de définir la fonction royale, il divise en quelque sorte la définition, jusqu’à arriver à ce qu’il appelle la fonction royale, qui est assez ridicule dans le texte, je ne vais pas y revenir ici. Alors, comment progresse le texte ? Il nous propose une série d’éléments qui sont en quelque sorte, vous verrez, si vous vous reportez au texte, des subdivisions les unes par rapport aux autres. Une série de subdivisions qui sont autant de négation. C’est-à-dire qu’il subdivise et il nie. Il nie que le concept se rapporte à l’Un. Il nie successivement plusieurs concepts, en série. Alors, quelle est la construction de cette série ? Il montre tout d’abord que l’Un n’a ni partie ni tout.

(…)

Il ne peut y avoir de l’Un que dans la figure d’un sac qui est un sac troué, nous dit Lacan. Évidemment, c’est une façon intuitive, le sac troué, de se représenter l’Un. Mais c’est simplement pour vous dire qu’il ne s’agit pas en quelque sorte d’une notion, qui comme l’être, se satisfasse d’une plénitude. D’une totalité. C’est tout le contraire, c’est un trou.

Et c’est ce trou qui existe à la chaîne signifiante.

(…)

Alors, évidemment, il y a des pathologies de l’Un en clinique ! Et pour aller vite, vous savez que la clinique de la psychose, la clinique de la psychose, c’est une clinique de l’Un. C’est une clinique de l’Un. Mais c’est une clinique de l’Un, attention, je nuance, c’est une clinique de l’Un totalisant. De l’Un qui fait trou. Du fait que précisément cette dimension du trou est forclose.