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Auteur(s)
JAPAS Maria
Quand
Samedi 17 mai 2025

C’est à partir du livre Flâneries avec Lacan, entretien avec Charles Melman et Jean-Luc Cacciali, que je me suis interrogée et intéressée à la question de la fonction maternelle, dans les chapitres « Enfant sacrifié » et « Don d’amour ». La notion de fonction maternelle qu’on retrouve souvent dans la littérature psychanalytique.

Charles Melman dit qu’il n’y a pas de fonction maternelle, cette remarque m’a étonnée et donc questionnée.

Nous recevons aujourd’hui, dans notre clinique, des familles monoparentales, mère seule avec son enfant, des femmes qui ont recours à la procréation médicalement assistée pour répondre à leur désir d’enfant. 

Des femmes seules, le père est absent, perdu, disparu…

Serait-il possible qu’une mère élève seule son enfant ?

Y-a-t-il une fonction maternelle ?

Je cite Charles Melman : 

« Une mère est la gardienne d’un réel limité par le phallus sublimé, c’est pourquoi d’ailleurs les mères sont toujours sublimes, désexualisées, hors sexe. Une mère est toujours vierge ».

« Ce n’est pas la même chose de dire qu’une mère est symbolisée et que la fonction maternelle est symbolique. Il faudrait plutôt dire entreprise maternelle ».

Je vais introduire mon propos par un texte de Marguerite Duras dans La Vie Matérielle :

« Un homme et une femme c’est quand même différent. La maternité ce n’est pas la paternité. Dans la maternité la femme laisse son corps à son enfant, à ses enfants, ils sont sur elle comme sur une colline, comme dans un jardin, ils la mangent, ils tapent dessus, ils dorment dessus et elle se laisse dévorer et elle dort parfois tandis qu’ils sont sur son corps.

Rien de pareil ne se produira dans la paternité ».

Une mère comme une colline, son corps y est concerné dans l’accueil du nouveau-né, ainsi que sa parole ordonnée par un discours.

Ce nouveau-né n’est pas d’abord un sujet, mais un objet réel aux mains de sa mère qui va devoir mettre la main à la pâte : civiliser cet organisme pour qu’il devienne un corps afin d’humaniser l’enfant.

C’est elle qui introduit l’enfant à la demande à partir de ce lieu Autre qu’elle incarne, en donnant une signification à son cri qui deviendra un appel.

Corps à corps entre la mère et l’enfant. Plaisir, jouissance, premiers affects, le bébé inaugure à travers « lalangue » maternelle, écrite par Lacan en un seul mot, sa rencontre avec l’Autre.

Lalangue transmise par la mère donne la dimension corporelle, une dimension de jouissance à l’enfant auquel elle s’adresse.

Lalangue de l’amour, des premiers corps à corps dont les mots font trace dans l’inconscient de l’enfant. Traces des jouissances détachées du corps par le sein, les fèces, le regard et la voix.

C’est le temps de l’aliénation nécessaire aux signifiants de l’Autre maternel.

Nous pouvons entendre comment la mère borde imaginairement et symboliquement le corps réel de son enfant.

La transmission maternelle est une transmission érotique et amoureuse dans laquelle l’enfant s’inscrit comme objet. Dialectique objectale dans la relation de la mère à l’enfant et de l’enfant à la mère.

Une mère n’est jamais tête à tête avec son enfant car entre l’un et l’autre il y a toujours le phallus. L’enfant prend ainsi une valeur phallique en s’identifiant à l’objet du désir qui manque à la mère.

Je cite Lacan :

« L’enfant en tant que réel prend pour la mère la fonction symbolique de son besoin imaginaire ».

Autrement dit, l’enfant réalise cette image phallique comme une tentative de boucher le manque maternel, mais aussi comme une possibilité de faire avec l’énigme du désir de l’Autre. Ce qui est aimé est quelque chose au-delà de lui-même. Lui, il n’a pas et il n’est pas le phallus et sa mère ne l’a pas.

La notion de manque chez la mère vient entamer la croyance qu’elle est toute puissante. Ce manque dans l’Autre fait entendre la dimension d’un désir autre, autre que celui qui se satisfait dans le rapport à l’enfant. 

Ce désir serait celui d’une femme dans la mère qui va limiter la passion amoureuse. Elle sera « pas-toute » mère, « pas-toute » à son enfant.

Le désir féminin fait l’absence de la mère, absence à symboliser. À condition que son désir de femme soit référé à un homme, ne soit pas anonyme, qu’il porte un nom, qu’il soit incarné.

Quelles seront les conséquences pour l’enfant si le manque maternel, le désir féminin reste anonyme ?

Si devant l’angoisse du trou et la détresse qui en découle, l’enfant ne trouve pas de représentation qui donnerait un bord, une limite ? Un abri phallique au-delà de la mère ?

Il sera dans une absence sans absent, une absence hors du temps, un lieu déshabité sans représentation. L’absence sera vécue comme une disparition, la sienne et celle de l’autre.

La mère et l’enfant partagent le même espace mental, elle se trouve avec son enfant prise dans un rapport dialectique de la métonymie de son désir à elle.

Autrement dit, un rapport objectal, dans une économie pulsionnelle.

 

Dans la métonymie, le glissement d’un signifiant à un autre signifiant se fait par une relation de voisinage, de contiguïté. Elle n’implique pas le sens, la signification, mais le contexte. Un mot puis un autre.

C’est la métaphore qui viendrait faire arrêt pour donner un sens, une coupure avec le contexte. Dans la métaphore les termes substitués ne sont pas dans le même voisinage, il y a un écart, un saut. Un mot pour un autre.

Passage d’une économie pulsionnelle à une économie signifiante. Le signifiant du Nom-du-Père viendrait comme semblant de réponse à la place de l’énigme du désir maternel.

Y-a-t-il donc une fonction maternelle ?

D’après Charles Melman, une fonction suppose une délégation, l’attribution d’un pouvoir. C’est pour cela qu’il dit du père qu’il est un fonctionnaire, c’est-à-dire un représentant de l’instance Autre, Autre que la mère, un autre lieu habité par l’instance phallique qui permettra à l’enfant l’accès au monde des représentations, à l’identification sexuée, au semblant d’avoir, au semblant d’être.

Chez la mère, elle n’a pas d’instance à laquelle elle peut se référer. Elle sera la représentante de cet Autre qui est marqué de ce manque qui fait désir et le signifiant père, le représentant de ce qu’elle désire, elle, en tant que femme.

La transmission maternelle implique un don, un don d’amour inconditionnel, sous quelle condition ?

La condition fondamentale, c’est l’amour. L’amour avec une relation centripète ou centrifuge ? Un idéal relationnel endogamique ou exogamique ?

Dans l’économie maternelle, l’objet serait accessible imaginairement.  C’est par l’absence de la réponse maternelle à l’appel de l’enfant qu’il y aura un renversement d’ordre symbolique, les objets de satisfaction deviennent des objets de don, d’une demande d’amour. La mère devient un être réel, tout puissant, elle peut donner ou refuser.

La frustration d’amour peut conduire l’enfant à la compenser par la satisfaction du besoin, il écraserait sa déception dans l’objet réel.

Quelle serait la conséquence pour l’enfant de rester dans la lignée maternelle ?

Seront-elles les mêmes conséquences pour un garçon que pour une fille ?

Un garçon qui se trouverait exposé à ce type de situation, restera soumis au caprice maternel sans aucune médiation d’un tiers. Il aura du mal à construire son devenir d’homme, sa place sexuée et à s’autoriser à l’exercice de sa virilité. Il sera maintenu dans l’illusion de la satisfaction, dans une parfaite harmonie avec l’autre. Il ne rencontrera que des semblables, dans des relations narcissiques, il restera figé du côté d’être.

Une fille, du fait d’être déjà castrée aura la possibilité par l’amour d’accéder au changement d’objet, à l’altérité.

« Se détourner de la mère, pour une fille », nous dit Freud.

Se détourner implique s’en éloigner vers un autre chemin tout en gardant la présence de ce lieu dont on doit se détourner pour revenir autrement.

La position féminine n’est pas toute déterminée par la loi phallique, elle est aussi en place Autre. La fragilité de cette position tient au fait que l’identification à la mère ne permet aucun statut : à chaque femme à l’inventer. C’est ce qui donne une certaine liberté.

En revanche, elle ne sera pas toute à l’abri de retrouvailles avec la jouissance Autre maternelle et aux ravages qui découlent de son envahissement.         

Tant le garçon que la fille seront dans une subjectivité boiteuse, alternant entre disparition et apparition de l’autre et dès lors d’eux-mêmes.

Quelles sont les manifestations symptomatiques que nous amènent les enfants aujourd’hui et qui témoignent de la récusation de l’instance symbolique - qui est aussi celle de la division subjective ?

L’enfant hyperactif, l’enfant fortement inhibé, la phobie scolaire, la phobie sociale, les difficultés dans l’acquisition de la lecture et de l’écriture, les angoisses nocturnes qui s’éternisent jusqu’à l’âge de 9 ans, les difficultés à construire des histoires, l’imaginaire se trouve en panne.

La dialectique présence-absence n’est pas inscrite.

Le discours sur l’éducation positive qui prône l’égalité de places pour le père et la mère, l’absence des contraintes, des limites et la quête du bonheur.

Le discours social laisse croire qu’il suffit de laisser les enfants grandir seuls, sans renoncer à quoi que ce soit, livrés aux exigences pulsionnelles, en errance, abandonnés. 

Pour finir une petite anecdote, « Je fais un enfant ».

J’ai reçu une petite fille de 2 ans qui a été conçue par une procréation médicalement assistée. Sa mère, affolée par le temps qui passe et voyant son rêve de rencontrer un homme pour fonder une famille s’envoler, décide de faire appel à la science.

Cette petite fille, très intelligente, met sa mère dans des situations inconfortables. Elle appelle papa tous les hommes qu’elle croise dans la rue, le métro, et à l’école. Lorsqu’elle est entourée des amis de sa mère, elle cherche toujours le contact physique avec eux, caressant notamment leur barbe.  Elle dira à sa mère qu’elle voudrait avoir un papa comme ses copines de la classe.

Sa mère se demande si elle a fait le bon choix de faire un enfant toute seule.

Cette petite fille, orpheline d’un lieu dans le réel, va obliger sa mère à rencontrer un homme.

Elle dira que c’est l’amour de sa vie !

L’invention est toujours possible pour habiter la métaphore du RSI.

Discussion

Jean-Luc Cacciali : Merci beaucoup pour la précision de votre exposé qui dit ce qui est sans la nostalgie du temps passé. Un de vos points de départ : qu’est-ce qu’on va dire d’une mère seule qui a un enfant ?

Il n’y a pas de fonction maternelle. C’est assez génial !

Charles Melman dit : « C’est une entreprise maternelle », et les mères vous dirons, ça c’est sûr, c’est du boulot. Une femme seule qui a un gamin, si on considère qu’il n’y a pas de fonction maternelle pour autant que la fonction est de l’ordre du langage, la mère n’est pas un fonctionnaire comme le père, c’est un entrepreneur. On va pouvoir dire que c’est une ouvrière.

Si nous disons que l’être est déterminé par le langage, je crois que c’est contre vents et marées que la psychanalyse a à soutenir cela, c’est-à dire que  ce qu’on pense, ce qu’on fait, ce qu’on réfléchit est déterminé par le langage.

Quelqu’un intervient à la radio, fait un lapsus, tout de suite tout le monde l’entend comme un lapsus, même ceux qui ont combattu la psychanalyse. Tout le monde entend que surgit ce que bien évidement le locuteur ne voulait surtout pas dire. Donc on est déterminé par le langage.

Est-ce qu’une mère qui faitun enfant, elle le fait ? Si elle veut avoir un enfant ça déplace en peu les choses. Pourquoi elle s’empêcherait d’être à trois ? Pourquoi il faudrait un qui soit forcement le vieux qui soit là pour faire le trois ? Vous avez entendu ce qu’a dit Charles Melman ? : il est fauteur de guerre, de la guerre des sexes, c’est toujours comme ça.

L’enfant, quand il arrive, pour une mère, qu’elle soit seule, avec un père, que ce soit la science, cela n’empêche pas qu’il est réel, dans la réalité, comme vous l’avez très bien souligné. Et même quand il y a un père, ça n’empêche pas que la mère puisse faire pour le moins une dépression, un baby blues.

Il y a ce truc merveilleux qui arrive, tout le monde vient bénir le gamin, c’est la joie dans la famille et la mère n’est pas forcément très réjouie. Parce que donc elle a été privée, elle peut même en faire une psychose puerpérale : c’est un truc très important dans la clinique. Elle n’est pas du tout psychotique mais la privation réelle peut déclencher une psychose momentanée, expérimentale.

Et Lacan dit, comme vous l’avez souligné : le gamin, c’est un objet symbolique ; c’est là le passage qu’a à faire la mère, que son gamin soit pris dans le langage, qu’il ne soit plus seulement un objet de la réalité.

Je fais cette remarque : il existe un service d’appel pour répondre aux mères en difficulté, aux jeunes mères seules. Les écoutants disent que les appels sont souvent pour des histoires dérisoires, ce ne sont jamais des problèmes graves où l’enfant serait en danger. C’est par exemple : « Il pleure et je n’arrive pas à le faire arrêter, je le berce, je lui donne à manger et il ne s’arrête pas », ça étonne les écoutants qui demandent : « Il y a combien de temps ? » « Il y a 10 mn ».

Je dis cela à Charles Melman, et il répond que le problème, c’est : on/off, que l’enfant n’est pas un objet technologique, or aujourd’hui les mères peuvent répondre : on/off, comme nous tous. Ce sont les effets de la science.

 

Un dernier point, l’aliénation aux signifiants maternels, c’est une aliénation nécessaire. Aliénation, séparation.

Lacan dit l’aliénation par le langage est structurelle, elle est obligée, elle est nécessaire.

Le problème, c’est qu’il faut que le gamin devienne symbolique, c’est-à-dire qu’il faut la séparation. Qu’il ait un père ou pas mais un tiers dans le langage peut faire l’affaire. C’est une opération qui est possible dans le langage.

Il y a beaucoup de formes d’homosexualité : dans l’homosexualité on peut être trois. On peut être à deux aussi en tant qu’homme et femme, on peut ne pas être autre par rapport à l’autre.

Quel est le problème d’une économie materno-centrée ? Est-ce que le matriarcat existe ?, grand débat de sociologues : ce n’est pas sûr sociologiquement, c’est discutable.

Le problème avec l’économie materno-centrée, c’est qu’il y a un objet de satisfaction possible, qu’il y en a un qui existe qui amènerait une satisfaction complète - pour les scientifiques le réel est provisoire, ça les fait travailler et écrire des équations -.

On peut tomber sur la frustration ou sur la privation, c’est ça le problème de cette économie, qui est à deux. Avant, il y avait le phallus qui venait faire tiers. Si le phallus est destitué, est-ce que tout est foutu ? Non, parce que pourquoi pas dans le langage ?

Pourquoi ce trois ne serait-il pas possible dans le langage ? Lacan l’a écrit : RSI, on est trois.

Si on veut bien considérer qu’on est des effets de langage, nous sommes déjà dans le trois.

 

Maria Japas : Une question sur la notion du trois. Quand nous recevons la mère avec son enfant, c’est une femme que nous recevons. Et c’est l’enfant qui vient nous dire ce qui ne va pas pour la mère ou sa place dans le couple.

Lacan parlait de la place de l’enfant, s’il vient faire bouchon au fantasme maternel ou s’il est le symptôme du couple. Dans les meilleurs des cas, l’enfant entend qu’il y a un désir quelque part chez sa mère, si ce désir n’est pas adressé, incarné et que l’enfant ne puisse référer cette énigme à quelqu’un, comment va-t-il trouver sa place ? Son désir à lui ? Son abri subjectif ?

La transmission maternelle, c’est fait par le don d’amour inconditionnel, de quelle manière l’enfant pourra quitter l’espace maternel sans se référer un autre qu’elle ?

 

Jean-Luc Cacciali : D’abord sur le don d’amour, je ne sais plus ce que Charles Melman dit, il dit qu’une mère c’est un don d’amour, ce n’est déjà pas rien, bien évidemment qu’il le faut.

Il faut qu’une mère puisse jouir de son enfant, sauf qu’il y a un moment où s’impose la séparation, le moment décisif, d’habitude c’est le phallus, le père : s’il n’y est plus, comment ça va se passer ?

C’est une question, on va la laisser pour aujourd’hui. 

Si vous me permettez, je vais la poser autrement : comment l’enfant va avoir accès à ce manque dans l’Autre ?

Il va y avoir aussi la responsabilité de l’enfant, il est devenu un parlêtre. C’est le chemin qu’on a à faire, plutôt que de dire qu’il manque du père.

Parce que la mère peut désirer, elle manque, mais le gamin dire : « elle ne manque de rien, je suis là ».

 

Paula Cacciali : Je me disais, pour cette maman qui a eu son bébé par la procréation médicale : le manque est dans le langage ; elle lui donne un nom, donc elle lui donne le nom de son père, le nom qu’elle-même a reçu. Après, il faut qu’il advienne, et cette petite fille à 2 ans et demi, elle appelle papa tout le monde, elle s’en est sortie.

Mais il y a des mères à qui effectivement l’aliénation va très bien, c’est leur objet de jouissance, là ils sont deux. Pour s’en séparer, la question de l’incarnation du manque se pose. Il y a des enfants qui restent objet toute leur vie.

 

Maria Japas : Du moment que ces femmes, ces mères viennent consulter, c’est qu’il y a une inquiétude que leurs enfants ne restent pas leur objet.

 

Paula Cacciali : Effectivement ces mères viennent consulter parce que ça ne va pas mais elles ne peuvent pas entendre cette question.

 

Noureddine Hamama : C’est une remarque sur : « Je fais un enfant ».

Classiquement parlant, c’est l’homme qui dit à sa femme : « Je lui ai fait des enfants », et la femme lui dire : « Je lui ai donné des enfants ».

 

Jean-Luc Cacciali : Il y a un point que vous avez souligné qui est très important.

La remarque de Charles Melman : « Une mère est gardienne de la vie », c’est essentiel. Lacan, lui, va dire : pour un enfant, une femme sera contaminée par la mère. Charles Melman dit : « Je vais plus loin : la mère va recouvrir pour l’enfant une femme ».

Pour autant, il faut qu’elle soit la gardienne de la vie.

Alors classiquement, Freud va dire « Le phallus c’est la vie » et Lacan va renverser ça.

Le phallus est un pousser à la mort, sauf que c’est une mort entre deux vies. C’est la mort de l’ancêtre, le père est déjà mort, le père c’est le père mort.

Évidemment que la mère est gardienne de la vie. Elle ne voudrait pas une destinée mortelle pour son enfant. Charles Melman fait une remarque à ce titre-là : ça va être très difficile que son enfant rentre dans la sexualité, parce que là il va rencontrer la mort. Là une mère, elle peut là-dessus ne pas céder, faire barrage parce que c’est une destinée mortelle. Il faut que ça soit la femme qui accepte qu’il entre dans la sexualité. Parce que la mère va légitiment le refuser.

Donc si la mère est toute seule et c’est la science qui a permis qu’elle ait un enfant, il n’aura de tiers sinon scientifique. La femme risque de rester mère avec son enfant, exclusivement mère.

 

Maria Japas : Concernant la procréation médicale assisté, cet enfant vient de la science, et le désir là-dedans ?

L’enfant aime le récit de la rencontre de ses parents, ils se sont aimés et il est là. Il y a un désir entre un homme et une femme.

 

Jean-Luc Cacciali : Absolument, la difficulté de la procréation médicale c’est que c’est un effet de la science. La science ne veut pas de désir puisque le désir ne peut pas être ni contrôlé ni mesuré, c’est l’échec de la science.

Si l’enfant est un produit de la science, ça risque d’avoir des effets.

 

Gisèle Bastrenta : Je voulais juste revenir sur une mère bonne : une bonne mère est pour la vie, défend la vie. D’où la proximité des mères avec les médecins.

Un des pièges de la vie pour la vie, c’est que pour certains enfants ça peut les autoriser à être dans des conduites extrêmes, puisqu’ils sont immortels. Et c’est souvent par la rencontre amoureuse, d’où Vingt dieux : c’est ce qui se passe, que quelque chose de la dimension mortelle se met en route.

 

Jean-Luc Cacciali : C’est très juste cliniquement. On entend que la mort, elle, n’est pas inscrite, elle est accidentelle. Évidemment que les mères pensent que la mort existe, mais elle est accidentelle. Dans les conduites à risque, la question de la mort revient dans le réel parce qu’elle n’a pas été symbolisée.

Là on entend, par exemple, qu’un jeune peut vouloir aller très proche, et vous lui dites qu’il y a un risque, et c’est pour ça qu’il y va.

Alors forçons le trait, pour revenir à ce que vous dites, c’est une économie materno-centrée.

 

Paula Cacciali : Je voulais ajouter que quand un enfant se fait phallus maternel et qu’une mère a son phallus, et que les deux choisissent de ne pas bouger de cette position, est-ce que pour une mère ça ne se réalise pas le rapport sexuel ?

 

Jean-Luc Cacciali : C’est une très bonne remarque.

Il n’y a pas de rapport sexuel.

Lacan dit pourquoi il est venu à la psychanalyse, dit que très tôt il a eu la perception qu’il n’y avait pas de rapport sexuel, qu’il n’y avait pas d’écriture d’un rapport sexuel entre un homme et une femme.

Est-ce que le non-rapport sexuel c’est une loi de la nature ou une loi du langage ? L’inceste, le meurtre peuvent être une réalisation du rapport sexuel.

Lacan s’interrogeait : quand Moïse débarque de la montagne et voit son peuple qui célèbre le veau d’or, est-ce que là il n’y avait pas du rapport sexuel ? Chez les juifs qui célèbrent le veau d’or, s’échangent les femmes, c’est l’orgie pendant que l’autre est sur la montagne à entendre Dieu et débarque avec les dix Commandements : là, c’est une loi du langage, ce n’est plus du tout une loi de nature.

Notes