Alain Chabert : Thérapie de couple

Conférencier: 

EPhEP, MTh4-ES16, le 07/04/2018

 

Extraits d'une thérapie de couple :

  • « Le couple ne fait pas assez corps pour évoluer. Les fondations on les a faites ensemble mais on n’a pas vu la même chose, il y a quelque chose de bancal dans la construction qui empêche d'avancer.
  • En dehors des séances, le couple est un sujet tabou.
  • Il y a un décalage entre la façade qu'on a gardée tacitement et les ruines derrière.
  • Quand on a commencé à se fiancer, pour la première fois
  • On n’était pas désagréable comme couple.
  • Après la rupture de nos fiançailles, ma mère était sans dessus dessous.
  • Le couple a une identité dans la société.
  • On allait dans le sens de la vie.
  • J'ai eu l'impression de l'avoir connu depuis longtemps.
  • Il doit exister, et il n'existe pas autre que parental.
  • Le couple a fait une famille, les enfants partent et c'est la fin du couple. Il a été oublié 
  • La sculpture de A : dos à dos, B regarde devant, les bras tendus, A a les bras tombants, le regard bas.

Sculpture de B : A est couché, immobile. B est assis sur une chaise, épaules tombées.

  • J'aime bien le travail qu'on fait ici, mais est-ce que ce n'est pas trop tard ?
  • On ne peut pas vivre sans former un couple.
  • Après la naissance de notre enfant, tout s'est fondu, toutes les identités.
  • On a jeté les clés du couple.
  • Le couple n'a pas touché terre.
  • Le fait de venir ici a fait éclater la crise mais toute l'organisation de la maison en dépend.
  • Objet métaphorique de A : une corde

Objet métaphorique de B : un trou

  • Le couple c'est orage puis arc-en-ciel puis orage puis arc-en-ciel.
  • Pour ma belle-sœur, c'est le couple idéal.
  • C’est un couple vieux, essoufflé.
  • Ma mère dit : « contre nature »
  • Tableau de rêve de A : le vent et la mer.
  • Tableau de rêve de B : un papillon sur une fleur.

 

Une demande en thérapie de couple, c'est très différent d'une demande de thérapie de famille. Ça se présente autrement. Il y a deux spécificités. La première c'est qu'à la différence de la famille, on peut choisir ou non de continuer le couple. Tandis que les personnes qui viennent pour une famille n'ont pas le choix de continuer une famille. Ils peuvent ne plus se voir mais la famille persiste. Le couple ne va persister que si on le décide. Deuxième différence, la plupart des familles qui viennent en thérapie, viennent pour l'un des membres de la famille, on appelle ça le patient identifié car l'un d'eux a des comportements bizarres, l'une d'elle, l'une des membres a arrêté de manger. C'est rare que la famille vienne pour la famille. Ça arrive mais c'est rare. Habituellement la famille vient pour un de ses membres. Par contre les couples viennent pour le couple. La secrétaire par exemple demande : « Pour qui vous téléphonez ? » « Pour nous, pour nous deux, pour le couple, pour notre relation.»

 

C'est-à-dire quelque chose qui n'existe pas. Enfin qui n'existe pas de façon matérielle. Ça amène à se poser la question : Qu’est-ce que c'est qu’un couple ?

On va aller interroger divers spécialistes du « nous », c'est quoi ce nous, pour lequel les gens, et de plus en en plus aujourd'hui, viennent consulter. Dans les débuts de notre groupe de thérapie familiale, il y a avait 9 demandes sur 10 pour la famille. Aujourd'hui c'est presque une sur deux qui est une demande pour le couple et partout le couple est à la mode en quelque sorte pour les thérapeutes.

Alors on peut aller interroger quelque spécialiste du « nous ». Si on interroge un sociologue par exemple Kaufmann. Il dit que c'est l'union habituelle, le plus souvent un homme et une femme, qui vont se faire société l'un à l'autre. Mais il dit aussi que le couple naît à l'achat d'un lave-linge. Avant le lave-linge, les deux individus, soit apportaient leur linge à laver chez leur mère soit allaient au Lavomatic. C'est une deuxième socialisation la fabrication du couple et que cela permet d’éviter les guerres. Mais il dit aussi qu'il y a de fortes contraintes sociologiques au choix de son partenaire.

 

Pour le dire vite il n'y a que dans les contes de fée où les bergères épousent des princes charmants. Dans la vraie vie, les bergères se mettent en ménage avec des bergers et les princes avec des princesses, le plus souvent. Ce n'est pas la seule contrainte sociologique, ça c'est la contrainte macrosociologique mais il y a aussi des contraintes microsociologiques c'est-à-dire celle des familles. Les familles des gens qui sont en train de penser à fabriquer du couple orientent le choix de l'autre. Soit de façon consciente soit de façon décidée. Mais même dans nos contrées où les mariages ne sont pas imposés par les générations précédentes. L'orientation des familles oriente le choix soit de façon directe, soit inversement en réaction. Si on veut interroger un psychanalyste, prenons par exemple Lemaire. Il y a un très bon livre de Lemaire sur le couple, Le couple, sa vie, sa mort. Lemaire dit que le couple c'est la meilleure défense contre la pulsion de mort. Là il rejoint un autre sociologue, Durkheim, qui a montré dans son travail sur le suicide en 1906 que la vie en solo augmentait le risque de suicide et que la vie en couple diminuait le risque de suicide. Lemaire dit que, certes il y a des contraintes sociologiques au choix mais il y a aussi des contraintes psychologiques au choix. En fonction de son histoire personnelle précédente ou de ses identifications, ou de ses contre-identifications, on va être amené à faire un choix d’objet. Nous, nous rencontrons par exemple une configuration qui est assez fréquente. On appelle ça le couple comme thérapeute des individus. Deux personnes qui se rencontrent chacune en difficulté psychologique quelconque et dont la rencontre et la fabrication en couple viennent traiter les douleurs de chacun des individus. Le problème devient si quelques années plus tard ça ne suffit plus, comme un mythe ; fondateur on y reviendra. Lemaire propose aussi deux concepts dans lesquels il dit qu’un couple ça voyage entre deux figures qui sont la lune de miel et la crise. Il y en a deux qui ont travaillé sur le couple et en même temps ça sert beaucoup, c’est Philippe Caillé et Robert Neuburger.

Pour Phillip Caillé le couple ce n’est pas 1 + 1 = 2, c’est 1 + 1 = 3. C’est-à-dire que la fabrication de cet homme et de cette femme vont faire société l’un à l’autre, ils la font cette société en dehors d’eux-mêmes, en dehors des individus. Phillip Caillé appelle ça l’absolu du couple. Quelque chose qui est fabriqué conjointement par les deux protagonistes mais qui leur échappe en grande partie.

Neuburger lui, nous amène deux données. D’abord il dit qu’il n’y a pas de couple sans mythe fondateur c’est-à-dire que pour fabriquer un couple, il faut que nous croyions ensemble à quelque chose qui nous dépasse et qui est irrationnel. Dans ce mythe fondateur il y a deux éléments qui vont rentrer, en apparence contradictoires. D’une certaine façon il faudrait croire en même temps au hasard et à la prédestination. Nous étions prédestinés et on s’est rencontré par hasard avec une relation de causalité circulaire entre le hasard et la prédestination. C’est parce que nous étions prédestinés que nous nous sommes rencontrés au hasard mais cette rencontre au hasard renforce notre idée de la prédestination. Comme ça, il y a deux personnes, assez jeunes entre 22 et 25 ans, qui font ensemble un voyage. Vous savez, ces voyages en promotion sur le Nil, une semaine à prix cassé quand il y a eu un attentat juste avant et donc ça permet à des gens qui n’ont pas beaucoup de moyens d’aller visiter le Nil, les pyramides etc. Une semaine sur un bateau et le dernier soir il y a une fête et ces deux jeunes gens se connaissent bibliquement mais ils oublient de se demander, car à l’époque il n’y avait pas encore le téléphone portable, leurs coordonnées. L'agence de voyage à qui ils s'adressent leur dit non, secret professionnel, on ne peut pas. L’un regagne Strasbourg qui est sa ville d’origine et l’autre Paris car la femme habitait Paris. Quatre ans plus tard le strasbourgeois est en vacances à Paris et va au cinéma. Au cinéma, il se retrouve à côté de cette femme qu’il avait connue en Égypte, ils sortent ensemble et ne se sont plus quittés jusqu’à la thérapie de couple. C’est ça un mythe fondateur.

Vous pouvez vous demander c’est quoi le mythe fondateur pour mon couple, ce n’est pas facile à retrouver. Ce qu’on va essayer de chercher c’est un élément de pure singularité. A quoi j’ai su que c’était un couple ? Essayez de vous poser cette question. A quoi j’ai su que c’était un couple et pas une amourette, une passade. Neuburger rajoute que le couple c’est une sorte de danse. C’est la danse du mythe et du rituel. On en a déjà parlé pour les familles, mais c’est particulièrement vrai pour un couple.

 
Dans les éléments mythiques il y a le mythe fondateur, puis le mythe s’entretient au fil du temps qui s’écoule. Le mythe se complexifie, les éléments de croyances communes peut-on dire. Puis les rituels les manières de vivre ensemble. Si vous pensez à votre couple vous allez retrouver des tas de petits rituels. Certains sont très banals puis certains qui sont plus intéressants et plus spécifiques. Ils vont se retrouver autour des relations sexuelles, aussi autour de la manière de manger, la manière de se parler. Les rituels peuvent rester très vivants mais ils peuvent aussi se dessécher. Ils peuvent être vitaux. Par exemple vous avez une habitude en étant couple, soit vous n’avez pas d’enfants, soit les enfants sont partis, vous n’êtes plus que deux vous mangez en face à face. Alors déjà vous mangez toujours à la même place alors qu’il est possible de changer et puis l’un des deux a l’habitude les soirs d’hiver de faire une soupe. L’autre lui dit toujours que sa soupe n’est pas assez salée. Et voilà qu’un beau jour, celui qui dit que la soupe n’est pas salée, ne dit rien. L’autre le regarde et lui dit : « Tu ne m’aimes plus » On verra tout à l’heure comment modifier un rituel peut changer un couple.

Alors qu’est-ce qu’on fait en thérapie de couple systémique constructiviste ? Les objectifs d’abord : du fait de ces singularités de la thérapie de couple, d’une demande de thérapie de couple par rapport à une demande de thérapie de famille, les objectifs vont être un peu différents.

L'objectif général avec un couple va être de savoir ce que veulent, que peuvent faire du couple, les deux individus qui l’ont construit. Je prends donc au sérieux cette idée que 1 + 1 = 3. Un couple est donc une construction qui se fait en partie en dehors des individus. L’idée principale c’est : qu’est-ce qu’ils veulent et qu’est-ce qu’ils peuvent en faire ? D’abord il va falloir commencer par le connaître : divorcer oui, mais de quoi ? Ou de qui ? De son conjoint ou du couple qu’on a formé avec lui ? Deuxième idée qui en découle c’est d’arriver à la possibilité d’un choix : on s’arrête ou on continue ? C’est eux qui vont faire le travail. Le thérapeute doit, de façon encore plus forte que dans d’autres circonstances, devenir inutile. On garde l’idée constructiviste que le job c’est de permettre que reviennent ou se révèlent les compétences de ces personnes-là à décider de leur avenir. Cet ensemble-là va nous amener – encore plus qu’avec une famille qui viendrait pour un patient porteur d’un symptôme éventuellement costaud, symptôme psychotique par exemple – à passer beaucoup de temps dans l’analyse de la demande. Les techniques qui sont assez semblables pour certaines aux techniques qu’on utilise dans les thérapies familiales, vont être surtout au service de la demande. La demande se présente rarement sous la forme « est-ce qu’il faut qu’on continue le couple ou qu’on l’arrête ? ». La demande se présentent souvent sous la forme « on a un problème de communication, aidez-nous à nous en débarrasser ». Mon travail est d’amener à passer de l’énoncé d’une difficulté au questionnement sous-jacent qui est : faut-il conserver le couple tel qu’il est, faut-il le conserver en le transformant, ou faut-il s’en débarrasser ?

 

Devant un couple on a beaucoup plus encore que dans la rencontre avec une famille, un risque normatif. Nos modèles de fabrication de couple vont percuter très fortement nos rencontres avec des couples. Le deuxième risque qui en est le corollaire, c’est est le risque réparateur. Nous allons facilement nous prendre pour des réparateurs de couple. Très souvent avec une famille, le côté étrange de cette famille par rapport à nos modèles nous permet d’échapper plus facilement au risque normatif. Avec un couple, voilà des gens qui nous ressemblent, des gens qui viennent avec une demande de couple. En même temps la manière qu’ils ont de faire couple ne nous paraît pas conforme à la manière dont nous nous y prenons pour faire couple.

Ce risque à la fois de normatif et réparateur, il se voit chez les adresseurs, les personnes qui adressent des gens en thérapie de couple. Très clairement ils adressent en thérapie de couple des personnes dont le couple ne fonctionne pas comme le leur. On a fait une sorte de typologie des prescripteurs et on sait qu’il y a par exemple des gens, et surtout travailleurs sociaux et éducatifs, qui ne supportent pas qu’un couple se dispute. Souvent nous recevons des couples qui ont un jeu de couple basé sur des disputes. Ils sont parfois déjà rentrés en relation avec des conseillers conjugaux qui ont passé beaucoup de temps à essayer de les empêcher de se disputer, ce qui n’aide pas du tout les gens. Ça, c’est lié au fait que dans la rencontre avec un couple on est sollicité du côté de notre normativité et de nos pulsions réparatrices dont il faut se méfier. 
L’objectif porte sur le couple et pas sur les individus qui l'ont composé. La question devient « qui est le client ? » En tant que thérapeute je distingue dans ma tête, le couple et les deux individus. Au sein du couple je vais devoir distinguer deux parties, deux concepts, l’appartenance et la relation. Je me mets en couple avec quelqu’un. Nous nous apercevons conjointement que nous avons fait un couple. D’une part nous avons une relation l’un avec l’autre, relation verbale, analogique, sexuelle, intellectuelle. D’autre part nous appartenons ensemble, tous les deux à une entité qui nous déborde qui est le couple que nous avons formé. En tant que thérapeute je vais devoir distinguer le niveau appartenance et le niveau relationnel. Dans le cours de la thérapie il pourrait y avoir éventuellement disjonction entre ce que fait l’un des membres du couple ou les deux pour maintenir cette appartenance éventuellement au détriment des aspects relationnels immédiats. Par exemple il peut arriver, admettons qu’il y a eu un coup de canif dans le contrat : une aventure extra conjugale. Il peut se faire que cette aventure extra conjugale, qui abîme un peu la relation tout de même, soit en même temps au service de redonner vie à l’appartenance. Il peut y avoir disjonction entre le niveau de la relation et le niveau de l’appartenance. Ce qui s’est passé a pu redonner vie à quelque chose qui devenait banal. Il faut avoir ça en tête pendant le cours de la thérapie sinon je vais retomber dans mes pulsions réparatrices pour réparer systématiquement le niveau des relations mais au détriment du niveau de l’appartenance. 

Cet objectif permet à la fois de travailler la question de la demande et des objectifs des individus du couple et aussi ce que j’appelle l’objectif bornes : passé les bornes et il n’y a plus de limites. La question c’est : « est-ce qu’il y a des indications ou des contre-indications à une thérapie de couple ? »

Pour nous indication ou contre-indication, ça n’a pas tellement de sens. On parle plutôt d’adéquation. Par contre s’il n’y a pas d’indication ou de contre-indication, pour moi il y a des bornes à une thérapie de couple. C’est-à-dire au-delà desquelles il ne convient pas de poursuivre ou d’entamer une thérapie de couple mais plutôt de faire autre chose, s’orienter autrement. Une thérapie de couple qui vise comme objectif la relation de chacun des individus avec cette entité plus un qui les englobe mais les dépasse. Mon client ce n’est pas vous Madame ce n’est pas vous Monsieur, c’est ce troisième personnage. Si je suis pertinent avec ça, je ne vais pouvoir m’engager dans une thérapie de ce personnage qu’à condition de ne pas être au-delà de ces trois bornes dont je vais vous parler. Elles sont plus ou moins difficiles à mettre en évidence.

La première est la plus facile, l’un des deux individus est un patient identifié. L’affaire se présente un peu comme avec une famille, l’un des deux est déprimé ou alcoolique. Ce sont les choses les plus fréquentes qu’on peut voir mais ça peut aussi en être d’autres. Un des deux est porteur d’une pathologie et l’autre, voire même lui-même désigne cette personne porteuse de la pathologie comme cause en tant que tel des difficultés du couple : « Notre couple irait bien si ma femme n’était pas déprimée » où « notre couple irait bien si mon conjoint n’était pas alcoolique ». Le problème vient de là. Il y a une désignation forte qui peut être soit par l’un des deux de l’autre, mais qui peux être également, par exemple les deux sont d’accord pour dire que tout vient de la dépression de l’un des deux. Quand une demande se présente comme ça, pour moi on est au-delà d’une borne de thérapie de couple dans ce sens-là. Il faut d’abord commencer par un travail très proche de ce qu’on fait avec une famille, c’est à dire un travail sur la désignation. Au lieu de focaliser le regard sur l’intime du couple, à ce moment-là, on convient au contraire d’élargir le regard et d’observer non seulement les interactions entre les membres des deux personnes qui sont là mais aussi avec leur contexte. Macroscope plutôt que microscope. Pourquoi est-ce qu’il faut élargir ? Parce que si on a une pathologie un peu importante, il est rare, voir même rarissime, que la conjugalité suffise à fabriquer cette pathologie. Il faut plus qu’une relation de couple pour faire une dépression grave. Il faut aller aussi chercher avec les familles d’origine pour élargir le point de vue, voire également les appartenances professionnelles. Admettons, par exemple, des gens qui viennent dans cette configuration ; c’était le monsieur qui était déprimé ; avec presque des éléments mélancoliques, ils venaient avec le questionnement de savoir si c’est la difficulté du couple qui crée la dépression ou la dépression qui crée la difficulté du couple. En élargissant le regard au contexte, on s’aperçoit que le monsieur avait un énorme problème professionnel de mise au placard. Ceci a été le premier moment de la difficulté et il venait au moment où Madame qui avait énormément soutenu son conjoint dans les débuts de l’affaire commençait à se lasser un peu. Le couple souffrait d’un problème qui venait d’ailleurs, le problème venant d’ailleurs peut aussi venir d’une famille d’origine. C’est relativement facile à voir, cette borne-là elle est assez évidente.

Deuxième borne, elle est un petit peu plus subtile à voir. C’est quand l’un des membres du couple a déjà quitté le couple. Il n’a pas quitté son conjoint mais il a quitté le couple. Par exemple il a déjà contacté un avocat – dans les cas extrêmes il a déjà une chambre en ville – voire même une promesse d’union à un tiers lorsqu’il sera libre, dégagé complètement. Il peut arriver que des gens soient pervers mais c’est assez rare dans la vraie vie. Le plus souvent la personne emmène son conjoint dans une thérapie parce qu’il ne sait pas comment s’y prendre. Il a très peur que, dès lors qu’il lui annonce que pour lui le couple est fini, que l’autre éventuellement se suicide. Si on entame une thérapie de couple dans ces conditions, on est tout de suite dans un jeu en triangle problématique. La question se pose si à un moment donné j’ai le sentiment dans ces premiers entretiens préliminaires qui font l’analyse de la demande, que l’un des deux a quitté le couple. A cet instant précis je les vois séparément, un moment. En posant les mêmes questions. Où est-ce que vous, vous en êtes avec votre couple, où est-ce qu'en est votre conjoint avec votre couple ? C’est là que la plupart des personnes vont vous dire « pour moi c’est fini mais c’est quelqu’un de vraiment estimable, que j’aime beaucoup, pour qui j’ai beaucoup de tendresse. Comment je peux faire, je ne sais pas comment lui en parler ». Deuxième série de questions sur quoi et sur qui l’autre peut s’appuyer, sur qui vous, vous pouvez-vous appuyer ? Ce qui est intéressant c’est que lorsque vous demandez à quelqu’un « où est ce que vous pensez que votre conjoint en est ? » et que l’autre vient de vous dire « Ah moi le couple c’est fini !» l’autre dit « Ah bah j’ai bien vu…évidemment ça me rend triste mais bon. » En général bien sûr que l’autre s’est rendu compte de quelque chose. S’il ne s’est rendu compte de rien il y a un vrai problème. Dans ces cas, il me semble qu’on est beaucoup plus dans un travail de couple plutôt qu’une thérapie de couple. On va faire de la thérapie individuelle avec deux personnes. L’idée c’est comment ces deux personnes-là peuvent arriver à regarder cette chose qu’elles ont fabriqué et qui au moins pour l’un des deux n’a plus la valeur que cela avait. On est beaucoup plus proche d’une thérapie individuelle. Dans ces conditions, si l’un des deux n’a pour appartenance qui tienne –vous vous rappelez qu’on a fait un « appartenançogramme »– qu’une marguerite avec un seul pétale qui est le couple, et que l’autre a quitté ce pétale-là, c’est là qu’il y a un risque de suicide. Le fait de ne pas m’engager dans une thérapie de couple ne m’exonère pas de toute responsabilité thérapeutique. Si je suis au-delà d’une borne, il faut que je fasse quelque chose. Ça c’est un petit peu plus subtil à voir mais on s’en rend compte. Quand on va essayer de faire parler sur ce tiers qui concerne le couple, on va sentir que l’un des deux n’a plus un investissement envers cette chose bizarre qu’ils ont fabriqué ensemble. On va le sentir. Si on le sent il faut le vérifier.

La troisième des bornes est la plus difficile à appréhender et c’est peut-être pourtant la plus importante. À mon avis il ne faut pas s’engager dans une thérapie de couple si on s’aperçoit qu’il y a une implication ou une instigation de l’un, au moins, des enfants dans le problème du couple. C’est un phénomène très classique de triangulation qui a été décrit par exemple par Selvini, où l’enfant est utilisé par l’un ou par les deux dans le problème de couple. Le couple mélange à ce moment-là, deux notions dont on va parler tout à l’heure, c’est la notion de couple conjugal et la notion de couple parental. Au-delà de cette borne-là, nous sommes dans une configuration de thérapie familiale. La thérapie familiale, ça veut dire qu’au moins symboliquement, et souvent en chair et en os, il faut faire venir les enfants. Il faut inviter les enfants aux rencontres. Parfois il suffit de les inviter de façon symbolique, par exemple faire parler les enfants en leur absence. Mais on peut se retrouver dans la situation où nous éprouvons le besoin de vérifier directement auprès des enfants que l’un des enfants n’est pas triangulé et instigué, pris dans un imbroglio, car ce sont les situations à l’adolescence qui permettent le passage vers des troubles psychotiques ou de troubles anorexiques. En tant que thérapeute je reçois un couple de personnes majeures, vaccinées. Aucun des deux n’a une déficience mentale, aucun des deux n’est porteur d’une pathologie psychique grave. Ils viennent pour un problème de communication. Ma responsabilité est de trouver des manières d’interagir avec le couple qui leur permettent de choisir ce qui va leur convenir à chacun des deux par rapport à ce couple. Ma responsabilité s’arrête là. S’il y a des enfants, ma responsabilité va bien au-delà de ça. Je n’ai pas le droit de ne pas tenir compte de l’existence des enfants et de leur implication dans un problème de couple. Donc, comme ils viennent sans les enfants au départ, je dois imaginer et mettre en scène la relation entre ce couple et les enfants de ce couple de manière à ce que je puisse être à peu près certain que l’un des enfants au moins, et peut être plusieurs, n’est pas en train de développer quelque symptôme en lien avec ça. Et ceci n’est pas facile à voir. On peut passer à côté, on peut se tromper et avoir l’impression qu’un des enfants est triangulé et puis cela ne s’avère pas vrai. Ce n’est pas aussi évident que l'un des deux est très malade ou que l’un des deux a déjà quitté le couple. C’est pour ça qu’il faut quelques séances avant de pouvoir s’engager dans une thérapie de couple. Des séances qui permettent à la fois de connaître ce tiers, ce troisième personnage et en même temps de vérifier qu’on n’est pas au-delà d’une de ces bornes et que ce n’est pas autre chose qu’il faut faire. On peut faire une thérapie de famille avec simplement les deux personnes, ça ce n’est pas un problème.

 

Nous ne sommes plus dans la configuration de Mara Selvini, où s’il manque un des membres de la famille dans la séance, la séance d’après… on peut tout à fait continuer à travailler avec les parents. Ce qu’on peut faire c’est dire que nous allons nous occuper du couple parental. Pour le conjugal on verra plus tard. Ça vaut aussi dans la deuxième borne. Par exemple l’un des deux a donc déjà quitté le couple. Finalement ça ne se passe pas si bien que ça dans cette affaire-là. On a aussi l’élément que si le couple conjugal peut s’arrêter, le couple parental, il va bien falloir qu’il persiste. Les deux personnes vont rester parents de leurs enfants quoi qu’il arrive. Des fois c’est un peu bizarre, il y a des gens mariés qui ont divorcé. Le gamin ça lui a fait un peu drôle quand il s’est aperçu qu'il ne voyait plus son père depuis la séparation et que par contre son père et sa mère se voyait régulièrement à l’hôtel. Le père avait surtout divorcé du fils. Le couple s’était reformé comme des amants, retrouver la passion du début mais pour l’enfant ce n’est pas terrible. En tant que thérapeute j’ai aussi une responsabilité éthique vis-à-vis des enfants. Je vais donc devoir poser ces questions. Il y a toutefois une configuration qui peut paraître proche mais qui est très différente et qu’il faut distinguer de celle-là, celle où un couple a un problème conjugal et instigue, implique un ou plusieurs des enfants dans le problème conjugal. La configuration voisine ce sont des parents qui ont un problème éducatif, avec par exemple l’un des enfants. Ce problème éducatif évidemment retentit au bout d’un certain temps sur la relation conjugale. Dans notre expérience, si on porte l’attention sur le couple conjugal dans ce cas-là et qu’on soutient l’identité du couple conjugal, ça va être bénéfique pour la fonction parentale. Mais c’est une configuration dans laquelle il faut distinguer ces deux aspects. Alors cela se présente un peu différemment de l’autre cas parce que dans l’autre cas, les gens ne s’accusent pas, ils n’accusent pas le couple conjugal de faire aller mal les enfants « On a un couple qui ne va pas et du coup on n’y arrive plus avec le petit qui a six ans, qui désobéit, qui fait n’importe quoi ». Et là on retrace l’histoire de l’affaire et on s’aperçoit que les problèmes éducatifs ont commencé bien avant les difficultés dans le couple. Les deux personnes dans leurs mythes fondateurs avaient inclus : « nous aurons une pensée commune dans l’éducation de nos enfants. » Devant les difficultés ils s’aperçoivent qu’ils ont des modèles éducatifs différents. Nous on leur dit que chacun n’est pas tombé amoureux du modèle éducatif de l’autre lorsqu’ils se sont rencontrés, qu’ils ne pouvaient pas savoir que les modèles éducatifs ne seraient pas les mêmes. Classiquement ça va être le laxisme versus l’autoritarisme. C’est le grand classique et personne ne peut le savoir à l’avance. Par exemple un couple qui est ensemble depuis longtemps qui font un enfant afin de préserver l’espèce humaine. L’enfant grandit, va à l’école et là, ça ne se passe pas exactement comme on avait pensé que ça se passerait. À ce moment-là il peut y avoir retentissement sur le couple conjugal. Et à l’inverse de la configuration précédente, s’intéresser au conjugal améliore la fonction parentale tandis que c’est l’inverse dans la première situation. Donc il faut pouvoir apprécier et flairer comme les douaniers.

 
On peut éclairer ces histoires de couple par plusieurs choses. D’abord dans l’histoire en général, on s’aperçoit que la notion de couple conjugal est extrêmement ancienne. Les gens du XXe siècle n’ont pas inventé la notion de couple. Les grands mythes, par exemple Adam et Eve, sont des mythes de couple, Shiva et Parvati, Jupiter et Junon, lune et soleil dans des peuplades un peu différentes des nôtres. Dans la plupart des grands mythes, il y a un mythe de couple, et même dans les espèces animales il semble qu’il y ait des couples stables qui se forment. Donc c’est très vieux l’histoire de couple. On fait couple depuis longtemps. Mais quand on forme un couple on s'est fabriqué un territoire d’intime au moment de l’adolescence, en élaborant une frontière par rapport à l’ingérence de nos familles d’origine dans nos petites affaires. Quand on fabrique un couple il y a deux choses qui se passent. D’une part on va fabriquer un nouveau territoire d’intime autour de cette entité qui nous dépasse tous les deux. Mais en même temps, on va devoir ouvrir en partie notre propre territoire d’intime individuel à l’autre et au couple. Notre frontière qu’on avait essayé de mettre de façon solide et imperméable vis-à-vis de nos familles d’origine, il faut la faire devenir un peu ouverte. Foucault l'a dit d’une manière particulière en disant « A qui appartiennent les organes sexuels ? ».

Posez-vous la question : « Dans mon couple à qui appartiennent mes organes sexuels ? »

Ils appartiennent au couple en partie. Ils ne m’appartiennent plus seulement à moi. La démonstration est très facile si je veux les utiliser avec quelqu’un d’autre ça va tout de suite poser problème à mon conjoint. S’ils m’appartenaient exclusivement, je pourrais bien en faire ce que je veux. De la même manière si je suis couché à côté de mon épouse et que je me masturbe sans la prévenir ça va entraîner quelques éclats. Selon le cas elle va éventuellement me proposer de participer à cette affaire-là. Donc si on est en couple on n'a pas l'usufruit exclusif de ses organes sexuels. D’ailleurs l’autre peut venir les toucher, plus ou moins, pas tout le temps. « Ah non, pas aujourd’hui… » Si c’est un bon jour, l’autre peut tripoter les seins, les testicules, les fesses. Sauf qu’évidemment, admettons que nous soyons dans un bus, on ne supporterait pas ça. On ouvre notre espace d'intime intellectuel, notre espace d’intime de décision de vie courante mais aussi notre espace d’intime corporel. Avec certaines limites qui vont se fabriquer comme des rituels. Par exemple, les bruits corporels. Un certain nombre de bruits corporels que nous ne ferions pas avec d’autres personnes et que nous allons nous permettre dans l’intimité du couple. Nous avons ouvert nos espaces corporels, ils ne nous appartiennent plus exclusivement. On n’y pense jamais au départ, avant qu’on se le dise on se dit « bah non mon corps m’appartient, point ». La frontière est une frontière, et notamment mon sexe. Mais non, les organes sexuels et le reste du corps, appartiennent en partie au couple.

 

Donc quand un couple se forme, il doit se fabriquer une frontière vis-à-vis des autres contextes. Au début c’est surtout les familles d’origine. Avec certaines c’est relativement facile qui vont respecter les bords d’intime de cette nouvelle entité qui est le couple, et puis d’autres où l’une des deux parfois ne va pas le respecter et va pénétrer. Je vous ai raconté cet exemple du jeune couple juif, qui bosse, dans lequel la femme va se réveiller en pleine nuit en poussant un hurlement et le mari va lui demander ce qu’il se passe. Elle décrit un cauchemar dans lequel la mère de son mari frappait à la porte pour entrer dans leur chambre et l’autre lui dit « mais tu es folle ma chérie, ma mère a la clé. »

C’est évidemment un peu exagéré, mais à des degrés moindres, cela arrive régulièrement. Par exemple quand c’est le petit dernier qui se marie, qui n’a pas encore bien fabriqué son espace d’intime individuel. Et paf ! Moi sa mère j’en suis exclue. Ça c’est quand le couple n’a pas d’enfant. Mais dès qu’il va se mettre à fabriquer des enfants… Au début il y a un couple conjugal versus famille d’origine. Un enfant apparaît. Couple conjugal, plus un couple parental, plus les familles d’origine. Ensuite apparaît un deuxième enfant, ça fabrique en plus une fratrie. Au premier enfant on dit que l’enfant tue le couple, l’enfant est l’assassin du couple. Il peut l’avoir tué mais il peut simplement l’avoir blessé. Beaucoup de couples, au moment de la naissance de l’enfant mettent la conjugalité entre parenthèses. On dit qu’on la met dans un tiroir, dans une armoire et la question est est-ce qu’on sait où on met la clé de cette armoire ? Et est-ce que le jour où on aura besoin de cette clé c’est-à-dire le jour où l’enfant n’aura plus besoin qu’il soit le centre du monde, les deux individus vont devoir retrouver la clé de cette armoire, or un certain nombre de gens ont perdu la clé. Qu’a-t-on fait de notre couple conjugal qui était si beau, merveilleux, vraiment très bien. Les enfants étaient partis c’est à ce moment-là qu’il faut retrouver la clé puisqu’ils s’aiment encore beaucoup. Parfois le dernier des adolescents est parti et là heureusement le premier à être parti fait lui-même un enfant et on a plus besoin de se poser la question du couple conjugal, on passe à un couple grand-parental. Mais il manque tout de même quelque chose car la conjugalité est importante. Lorsque les enfants sont là, c’est à ce moment-là que la confrontation des modèles éducatifs, au-delà des façons de vivre ensemble en couple, apparaissent. Il y a peu de chances pour que nous ayons deux personnes qui se sont rencontrées par hasard et prédestination, qui aient les mêmes modèles éducatifs. Surtout dans nos périodes où les modèles sont larges, divers. Il semble qu’il y ait eu des périodes ou c’était un peu plus simple par exemple dans l’Angleterre victorienne. En tout cas le mythe que nous pouvons nous en fabriquer aujourd’hui nous ferait dire que tout le monde avait un peu près les mêmes modèles éducatifs, probablement ce n’était pas vrai d’ailleurs.

 

C’est donc parfois le passage à la grand-parentalité qui peut réveiller chez l’un des deux le côté « je m’intéresse plus à la filiation qu’à la relation de couple ». Il y en a un qui peut se plaindre de son conjoint qui veut toujours être avec les petits enfants et puis ensuite l’étape suivante c’est la vieillesse différentielle. Enorme problème, les gens viennent avec des vieillesses différentielles et pas seulement sur le plan sexuel.

Parlons un peu du conjugal, de la partie conjugale. Quand j’ai un couple en thérapie je dois, tant que je n’ai pas proposé, m’intéresser au conjugal et au parental. La première chose qu’on dit aux gens c’est qu’ils ont cru fabriquer un couple mais en réalité ils en ont fabriqué au moins deux : un couple conjugal est un couple parental. Le plus souvent les gens ouvrent de grands yeux. Évidemment vu qu’on leur annonce qu’il y a deux couples. 

Alors quelles sont les choses importantes du côté du couple conjugal ? Le premier concept intéressant c’est le genre déjà, bien sûr. C’est quoi le genre ? C’est quoi le masculin et le féminin ? Le genre n’est pas superposable au sexe. Le genre est tout entier contenu dans les actes des personnes dont on va dire et qui diront sans doute d’elles-mêmes, qu’elles appartiennent à un genre ou à un autre. C’est ce qu’une société attend d’une certaine apparence physique, qui va prendre la forme d’un sexe masculin ou féminin, caractères sexuels secondaires. La société, ce qu’elle attend, c’est une manière d’agir et de se comporter mais aussi un ensemble de tâches préférentielles et cette question du genre va être importante parce que nous nous sentons appartenir un genre. Mais nous n'en sommes jamais complètement assurés de cette appartenance à un genre. Il va falloir que nous rencontrions, et notamment dans notre couple, des choses, des paroles, des actes et des intentions qui viennent confirmer notre appartenance au genre masculin ou au genre féminin. Dans les affaires de couple très souvent nous allons constater dans le courant d’une thérapie que l’un des deux, voire les deux, souffre de ne plus se sentir femme ou homme dans le regard de son conjoint. Pas « seulement dans le regard désirant », mais « aussi dans le regard désirant ». L’appartenance de genre elle est subtile, on n’y pense pas forcément à cette affaire-là. Si vous faites un « appartenançogramme », rarement vous allez penser à mettre dedans votre appartenance de genre et pourtant c’est très important. Dans un grand nombre de ce qu’appellent les aliénistes dépression, c'est très souvent –avec les aspects professionnels aussi– une douleur de ne plus se sentir vraiment appartenir au genre masculin ou féminin.

Le deuxième concept intéressant, c’est le concept de séduction. D’une part on se sent appartenir à un genre même si on a conscience de la construction sociale de ces groupes-là. On a pris conscience que ce n’est pas une affaire uniquement anatomique. Il faut lire les bouquins de Judith Butler. Malgré tout on se sent quand même appartenir à l’un des genres et en même temps on est assigné par les autres à cette même appartenance. On se sent à la fois appartenir et désigné comme appartenant. On peut aussi se sentir appartenir à un groupe au-delà de la frontière du masculin et du féminin. Mais au-delà de ça nous éprouvons une attirance pour un autre qui peut appartenir à un groupe de genre différent du nôtre ou au même groupe de genre que le nôtre.

Qu’est-ce qui nous attire ? On peut penser qu’en premier ce qui nous attire chez l’autre ce sont des traits masculins ou féminins mais ça ne suffit pas. Ça ne suffit pas car je peux être attiré par des traits qui dépassent la classification masculin et féminin. Par exemple, les grandes anorexiques, maigres, androgynes, ni homme ni femme, exercent un pouvoir de séduction très important, et ce dans toute l’Histoire. De la même manière, les personnes extrêmement corpulentes – dans ma génération il y avait un chanteur qu’on appelait Carlos, il avait une foultitude de liaisons bien avant d’être connu, pourtant on ne peut pas dire que ce sont des traits masculins –. Il y a des anthropologues qui ont montré qu’on pouvait considérer qu’il y a en réalité quatre genres et pas deux : les hommes, les femmes, les ni-homme-ni-femme et les et-homme-et-femme. Notre attirance pour l’autre peut se faire pour des traits masculins et féminins, des traits mixtes ou des traits neutres. Au début du couple, la séduction est le plus souvent très importante. Je pose souvent la question de façon circulaire ou croisée : je ne demande pas en général qu’est-ce qui vous a séduit chez lui ? Je demande qu’est-ce qui l’a séduit chez vous ? Qu’est-ce qui a séduit votre partenaire en vous ? Il y a bien sûr des éléments de séduction et au fil du temps un certain nombre de rituels vise à maintenir la séduction ou l’illusion de la séduction de l’autre. Et puis, ces éléments-là peuvent ou non disparaître. Et lorsqu’ils disparaissent, on peut dire que l’un au moins des individus, mais souvent les deux, n’ont plus d’attention pas seulement pour leur conjoint, mais pour le couple qu’ils ont formé, puisque quand ils l’ont formé l’élément de séduction intervenait dans la fondation du couple.

 

Sexualité. Vous savez, les systémiciens sont souvent très pudiques hein. On dit que les systémiciens ne parlent pas souvent de sexe. En fait, ce n’est pas vraiment vrai, on parle de fesses. En même temps, bien sûr que les éléments sexuels sont toujours présents. Entre deux adultes confiants et d’accord il y a, à priori une très grande liberté. Mais au niveau de l’intime, les attentes des deux partenaires peuvent être différentes. En quantité, mais aussi en qualité relationnelle. Et puis, il y a la confrontation en permanence – ça c’est le côté de la norme – avec les mythes sociaux dominants. Par exemple, mythe contemporain = sexualité épanouie. Tout être devrait avoir une sexualité épanouie. Évidemment ça plombe certains couples cette affaire. Et toute l'histoire de relation chez la femme entre le clitoris et le vagin, et la prédominance dans le modèle social dominant de l’un ou de l’autre. Ça aussi, ça vient percuter la relation au niveau de l’intime.
Et puis la question de la fidélité. C’est une question qui n’est aujourd’hui, pas si simple que ça. Il y a encore des couples qui viennent officiellement en s’étant juré fidélité comme avant. Mais il y a aussi des couples pour qui la devise officielle serait d’être très libre l’un envers l’autre. Ça, c’est ce qu’on appelle le programme officiel.

Il y a aussi l’agenda caché. Nous sommes très libres, mais il n’est pas question d’user de cette liberté. Et donc à qui appartiennent les organes sexuels ?

 

Encore un petit concept par rapport au conjugal, c’est le concept d’égalité. Il y a un film qui est sorti il y a deux ans qui s’appelle A mon âge je me cache encore pour fumer, c’est un super film qui a une unité de lieu et de temps, qui se passe dans un hammam dans un groupe de femmes. Un très beau film politique et aussi une belle histoire sur cette question de l’égalité et sur les justifications diverses, variées, aux inégalités dans le couple. Qu’elles soient économiques, religieuses ou mythiques par exemple. Regardez les mythes sur tous les espaces ethniques de la planète, aussi bien occidentaux, africain, qu’orientaux, vous allez avoir des mythes très différents pour le sang et pour le sperme. Le sang des règles par exemple. Les justifications politiques aussi de l’inégalité, le droit de vote et la capacité supposée des femmes. Et puis, les plus contemporains, les mythes scientistes. Les justifications scientistes sur la différence anatomique etc. Si l’égalité est un concept important, les inégalités sont extrêmement présentes et peuvent aller jusqu’à la domination, voire les violences physiques ou morales.

 

Dans les demandes de thérapie de couple, il peut y avoir la forme particulière d’une relation d’emprise dans le couple. C’est une relation très particulière. Il y a un livre, c’est Violence dans la famille, qui a été écrit par un systémicien, mais moi je trouve que c’est plutôt un livre psycho-dynamique, c’est de Reynaldo Peronne. Il y a une très belle description clinique de l’emprise.  On en a eu très peu. On a observé une relation d’emprise, même s’il n’y a pas violence physique c’est une espèce d’extrême dans l’exercice d’une domination de l’un sur l’autre. Mais comme dans les questions de violence conjugale, il y a un élément, des fois invisible de la part de la personne qui en est victime, qui ne va le voir que dans le regard d’un tiers. Tant qu’il n’y a pas ce regard de tiers, je ne vois pas que je suis une femme battue et je ne vois pas que je suis sous emprise.

Lorsque j’étais co-thérapeute, il y a eu deux personnes qui sont venues sur la demande initiale du mari car il disait sa femme déprimée. Ce n’était pas une demande de thérapie de couple, c’était une demande de thérapie de famille mais ils n’avaient pas d’enfants. La demande ne se présentait pourtant pas comme une thérapie de couple : « on vient juste parce que ma femme est déprimée ». Petit à petit les questions circulaires que la thérapeute pose commencent à mettre en évidence que cette dame se plaint que son mari travaille énormément, dans une boucherie. La dame raconte à la thérapeute, qui commence à ouvrir des yeux de plus en plus grands, que son mari rentre du travail vers sept heures le soir, prends une douche, se change, mange, et retourne travailler à sa boucherie jusqu’à 23h. La dame se plaint de ne pas sortir beaucoup. On travaille le contexte et on s’aperçoit que ces deux personnes habitent dans une maison et qu’autour il y a un hameau où habitent uniquement les membres de la famille de son mari. La dame dit qu’elle aimerait bien sortir mais que sa belle-mère n’aime pas trop, sa belle-sœur non plus et donc « souvent elles m’invitent à boire le café ». Ceci est un peu curieux pour la thérapeute, que l’homme vienne se changer se doucher et ensuite repart à la boucherie. La thérapeute pense que la dame devrait aller voir sa famille qui habite dans le sud mais celle-ci répond que non. Et c’est là que le mari répond qu’il trouve que la mère de la femme n’a pas une bonne influence sur elle. Ils n’y vont donc jamais. La thérapeute demande peut-être pour Noël le monsieur répond que non et trouve que sa belle-mère n’a vraiment pas une bonne influence sur sa femme.
À ce moment-là, on va aller s’intéresser à la manière dont ils gèrent l’argent. Vous allez donc demander s’il y a un compte joint, si chacun a son compte, quels sont les petits rituels autour de l’argent. Là, il y a uniquement un compte joint. La thérapeute s’aperçoit en posant des questions qu’en fait la dame avait hérité d’une certaine somme de sa famille et qu'ils s’étaient mariés à la demande du mari sous le régime de la communauté universelle. Avec cet argent ils avaient acheté la boucherie, que le mari avait fait mettre en son nom exclusif. À ce moment-là, la dame voyait que la thérapeute ouvrait des yeux de plus en plus grands, posait des questions de plus en plus précises. A ce moment-là, la femme se dit qu’elle n’a pas mérité ça, explique qu’elle n’a rien vu venir. Évidemment il faut aider la dame à se tirer d’affaire et on va voir les deux personnes séparément. Il y a eu une sacrée bataille juridique après par rapport à l’acte de la boucherie. Je ne sais pas comment ils s’étaient débrouillés, mais la femme n’avait aucun droit sur la boucherie. Il se passe de drôles de choses dans le conjugal.

Mais il y a l’autre version c’est le parental. Il faut rajouter deux petits concepts là-dessus. La fonction parentale ça a deux axes. Le nourrissage d’une part et l’inscription filiative d’autre part. Et donc le couple, en tant que couple parental, a à assumer les deux fonctions, nourrissage – affection, éducation motrice, cognitive, intellectuelle…– c’est ça le nourrissage mais aussi l’inscription filiative dans une succession de générations. Nous nous inscrivons dans une succession de générations.

Tout d’abord je forme un couple, je deviens parent d’un enfant, puis je deviens parent d’enfants de, c’est-à-dire qu’il grandit ce n’est plus un enfant mais il reste mon enfant et puis je deviens parent de parents d’enfants. Et puis je deviens parent de parent de parent de parent, et après je deviens l’ancêtre. Je m’inscris et à tout moment nous nous inscrivons dans une filiation. C’est ce qui va souvent rater dans les adoptions par exemple. Et quand ça rate, c’est qu’en fait pour des tas de raisons qui peuvent venir de l’histoire antérieure de l’enfant, qui peuvent venir des familles autour qui n’adoptent pas l’enfant qui n’est adopté que par le père et la mère. Ça ce n’est pas une inscription filiative, c’est un accrochage…

À ce moment-là, les parents peuvent tout à fait se réfugier dans un mythe de bonne nounou et bon éducateur. Sauf que, on a bien évidemment besoin dans la vie de bonnes nounous et de bons éducateurs, mais ça ne suffit pas pour faire une filiation. Et c’est souvent ça qui est raté dans l’adoption. Et alors des personnes vont essayer de s’efforcer de démontrer qu’elles se comportent bien comme dans la fonction de nourrissage, sauf que le problème n’est pas là. Parce que, à chaque moment, la succession de générations dans laquelle je suis pris qui fait mon inscription filiative, doit être validée par les contextes à tout moment. Je ne peux pas être parent d’un enfant –on n’est pas parent qu’à deux–.  On est parent parce que l’enfant s’inscrit dans une filiation et à tout moment cette inscription filiative doit être validée par les contextes familiaux, sociaux et environnants. Et c’est particulièrement difficile dans la question de l’adoption puisque les gens qui adoptent sont soumis au regard des systèmes sociaux. Prouvez-nous que vous êtes des gens capables d’adopter ? C’est un paradoxe évidemment. Qui connait, dans ce bas monde, la capacité de devenir parent ? Ça favorise le collage au mythe de nous-éducateurs.

 

Deuxième élément, autre concept, par rapport à la parentalité, c’est la question de l’autorité. On va avoir dans les deux membres de couple – allez ça va être six fois sur dix–la question de l’autorité qui va venir sur le tapis. Qu’est-ce que c’est que l’autorité ? On va partir de mon idée et remonter après. Pour moi l’autorité a disparu de la surface de la Terre au XXe siècle et finalement ce n’est pas si mal. L’autorité, c’est inventé par les romains, autoritas. Pourquoi ils inventent l’autorité les Romains ? Pour trouver comment faire obéir les hommes sans recourir aux moyens externes de la violence.

Les grecs ne possèdent pas l’autorité. Pour les grecs, il n’y a que deux façons. Soit on se convainc mutuellement –ça c’est entre égo– soit on écrase l’autre. La démocratie grecque c’est quand même happy few. Ce sont les Romains qui inventent l’autoritas. On peut donc commander sans la violence. L’autoritas, était représentée dans la famille par le père et par les autorités. D’un côté, cette incarnation, cette fonction d’autorité a fait lien social pendant des siècles. La figure autorité représentée dans la famille par le père a fait lien social mais d’un autre côté, elle a permis l’exercice de la domination dans la société du blanc, bourgeois et riche sur l’ouvrier, le paysan, l’indigène colonisé. Et dans la famille, de l’homme sur la femme et des parents sur les enfants. D’un côté l’autorité, l’autoritas, le père ça faisait lien social et ça incarnait la loi humaine, poursuivre l’humanité et faire naître du neuf. C’est ça la loi humaine. Et d’un autre côté ça permettait la domination. Du côté social, c’était appliqué sur l’interdiction de l’inceste et la prescription d’une forme quelconque d’exogamie au nom de la fonction d’autorité exercée par le père dans la famille, le chef dans la société. Boyd se demande dans Malaises dans la civilisation, de quoi souffrons-nous ? Et il répond que nous souffrons de devoir renoncer.

 

De renoncer à quoi ? A une position d’enfant, c’est à dire au but et au pulsionnel infantile pour – renonçant à cette position d’enfant – acquérir cette position qui va soutenir l’autorité du père dans la famille, du chef dans la société. Le monde d’avant les totalitarismes du XXe siècle prescrivait ce renoncement en s’appuyant sur l’autorité et sur le père. Vous devez renoncer à une position d’enfant parce qu’il y a le père et c’est le père qui commande et vous devez renoncer dans la société à une position d’enfant parce que le chef le demande. Il prescrivait ce renoncement à une position d’enfant au prix de ces dominations extrêmement contestables. L’enfant du coup, il renonçait à deux choses en même temps : à sa mère et à l’union avec sa mère et d’autre part, il renonçait aussi à la position d’enfant en général pour pouvoir dans la translation des générations, la transmettre à la génération suivante. Pour pouvoir faire des enfants, pour devenir père d’un enfant, il faut que je renonce moi-même à être enfant. Le monde qui se relève du XXe siècle ne peut plus s’appuyer sur l’autorité et sur le père.

 

Et du coup, le monde actuel ne semble plus prescrire le renoncement à une position d’enfant, d’où l’expérience de la prolifération des incivilités, des désobéissances, des irrespects... Quand Sarkozy dit « Casse toi pauvre con ! », c’est un non renoncement à une position d’enfant. C’est quand on est enfant qu’on dit ça. Théoriquement le chef il a renoncé. Eh bien, notre société d’après les totalitarismes ne prescrit plus le renoncement et dans le discours les parents c’est pareil. On a la moitié des familles qui viennent pour le problème d’enfants petits, parce que « on n’arrive pas à se débrouiller avec nos enfants. » Ils ont 4 ans, 5 ans. C'était impossible d'imaginer un truc pareil il y a ne serait ce que 50 ans. Ce n'est pas possible quoi ! Et ce sont des gens normaux.

Notre expérience de thérapeutes familiaux nous a appris qu'une femme d’une part peut exercer la fonction de père de famille. Et d'autre part la présence d'un couple parental ne garantit pas en soi que l'homme par exemple a renoncé à une position d'enfant. Ça donne quelqu'un qui nous dit : « j'ai 3 enfants à la maison, les 2 petits et mon mari ». Ça vous l'entendez souvent ; on est dans ce monde là. Donc la question va devenir « sur quoi s'appuyer aujourd'hui pour faire vivre le lien social ? », puisque pour moi, ce lien social qui est incarné par le père et l'autorité dans la société, on ne peut plus compter dessus. Et donc à chaque fois qu'on a un retour où vous entendez parler quelque ministre de l'Education Nationale de « remettre de l'autorité », ça ne rate pas, c'est toujours de l'autoritarisme qui revient. L'autorité ce n'était pas l'autoritarisme. Mais aujourd'hui on va confondre les deux ; et partout dans les retours d'autorité qu'est ce qui arrive ? C'est de la domination. Donc c'est compliqué. Je fais une petite digression par rapport à la position de thérapeute de couple et de famille, mais c'est important car on va parler de ces affaires là avec les personnes. Moi j'aime bien m'appuyer sur Hannah Arendt ; elle dit : « l'égalité est au cœur de la loi humaine » ce n’est pas évident quand on regarde l'histoire depuis le début. Et pourtant. Et elle nous propose le concept de « pouvoir en commun » il me semble que peut-être on pourrait s'appuyer sur d'une part la notion de « pouvoir en commun », ce qui suppose la notion de démocratie. On retrouverait Jaurès par là et dans la famille, sur l'égalité dans le couple et donc sur le couple lui même. Ce qui pourrait peut-être remplir la fonction de lien social qui était remplie par le père dans la famille auparavant ; peut-être qu'un espoir pourrait être, le couple dans l'acception que je lui ai donnée, c'est à dire quelque chose qui n'est pas la simple somme des deux individus mais quelque chose qui les dépasse et qui se fait un peu en dehors d'eux. Conjugal – parental, il y a des interactions entre les deux fonctions évidemment, je veux dire quand ce sont les mêmes personnes.

Parfois on s'amuse à dire, la vraie post modernité ce serait de faire un couple d'un côté et d'autre part une famille de l'autre, sans conjugalité. Bah deux hommes...Un homme et une femme seraient parents et par ailleurs les mêmes feraient un couple ailleurs. Ça semble compliqué quand même ; ça semble un peu compliqué. Alors il y a eu des expériences de communautés, ça ne semble pas du tout facile. Parce que cette interaction entre le conjugal et le parental n'est pas si simple que ça. En général on choisit soit d'aller dans le sens de la disjonction, c'est-à-dire de séparer de façon très importante, il y a des gens qui disent « Ah non, ce qui est de l'ordre du conjugal est absolument séparé, les enfants n'ont rien à y voir » et de l'autre côté, la confusion. Et dans la plupart des situations, on est entre les deux, on navigue dans nos couples et nos familles entre garder une frontière autour du couple conjugal tout en la laissant un minimum ouverte du côté de la parentalité. Et puis les deux sont liés par l'histoire de ces personnes.

Admettons par exemple qu'un couple se forme et puis « allez on va faire famille et tout », la dame est enceinte. Et puis toujours par exemple il se trouve qu'elle a une grossesse un peu difficile pour des raisons médicales qui fait que sa sexualité s'effondre complètement. Le monsieur qui déjà avait un peu la loucherie des hommes qui regardent des fois un peu de côté, fait un petit coup de canif dans le contrat. Mais il le fait d'une manière extrêmement maladroite, c'est à dire qu'il se débrouille, parce-qu'il tient beaucoup à son couple, pour que sa femme le sache. Erreur funeste. En principe on dit « n'avoue jamais », même la main dans le sac, il n'y a pas de sac, il n'y a pas de main. Mais il se débrouille, il laisse traîner, alors maintenant aujourd'hui ça passe par les SMS, etc. Et à ce moment là, c'est quand même une agression importante, on a aussi la même chose si à la place d'une grossesse il y a une maladie physique importante, notamment quand la femme a un cancer du sein.. Bref il y a eu une liaison et ça met un gros coup de canif dans le contrat. Ça arrive aussi dans l'autre sens mais c’est un peu plus rare, enfin dans les gens qu'on a rencontrés. À ce moment là peut se produire une série de rétorsions successives et, si ça s’est passé pendant une grossesse, et bien qu’on soit dans le domaine purement conjugal, c'est parti sur une question qui met en scène le parental.

La femme par exemple peut à ce moment accaparer complètement l'enfant. C'est une mesure de rétorsion sur le conjoint qui à ce moment là va imaginer quelques mesures de rétorsions supplémentaires et le cycle peut s’engager comme ça. Cette immixtion des enfants dans le couple conjugal crée des triangulations. Mara Selvini a proposé une façon particulière de travailler dans ces histoires là en thérapie de famille mais avec le couple parental en prescrivant d'abord le secret, c'est à dire la séparation des problématiques et donc la continuation de la thérapie se fait avec les parents. On va dire aux parents « vous allez rentrer à la maison et vous allez dire à tout le monde, aux enfants mais aussi votre mère votre père...et tous les gens qui sont au courant que vous êtes venus ici nous voir que « les thérapeutes nous ont demandé de vous dire ce message : « tout ce que nous nous disons maintenant ici, est secret, toujours et partout ». Et puis à partir de ça vous proposez, et ça nous est arrivé de le faire de temps en temps, une disparition. Un beau soir vous allez disparaître pour la soirée en laissant juste un mot en disant nous serons revenus à telle heure sans vous faire voir pour partir, en vous débrouillant pour que les enfants n’en sachent rien, puis vous ne répondrez à aucune question qui vous sera posée. Vous pouvez rester ensemble ou aller chacun de votre coté, vous faites ce que vous voulez, simplement il faut que personne ne sache où vous êtes ; alors vous allez dans des endroits où personne ne vous connaît. Une soirée, puis éventuellement 24 heures, puis éventuellement 48 heures, une semaine, on est allé jusqu'à leur prescrire une disparition de 1 mois, c'est des gens qui avaient parmi les enfants des grands ados, et un jeune adulte franchement psychotique. Donc à la fin ils sont partis un mois complètement. Qu'est-ce que ça fait ? Ça créée de façon arbitraire et artificielle, une frontière, un mur, genre autour des colonies, ça créé un mur là où tout était transparent.

Toujours sur le couple et l'interaction conjugal-parental, il faut dire un mot évidemment de la séparation. Et ce sujet a été traité par  Jean Van Emelrijck, c’est un belge qui a écrit un livre qui s'appelle la malséparation, c'est à dire lorsque la solution divorce échoue et où les gens continuent le problème de la même manière, parfois des années après et là aussi peuvent tout à fait trianguler de façon importante les enfants. C'est la poursuite de la guerre par d'autres moyens. Ça peut aller très loin avec des violences, des tentatives de suicide, de la désinformation, mais surtout aussi vis à vis des enfants. L'apparition de cette guerre peut avoir un lien avec un sentiment d'abandon, de trahison de l'un des deux. Dans notre expérience, on voit parfois des systèmes comme ça, quand la haine reste extrêmement forte plusieurs mois ou plusieurs années même après une séparation, le pronostic est très mauvais. Si la haine finit par diminuer, on va pouvoir faire quelque chose. Mais si la haine ne diminue pas ça fait des dégâts. On était très régulièrement en échec : deux personnes adultes, pourtant pas malades mentaux, mais qui se vouent une haine qui n'a pas diminué. On a eu un cas, chacun des deux avait refait un couple de son côté, couple dont les conjoints étaient très malheureux d'ailleurs, car ils avaient senti qu'en fait le seul couple qui leur tenait à cœur, c'était celui d'avant mais qui ne tenait plus que par la haine, la haine ça peut être un ciment très fort.

Alors je vais vous racontez maintenant ce que je fais moi, comment je m'y prends.

Une thérapie de couple systémique constructiviste va tenir compte de ces éléments dont je vous ai parlés, et notamment on va s'intéresser à ce que c'est que ce couple que les gens ont fabriqué et qu'est-ce qui fait qu'on veut le garder. Après, les pratiques vont être diverses mais toujours dans les pratiques des systémiciens constructivistes, il sera question du mythe fondateur, des rituels, et pas seulement des éléments de communication mais aussi de l'histoire et des interactions du couple avec les autres systèmes. Vous vous rappelez que pour la thérapie familiale en général, une des techniques de base c'est l'entretien circulaire. Il est évident qu'avec deux personnes, ça tourne parfois un peu court, ou ça peut devenir un peu ennuyeux, et pourtant nous faisons essentiellement du croisé, mais quand même. Très vite, au milieu de la première séance, parfois au début de la deuxième, j'introduis très rapidement une chaise entre les deux individus qui sont là, et je vais dire à partir de ce moment là, que mon client est assis sur cette chaise, que je ne le vois pas bien et que je vais leur demander de m'aider à le voir mieux. Parce que thérapeute de couple au départ, je suis appelé par les deux protagonistes à une place de juge pour dire qui a tort et qui a raison. Donc si je laisse les choses se passer comme ça spontanément, chacun va se lancer des accusations dans la tête, et me prendre à témoin, c'est à dire que vraiment, c'est impossible de vivre avec cet homme là et pourtant je ne peux pas m'en séparer ou cet autre là est absolument insupportable. Je suis appelé à une position de témoin, de juge, pour faire la balance. Dès que j'introduis que mon client n'est pas les deux individus mais le couple qu'ils ont fabriqué, je vais me trouver plutôt dans la position du joueur de bridge, et le déclarant qui joue et le mort est assis en face de moi. Les deux protagonistes de fait sont placés dans une position de collaboration obligée. On devient quatre dans la séance. La métaphore que j'use est celle du mime. Mon travail c'est un travail de mime. Parce que ce couple qui est assis sur la chaise je ne le vois pas évidemment puisqu'il n'y est pas pour l'instant, alors déjà les gens ouvrent de grands yeux... « Le couple, le couple mais vous voulez dire lui ? » « Non non pas lui, lui ! Comment il est ce couple, est-ce qu'il est malade est-ce qu'il a mal ? Est-ce qu'il souffre ? » « Heu mon conjoint il fait... » « Non, non je ne vous parle pas de votre conjoint je vous parle du couple ! »

Je dis que c'est un travail de mime mais que fait un mime ? Il regarde. Et de regarder quelque chose qui n'est pas là,  le fait devenir là. Eh bien c'est ça le travail de thérapeute de couple. En regardant ce que eux même ne voient pas, ils vont se mettre à le voir et me permettre de le voir. Alors je vais poser des questions mimantes. Par exemple, qu'est-ce qui fait qu'on y tient et qu'on vient voir plutôt un thérapeute plutôt qu'un avocat ? alors là les gens vont dire : « Mais il est gentil... », « Non, non je ne vous parle pas de pourquoi vous tenez à lui, mais à ce couple que vous avez formé ». Alors j'aime bien donner du travail à la maison, et donc « vous allez chacun réfléchir aux qualités et aux défauts peut-être, parce que parfois on tient aux choses aussi pour leurs défauts ; ma voiture, elle est toute cassée quelqu'un pourrait dire ça, mais, j'y tiens aussi, bien qu'elle ne marche pas trop bien mais c'est la mienne. Ce couple, qu'est-ce qui fait que j'y tiens et que j'aurais du mal à me séparer du couple. Il y a de l'amour. Bon bah il y a de l'amour ! Parfait ! Ce sont des questions que j'appelle mimantes, je leur dis que je regarde ce que je ne vois pas. Ce qu'ils ne voient pas au début. Je vais par exemple aussi mener toute une série d'entretiens sans que je parle de thérapie de couple ; les gens disent « on vient pour une thérapie de couple ». Ouh là ! On verra si on fait une thérapie de couple ; on va essayer de faire connaissance avec ce couple, est-ce que pour lui il faut lui faire une thérapie ? Je fais par exemple ce que j'appelle un bulletin de naissance. Je demande à chacun de réfléchir sur quand est-ce que j'ai su que c'était un couple et pas une simple amourette. Je leur dis par exemple « Bah oui, un couple on peut en faire qu'un à la fois, on peut avoir plusieurs relations et on ne peut faire qu'un couple à la fois, on peut en faire plusieurs à la suite ». Des fois il y a des gens qui se permettent d'avoir un temps plein et des vacations à côté. Mais il y a qu'un temps plein dans nos contrées ! Et même dans les endroits où il ya de la polygamie, en fait, très souvent on s'aperçoit qu'il y a un couple et la polygamie est pas si fréquente, même dans les endroits où elle est censée exister fort.

Donc, par la question suivante je commencer à rechercher le mythe fondateur. Je vais leur demander par exemple «  A quoi vous avez su que c'était un couple ? » Alors il faut réfléchir aux questions, je cherche les éléments un peu irrationnels qui tiennent à la fois du hasard et de la prédestination ; le monsieur était d'origine italienne et lui il m'a dit « mais parce qu'elle prononçait mon prénom exactement comme il faut : « Maoro », que jamais personne dans mes relations avant... » vous voyez que c'est irrationnel parce que...ça a un côté irrationnel parce que si on fait du cartésien...donc l'idée c'est de rechercher ça et donc quand je travaille sur l'histoire pendant ce temps des débuts de ces premières séances, je pars pas en général de la rencontre, je pars de la naissance du couple. Et seulement après je vais repartir en arrière et éclairer réciproquement la formation du couple et la rencontre initiale. Le chemin qui va des regards qui se croisent à ce qu'on se connait bibliquement et quand on se dit « Nous sommes un couple ». C'est rare que les gens se soient posé cette question, c'est venu petit à petit, est-ce qu'à un moment vous vous êtes dit « C'est un couple ? », il y a quelque chose qui se dit souvent à ce moment là c'est « ça c'est fait naturellement ». Alors le « ça c'est fait naturellement » ça paraît assez rationnel mais ce n’est pas rationnel du tout cette affaire là. C'est comme si on était poussé par le destin. Ça c'est les éléments, c'est difficile de ne pas passer par les récriminations mais on peut le faire mieux si j'ai la chaise du couple. Les gens ils crachent le venin, mais ce n'est pas très utile et il faut surtout ne pas en rester là. La solution n'est pas dans la plainte. Sinon je vais le faire mimer par exemple. Au début au tout début, là il faut un petit moment. On met des petits artifices, on prend un panier et les reproches on les met dans le panier, et comment on peut les mettre quelque part, comme ça on peut parler d'autre chose.

Alors nous on aime bien toujours faire un croisé, qu'est-ce qu'elle vous reproche, qu'est-ce qu'il vous reproche, et dans les reproches que vous lui faites, est-ce qu'il trouve qu'ils sont justifiés ? Il a dit que d'après lui vous lui reprochiez ceci, ceci et cela, et vous pensiez qu'il allait dire autre chose, vous pensez qu'il en a oublié ? Qu'il n'ose pas me dire ? On est obligé de passer par là, ce n'est pas très intéressant parce que ça n’aide pas beaucoup mais on ne peut pas ne pas le faire. Les gens « en ont gros sur la patate » comme on dit, il faut qu'ils sortent ça. Par contre il y a assez rapidement intérêt à savoir s'il n'y a pas eu des gros coups de canifs dans le contrat. Vraiment un gros coup de canif dans le contrat, une grosse infidélité, voire un enfant illégitime à côté, c'est mieux de le savoir assez vite, parce-que ça va entrainer quand même des difficultés pour la suite. L'idée, c’est celle là pendant ces 2, 3 ou 4 séances, c'est de faire connaissance.

Alors pour faire connaissance, j'aime bien faire deux statues vivantes, avec un couple, je demande de me faire une statue dans la lune de miel, je reprends les concepts de Lemaire, vous allez faire comme si j'étais chinois, vous allez donc me montrer le couple dans la lune de miel chacun votre tour. Et puis je leur dis maintenant vous allez me montrer le couple dans la crise. Alors là il y a des choses très différentes, ça peut être la crise que je vous ai donnée tout à l'heure, c'était plutôt l'incommunicabilité que le punch. Et après je les fais danser et passer plusieurs fois de la lune de miel puis à la crise puis à la lune de miel puis à la crise. L'idée, en général on a l'idée « ou bien, ou bien » mais en fait c'est un cercle, quand un système humain comme un couple se met dans une boucle dont il n'arrive plus à sortir, chaque moment de la boucle initie le suivant et donc la réconciliation est le prélude à la crise suivante et alors que les personnes ont l'impression que c'est « ou bien ou bien » voire même qu'il y a eu une temporalité, il y a eu « d'abord, puis ». Et puis je vais pendant ce temps évidemment parler du niveau mythique et leur faire faire par exemple un cartouche, ou des fois si c'est vers la 3ième ou 4ième rencontre, je peux leur demander de préparer des blasons à la maison, chaque individu peut faire le sien et ensemble le blason du couple pour qu'il ait une identité mon client. Depuis qu'on fait un travail de cette sorte, 8 fois sur 10 les gens retrouvent des compétences et on ne s'engage pas dans une thérapie de couple derrière pour remettre le temps en marche. Et puis si ça ne suffit pas et à ce moment là, moi j'aime bien utiliser le travail que propose Philippe Caillé dans Un et un font trois alors là on va dire « on va vous proposer un thérapie de couple », ça met la barre haut, « et il y aura 10 séances à partir de la prochaine fois, certaines séances seront ensemble, autres séances seront séparées », et le travail va consister à au fond faire toute une approche des relations de chacun des individus avec ce tiers que Caillé appelle l’absolu du couple comme tierce personne dans leur histoire et on va mêler des éléments du niveau mythique et des éléments du niveau rituel. Au début les gens viennent avec une demande de changement.

 

Et donc au début par exemple on va faire comme si on prenait à la lettre leur demande de changement, on va faire des prescriptions anti homéostatiques, certains sont quasi impossible à faire ! C'est ce que font souvent les conseillers conjugaux, « vous allez faire le contraire de ce que vous faites », mais là ils ne sont pas idiots, si ça marchait ils l'auraient trouvé tous seuls ! Donc ils viennent « Ah on y arrive pas », et à ce moment là on va essayer de voir comment les représentations de « qu'est ce c'est que ce couple ? » font que l'homéostasie est utile au couple. Dans les couples, il y a ceux pour qui on ne fait pas du tout de thérapie parce que c'est autre chose qu'il faut faire, puis ceux, les quelques uns pour qui on fait une thérapie qui du coup va s'étaler sur une quinzaine de séances, presque parfois deux ans. Je vais vous donner deux trois petites saynètes comme ça.

La première : on reçoit avant le démarrage de la toute première séance un courrier en provenance de la dame disant « j'ai trompé mon mari, il ne le sait pas, il ne faudra pas en parler ». C'est moi qui étais le thérapeute avec ces gens. J'arrive, je rentre en séance avec la lettre à la main, comme ça la lettre dans son enveloppe recachetée et je la pose sur la table et je dis, j'ai un problème. Premier mot que je prononce avant de commencer à discuter je dis moi j'ai un problème, il y a quelque chose qu'on ne pourra pas discuter puis je m'arrête et je dis « qu'est ce que je peux faire pour vous? ». Alors ils commencent à parler des problèmes de communication et donc à ce moment là, je sors un moment pour discuter avec ma collègue et quand je reviens ils étaient tous les deux en train de pleurer ; j'avais l’hypothèse que la dame si elle a fait ça elle tendait quand même une perche !

La deuxième histoire que je vais raconter concernait des gens qui avaient 40 ans de couple. Ils avaient quand même plus de 70 ans, genre 75 et 72 et ils arrivent comme ça, on avait quelques éléments sur la fiche téléphonique et ils confirment ces éléments là en disant : que ça avait été un couple fantastique, avec une vie, des voyages, des investissements, qu'ils avaient fait des enfants géniaux et que maintenant il n'y avait plus rien, que leur couple était mort, complètement. Ils ne passaient même plus aucun temps ensemble que vraiment il était mort. Alors je leur dis « je suis embêté parce que mort, mort, moi je n'ai pas fait le module de formation pour ressusciter les morts. Il y en a un qui est organisé l'année prochaine, je ne l'ai pas fait donc si votre couple est mort je ne pourrai rien pour lui. Ah. Bon. Je pars un moment puis je reviens je leur dis « Mais peut-être qu'il n'est pas mort, mais vous me dites quand même qu'il est mort. Alors moi l’image que vous me donnez c'est que votre couple c'est une belle ruine. Une très belle ruine. Eh oui ; les Romains, si des gens de notre pays ou d'une autre ville venaient leur casser le Colisée, ils se battraient pour le défendre mais aucun romain ne voudrait aller habiter au Colisée. Donc si votre couple est une ruine, peut-être qu'on pourrait ici en faire une maquette et nous pourrions garder la maquette dans notre musée des maquettes. Mais si ce n'est pas une ruine alors… ils sont revenus 4 semaines après et la dame me dit « Ah, on s'est dit ensemble quand on est entré dans la voiture : « On n’est pas une ruine quand même ».  Alors on a commencé à travailler.

Et la troisième histoire. Des gens dont la fiche téléphonique ne contenait pas grand chose : problème de communication... Et alors ils s'installent et on commence à discuter et alors ce sont des gens dont la communication aurait rendu jaloux tout le monde : un respect entre les deux, une écoute, pas de contradiction...Si eux ils ont des problèmes de communication, je crois qu'on peut prendre la terre entière en thérapie, il y a pas de problème. Alors du coup j'ai insisté, j'ai cherché la petite bête mais vraiment dans le style de Jay Haley, à pousser la contradiction, essayer de provoquer. Ah non vraiment, avec de l'amour mais pas que la verbale, la logique aussi, ils se regardaient tendrement, ils se prenaient la main, qu'est ce c'est que cette histoire ? Peut-être qu'il y a eu des problèmes, peut-être qu'il y en a un des deux qui a mis un coup de canif dans le contrat, Ah non, non pas possible ! Peut-être qu'un jour vous vous êtes fait mal, ou l'un a dit du mal de l'autre devant un tiers...non, non pas possible. Alors je vais au tableau et je fais le cartouche, ils connaissaient ils étaient dans l'enseignement tous les deux. Et donc c'était un cartouche très riche. Je leur dis, écoutez regardez le un moment, je vais discuter avec ma collègue et puis je reviens vous voir. Je reviens, ils étaient restés pendant un bon quart d'heure exactement dans la même position par rapport au cartouche et ils pleuraient. « Ça vous rend tristes, je ne sais pas pourquoi ça vous rend tristes ? Qu'est-ce que vous en pensez ? » Et ils disent « C'est nous, c'est bien nous ça », et ils continuent à pleurer, puis ils se sont retournés et il dit il manque quelque chose, il n’y a pas le sexe. Ils n'ont jamais eu de relations sexuelles, et la femme ajoute, et moi je vais mourir si je n'ai pas de relation sexuelle. Et donc on a commencé la thérapie avec ça. Ils s'étaient connus et ils n'avaient jamais eu de relation sexuelle. Est-ce qu'il fallait avoir des relations sexuelles parce que c'est une norme ou parce que c'est un désir ?

Voilà trois petites choses.

On en voit beaucoup de couples. Dans le protocole de Caillé, il fait donc des tableaux de rêves, j'en ai un avec les gens qu'on a vu tout à l'heure A et B, on avait fait un tableau de rêves. L'un se représente par une corde et l'autre par un trou, et ils venaient parce que tous les deux étaient très déprimés, je dis : « mon dieu on va pas se suicider en sortant de là ! ». On a eu un autre couple, comme tableau de rêve, c'était une histoire particulière parce que c'était un couple qui s'était fait entre deux cousins germains, ils s'étaient mis en couple contre l'avis de tout le monde. Alors ça, ça arrive, là c'était le pompon mais il y a d'autres styles où les gens font « couple contre », contre les familles d'origine. C'est Roméo et Juliette par exemple. Mais là les familles étaient absolument opposées à ce mariage, ils avaient obtenu le droit de se marier, ce n'est pas réellement interdit en France d'ailleurs. Les familles étaient extrêmement opposées et très virulentes. Sauf que 20 ans après ce mythe fondateur « Nous sommes le couple qui s'est bâti contre », ce mythe s’essoufflait un peu. D'ailleurs les familles d’origine s'en foutaient 20 ans après ! Et donc à un moment donné, dans les statues vivantes, dans les tableaux de rêves, la dame son tableau de rêve, leur couple c'était deux pyramides dans le désert. Et lui, c'était deux gisants alors en Savoie, dans l'abbaye de Haute Combe où se trouvent les tombeaux des rois d'Italie. Donc lui, c'est deux gisants côte à côte. Des fois on a des images qui ne sont pas toutes très optimistes !

Mettons que vous vouliez vous séparer de votre conjoint, il y a deux manières de vous y prendre. Soit vous allez faire une attaque sur l'intime, soit vous allez faire une attaque du côté de la norme. Et selon ce que vous savez de votre conjoint, peut-être que dans votre couple, il va être plus sensible à une attaque sur l'intime ou une attaque sur la norme. Vous pouvez l'imaginer un peu pour vous même, qu'est-ce que ferait mon conjoint qui me ferait dire « Non, ce n'est plus possible, je ne peux plus continuer à faire couple avec quelqu'un qui a fait cela à notre couple. » Et cela ça peut être soit quelque chose dans l'intime, soit quelque chose du côté de la norme c'est à dire vis à vis du monde extérieur. Il y a des choses qui touchent les deux. Si par exemple, je suis membre d'un couple et que j'apprends que les petits surnoms rituels de notre relation sexuelle, mon conjoint les a utilisés avec un tiers. Même si j'ai l'esprit large, ça va me poser un peu problème. Ou bien admettons que je sois militant communiste, si mon conjoint d'un coup se met à devenir facho, ça c'est du côté de la norme. Par contre si c'est dans l'intime c'est quelque chose qui va beaucoup tourner autour de la sexualité, soit dans le manque, soit dans l'excès ou la déviance « Je veux bien que nous ayons des jeux sexuels mais quand même je n'irai pas jusqu'à faire comme dans portier de nuit, vous savez le film ». Si les gens le font, c'est que ça n'est pas anti homéostatique.

Donc on met la barre plus haut, comment se trouver devant le fait que je ne peux pas décider de changer mon comportement. C'est ça que ne comprennent pas les comportementalistes. C’est qu’on ne peut pas changer son comportement sans avoir changé la vision du monde qui s'y rattache et qui le justifie. Mais les personnes viennent en thérapie de couple souvent avec l'idée qu’ils doivent changer de comportement. Par exemple une demande du couple qui dit : « Dans ce couple là, je ne suis jamais tranquille, je ne peux jamais avoir un moment à moi. » « Alors comment vous faites ? » « Hé bien si on me sollicite, bah je réponds « D'accord !», Ah bon ? D'ici la prochaine fois, vous allez faire l'oasis. C'est à dire qu'un jour vous allez rentrer chez vous, il y a aura un enfant, un mari, tout le monde là, vous allez prendre un journal, vous asseoir dans un fauteuil vous mettre derrière le journal et pendant un quart d'heure vous ne répondez à aucune sollicitation quelle qu'elle soit et au bout d'un quart d'heure, vous pliez le journal et vous n'en parlez plus jamais. ». Bah ça parait idiot mais les personnes qui sont dans ce type de difficultés, c'est impossible de le faire, l'interaction va faire céder. Ou alors quelqu'un qui dit « Moi alors vraiment ce n'est pas possible je ne sais pas argumenter ce qui fait que je suis toujours perdant ou perdante dans le débat, chaque fois c'est pareil. ». Bon alors on prescrit « Vous allez faire le marchand de tapis. Vous allez vous enthousiasmer pour quelque chose d'exceptionnel dont vous n'avez jamais eu l'idée avant. Une fois j’ai dit à une dame : « Vous allez vous passionner pour la disparition d'une plante dans le lac Titicaca dans les Andes. Et donc vous allez acheter un livre là dessus vous allez rentrer et pendant un quart d'heure vous allez convaincre votre mari qu'il faut absolument militer et s'engager pour ça et vous ne vous laissez couper la parole sous aucun prétexte et vous vendez ça et il achète. Et après vous n'en parlez plus jamais. » . C'est évidemment impossible ; et si c'est possible, c'est que ça n'est pas une difficulté. Si les gens parlent de leurs difficultés, ils ne peuvent pas faire le contraire. Et donc ensuite, qu'est-ce qui fait que c'est compliqué, comment s’y prendre : on voudrait bien changer mais on ne peut pas. Donc à ce moment là on revient à une position plus classique en systémique de soutien du non-changement au nom de la vision du monde. Parce qu'en fait si vous vous comportez de cette manière là avec votre conjoint, peut être que c'est douloureux, mais en même temps ça soutient la vision qu'il a, lui, de votre couple. On le voit ça. « Mais bon c'est sûr, en apparence votre conjoint vous reproche de faire ça ». « Et si vous ne le faisiez pas, qu'est-ce qui se passerait ? ».

Comme on a travaillé sur les représentations, on a des idées sur comment chacun se représente le couple dans l'absolu. Mais une image pourquoi tiendrait-elle ? Par exemple on avait une dame dont le tableau de rêve c'était une mare au petit matin, pas un souffle d'air, pas un mouvement. Il y a peut être des animaux mais ça ne bouge pas. Pas une ride sur l'eau. Evidemment elle reprochait à son mari de ne jamais prendre de décision pour aller sortir au cinéma, de ne jamais rien faire d'imprévu. C'est évidemment assez facile de dire, « Monsieur, si jamais vous faisiez quelque chose d'imprévu ça jetterai un pavé dans la mare ! Comment est-ce que son image que votre couple, quelque chose lisse et sans éclat, comment ça pourrait continuer ? ». Au bout du travail, l'idée c'est d'avoir pu travailler avec ce couple qui est une danse de rituels et de mythes et à ce moment là on peut décider de ce qu'on peut en faire. Le garder tel quel, le transformer mais à ce moment là, l'image s'est transformée ou de le déposer quelque part. Le puits et la corde, on leur a demandé après le blason du couple, les images dans le blason du couple. Le blason du couple, dans la case de l'objet métaphorique, ils ont fait un pont. Et on leur avait demandé de le fabriquer ce pont. Alors c'était un pont qui ressemblait furieusement aux anciens ponts népalais sur lesquels de temps en temps je marche au mois d'octobre, comme les ponts de singes, avec des planches pourries, avec des planches qui tiennent mais d'autres qui ne tiennent pas. Donc c'était cette image d'un pont avec un aspect positif, un pont c'est ce qui permet de passer sur l’autre rive mais en même temps c'est extrêmement dangereux.

Quelques éléments de bibliographie : Sur le couple, lisez  Nouveau couple de Robert Neuburger chez Odile Jacob, et Philippe Caillé Un plus un égal trois , et si vous voulez rigoler un bon moment, vous vous procurez le livre de Jay Haley sur Milton Erickson Un thérapeute hors du commun, il y a des trucs aujourd'hui qui l'enverraient en prison. Mais c’est très drôle, toujours sur le couple, c'est aux ESF (Editions Sociales Françaises) ; Milton Erickson est un thérapeute vraiment hors du commun ! Comment il démontre comment quelqu'un de stérile peut faire des enfants, c'est vraiment extraordinaire ! Ce n'est pas du tout comme ça qu'on fait aujourd'hui mais c'est bien, on pourrait dire à nos clients « les interventions auxquelles vous avez échappé cette semaine ». On ne les fait pas parce qu'on ne travaille plus de cette façon là mais c'est très utile pour se dénormativiser. Et notamment avec les couples on a tendance à être normatif alors qu'il faut sortir de ces histoires là ! Il ne faut pas s'interdire de penser des choses bizarres. Alors après ce n’est pas pour autant qu'il faut les faire !

Depuis qu'on travaille avec des familles avec des couples avec des objets flottants, on est directement dans ces espaces où on fabrique quelque chose... C'est chez nous et de temps en temps on est obligé de se débarrasser parce qu'on ne sait plus ou les mettre. Dans la salle de thérapie on en a laissé un ou deux, dont un qui représente « la maladie » qui est toujours sur l'armoire, il devait représenter « la maladie ». Alors « la maladie » c'était à la fois la maniaco-dépressive du patient mais aussi la maladie physique de ses parents et également ce qui au fil du temps leur était tombé dessus. Ils avaient fait un volcan en kraft. Il n’était pas très beau mais on l'a gardé. Le pont on l'a gardé longtemps et il a fini par se détruire. A la fin de nos rencontres on dit aux gens « que fait-on de cet objet ? », il y a trois hypothèses, soit on le garde, soit vous le gardez, soit on le détruit ensemble. Alors le détruire ce n’est presque jamais. Mais ça arrive. Certains les gardent il y en a qui l'on mis sur leur cheminée. Il faut dire qu'il y en a qui fabrique des choses qui sont belles, qui sont esthétiques. Il faut dire que pour travailler sur la question du mythique, des représentations, c'est plus facile avec des objets.