Aller au contenu principal
Auteur(s)
BELIN Nathalie
Quand
Samedi 17 mai 2025

Un pas de deux, ma question, est venue d’un chapitre de la première édition du livre autour duquel nous sommes réunis aujourd’hui, un chapitre intitulé « Danse Collective » où vous invitez Charles Melman à réagir à propos de l’écriture inclusive puis au sujet du film Petite Fille.

Il m’a semblé qu’à travers le livre il y avait entre autres ce fil conducteur sur la différence sexuelle aujourd’hui et les interrogations de nos contemporains sur qu’est-ce qu’être un homme ou une femme aujourd’hui, et comment être un homme ou une femme aujourd’hui.

Ce chapitre a disparu de la nouvelle édition et je me suis trouvée privée de mon référent, comme nous verrons que peuvent être parfois nos contemporains en matière d’identifications et de références autour du féminin et du masculin, dont je vais tenter de vous parler.

Je me suis quand même accrochée à mon signifiant « Danse »… Le Pas de deux alors…

 

Le Pas de Deux est ce qui peut représenter la danse du couple, d’un homme et d’une femme tentant de s’accorder, un moment où tout se noue et se dénoue entr’eux. Ce concept est souvent une métaphore utilisée pour faire référence à la réciprocité et à la complicité d’une relation duelle.

Il parle des relations interpersonnelles où les dynamiques inconscientes se jouent en miroir ou en complémentarité. Tout comme dans un ballet où deux danseurs doivent être en harmonie, la relation homme femme est une sorte de dialogue non verbal, une synchronisation de mouvements psychiques.

C’est aussi l’idée que la relation entre deux personnes est comme une danse synchronisée où chacun doit trouver un équilibre entre l’individualité et la fusion avec l’autre. Cela signifie que pour que la relation soit harmonieuse il est important que chaque partenaire conserve sa propre identité tout en étant connecté à l’autre.

La psychanalyse souligne que cette dynamique permet de créer une relation où la confiance, la compréhension mutuelle et le respect de l’autre sont essentiels tout en évitant la fusion totale ou la distance excessive. En somme le pas de deux utilise la danse délicate de l’amour où chaque partenaire doit savoir s’avancer, reculer et s’accorder pour que la relation soit épanouissante pour tous les deux.

Mais peut-être faut-il pour cela un rapport homme femme tel qu’il se met en place dans l’ordre que le langage détermine pour les positions sexuées, en tenant compte de ce réel.

 La jouissance prend place quand la nouveauté est assurée par la discursivité, comme dans les danses de salon qui mettent en acte les deux places propres au discours, deux places non symétriques, non interchangeables.

Ma question va tourner autour de cette différence des sexes dans le monde contemporain. Nous sommes face aujourd’hui me semble-t-il à un double mouvement, égalitaire avec l’écriture inclusive par exemple ou les mouvements féministes, mais aussi pouvons-nous dire, séparatiste avec les masculinistes et ce qui est appelé le mouvement « incel ». Pouvons-nous donc encore danser à deux, y a -t-il encore possibilité de faire un pas de deux ou bien n’y a-t-il plus de deux possible ? Dans la danse comme dans le couple tout se joue, se noue et se dénoue entr’eux. Quel est ce d’eux qui nous occupe ….

Certains aujourd’hui font de la différence des sexes l’enjeu d’un débat : cette différence ne serait-elle que la conséquence d’une norme patriarcale millénaire dont il s’agirait de nous affranchir, ou est-elle une donnée irréductible de l’existence humaine ? Il semble tout de même que la différence des sexes reste au programme pour chacun, même si la façon de pouvoir en user a changé sous l’influence des mutations sociales survenues récemment (le féminisme engagé et la déflagration salutaire Me Too).

Charles Melman lorsqu’il aborde cette question dans le livre nous dit tout d’abord que cela va dans le sens de l’uniformisation des sexes, que donc un sexe en vaut un autre et qu’ils appartiennent tous deux à un même espace. « C’est, dit-il, évidemment l’ambition féministe et c’est évidemment l’ambition homosexuelle tapie chez chacun d’entre nous. » « Tous semblables, tous inclus, tous de la même valeur, tous dotés des mêmes instruments. Le jour où cette opération se réalisera ne sera pas un jour, permettez-moi, ne sera pas un jour spécialement gai. Que restera-t-il à désirer… » 

Que la danse se danse à deux ou seul elle est une expression du corps, de ses pulsions et de sa réalité.

 Or quelle est cette réalité ? 

Dans une conférence prononcé en 2014 lors de Journées de l’EPhEP, Charles Melman nous rappelle ceci : « Aujourd’hui ce qui est promu ? c’est que l’identité sexuelle est un rôle social, est une convenance sociale et donc où chacun finalement en fait ce qu’il veut, et pas forcément avec une détermination qui doit être permanente ; et, je dirais, au gré des circonstances des rencontres, en fonction de l’humeur, des expériences qu’il a faites chacun peut ainsi jouer, prendre le rôle de l’identité sexuelle qui lui plairait, comme si cette identité était à notre disposition, relevait de notre bon vouloir. » 

La question se pose aussi au sujet du corps.

Est-ce que je suis propriétaire de mon corps ? Est-ce que je peux décider de le modifier ? C’est un problème éminemment contemporain.

Comment dès lors redonner sa juste place à la différence sexuée sans en rester au modèle hérité d’hier, mais sans non plus entériner que le réel s’efface derrière ce que chacun ressent ? Si le ressenti ment, comment alors donner une place à une réalité toujours perceptible : un garçon n’est pas une petite fille et vice-versa.

 La question se pose pour chacun de savoir comment supporter la différence des sexes, autrement dit l’altérité qui reste d’abord l’altérité de l’autre. Il nous faut donc revenir ici à l’origine, à la naissance… qu’est-ce qui se passe à la naissance du bébé ? Ici encore c’est Charles Melman qui nous éclaire : 

« Ce qui se passe est très simple. Cette naissance est marquée d’une différence des sexes : c’est un petit garçon ou c’est une petite fille. Et cette différence des sexes a une valeur pas seulement réelle mais symbolique. Elle est symbolique de quoi ? 

Elle est symbolique de ceci, que chacun des deux sexes est promu, est promis à ce qui sera une vie sexuelle chargée d’assurer la continuité de la lignée. C’est comme ça que c’est vécu à la naissance du garçon ou de la petite fille. Cela veut dire que chacun de ces deux-là est promis à une vie sexuelle et destiné, dans des cas qui ne sont pas obligés mais qui sont néanmoins fréquents, à perpétuer la lignée d’où il sort, d’où il vient.

Donc l’identité sexuelle a une valeur chaque fois symbolique, elle est symbolique de ce destin. 

Alors vouloir substituer à cette différence une égalité parfaite ou le choix du sujet entre les deux sexes, est-ce que ce ne serait pas l’extinction du désir sexuel, de la sexualité ? 

C’est vrai que le sexe nous questionne, nous embête, et c’est vrai que chacun rencontre ou a rencontré un certain nombre de difficultés dans l’assomption de son identité sexuelle et de sa vie sexuelle. Alors est-ce qu’on sera mieux en le mettant entre parenthèses, en suspension ?

N’oublions pas ce que jacques Lacan a nommé « l’impasse sexuelle » : cette affaire est celle où s’embrouillent les filles et les garçons, les hommes et les femmes.

 Le plus souvent elle se déroule en comédie : la comédie des sexes a pour vertu de rationnaliser l’impasse sexuelle. Nous sommes ici au théâtre, on danse et on se parle. C’est la langue, ce sont les discours et les mots qui règlent le ballet et les éclairages. Les sujets se placent ici dans la dimension du semblant. Et pour éclairer cette dimension du semblant, Lacan souligne que pour l’être parlant, le semblant est véhiculé par le discours.

La civilisation a toujours tenté de signifier la différence entre les deux sexes mais les cultures ont chacune formulé cette différence en des termes propres.

Si c’est terminé, si on va passer à autre chose, autre chose c’est quoi ? 

Parce que finalement peut-être la relation sexuelle privée, intime et volontaire est encore le seul domaine qui échappe à la vénalité et à la commercialisation.

Dans nos sociétés, c’est bien entre le réel du sexe et ses semblants que se trouvent les enjeux concernant les êtres parlants dans leur rapport à la sexualité. Si les interrogations du masculin et du féminin font toujours l’actualité de la clinique quotidienne, les psychanalystes se trouvent de plus en plus sollicités dans leur pratique par ceux et celles pour qui se posent les questions du genre.

 

Je vais vous parler de deux exemples cliniques évoqués dans le livre :

Le premier est celui d’une jeune femme qui affirme ne pas vouloir d’enfants. Elle sait qu’on espère d’elle justement qu’elle satisfasse à cet ordre symbolique régissant aussi bien notre organisation sociale, familiale que même psychique, qu’elle ait un enfant capable plus tard à son tour d’exercer une profession et de fonder à son tour une famille. Sauf qu’elle s’y refuse.

Elle a parfaitement repéré ce qui est attendu d’elle, au-delà de son propre désir et qui est de satisfaire à un ordre symbolique régissant la société.

« Je dirais, intervient Charles Melman, que le film dans lequel on lui propose d’être une actrice est un film qui a déjà été tellement vu, tellement ressassé, tellement repéré et dont on a exploré toutes les combinaisons, toutes les émotions, tout le plaisir qu’on pouvait en attendre puisque, pour une jeune fille, être mère était la promotion par excellence. Eh bien, malgré les progrès de la technique filmographique, ce film a perdu ses couleurs. Et cette jeune femme, avec beaucoup de hardiesse, souhaite autre chose… Le seul problème serait qu’elle serait bien incapable de tracer le plan de cette autre chose. Néanmoins elle vient consulter un analyste… ».

Le deuxième cas clinique est celui de ce jeune homme qui vient demander à l’analyste :

Pourquoi est-ce que je devrais désirer une jeune fille ? Question très actuelle. Ce jeune homme fait état de ses émotions quand il avait un camarade de chambre, comment il pouvait se sentir ému… débouchant là-dessus : « après tout pourquoi est-ce que je devrais désirer une jeune fille ? » … Dans ce cas précis la réponse de l’analyste [Charles Melman] sera très simple : « parce qu’elles sont agréables à regarder ! ».

L’originalité de ces demandes très actuelles vers la psychanalyse, comme il est dit dans le livre, est que l’on n’attend plus d’elle une levée de l’interdit frappant le désir mais plutôt que le psychanalyste spécifie ce qu’il y aurait à désirer.

Mais alors, nous dit Charles Melman, comment répondre « en l’absence d’un catalogue répertoriant toutes les nouvelles satisfactions, le psychanalyste ne peut les prescrire et il est réduit à renvoyer chacun à ce qu’il peut attendre, à ce qu’il peut espérer ».

Cette demande contemporaine, qui porterait sur ce qu’est un bon désir, n’esquiverait-elle pas la vraie question : celle de savoir quels sacrifices un choix correspondant à ses propres valeurs imposerait ?

Dès lors qu’il ne s’agit plus de la relation objectale mais de la visée du sacrifice de jouissance, quel serait le bon ou pas ?

Quel serait le sacrifice qui permettrait de vivre ses désirs de façon satisfaisante ?

 

 

Maria Rougeon Merci pour ce texte, cette clinique qui vient quand même interroger les fondements de la psychanalyse.

 

Jean-Luc Cacciali D’abord merci d’avoir lu les deux bouquins… 

Parce que, bien évidemment, j’ai relu la nouvelle édition, ce n’est pas moi qui l’ai réécrite, on m’a demandé mon avis bien sûr. Et quand on m’a envoyé la version réécrite, bien évidemment, je peux vous dire… la science peut quand même avoir un effet sur nous, la science…, j’ai vu qu’il y avait moins de pages ; je me suis dit : il doit en manquer, et j’étais incapable de dire ce qui manquait, ce qui n’avait pas été repris par la personne qui avait réécrit.

Donc je vous remercie de parler de [ce chapitre]… tant mieux que vous ayez lu avec attention les deux versions donc… c’est le sujet qui évidemment se manifeste là. 

Lacan se demande à un moment : qu’est-ce que lire ? : on lui demande, comme il est chargé d’enseignement aux Hautes études, à la fin de chaque année, où il tient son séminaire, un résumé du travail qu’il a fait dans l’année. Mais Lacan ne relisait jamais son séminaire tellement il pouvait aussi improviser. Il avait des notes comme ça, 15 bouquins, et puis il parlait de tout à fait autre chose que ses notes. Et il dit… alors, bien sûr, c’est les élèves qui lui fournissaient les notes de ce qu’il avait dit dans l’année… : « se relire donne une idée de ce que c’est que la lecture ».

Vous remarquerez ça, quand vous avez fait une intervention, par exemple vous avez fait une intervention et vous vous relisez, vous êtes très étonné de ce que vous avez raconté.

C’est saisissant, ça permet de dire : « ah c’est pas mal ce que j’ai écrit quand même… » ; vous vous êtes fait tant de souci au moment de composer votre texte, sans aucun intérêt pensiez-vous, et ça c’est saisissant, se relire donne une idée de se lire. Donc merci pour votre attention.

 

La danse à deux… Peut-être que la danse à deux a cette importance parce que précisément comme dans la séance d’analyse, dans la danse à deux, nous sommes trois. Et oui, dans la danse à deux nous sommes trois, il y a l’Autre. 

La différence des sexes, bien sûr, c'est une question majeure… Alors l’inconscient ne connaît pas la différence des sexes. Freud, étonnant quand même…. Prenons les choses de cette façon : la différence des sexes. Le Nom-du-père, c’est lui non pas qui amène la différence des sexes mais qui va la prescrire. Comme vous l’avez très bien dit, le bébé arrive, homme ou femme, garçon ou fille, on va le bénir mais le Nom-du-père va dire : il faut qu’il choisisse un côté, on ne peut être que garçon ou fille ; mais pas forcément là en fonction de l’anatomie. Mais c’est une prescription : tu dois choisir, y en n’a pas trente-six y en a deux, tu es lequel ? Et Lacan va amener cette chose, le Nom-du-père. Et je dis à Melman, j’avais ma réponse… très souvent quand on pose une question on a la réponse, c’est Lacan qui raconte ça ce qui est assez juste.

Donc je lui dis « …mais avec les Noms-du-père y a plus la prescription de la différence des sexes », il me dit : « tout à fait ». Je ne m’attendais absolument pas à la réponse, moi je pensais le contraire… J’avais posé quand même la question pour qu’il dise « Bien sûr que si, ça continue ! ». Et donc il y a ce fait que les Noms-du-père dans les constituants du langage, il y a la différence des sexes mais elle n’est plus prescrite. On ne dit plus : tu dois choisir, tu es l’un ou l’autre, mais - c’est le truc de Lacan - tu peux, tu dois choisir mais moi le grand Autre je te dis, « tu choisis le côté que tu veux mais tu dois choisir ». 

J’insiste un peu sur ce point mais c’est une question tellement immense. Si on revient à Freud, l’inconscient ne connaît pas la différence des sexes, l’inconscient ne connaît pas le temps ça doit se trouver dans Métapsychologie, allez relire aujourd’hui ce texte avec des trucs d’une actualité… j’allais dire : « Freud était comme Melman » mais plutôt « Melman était comme Freud », il ne faut pas exagérer. Il dit - Freud - l’inconscient ne connaît pas le temps. Mais bien évidemment que l’inconscient ne connaît pas le temps chronologique : le rêve, ça dure 5 mn, et le rêve, il a duré une éternité ; vous regardez votre montre et de toute façon c’est pas plus que deux heures ; et dans votre rêve, il s’est passé tellement de choses… qui font que ça semble avoir duré très longtemps.

Et [l’inconscient] ne connaît pas non plus la différence des sexes au sens où le sexe serait l’anatomie. C’est-à-dire que la différence des sexes, elle est dans le langage. L'inconscient est capable de tout. À un moment Melman me dit, sur la lettre, les SMS etc., c’est un point important j’y reviendrai plus tard, il me dit : « l’inconscient est assez bête pour ça… ».

Alors comment se pose la question aujourd’hui qui est votre question, de la différence des sexes aujourd’hui… Jean Pierre Lebrun a beaucoup beaucoup insisté sur la dysphorie de genre. C’est une mutation pour lui anthropologique et si vous lisez le bouquin, vous voyez que Melman est beaucoup plus prudent sur son importance décisive. Dans le bouquin, je l’interroge et il dit : c’est un jeu de rôles. Et bien sûr, il y a le transgenre, et la chirurgie s’en est mêlée, mais voyez c’est assez juste : il y a un jeu de rôles. 

Maria Rougeon : C’est entre l’être et l’avoir. 

 

Jean Luc Cacciali : La danse. 

Lacan était comme Maria, très intéressé par la danse, et notamment chez lui il donnait des bals masqués, et je vais vous dire qui arrivait masqué pour danser : Lévi-Strauss… Le bal masqué, en plus, vous arrivez masqué : vous ne savez pas avec qui vous dansez, après tout pourquoi ce ne serait pas un homme… Lacan l’a repris dans l’Hommage à Marguerite Duras.

Du coup s’introduit la dimension du semblant comme vous l’avez très bien dit, bien sûr c’est le semblant qui arrive avec le discours.

Je termine, une remarque sur homosexuel. Là bien évidemment qu’on n’a rien à dire et que c’est un jeu de rôles, mais comme analyste et comme Melman le dit et vous avez raison, c’est que la famille homosexuelle va donner son modèle à la famille hétérosexuelle. Pourquoi pas ?, mais il faut savoir que dans l’homosexualité on est les deux mêmes, bon pourquoi pas ? ; mais le modèle de la famille hétérosexuelle, c’est comme au bal on danse mais on est trois. On n'est pas deux, on est trois quand on danse, dans la danse que vous évoquiez.

 

Le « bon désir », qui n’est pas votre question centrale mais qui est votre question de la fin : le bon désir ; on vient vous demander non plus quel est ton désir ?… : le désir est causé par le manque donc quel est mon désir ? Mais là on vient vous demander : qu’est-ce que je dois désirer ?, et là ce n’est plus le manque. On pourrait le dire simplement : le manque cause du désir, l’objet, il est derrière vous, ça manque et ça provoque le désir. Qu’est-ce que je dois désirer ?, l’objet il est devant, le catalogue que vous avez désigné et donc, cher analyste dites-moi là, dans tous ces trucs qui m’intéressent, qu’est-ce que je dois désirer, quel serait le bon désir. 

Et la vraie question, celle que vous avez reprise, pour nous, c’est la question de la morale, quel serait le bon sacrifice de jouissance, et c’est très différent. Et ça vous avez raison, c’est la position de l’analyste qui est là, bien évidemment qu’il y aura un sacrifice à faire dans tout ce qui vous est offert… Prenez celui que vous voulez, de toute façon il y aura un sacrifice à faire puisque ce n’est pas le vrai objet. Vous croyez que c’est le vrai celui-ci, donc faudrait pas vous tromper quand même.., c’est l’homme de ma vie, c’est la femme de ma vie, ce qui est bien évidemment nécessaire dans l’amour mais pour autant à la place de l’objet de votre désir s’ouvre un trou. Ce n’est pas tout à fait pareil que lequel je vais choisir ? 

Et le trou fait, du fait que vous êtes des êtres parlants, que vous êtes obligés de faire un sacrifice de jouissance. Alors la question devient : qu’est-ce que je vais sacrifier comme jouissance, qu’est-ce que j’accepte de sacrifier comme jouissance.

 

Un dernier point sur cette question très importante : comment ça peut se passer entre un homme et une femme. Vous imaginez…, on pourrait la reprendre autrement : comment un homme et une femme pourraient exister ensemble ; pas ensemble exister, pas exister à deux, pas exister de façon complémentaire. Exister ensemble, chacun à côté. Pour autant, exister. Et effectivement on va quand même se poser la question, bien que ce soit une question morale de la plus haute importance, est-ce qu’on pourrait exister ensemble non pas sans sacrifice de jouissance mais sans qu’il y ait un sacrifice de jouissance commun. On est d’accord tous les deux, on va se priver de ça, on va se priver de ça, il est nécessaire pour exister.

Et dans un autre point, et là je réponds vraiment à votre question, et il propose ce truc qui est assez étonnant, la solidarité entre un homme et une femme. Melman dit : exister ensemble dans une solidarité. C’est quand même… enfin ça ne vous surprend peut-être pas un truc pareil mais quand il dit ça, je suis quand même un peu étonné. 

Enfin ce n’est pas très analytique, la solidarité - c’est quand même un mot qui est un peu à la mode, voyez, l’économie solidaire - mais lui lui donne cette importance-là : comment un homme et une femme pourraient exister… et, je n’insiste pas,… exister ensemble, parce que ça c’est l’amour, on fait du Un ? Mais [Charles Melman] dit : « exister ensemble c’est la solidarité », c’est-à-dire il n’y a pas de restriction de jouissance commune, il y a une restriction de jouissance pour chacun : alors moi mon désir c’est ça, et bien alors il faudrait sacrifier la jouissance de l’autre objet… Mais pourquoi on désirerait le même tous les deux ? Pour autant y en a chacun un donc l’autre quand même il faudrait aussi qu’il accepte quand même mon propre désir. Voilà donc c’est une des façons dont Melman répond.

Vous voulez ajouter quelque chose ?

Nathalie Belin Je pratique aussi la danse, je pratique une danse traditionnelle du Nord de l’Inde qui s’appelle la danse Odissi, et en fait, dans cette danse, justement, les rôles sont complètement interchangeables, c’est-à-dire que la partition de l’homme et de la femme peut être dansée par l’un et par l’autre…

Jean- Luc Cacciali C’est comme le masque. 

Nathalie Belin C’est ça. Et en fait les dieux de la danse indienne Shiva et Parvati sont bisexuels et donc, en fait, dans la danse ça bouge de place masculin et féminin. Au début j’étais partie de ça et après je ne savais pas trop comment le mettre dans mon exposé…

Jean-Luc Cacciali Mais vous auriez dû, c’est très important quand même. Et là on entend qu’il y a quand même l’Autre, que la danse à deux, on est à trois dans la danse à deux. Ce qui n’est par exemple pas le cas dans les raves, pour revenir aux danses collectives qui était le titre du chapitre en premier lieu. Les danses collectives, là on n’est pas à trois, là on est chacun sous la barre. C’est là la différence, quand même : c’est une foule. Alors que dans la danse à deux celle dont…, l’intérêt que vous partagez avec Maria, c’est une danse à trois.

Maria Rougeon Et du coup le fait que ça soit à trois, c’est ce qui permet que ça puisse circuler un peu, comme dans les discours.

 Jean-Luc Cacciali Mais bien sûr.

Nathalie Belin Oui parce que ça va ça vient, ça se noue ça se dénoue, et chacun comme vous le disiez très justement, avec sa propre place et son propre désir qui ne se confond pas mais qui peut s’accorder avec la solidarité.

Maria Rougeon Bien, je crois qu’il y a une question dans la salle… Noureddine ?

Noureddine Hamama Oui juste sur cette question du désir et ça rejoint peut-être votre précision par rapport à la question homme/femme dans le couple quand vous dites : il n’y a pas d’existence ensemble. Mais on peut peut-être le dire autrement : séparés ensemble ; je le dirais un peu comme ça, dans le sens où justement : y a-t-il un sujet du désir ? Parce qu’il n’y a pas d’écriture du désir. Par contre, il y a un sujet du fantasme. C’est-à-dire que le fantasme ne peut pas être collectivisé.

Jean-Luc Cacciali Ce serait vaste et je vais vous répondre très vite mais je vais vous répondre. 

L’égalité, bien évidemment on ne peut qu’être d’accord avec l’égalité. Après tout même comme une utopie pourquoi pas ? 

Aujourd’hui il n’y a plus d’utopie pacifiste, on est tous d’accord qu’il faut augmenter les budgets militaires. Bien évidemment que le pacifisme, c’est une utopie mais en 1937-1938 y en a qui pensaient que le pacifisme était possible, vous avez vu ce qui est arrivé un ou deux ans après. 

Et donc l’égalité bien sûr et pourquoi pas comme utopie ? Mais ça n’empêche pas…, sauf que Melman fait cette remarque : y en a qu’une d’égalité où nous sommes tous égaux… c’est la mort… Ça quand même, ça relativise les choses… finalement bien sûr qu’on est tous égaux, on va tous à la même fin. Mais je vais vous dire, aujourd’hui l’égalité a remplacé l’autre. Alors, et merci d’avoir posé la question, c’est une question sur laquelle il nous laisse. Il ne répond pas et il me dit : il faudrait faire une dissertation, là comme ça dans les entretiens qu’on a comme ça, je ne peux pas répondre à la question. 

Donc bien sûr que je vous invite, et moi le premier, à la dissertation ; c’est-à-dire, cette question de l’égalité aujourd’hui quand même qui est, et je le dis bien, légitimement, qui est si importante, le problème c’est que, elle peut très vite remplacer l’Autre, le grand Autre. On peut danser à deux de façon égale, ça restera toujours à deux à ce moment-là et on sait comment ça peut finir à deux, hein : trop proche on s’éloigne, trop éloigné on se rapproche. Et la danse elle peut mal se terminer.

Et donc c’est une question qui est ouverte bien sûr, Noureddine. Voilà, le désir ne se collectivise pas et voilà, on est devant cette difficulté et je nous invite tous à reprendre cette question de l’égalité et de l’altérité. Bien sûr pas en disant : l’égalité c’est un fantasme, ça n’existe pas, bon ça n’a aucun intérêt mais quand même si l’égalité remplace l’altérité, ça pose d’autres questions.

Question d’un assistant Y aurait-il une différence entre cette prescription de jouissance de chacun et ce qui implique parfois le compromis ? Est-ce que c’est du même registre.

Jean-Luc Cacciali Alors il est tentant de vous répondre que le compromis, c’est une restriction de jouissance commune. On peut se dire que, est-ce qu’un homme et une femme peuvent exister ensemble sans forcément faire un compromis où l’union repose sur le compromis. Peut-être qu’il y a une autre façon possible d’envisager l’existence, ensemble, pas chacun de son côté, ensemble entre un homme et une femme sans que ce qui les lie soit un compromis commun. 

Notes