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Auteur(s)
VENUAT Fabrice
Quand
Samedi 17 mai 2025

Claude Rivet - Nous continuons notre travail à partir de l’exposé de Fabrice Vénuat. Fabrice Vénuat est psychanalyste membre de l’Association Lacanienne Internationale et de l’ALI Manoque ; il a fait l’EPhEP, je le précise pour ceux qui s’engagent dans le cursus, c’est possible d’y arriver au bout des quatre, cinq années de labeur, denses. Son titre est L’impossible est-il devenu insoutenable ? C’est le titre aussi, je crois d’un JFP ou d’un cahier de l’ALI : À l’impossible, sommes-nous toujours tenus ? Ce n’est pas tout à fait la même question.

Fabrice Vénuat - Je vais reprendre certains propos que l’on a déjà tenu, Gisèle [Bastrenta] par exemple, avec les objets de satisfaction immédiate ou Myriam [El Omari] lorsqu’elle disait qu’internet déplaçait du sacré au profane. C’est vraiment dans ce fil-là, ce que je vais pouvoir dire ici.

J’ai intitulé mon propos « L’impossible est-il devenu insoutenable ? » en souhaitant vous parler des chapitres notamment de votre livre qui abordent le sujet du portable. L’exemple du smartphone développé nous invite à repenser ce qui peut encore restreindre la jouissance, à la promesse d’une jouissance sans limite : ce qui peut faire bord encore aujourd’hui, dans notre modernité, s’amenuise, voire devient insupportable, mon titre vient questionner cette affirmation.

« À cet instrument, rien d’impossible », nous dit Melman. « Le smartphone, c’est la majesté du sex-toy, c’est le sex-toy suprême, l’instance phallique qui permet toutes les mises en communication, sans frais, sans risque, sans subjectivité, mais avec des offres de jouissance, explicites, permises. C’est donc l’instrument rêvé. »

Je trouve que cette remarque est à situer dans la psychopathologie de la vie quotidienne moderne, tant elle nous concerne tous dans notre rapport à cet objet. Les exemples sont multiples, Melman en donne quelques-uns : il suffit de vouloir observer un monument par exemple, la contemplation semble ne plus exister, flâner, pour reprendre ce terme, se perdre dans les passages secrets de son inconscient, tout simplement en oubliant le temps, est-ce encore d’actualité ? Il est plus fréquent en tout cas d’observer des touristes se prenant en photo ou se filmant, s’observant eux-mêmes finalement, se mettant en scène dans un lieu qui n’est plus contemplé. 

Il s’agit de jouir le plus possible de ces images diffusées très rapidement à une foule de destinataires, ce qui augmente la jouissance d’autant plus. Il ne s’agit plus du regard en tant que manquant, objet de désir. Mais d’un regard qui est positivé et qui peut se partager, se propager d’une façon presque immédiate. On envoie des photos…

En ce sens, nous pouvons, comme vous l’avancez dans ce livre, Jean-Luc Cacciali, parler d’une perversion généralisée. La recherche de la jouissance se généralise donc sans les contraintes de la jouissance sexuelle avec son lot d’incertitudes et ses aléas. Elle est sans limite puisque la science peut toujours trouver d’autres moyens d’y parvenir. Je vais essayer de parler de ce sujet-là, de ce que peut impliquer la science dans notre modernité.

Chacun doit supporter le manque pour pouvoir parler, désirer ou aimer, il organise sa subjectivité à partir de ce manque. Cet idéal du “tout est possible ” pousse à éliminer ce manque, puisqu’il pourra combler, dans un mode de jouissance facile et qui sans arrêt trouve de nouvelles formes de jouissance. Naturellement, supporter le manque demande une opération psychique, est contraignant. Le refus de ces contraintes du désir au profit d’une jouissance immédiate permet de ne pas se contraindre à la castration, on pourrait le dire comme cela, et place d’emblée hors d’un lien social. L’addiction devient donc une norme subjective, Melman nous dit qu’elle est « un effet de la science », puisque des jouissances d’une qualité supérieure aux jouissances sexuelles sont proposées avec l’avantage de ne pas avoir à payer, de n’avoir à faire aucun sacrifice - nous avons parlé de sacrifice, tout à l’heure. Ce n’est plus le manque qui vient organiser notre désir qui nous détermine mais un objet offert, nous précise Melman. 

Positiver l’objet de jouissance, cela permet donc d’éluder la loi de la castration. Cet objet, nous l’avons vu, peut être un objet lié aux orifices pulsionnels, ou bien une personne mise au service de cette jouissance avec par exemple ce symptôme social de la haine du semblable qui semble aujourd’hui être une forme fréquente de la jouissance, ou bien même un savoir, nous y reviendrons.

Lacan a proposé le néologisme de lathouse dans le séminaire de L’Envers de la psychanalyse, ce mot provient du grec lanthanô, qui signifie « être caché secrètement sans savoir », il nous dit : « Pour les menus objets petit que vous allez rencontrer en sortant, là, sur le pavé, à tous les coins de rue, derrière toutes les vitrines, dans ce foisonnement de ces objets faits pour causer votre désir, pour autant que c’est la science maintenant qui nous gouverne, pensez-les comme lathouses. »

Qu’est ce qui est secrètement caché dans ces objets ? Il s’agit de la perte des objets humanisés. La voix humaine par exemple ne peut dévoiler toute sa vérité. La lathouse est justement cet objet, qui permet que la perte demeure cachée. Le désir ne peut plus être inspiré mais va être aspiré, Lacan nous dit d’ailleurs que lathouse rime avec ventouse ! Comme nous venons de l’évoquer, l’objet de consommation proposé permet de ne pas se confronter à la perte, et donc d’éviter l’angoisse : dès que du manque peut s’installer, un autre objet peut être proposé à la place. Je vais citer Jean-Pierre Lebrun qui commente ce séminaire1  : « Cette lathouse, à laquelle le sujet va dès lors pouvoir s’attacher, l’aidera surtout à pérenniser l’évitement de la confrontation à la perte et ainsi paradoxalement l’empêchera d’accéder à ce qui s’appelle le désir. C’est bien en revanche la sidération qui est au programme. » 

Pourtant cette confrontation à la perte reste essentielle. Si la voix humaine ne peut dévoiler toute sa vérité, Lacan insiste sur sa nécessité, ceux qui « sont allés sur la lune s’en seraient probablement moins bien tirés », s’ils n’avaient pas été accompagnés de ce petit a, de la voix humaine tout simplement ».

Puisque je vous parle d’évitement de confrontation à la perte, Martine Lerude, psychanalyste, membre de l’ALI, emploie le terme de « nouveaux évitements » en lien avec la clinique de l’adolescence, l’évitement du désir et de l’altérité, bien sûr, référé à la castration. Cet évitement n’est pas réservé aux adolescents, une personne que j’ai reçue quelque temps m’envoie un SMS pour me dire qu’elle ne viendra plus à ses rendez-vous. Elle ne s’engage pas, elle aurait pu le faire ne serait-ce qu’en téléphonant, dans ce que nécessite la parole, dans une perte, ce prix à payer, et par là évite l’altérité. 

Mais cela peut être aussi constaté dans la vie sociale quotidienne, le contact humain est remplacé par des machines, réserver un hôtel, demander son chemin, payer ses courses dans un magasin, et même faire une rencontre ! Puisque c’est possible… Alors bien sûr, on pourrait dire que cela fait gagner du temps, ce qui n’est pas certain d’ailleurs, surtout cela fait l’économie du dialogue, de la parole, de la confrontation à l’autre et à la perte. 

Cet évitement, nous le retrouvons aussi radicalement chez les adolescents, qui parfois s’enferment chez eux, évitement de tout désir et de confrontation à l’Autre. À l’extrême, on parle au Japon d’hikikomori.

Je ne sais pas si vous connaissez le néologisme de « smombie », je l’ai appris il y a peu de temps, il s’agit d’un signifiant composé de smartphone et de zombie, comme venant créer dans la langue une sorte d’être hybride. Il vient parler de ces personnes qui sont dans la rue absorbées par leur écran et qui ne regardent plus le monde qui les entoure, à tel point qu’elles ressemblent à un zombie. Pour reprendre les mots de Hubert Beroche, professeur à l’Université de la Sorbonne, qui a écrit un livre intitulé Smombies, la ville à l’épreuve des écrans, « Le smombie est partout. Du zombie il a gardé la démarche hésitante, trébuchante, maladroite. Il lui a aussi pris la propagation. Car à mesure que les yeux se baissent, que le monde se tait, que la vie se déverse sur les écrans, la tentation de sortir son propre smartphone grandit ». Hubert Beroche est parti étudier en Corée du sud où les taux de connexions sont les plus importants. À Séoul, 61% des accidents de la route impliquent un piéton en train d’utiliser son smartphone. Un risque sanitaire, la municipalité le prend forcément au sérieux puisque cela prend de telles proportions, qui a poussé la ville à installer dans certains endroits des panneaux LED au sol, synchronisés sur les feux de circulation, afin d’avertir le smombie du rouge ou du vert, sans qu’il ait besoin de relever la tête. La ville a baissé les bras et accepte cet état de fait.

Je crois que ce que je vous dis là de cette référence au livre de Hubert Beroche nous fait saisir l’ampleur de ce qu’annonce ici Charles Melman, la jouissance apportée ici n’a pas de limite, même l’extérieur, la sécurité individuelle des personnes ne peuvent la créer. 

Je reviens donc sur le savoir investi en tant qu’objet de jouissance. La science introduit dans le discours social l’illusion d’un savoir complet, s’appuyant sur des réussites à pouvoir éviter l’impossible, telle que la possibilité de faire un enfant sans en passer par une relation sexuelle par exemple ; J.-P. Lebrun précise que « l’impossible n’est du coup plus situé au même endroit qu’hier : là où l’impossible avait spontanément sa place au travers de la relation sexuelle, ce nouveau possible qu’autorise la science en introduisant la procréation subvertit complètement la place de ce dernier2 ». Ce rêve de repousser les limites semble ne pas avoir de limite… Ainsi des recherches engageant des sommes très importantes s’intéressent à l’immortalité, ou à associer l’homme à la machine. 

Pour prendre un exemple concret de quelque chose qui est établi depuis longtemps, le développement du calcul des probabilités propose de prédire tout comme si rien ne pouvait y échapper. Comme le précise Olivier Rey, philosophe et mathématicien, dans son ouvrage Quand le monde s’est fait nombre, les statistiques pallient l’insuffisance de l’expérience humaine « en réalisant une sorte de cartographie humaine et sociale ». Le XIXe siècle a donc été pour Olivier Rey le siècle qui a permis la substitution de l’expérience personnelle par la statistique. Ce qui est également intéressant, c’est ce changement de mentalité opéré par la statistique elle-même, « tout en se donnant pour un relevé de la situation, elle contribua à donner forme au réel ». 

Ainsi elle présente un outil et en même temps façonne, « elle ne faisait pas qu’explorer » le monde, « elle participait à sa structuration ». Nous pouvons ainsi penser à ce qui s’appelle l’homme moyen. « L’homme moyen était à la société ce que le centre de gravité est au corps », précise Olivier Rey. Comment échapper aujourd’hui à cette conception de l’homme moyen conséquence de cette élaboration statistique ? 

Nous avons avec la statistique, un exemple de changement important, de mutation qu’induit la science. La technologie, la science produisent une mutation dans la rhétorique, Melman dans votre livre nous parle de langage internet. Le parler internet est une déstructuration des discours qui implique que la parole indique plutôt que de donner à entendre. Melman nous explique en effet que « la parole donne à entendre », « quelque chose se donne à entendre et que l’on ne dit pas ». «… et ce qui se donne à entendre, c’est le sexe. » Pour l’enfant, c’est le moment où il « accède à l’intelligence : à lire entre les lignes, à percevoir, à entendre entre les mots ». Mais le « langage-internet » opère une mutation, il n’y a plus de discours, dans ce sens où lorsqu’il y a un discours, il y a un désir à entendre. Dans le langage-internet, « il y a une espèce de distribution purement imaginaire de locuteurs qui sont dans la joie maniaque d’avoir levé toute censure, il n’y a plus d’Autre qui vous entende ou qui vous écoute. C’est un échange duel avec la satisfaction maniaque d’avoir levé les limites, les interdits et de se livrer à la recherche réciproque de ce qui pourrait faire jouissance partagée. On n’est plus dans le souci de donner à entendre. On est engagé dans ce qui est quasiment la description clinique de ce qu’il y a et de ce qui est ». 

Ainsi le numérique conduit à une mutation dans la rhétorique. Il y a un livre très intéressant sur cette thématique, Melman en avait conseillé la lecture, c’est l’ouvrage de Byung Chul Han, Dans la nuée. Réflexions sur le numérique. Je vous en cite un passage : « Nous sommes dépassés par le numérique qui, en deçà de toute décision consciente, modifie de façon déterminante notre comportement, notre perception, notre sensation, notre pensée et notre vie sociale. Nous nous grisons du numérique sans pouvoir évaluer toutes les conséquences d’une telle ivresse. »

Tout comme les statistiques ont induit des changements dans notre société, dans nos façons de penser et de parler, le numérique conduit à des changements radicaux. Par exemple, le numérique est un média de la présence, il ne donne aucune place à l’absence, à ce que Melman a pu décrire comme quelque chose qui se donne à entendre. 

Ainsi la place du Réel, de l’impossible, est modifiée. Je vous cite un autre passage : « Le numérique soumet la triade lacanienne du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire à une transformation radicale. Il escamote le Réel et systématise l’Imaginaire. Le smartphone fait fonction de miroir numérique pour la résurgence post-infantile du stade du miroir. Il ouvre un espace narcissique, une sphère de l’Imaginaire dans lequel je m’enferme. » Nous saisissons bien ce rapport en miroir où l’altérité n’a plus sa place, l’Imaginaire prévaut alors, tout ce qui est perçu comme une altérité vient alors créer une limite, qui peut paraître insoutenable et devient rapidement persécutrice. Ainsi nous ne pouvons que constater le déchaînement dans les réseaux sociaux d’injures ou d’attaques personnelles.

Melman nous décrit bien ce changement dans ce passage, que je vais vous lire : « Et comme avec internet le discours n’existe plus, va venir se substituer à lui une distribution purement imaginaire de locuteurs, animés de la joie maniaque d’avoir levé toute censure, pour ne plus reconnaître que ce qui pourrait se trouver toléré par autrui et par soi-même, pour aller aussi loin que leur audace, comme si, en quelque sorte, on parlait sous la couverture – avec internet, plus d’Autre qui vous entende ou vous écoute, les échanges se font duels. »

Je vais conclure en posant une question, sur ces passages des entretiens de Charles Melman et Jean-Luc Cacciali qui m’ont rappelé à quel point il est difficile pour tout un chacun mais aussi bien entendu pour le psychanalyste de ne pas être embarqués… Nous sommes tous embarqués dans le discours du capitalisme, dans ce langage internet, dans ces jouissances objectales. 

Avec ce que nous pourrions appeler le sujet des réseaux où il s’agit d’un sujet d’énoncés positivés, Melman a donné ce terme de langage-internet. Que devient pour ces sujets le sujet de l’inconscient ? Et en particulier avec la rencontre d’un psychanalyste qui donne donc une place à la subjectivité, à la singularité, en faisant l’hypothèse d’un sujet et de sa responsabilité, cela peut-il réveiller en quelque sorte une parole désirante ? 

Claude Rivet - Merci infiniment Fabrice pour cette passionnante Flânerie où on s’est perdu, avec la définition de la flânerie : se perdre dans les arcanes de son inconscient ?

Jean-Luc Cacciali - Merci beaucoup, il y a beaucoup de points, je vais simplement en choisir quelques-uns, même si ce ne sont pas des questions directement, ce sont quand même des propos ouverts ; même si la question n’est pas forcément précisée, je vous en remercie beaucoup.

Une petite remarque à propos du smartphone, Melman peut dire le ‘sex-toy suprême’ mais il peut dire aussi ‘la baguette magique’. Alors vous entendez la baguette phallique, l’humour de Melman, la baguette magique… Et bien évidemment qu’il n’y a pas besoin de vous l’imposer, qu’il n’y a pas besoin du marché puisque nous allons nous-mêmes l’adopter. Pourquoi ? Parce qu’elle propose tellement de jouissances, tellement importantes que bien évidemment les jouissances que permet la loi du Nom du père, pour aller vite, attendez, elles sont dérisoires, ce sont des jouissances de Papi ! Comment un jeune va accepter une restriction de jouissance… par rapport à la jeune fille, comment accepter le scénario du film que l’on a déjà tellement vu ; c’est quand même…, vous voyez cette disposition sympathique de Melman : « Je veux pas de gamin », et il dit « Elle a raison », …attendez, vous avez vu ce que l’on vous promet comme scénario déjà écrit, et le script, on le connaît tout de même... Je dis [à Melman] : « Un jeune scientifique, physicien vient me voir », il est intéressé par [inaudible], c’est pour ça qu’il a débarqué chez un analyste et il me dit « Je ne veux pas d’enfant ».  Un vrai scientifique, je peux vous dire que sur le climat, il est au point, « Moi je veux pas de gamin, les orages annoncés… ». Je dis ça à Melman « Qu’est-ce que vous lui diriez ? », il répond qu’il a bien raison, on va pas le rééduquer, c’est comme les croyances, je suis catholique, et bien, c’est très bien, je suis musulman, c’est très bien, vous avez quelque chose à dire, vous ? C’est quand même sa position éthique ; donc là j’insiste, c’est la position éthique du psychanalyste. 

À ce propos, pour en venir directement au point où, je vous remercie, c’est sans doute votre formation scientifique qui vous a prédisposé à entendre ça. Jeudi, j’étais à Paris, je parlais du bouquin à l’EPhEP et donc je présentais. J’apprécie beaucoup cette forme de travail que vous me proposez. Là, c’était moi qui exposais le bouquin, qui présentais le bouquin et j’avais Claude Landman qui est un éminent collègue, le Doyen actuel de l’EPhEP comme discutant. Bernard Vandermersch, un éminent collègue, m’avait fait l’amitié d’être présent. Et donc je reprends ce que vous êtes en train de dire à propos du bouquin « l’addiction, c’est un effet de la science. » Vous mesurez, « ah bon, ce n’est pas un effet du marché ! », c’est un effet de la science ! À propos de la lathouse,  l’objet (a) est un objet irreprésentable mais que Lacan va écrire d'une lettre : (a). Et puis il va le nommer, il le fera de différentes façons au cours de son parcours : objet cause du désir, la lathouse, le plus de jouir. Lacan va nommer l’objet petit a, plus-de-jouir. Vous entendez l’équivoque, plus-de-jouir, il va le mettre au centre. Il y a une équivoque quand il dit plus-de-jouir, plus ou plus. 

Alors Gisèle [Bastrenta] a parlé de l’anorexie, c’est une question qui m’a beaucoup intéressé, j’ai fait un truc avec Melman sur cette question. Donc je reviens quelques années après et je lui dis « et l’anorexie ? ». L’anorexique, elle est moderne, la position éthique de Melman, précisément, elle est moderne parce que c’est un effet de la science, elle est en phase avec l’époque où la science est devenue directrice, elle n’est pas devenue autre, la science, elle est devenue, comme vous l’avez dit, directrice. On est d’accord avec le marché de l’économie néolibérale mais ne méconnaissons pas la science parce que la science, c’est aussi un discours.

Lacan ne l’a pas formalisé comme un des discours pour autant il n’arrête pas de dire discours de la science. Lacan va dire : la science est une idéologie de la suppression du sujet. Le sujet de la psychanalyse, c’est le sujet de la science. C’est le même, c’est le sujet exclu, la psychanalyse fait cortège à la science, il n’y a pas de psychanalyse sans la science. Elle ne serait jamais venue, la psychanalyse sans la science, sans la science moderne, celle que Lacan dit partir de Descartes. Le sujet de la psychanalyse est le même que le sujet de la science, la science veut l’exclure et la psychanalyse a à faire à ce sujet exclu. C’est central la question de la science. 

À propos du Réel, pour la science, vous l’avez pris à votre façon mais voici ce que je vous propose plus directement : pour la science, il y a un Réel mais c’est un réel provisoire, c’est cela ce qui le caractérise, il n’est que provisoire, pour l’instant ! Ce n’est pas un impossible, ce que je disais tout à l’heure, qui a inscrit le père Réel, le père Réel est garant qu’il y ait un impossible. Vous pouvez faire n’importe quoi, il y aura toujours un impossible ; la science, elle, dit : d’accord, mais il est provisoire. 

J’ai travaillé cette année sur la question du temps : il y a un grand physicien qui s’appelle Penrose qui s’est intéressé, vous connaissez peut-être ses travaux, à cette question du temps. Lacan s’y intéresse avec « Le temps logique », un article de 1945, avant « Le stade du miroir », 1949. Le temps logique : le temps est 1 et 3 dans le temps logique ; et puis il va finir son séminaire sur « la topologie et le temps ». Penrose dit : « La relativité générale d’Einstein me suffit encore pour expliquer le temps. » Mais un journaliste qui l’interviewe : « La sensation du temps qui passe et qui va toujours dans le même sens, alors, le physicien, qu’est-ce que vous dites ? » Lui qui est à la pointe des travaux scientifiques, il répond : « J’aimerais bien que l’on me le dise », pourquoi on a la sensation du temps qui passe, voyez. Mais il ajoute tout de suite, et donc c’est ce que font les scientifiques actuellement : « J’espère bien que l’on va trouver la loi physique qui l’explique ». Alors aujourd’hui, c’est la thermodynamique ; les calculs algébriques et la thermodynamique plus précisément. Mais vous voyez, Penrose dit « Je ne sais pas, j’aimerais bien que l’on me le dise mais c’est provisoire, on va trouver la loi physique qui l’explique ». Je pense que c’est ce qui est déterminant pour la science : elle inscrit le réel mais elle ne l’inscrit que provisoire.

De quel sujet est-ce qu’il s’agit ? Melman a une expression : « sujet protopathique », ce sujet devant les écrans est un sujet protopathique. Je lui dis : « Les jeux, les jeux en ligne, aujourd’hui, cela fait lien social », il dit « bien sûr, ça fait aussi lien social pour les jeunes, les jeux en ligne ». On a fait le catalogue, maintenant, c’est répertorié, de toutes les conséquences pathologiques. Pour Melman, les jeux, qui sont de l’ordre de l’image, cela provoque une dé-domiciliation subjective - quand il est venu à Manosque, il y a quelques années déjà, j’étais son discutant à l’époque. Je suis venu deux fois ici ; une fois, la première fois, j’étais discutant de Melman sur le sujet « Que serait une bonne autorité ? » et aujourd’hui, je viens vous parler du bouquin, c’est drôle, quand même -. 

Ça provoque une dé-domiciliation subjective ; pour autant cela peut faire lien social mais c’est un sujet protopathique : c’est-à-dire qu’il dépend de l’écran, et à ce moment-là la privation va être insupportable ; donc vont être acceptés comme coupures la fatigue ou le sommeil. Donc toute la journée ! Puisque c’est son existence, ça permet son existence. C’est une modalité d’existence, pour autant ça fait lien social. Vous vous retrouvez avec un Canadien, un Coréen et vous jouez à des jeux très élaborés, il y a des championnats du monde de jeux en ligne. Je ne sais plus pour quel événement, « Collecte sur les jeux sociaux », aux championnats du monde, à l’époque, cette année-là à Paris, quelqu’un lance en ligne une demande d’argent, dans la journée : 2 millions. Que les joueurs ! Je ne sais plus pour quelle cause, il devait y avoir une trame qui s’était posée à l’époque, ils ont tous filé du fric ! Ceux qui ne veulent pas entendre parler des jeux en ligne, ce n’est pas sûr qu’ils aient donné du fric. 

Philippe Candiago - Juste sur la question du provisoire : est-ce qu’il s’agit d’un provisoire appelé à se réduire d’une certaine façon dans une finitude ou est-ce qu’il s’agit d’un impossible qui est provisoire, c’est-à-dire qu’il ne revient à la même place que provisoirement ? Ce qui implique la question de l’infini, est-ce que c’est un provisoire que la science va réduire, il n’y a plus d’impossible ou est-ce que c’est un impossible que la science déplace ? Provisoirement il est là.

Jean-Luc Cacciali C’est une très bonne question. Pour ma part je répondrai : c’est un provisoire qui est inscrit en tant que tel dans la démarche scientifique ; la science, c’est une écriture. C’est une écriture d’équations. Quand c’est écrit, tous les comités d’éthique sont en retard, il les faut, mais ils sont en retard. La bombe atomique, vous imaginez, la procréation médicale assistée, vous allez voir ce que l’on va entendre pour l’aide à la fin de vie. Quand la fin de vie est inscrite scientifiquement, on a l’équation, on sait les médicaments, on sait comment vous pouvez mourir très tranquillement, on le sait, c’est écrit, on ne peut pas revenir en arrière. Ce n’est que provisoire, vous l’entendez dans la réponse de Penrose, on va pouvoir chercher à l’écrire, c’est-à-dire on va chercher l’équation. C’est-à-dire qu’il est provisoire, inscrit comme provisoire, c’est ma réponse.

Gisèle Bastrenta - Je voudrais juste dire un petit mot par rapport à tout ce que tu nous as dit, et le fait que tu étais professeur. Je me disais : le rôle de ces machines, là où il y a le savoir et le transfert… parce que, si le père devient ringard, les profs aussi ? Le boulot des profs, c’est de contraindre les corps à être là pour pouvoir travailler les apprentissages, et ces machines court-circuitent ça et, du coup, elles court-circuitent le transfert, je voulais juste dire ça.

Notes