Jean-Paul Hiltenbrand : Le clivage S1 S2, son abolition et ses conséquences

 

Le clivage S1 S2, son abolition et ses conséquences


Conférence du 28 juin 2014 à Manosque


En 1970, Lacan a développé sa thèse sur les quatre discours dans son séminaire « L’envers de la psychanalyse ». Mon propos de ce matin n’est pas de décrire ces discours ni leur spécificité où il y aurait beaucoup à dire, je ne me tiendrai qu’à l’essentiel qui est qu’un discours tient exclusivement à son réel, à un réel en général et que c’est ce réel-là qui constitue le point crucial du discours. Pour le dire encore autrement, le réel est ce qui fonde le discours, de la même manière que le réel en tant qu’impossible est au fondement de toute institution humaine et en tant que telle la parole est aussi une institution humaine dans la mesure où cette institution respecte les critères du parlêtre. Je précise de suite que ce que j’appelle  « clivage » qui est (dans) mon titre, désigne ce réel. Le progrès de la démarche de Lacan dans ce séminaire consiste donc à reconnaître puis à démontrer ce clivage, celui principalement du sujet, le clivage du sujet qui est lui-même un réel. Le fait de savoir si ce clivage réel est celui identique au fameux réel du non rapport ou de la non inscriptibilité du rapport sexuel, cette interrogation je la laisse dans la marge et nous pourrons en parler si vous le souhaitez.

Lacan dans son développement des discours prend son point de départ de l’existence historique démontrée du discours du maître depuis l’antiquité, à savoir que ce discours qui nous vient de Platon, d’Aristote jusqu’à St Augustin en passant par St Thomas etc. et de bien d’autres. L’enjeu pour nous et de mon propos aussi est de vous montrer ce qui s’est passé depuis 1960, cette fameuse date que j’ai toujours retenue comme étant celle du bouleversement, de la mutation totale de notre culture, de notre société. Cette sorte de rupture survenue et de ses conséquences au sein de la relation moderne du sujet au savoir. Cette rupture concerne tous les champs de savoir, absolument tous et y compris bien sûr la psychanalyse jusque dans notre pratique.

C’est la raison pour laquelle je prendrai le discours du maître comme exemple puisque c’est celui qui traditionnellement et historiquement a toujours réglé la relation au savoir. Mais il y a un autre motif à ce choix, c’est que bien après son séminaire, Lacan a reconnu que ce discours du maître est le discours de l’inconscient. De ce fait là on comprend, on peut admettre, recevoir la persistance de ce discours du maître pendant deux millénaires, de ce fait justement qu’il était le discours de l’inconscient. La structure de ce discours repose sur l’ordonnancement de 4 termes, de 4 lettres, S1, S2, S barré et petit a :

 

 

 

 

Fig 1 :                           S1                          S2

                                   S (barré)                   a

 

Fig 2: Places                    (désir) Agent        Autre (savoir)

                                       (sujet) Vérité            a (jouissance)

 

Fig 3 :                      S1------------S2       schéma lambda, ligne entre S2 et a.

                                 a-------------A

 

Il y a plusieurs mode de lecture pour les discours, ce n’est pas une lecture univoque, c’est pour cela que je vous ai écrit plusieurs choses au tableau.

Voici le discours du maître, on peut rajouter encore une autre illustration, pour ceux qui connaissent un peu le travail de Lacan, c’est le schéma lambda (fig 3). Lacan a toujours respecté ce schéma initial qu’il avait élaboré au tout début de son œuvre. Il faut savoir que le discours est travaillé sur ce schéma lambda. Ce qui est important à retenir c’est que d’abord entre ce qui est écrit en haut au-dessus de la barre n’a aucun rapport, aucune communication possible avec ce qui est en dessous de la barre. En revanche, entre S1 et S2, il y a en plus une absence continuité, il y a un trou, un trou fondateur, c'est-à-dire une impossible correspondance entre le signifiant maître et le savoir. Les effets de S1 sur la culture ne peuvent être niés puisque tout le savoir qui nous vient de l’antiquité c’est le savoir du maître, d’Aristote plus particulièrement. Et Aristote a énoncé lui-même dès le départ que le sujet que vous voyez là en place de S barré se trouve sous la barre, refoulé dans les dessous et désigné chez Aristote par le terme de hypokeimenon. Et cette place de   la vérité est celle du sujet. S2 désigne le savoir, nous verrons quelle forme de savoir  est dans ce discours en place Autre. Enfin, petit a est l’objet du désir, l’objet du fantasme. Cette place est ce qui désigne le serviteur ou l’esclave dans le discours antique en rapport avec S1 le signifiant maître. Petit a répond au trou entre S1 et S2 et est l’objet du désir. Lacan dans son séminaire propose d’emblée une lecture qu’il va écrire de la manière suivante :

S1                    A S2

Ce sigle que j’ai mis au tableau illustre ce qu’il y a à saisir : dont il dit qu’il s’agit avec le signifiant maître S1 au point d’origine, comme intervenant sur ce qu’il en est d’une batterie de signifiants représentés là par S2 formant déjà un réseau de ce qui s’appelle savoir. Définition qu’il faut retenir. C’est la manière dont nous devons lire le discours du maître. Soit S1, le signifiant maître et son incidence sur toutes les formes de savoir. Etant donné qu’un savoir n’est rien d’autre qu’un assemblage de signifiants, un réseau de signifiants désigné sous le terme d’une batterie de signifiants. Lacan disait à propos de l’inconscient qu’il y a un minimum de quatre termes, une batterie de quatre termes exigibles et suffisants pour créer un langage. L’intervention du signifiant maître dans un champ déjà constitué, celui du réseau de signifiants qui constitue le savoir, ce savoir S2 déjà structuré, ce savoir-là est incomplet et ce qu’il y a lieu de saisir pour l’intelligence de la lecture est qu’il y a une encoche de non savoir dans le savoir. Cette incomplétude suscite l’objet a qui vient s’y substituer, objet de notre fantasme, objet du désir et qui se substitue au trou pour organiser la jouissance. Raison pour laquelle j’ai mis le terme de jouissance à côté de l’objet a au tableau.

Pour reprendre la question sur un autre versant, il est possible de définir le clivage S1 S2 en stipulant que le savoir n’a de valeur symbolique qu’à partir de son caractère de signifiant strictement opposable à un autre signifiant, opposable dans sa pure différence et en particulier dans sa différence avec S1 comme dans la langue courante, où nous disons qu’un signifiant représente le sujet pour un autre signifiant, en vous souvenant que S2 reste fondamentalement porteur d’un défaut. Vous savez combien le savoir de l’analyste porte un défaut, il suffit de l’interpeler et de lui dire: « C’est quoi la psychanalyse, Monsieur ? » Evidemment nous sommes toujours dans une extrême perplexité pour y répondre. Cette béance dans le savoir est là fondamentale et est le témoignage de notre incomplétude radicale. Pour situer les choses cliniquement, on vient de se souvenir que S2 sans trou sans défaut relève d’une structure tout à fait particulière que nous connaissons bien dans notre clinique qui est la paranoïa. La paranoïa stipule qu’il y a un savoir et que ce savoir vous pouvez en rendre compte de façon totale. Quand il interroge sa femme dont il est jaloux, il lui demande de rendre compte des moindres actes à la seconde près et si elle commet la moindre faute, cela signifie qu’elle cache quelque chose. Cette béance naturelle qui est la nôtre au niveau du savoir, dans la paranoïa, il affirme que nous dissimulons quelque chose. Voilà pour vous donner un exemple clinique.

Qu’est-ce qui lui donne sa force et sa congruence, quand même deux millénaires que ça dure, ça devrait faire réfléchir. On a des collègues qui prennent la matraque et font la chasse au discours du maître. Enfin il faut quand même savoir que si ça s’est maintenu pendant vingt siècles c’est que ça a une fonction quelque part, ce n’est pas simplement pour faire la fête au maître. Qu’est-ce qui lui donne sa force et sa congruence, c’est précisément cet échec de S2, du savoir à répondre du principe d’autorité de S1. Quand vous donnez un ordre dans une institution où vous êtes responsable d’une équipe, vous donnez un ordre à cette équipe et s’il y en un qui vous interpelle et vous dit : « De quel droit tu me donnes cet ordre ? » Evidemment le savoir là interpelé ne peut pas répondre, toute la difficulté de l’autorité est qu’elle se fonde sur un savoir, mais ce savoir on ne le détient pas au sens d’une possession dont on disposerait. Je ne parle pas de la loi civile qui est autre chose, je parle des règles de notre subjectivité dans nos relations sociales, c’est-à-dire ce dont il s’agit. Ceci est tout à fait fondamental, puisque cette béance, évoquée tout à l’heure, cette béance entre S1 et S2, ce réel, cet impossible, est fondateur du discours lui-même. Je ne peux affirmer quelque chose qu’à partir d’un trou, s’il n’y a pas de trou, je ne peux pas l’affirmer. Si on veut une illustration de cela, il suffit de souligner qu’il n’existe aucun savoir sans refente, par exemple sur le signifiant phallique, le phallus, sur ce signifiant dans sa fonction pour le sexe. On ne sait pas comme ça fonctionne, on va le découvrir petit à petit dans une cure, mais on ne peut pas l’affirmer ex abrupto. Ceci a pour conséquence que le savoir est toujours un savoir amputé et que l’objet a écrit en-dessous, l’objet de jouissance vient suppléer en tant que perdu ou que manque. Le fantasme que nous écrivons, S barré <> a, ce fantasme dans l’écriture du discours du maître, sa formalisation est mise dans les dessous. Dans le discours du maître, S barré est dessous, petit a aussi et le fantasme reste dans les dessous. Ce refoulement appartient à la structure du discours du maître et là fait tout à fait décisif et important, ce discours se caractérise par l’impossibilité de S2 de fonder ou de légitimer S1. Soit fonder la légitimé du phallus, la fonction phallique, très difficile à fonder parce que le savoir ne suffit pas. Ainsi dans la description commune, le maître se présente toujours comme un idiot. Il ne sait pas, il ne sait rien, c’est un stupide, on en fait même du théâtre : le maître ridiculisé. Le refoulé en dessous et qui est dans les dessous est évidemment le fantasme qui ne peut pas dans cette formulation apparaître véritablement. Le maître d’une institution, ne veut rien savoir du fantasme de ses employés, ce qui le rend particulièrement idiot. Mais il n’empêche c’est lui qui détient les règles de la jouissance. Le message de Freud aussi est que la sexualité a toujours commandé l’être humain par en-dessous. Elle n’apparaîtra jamais dans la dialectique du signifiant maître et du savoir. Entre S1 et S2 existe une faille et à ce niveau de la faille se situe S barré en tant qu’il constitue lui-même un foyer de défense, de défense contre le désir, de défense contre le fantasme, tout ce que vous voulez, ce discours auquel je tente de vous initier bien que vous y trempiez en permanence.

Pour certains je ne fais que le rappeler, il est précisément celui qui a subi dans notre modernité un bouleversement considérable entraînant une crise profonde au niveau de la transmission des savoirs. Vous voyez tout ce joli système a marché rondement pendant deux millénaires. A partir de 1960, l’affaire a commencé à grincer et puis brutalement aujourd’hui nous sommes dans une difficulté considérable en ce qui concerne la transmission, la transmission des savoirs. Et ça vient toucher jusqu’à notre champ de psychanalyste bien sûr. Crise qui se manifeste aussi bien au niveau de l’école, tout le monde connaît les difficultés qu’elle rencontre aujourd’hui, les maîtres, ceux qui détiennent le savoir et puis nos petits qui sont rétifs à la transmission. Crise qui se manifeste au niveau de l’école en même temps que dans tous les champs de savoir. On entend la même plainte chez les directeurs de laboratoire du CNRS de manière exactement pareille. C’est un phénomène général qui touche, au-delà du délitement de l’école ou des instances de savoir, et engendre l’indifférence pour les savoirs, la négligence des pratiques de l’écriture et de la lecture, ainsi nos contemporains ne savent plus lire ni écrire. On fête des romanciers actuels mais qui écrivent avec des moufles, comme disait une de mes amies : c’est un roman écrit avec des moufles, donc négligence de la pratique de l’écriture et de la lecture, méconnaissance des œuvres de l’esprit, anémie de la langue, absence de la notion de l’héritage, montée des incivilités et de l’irrespect. Voilà qui caractérise grosso-modo notre contemporain moderne. Ce fait se retrouve partout : dans la rue, dans les écoles, sur les autoroutes, partout. On veut faire diminuer le nombre d’accidents de la route mais il y a une limite qui est celle du manque de respect de son prochain. Tous ces faits sont directement ou indirectement liés au rapport aux savoirs et à leur transmission, phénomène totalement inaperçu par les observateurs alors que les cliniciens dont parmi nous Lacan, Melman ont souligné ce qui a été aussi inaperçu dans notre clinique c’est que entre S1 et S2 il y a une relation d’holophrase, c'est-à-dire cette condensation absolument fondamentale.

Que veut dire  cette opération d’holophrase du signifiant maître avec le savoir ? C’est un trait assez simple dans la logique subjective et qui concerne jusqu’au symptôme, à savoir lorsque vous êtes en difficulté, vous avez un symptôme, vous êtes inhibé, ou il y a des choses que vous ne pouvez pas faire. Vous cherchez à savoir pour retrouver une certaine maîtrise des choses et pour essayer de comprendre aussi et d’ailleurs toute notre culture aussi loin où nous allons, fonctionnait sur ce modèle, le symptôme entraîne, engendre une recherche de savoir. Il est tout à fait fréquent qu’un patient vienne vous rencontrer et qu’il dise qu’il y a telle chose qui ne va pas dans sa vie, il voudrait savoir ce qui se passe, « j’ai eu deux relations durables avec des femmes, cela s’est cassé la figure, je n’ai rien compris, je voudrais savoir ». C’est le symptôme, alors c’est ça je dirais qui est un peu paradoxal, le symptôme est un savoir constitué mais qui n’est pas congruent à notre manière de vivre ou à nos souhaits alors que ce symptôme est un savoir. Je voudrais savoir, mais un savoir que je ne sais pas dans mon symptôme. Toute notre culture aussi loin qu’on la connaît depuis Socrate, depuis Hippocrate, le premier médecin, c’est toujours une question de savoir.

Dans ce discours du maître, S1 est en place d’agent et S2 le savoir en place Autre. Parce c’est un savoir Autre, un savoir pas commun, ce n’est pas le savoir de la main, c’est un savoir Autre, on ne sait pas. Voilà ! Et comme le fait remarquer Lacan, la philosophie est du côté de la recherche du savoir, c’est d’être crédible, depuis deux millénaires. Qu’est-ce qu’une holophrase ? C’est la condensation de deux termes, non séparation superposition de deux termes. Exemple que j’ai déjà cité : le matin, vous rencontrez votre voisin, vous lui dites : « ça va ? », il répond « ça va ». C’est une holophrase, vous avez là la condensation d’une formule l’une est une interrogation, l’autre une réponse, une affirmation. Les deux sens sont condensés dans une même formule. C’est l’holophrase où il n’y a pas d’intervalle entre le signifiant maître et le signifiant du savoir, « Ça va ? Ça va ! », Traditionnellement c’est ce qui surviendrait dans le phénomène psychosomatique, c’est à ce sujet que Lacan en a parlé dans le séminaire XI mais aussi à propos de l’enfant débile et dans le cas de la psychose. Nous avons des holophrases, comme de façon naturelle il y a des holophrases. Dans chaque cas le sujet n’y occupe pas la même place, c’est ce à quoi il faut être attentif. L’holophrase est relativement fréquente mais nous n’y attachons pas d’intérêt, ni d’attention pour une raison bien simple, c’est que c’est banal. Et dans cette banalité, il y a une proposition qui équivaut à l’autre, bien qu’elle n’ait pas le même sens, ça nous paraît tout à fait naturel.

Pour saisir ce qui se passe dans l’holophrase il convient de rappeler que l’une des fonctions du signifiant maître est d’installer cette faille entre S1 et S2. S’il n’y a plus cette faille, le discours du maître disparaît, il ne peut se soutenir que de cette faille. Lacan dit quelque part, qu’il est évident que ce discours concerne la castration, ça non plus vous ne savez pas ce qu’est la castration. Tout le monde en parle, « elle me castre, il me castre etc. », ça aussi c’est une holophrase à la limite… Ce qui est important, c’est le discours de la castration, dit Lacan, ce discours dépose un manque, c’est pour ça que Lacan dit, sans doute, que c’est aussi la castration.  Manque qui est peut-être complètement imaginaire mais qui va maintenir le désir toujours vif, vivant, ouvert, prêt à saisir l’occasion et à s’exprimer. Cette béance entre S1 et S2, S1 obtus, autoritaire, tout ce qu’on veut et le savoir, est le produit d’un compromis entre le maître et le serviteur qui justement détient le savoir sur le jouir, pour prendre la description du maître ancien parce que tout ce que Lacan développe dans le discours du maître concerne le maître ancien, celui de l’antiquité. Que ce soit le maître qui dirige la cité ou le maître philosophe, c’est le maître ancien, le maître moderne c’est autre chose. C’est toujours le serviteur qui va détenir le savoir sur le jouir.

 En revanche, cette béance est ce qui est à l’origine de la cupido sciendi, du désir de savoir. Le désir ou la soif du savoir, je vous l’ai mis au tableau : l’agent désir et le savoir de l’autre côté. Dans cette relation du désir ou du signifiant maître au savoir nous allons retrouver ce symptôme de la modernité où les jeunes n’ont plus d’intérêt ni de désir pour le savoir. Ils n’ont plus la curiosité, chose quand même manifeste et remarquable, soit l’absence de curiosité. Qu’est-ce que l’on a en fichtre de Platon et d’Aristote, ça sert à quoi ? Voilà ce que les maîtres entendent régulièrement. Les jeunes ne sont plus concrètement sous le coup d’une béance et donc d’une recherche de savoir. Ce dispositif ancien leur est inconnu et l’on constate également que le signifiant maître S1 n’intervient plus dans le réseau des signifiants constitués comme savoir. En effet l’argument d’autorité qui autrefois s’appuyait sur le signifiant maître dans l’enseignement traditionnel a perdu son efficacité et son rôle. L’erreur est de croire que c’est un problème de discipline : ce qui est touché là, ce que j’évoque ne concerne pas les phénomènes d’apprentissage mais les phénomènes de transmission, son impact majeur s’exerce sur la transmission. Nos jeunes sont tout à fait capables d’apprendre, mais la transmission fait problème et en particulier le fait de récuser une leçon sur Platon et Aristote, c’est la même chose, c’est la transmission des règles de notre civilité.

Je vais un peu plus loin, un peu plus large : ces règles de civilité traditionnelle et ces savoirs ne sont plus acceptés car ce sont des savoirs qui sont porteurs des règles de la tradition. La transmission est en difficulté pour cette raison : le maître avec son savoir et ce qu’il veut apporter à ses élèves bloque parce que le contenu de la transmission comporte des éléments de la tradition. Alors on a imaginé des méthodes qui permettraient d’intéresser les élèves mais ce n’est pas la seule difficulté de la transmission, c’en est une, et j’insiste sur celle-là parce que dans cette mutation il y a toujours deux faits qui sont à distinguer : la transmission elle-même, l’acte de transmettre et le passage d’un contenu de savoir dans cette transmission. Dans cet acte de transmission et là je ne m’en tiens pas uniquement, exclusivement à ce qui se passerait entre le maître d’école et l’élève où là c’est crucial, en raison que cet acte de transmission touche un certain nombre de choses, un certain nombre de faits qui n’apparaissent pas dans les discours et qui sont refoulés mais qui sont bien là, c’est la capacité de la famille à transmettre.

Vous savez que j’ai longuement travaillé sur ce problème de la famille et que là aussi, le bouleversement qui a eu lieu en 1960 a probablement modifié les règles de fonctionnement de la famille et celui de la transmission en particulier dans la famille qui est également touché. Il y a litige mais pas de pouvoir. Il y a dans les familles un retrait significatif des adultes qui demandent à l’école de suppléer à leur faille. Ce qui fait que le discours des adultes de la famille et le discours de l’enseignement est tout à fait incompréhensible : ils se heurtent et font litige. La mission de la famille qui lui était allouée, celle de conduire l’enfant non pas dans un savoir ou dans des connaissances mais de le conduire de telle façon à ce qu’il soit intégré dans une société, qu’il puisse y entrer avec aisance, c’était la mission de la famille autrefois. Aujourd’hui la mission de la famille, vous le savez, c’est le bourrage de crâne du petit pour qu’il devienne polytechnicien ! Dans la clinique on rencontre des enfants qui sont complètement braqués contre ça. J’ai eu plusieurs cas de jeunes qui étaient en Maths-Spé et qui refusaient de travailler pour Polytechnique, cela ne les intéressaient pas. Là vous avez un cas tout à fait exceptionnel de relation du signifiant maître au savoir, c’est bien Polytechnique. Il y a des jeunes qui devant cette relation au S1, où le polytechnicien c’est le maître, puisqu’il a toutes les techniques à sa disposition, enfin c’est théorique, mais polytechnicien veut dire qu’il peux tout faire, dans tous les domaines, même s’il conduit les hommes comme un âne, il est quand même un polytechnicien.

Cette situation justement où il y a coalescence du S1 et du S2, des ados qui sont en Maths-Spé viennent dire : « Mais moi, ce truc là, ne m’intéresse pas du tout, le souhait de mon père que je devienne polytechnicien, moi je l’envoie péter. C’est fini je reste là cette année encore dans le truc, je m’amuse avec ma copine et puis après j’envisagerai les choses un peu autrement. » Vous constatez cet effondrement du discours du maître, ce problème de la mission que s’était donnée la famille autrefois où il était impossible de rompre avec des ordres donnés dans la famille. Aujourd’hui, le problème est que cette famille n’a plus d’ouverture sur le collectif, bien qu’il y ait des familles qui s’occupent des ONG, etc. mais ils n’ont plus d’ouverture véritable sur le collectif, leur mission n’est plus d’introduire le petit dans un collectif mais de parfaire son individualité et de l’accompagner dans ses projets de bonheur personnel. L’intérêt pour le collectif n’existe plus c’est l’inverse de ce que je suis en train de faire là, en ce moment. L’épanouissement personnel plutôt que de les armer pour travailler avec les autres. Combien de fois aussi on rencontre dans notre clinique des personnes jeunes qui ont des conflits dans le travail, comme il y en a dans toutes les institutions que ce soit dans les entreprises ou autres. Devant les conflits, ils ne peuvent pas y rester, il faut qu’ils fichent le camp, ils vont démissionner. Alors que justement, c’est là que l’on constate que la famille n’a pas apporté les moyens au sujet de vivre momentanément dans un bureau où il y a un conflit, parce qu’on l’a élevé en vue de son épanouissement, on ne lui a pas donné les moyens de supporter le conflit. Disqualification des contraintes imposées par la vie sociale et aussi disqualifications imposées par la démarche pédagogique. Qu’est la démarche pédagogique ? Eh bien c’est un certain nombre de préceptes que l’élève doit accepter pour que l’on puisse lui transmettre quelque chose ou que lui-même puisse apprendre quelque chose.

Le problème du contenu du savoir est à l’université de plus en plus un sujet de conflit. Pour donner un exemple tout à fait caricatural, dans une université américaine le département de littérature a été bloqué par le lobby indien. Qu’est-ce qu’on faisait dans ce département ? On faisait lire les œuvres anciennes de la littérature française, de la littérature italienne, Pétrarque. Les Indiens, n’avaient rien de leur tradition, ils ont alors exigé que les traditions, les écrits indiens qui ne doivent pas remonter à très longtemps soient également étudiés à l’université. Chaque minorité a son lobby qui doit être représenté au département de l’université à la commission de l’université qui décide des enseignements. Quand un lobby est assez fort, assez puissant, il peut imposer…Les gens qui enseignaient la littérature de la Renaissance ont dû fermer la porte ; ce sont les indiens qui ont gagné pour qu’on lise les textes récents écrits par les indiens, ceux de la culture indienne, ceux de l’ouest américain. C’est arrivé aux Etats Unis en 1960, à peu près, 50-60. Il y a là toute une série de problèmes de l’appropriation des savoirs anciens qui sont en concurrence avec des modernes.

Dans le problème des contenus, il y a tout simplement la transmission des normes et des croyances. Vous connaissez tous ce qui se passe chez nous en France au niveau des croyances religieuses, les conflits qui peuvent surgir dans certaines écoles autour de ce problème et aussi autour des normes. Chaque groupe social a ses normes. Là aussi, l’école se trouve devant un problème de transmission. Que seraient les normes générales et admissibles par tous ? Principe républicain. Mais il n’y a plus de république puisque chaque individu a ses normes et ses croyances. Donc pourquoi lirait-il la Bible, pourquoi lirait-il le Coran ? Non, parce qu’il a ses croyances personnelles qui ne correspondent pas à celles des trois monothéismes. De même, existe la fameuse troisième révolution industrielle. Vous êtes au courant que vous vivez la troisième révolution industrielle ? Eh bien, c’est celle des médias et de tous ces petits appareils. Là aussi, c’est le discrédit de la tradition. Je ne pense pas que dans ces appareils, il y a des textes anciens qui sont inscrits là-dedans. Un fossé apparaît de plus en plus énorme entre les « Jurassic parc » comme on les appelle et les jeunes qui sont avec ces petites machines. Il y a des phénomènes que l’on appelle des initiations, des transmissions « inversées » où ce sont les jeunes qui apprennent aux vieux l’usage de ces appareils. C’est l’inversion du sens. Ce n’est plus l’ancien qui apporte la tradition comme norme de pensée. C’est le jeune, ces petites poucettes de Michel Serres qui viennent apprendre à l’ancien comment on s’en sert. Je ne saurais manquer l’ouverture des sites porno, bien plus instructifs que les parents aphones sur ce sujet. Là aussi, c’est quand même le savoir de base, bien avant l’alphabet et justement devant le mutisme des parents, ces sites porno vous instruisent sur comment sont foutus les autres et ce qui leur plait.

Tout ça fait que dans l’appropriation des savoirs modernes, il y a une concurrence qui se met en place de plus en plus mais qui ne va pas en faveur de l’école. L’école est l’ancien système, on ne vous apprend pas comment baiser. Donc individuation radicale, c’est le premier. Renforcement de la demande adressée à l’école et puis surtout une chose qui ne nous est pas forcément sensible à nous adulte, c’est la préoccupation égalitariste, c’est à dire qu’il faut transmettre des savoirs où tous sont capables de comprendre, il ne faut pas mettre des savoirs trop pointus sinon cela va créer des inégalités dans la classe. Tout ça résulte également d’un changement de la structure interne au savoir.

Chose également inaperçue qui résulte de l’holophrase S1-S2 : dans le savoir lui-même, il y a changement qui va toucher aussi le champ de la psychanalyse. Pour prendre un exemple courant que nous entendons régulièrement. Quelqu’un consulte internet sur la psychanalyse, sur la médecine, sur une maladie, etc. Vous vous apercevez quand il vous en parle que le savoir récupéré par internet n’a rien à voir avec ce que, vous, vous savez. Car ce savoir est complètement différent. Or, ce n’est pas parce que le patient a mal compris ce qui est sur internet, c’est que le savoir stocké sur internet est un savoir totalement différent de notre savoir subjectif humain courant, celui du parlêtre. Une maladie pour laquelle vous consultez sur internet, vous informe que dans 86 % des cas on en meurt. Peut-être que la statistique est juste mais il y a une différence entre le savoir sur une maladie et  la position que l’on va prendre vis-à-vis d’une maladie et aussi la position que l’on va prendre dans la dynamique thérapeutique, à la différence de ce type de réponse devant 86% de morts. Ce ne sont pas les deux mêmes savoirs qui apparaissent. Ce n’est pas celui qui a écrit le texte sur internet qui est responsable de cela mais le phénomène internet qui induit cette réponse.

Ce changement dans la structure interne du savoir et le fait que tous les savoirs sont aujourd’hui accessibles et vont changer considérablement notre rapport au savoir et aussi le rapport de l’enfant au savoir quand il est à l’école. Il est certain que si vous voulez savoir ce que c’est que la psychanalyse, vous pouvez aller sur internet – il y a des textes qui ne sont pas mal foutus - mais ce n’est pas la même réponse que si vous allez lire un livre de Freud ou de Lacan. Ce n’est pas du tout la même réponse que vous rencontrez. C’est la différence. Le grand changement apparaît là entre le savoir tel que nous le recueillons dans certains livres et le savoir tel que nous pouvons le recueillir dans la grande bibliothèque internet. Dans un cas vous avez affaire à… et vous acquérez des connaissances et dans le second cas c’est-à-dire par exemple lors de la lecture de Lacan, il y des chances pour que vous accédiez à un savoir ou que vous vous heurtiez à ce savoir, ce qui n’est pas pareil que la connaissance internet.

Qu’est-ce qu’un savoir ? Ce sont quelques éléments tels que nous estimons, nous adultes devoir transmettre à la génération plus jeune que nous, de la préparer, de lui transmettre un état intellectuel et moral. Cela est tout à fait essentiel et conforme à la vie sociale qui est la nôtre et reconnue, bien sûr comme étant celle de la tradition, alors cela fait difficulté, cela a toujours fait difficulté. Quand vous lisez les textes de Pétrarque ou de Dante au moment de la Renaissance, vous vous apercevez bien qu’il y a une rupture considérable, d’ailleurs Dante ne manque pas une occasion pour parler contre certains aspects de la tradition, contre une ancienne façon d’écrire. Lui, il a voulu introduire une nouvelle façon d’écrire, Pétrarque aussi. Nous sommes à un tournant à notre époque, c’est indéniable il y a quelque chose devant. Ce futur on ne le connait pas mais c’est une situation de renaissance probablement. Je ne crois pas que l’on va sombrer dans la sauvagerie la plus parfaite, je n’y crois pas du tout, je ne suis pas pessimiste. Je vois bien chez les jeunes et j’entends bien chez les jeunes, les choses qui se disent et qui se font chez eux et que nous ne connaissons pas, des règles que nous n’avions pas, nous, et qui sont parfaitement recevables de leur part.

Pour rester dans l’axe du discours que j’ai mis au tableau, le discours du maître. Il y a dans ce discours deux tensions. La tension du S barré en bas à gauche dans le discours, qui pousse à prendre la place de S1. Dans la clinique, nous l’avons souvent cette poussée. Le sujet veut devenir un signifiant maître, c’est d’ailleurs, dans la politique de l’individualisme radical, c’est bien ça enfin l’accès du sujet à la position maître, qui équivaut à la règle de l’individualisme. Mais de l’autre côté, il y a une poussée également de petit a, de l’objet du désir vers la place du savoir, S2. Il y a ces deux tensions dans ce discours. Et, ce que nous pressentons aujourd’hui dans notre clinique, c’est que le discours du maître est sous le coup de sa transformation. Une transformation parce qu’il n’est pas stable. Il est resté stable pendant deux millénaires mais aujourd’hui il ne l’est plus et ce qui est en train de se passer, c’est qu’un discours que nous appelons discours de la science, ce discours tente à prendre la place du discours du maître.

 Qu’est-ce que c’est le discours de la science ? C’est un discours où il y a deux tensions aussi qui s’exercent et qui sont tout simplement la suppression de l’Autre et la suppression du sujet. La vérité est une place donc elle subsiste telle quelle, alors que le sujet tend à être éliminé. L’illustration la plus simple est qu’actuellement tous nos transports en commun sont quasiment totalement automatisés, que ce soit l’avion, le T.G.V. Pourquoi ? Parce que parfois le sujet s’endort, parfois il pousse le manche vers le bas alors qu’il devrait le tirer vers le haut… l’avion est entièrement automatisé par informatique. Il y a des métros complètement automatiques, il n’y a plus d’accident. Le chauffeur de bus qui fait une mauvaise manœuvre, qui verse dans le fossé avec 45 enfants à bord, voilà c’est la misère du sujet qui a fait des manœuvres inadaptées. Le discours de la science élimine le sujet capricieux sur lequel on ne peut pas compter. Partout où on peut l’éliminer…, et un jour on va l’éliminer dans la voiture. Soyez tranquilles d’ici quelques années, vous pourrez lire le journal sur l’autoroute, ce sera entièrement automatisé, et il n’y aura plus de radar, il n’y aura plus de procès verbal. Il n’y aura plus rien. C’est formidable ! Mais ce ne sera plus très plaisant. Ce qui risque d’arriver est que les autoroutes seront vides, parce qu’on n’aura plus le plaisir de pousser une petite pointe ! Oui, le sujet cherche toujours.

L’autre chose gravissime dans le discours de la science est la disparition de l’Autre. C’est quoi l’Autre ? C’est un référent fondamental puisque c’est celui sous le régime duquel nous parlons et nous pouvons parler et sous le régime duquel vous êtes aussi invités à essayer de me comprendre. Si vous voulez, une conférence sans grand Autre n’est plus une conférence. Puisque nous avons les moyens, on peut enregistrer totalement à la fois en audio et en cinématique ma conférence et je peux vous la distribuer en CD Rom. Vous restez à la maison, vous lisez sur un CD et puis vous êtes tranquilles, non ? Ce ne serait pas mieux ? On peut essayez la fois prochaine, l’an prochain, je vous envoie un CD. Y aura-t-il encore quelqu’un ? Je pense que non. Comment dire, cet Autre a une fonction énigmatique on ne le voit pas, on ne le sent pas, on ne l’a pas dans notre poche, il ne nous attend pas dehors, rien. Et il est là pourtant, c’est ce tiers dans notre discours, dans notre parole qui est fondamental. Si je fais une plaisanterie et qu’il n’y a pas d’Autre, ça tombe à plat. D’ailleurs c’est une façon quand on est conférencier de tester la salle, de tester l’Autre de la salle. On fait une plaisanterie, ça ne marche pas, on se dit c’est plat, c’est dangereux. Dans le discours de la science cet Autre est aussi barré, disparu. Sans sujet et sans tiers Autre, ça a quand même une importance parce que le savoir, la science, deviennent arguments d’autorité, ce n’est plus un savoir comme nous l’entendons dans notre pratique humaine, c’est un assemblage de connaissances comme vous le trouvez sur internet.

Quand vous consultez internet sur la psychanalyse vous avez affaire à des connaissances, ce n’est plus un savoir. Le savoir est mis en œuvre au moment où vous parlez à votre contemporain, à votre proche, à votre semblable, c’est là que vous faites preuve d’un certain savoir. Mais ceci vous ne le rencontrez pas sur internet, il faut bien comprendre cette histoire aujourd’hui avec le développement des moyens de communication, d’information, tous les appareils qui nous permettent de recueillir des propos, des conférences, des textes etc. sont des connaissances, deviennent des connaissances et non plus des savoirs. Ces textes n’ont plus aucun rapport avec la castration. Alors faire une conférence ! Pourquoi des gens ont le trac, ont le transit intestinal qui s’accélère, quand ils doivent faire une conférence ? Tout simplement parce qu’ils ont  affaire à leur savoir et que la faille dans ce savoir les fait trembler. Si c’était de pures connaissances, vous les délivreriez sans que cela n’ait aucune importance, ça ne touche pas, ça ne concerne pas, ça n’ébranle pas. Cela ne provoque aucune émotion, rien du tout, ça s’adresse seulement à l’intelligence, c’est tout et rien de plus. C’est d’ailleurs pour cela que Lacan a beaucoup insisté sur ce terme de Symposium dans le séminaire sur le transfert à propos du Banquet de Platon. Le symposium autrefois, c’était ce qui se débattait des savoirs. Quand vous lisez le banquet de Platon vous entendez bien avec Socrate qu’il s’agit d’un savoir, mais si vous aviez mis la transcription des échanges de Socrate et de Diotime etc. sur internet, ce sont des connaissances sur l’amour. Là, vous pouvez toucher du doigt dans le Banquet la différence qu’il y a entre savoir et connaissance.

Avec le discours de la science, avec le développement de la communication et l’enregistrement de la parole, devant tous ces phénomènes, nous sommes de plus en plus devant des formes de connaissances et non plus de savoir. Ceci ne veut pas dire que dans un texte sur internet il n’y a plus de savoir du tout, mais  la manipulation des textes que l’on recueille sur internet va être source de changement. Quand vous assistez à une conférence vous êtes devant le savoir du conférencier, quand vous le lisez sur internet vous êtes devant une forme de connaissance. Il n’y a plus le conférencier, même s’il a été enregistré en audio vision. Cette suppression de S barré et de grand A, est celle du tiers Autre. Quand nous avons un débat, il y a toujours le tiers Autre présent qui nous garantit que nous allons pouvoir échanger au niveau de savoirs qui ne sont absolument pas les mêmes entre vous et moi. Mon savoir n’est pas plus grand que le vôtre, il est différent, c’est tout et le tiers Autre garantit cette relation.

Ce qui s’est passé avec l’introduction du discours de la science, ce changement interne au savoir devenu connaissance se retrouve à l’école, dans la transmission à l’école aussi bien dans la transmission des normes que du savoir. Les contenus ne passent que par le biais de l’Autre. Et si ce biais là n’existe plus, on transmet des connaissances mais ces connaissances ne vont pas servir à la civilité. Il y a là des choses, je ne peux pas vous le citer cliniquement car on  n’en a pas encore la preuve manifeste dans notre clinique mais cette incivilité est une conséquence, même si je ne vais pas dire que c’est du nouveau dans notre culture ou dans notre temps, parce que quand vous lisez des textes sur la vie à Rome, il ya deux mille ans, vous apprendrez que c’était absolument terrifiant. Vous ne pouviez pas sortir sans être accompagné par des gens en armes dès lors que vous étiez un  patricien. Tous les praticiens étaient obligés de se faire accompagner par des gardes du corps, ça ne rigolait pas à Rome. Il y a avait une violence inouïe à Rome à cette époque-là, les femmes n’en parlons pas, il fallait qu’elles se cloîtrent, qu’elles se protègent, qu’elles aient des gardes du corps, des protecteurs, etc.

Je veux dire simplement que cet acte de transmission avec ces contenus ne se fait plus en raison de l’absence de l’Autre. On accuse les jeunes : ils n’écoutent plus, vous leur parlez, vous leur expliquez, ils s’en foutent, etc. Mais si les adultes ont pendant des années essayé d’avoir une vie de petits copains en sortant avec leurs fils et leurs filles, il ne faut pas vous étonner que quand vous leur donnez des ordres, ils ne vous écoutent plus. C’est là le problème, toute la clinique de l’enfant aujourd’hui est une clinique sans le tiers Autre. Ils viennent s’assoir sur votre bureau, ça ne les dérange pas, ils sont infernaux. Il n’y a plus ce tiers Autre, ce n’est pas parce qu’il n’y a pas ce respect vis à vis de vous mais c’est parce que le tiers Autre ne fonctionne plus. Et l’inégalité entre individus est supportable grâce au tiers Autre. S’il n’y a plus de tiers Autre les inégalités ne sont plus supportables. Elles ne sont plus légitimes. Dans notre culture qui aujourd’hui est commandée par le discours de la science, ce tiers Autre n’existe plus, donc il faut que l’on soit absolument tous égaux car sinon il y a menace.  

Je ne vous ai pas encore parlé de la techno-science. De ce côté-là c’est pareil, la techno-science est une partie de la science pratique dans notre vie. Et la techno-science, je dirais, la plus explicite, est bien  la procréation médicalement assistée (PMA). Voilà un fait de la techno-science tout à fait intéressant puisque grâce à la recherche on sait maintenant comment se fabrique un fœtus. On sait aussi comment une cellule femelle est fécondable, dans quelles conditions, etc. Tout cela sont des choses que la recherche et la science nous ont apportées. Il y des faits reconnus, que nous pouvons mettre en pratique, ça s’appelle une techno-science. Et puis il y a ces deux pauvres hères que sont cette femme et cet homme qui ne peuvent pas avoir d’enfants, qui arrivent dans un labo et là on les mets dans des positions les plus diverses et on leur injecte quelques spermatozoïdes et puis on leur dit de rentrer à la maison et de prendre tel et tel médicament. L’acte de procréation sort de l’intimité d’entre un homme et une femme, l’Autre disparaît du même coup. Une femme ne sait pas ce qu’elle subit dans cette opération, sa féminité ce n’est pas cela. Son corps n’est pas féminin ou masculin, un corps est un corps. Je veux dire le corps tel que le manipule la médecine. Le corps traité par la médecine est un corps neutre qui n’est pas sexué. Chez le bonhomme c’est pareil, il est hors course, bien qu’il ait donné ses cellules pour que cela puisse se faire.

Vous entendez que c’est une procréation sans l’Autre avec les problèmes que cela va poser. Il n’est pas sûr que le couple puisse reconstruire l’Autre pendant les neuf mois où il attend l’enfant. Et si l’enfant naît sans Autre, c’est une catastrophe, puisque c’est un morceau de viande étranger. Certaines femmes que nous avons l’occasion de rencontrer dans notre pratique qui ont subi des procréations médicalement assistées ont pu avoir l’impression à la limite d’un délire, l’impression d’avoir dans leur ventre un bout de viande qui n’est pas le leur. D’où aussi ce que tous les praticiens de la PMA connaissent : certaines femmes quand elles accouchent des PMA ne veulent plus voir l’enfant. Elles ne peuvent pas le supporter, c’est à la limite presque une psychose puerpérale, presque un état délirant. Pourtant la procréation est un acte sexuel qui peut être commis dans des contextes forts différents mais pas forcément nuisible pour le futur enfant. Là se voit bien l’immixtion de la science dans notre intimité. On croit que la science c’est dehors de nous, non, on vit bel net bien dedans, on est embouti dans le discours de la science même là où on ne le veut pas et où on ne le pense pas, on ne l’a pas prévu. Là aussi, le discours de la science modifie notre rapport au savoir traditionnel. Je vous assure que faire des études de médecine avec un professeur qui hurle parce qu’on ne travaille pas suffisamment et faire des études de médecine avec des CD Rom, comme cela se fait aujourd’hui, ne donnera pas le même médecin à la sortie. J’ai encore fait la médecine sans CD Rom, on passait nos soirées à refaire nos cours, à imprimer des polycopiés.

Que fait la médecine aujourd’hui ? Vous avez mal quelque part, vous allez chez le médecin, il répond quoi ? Des examens de laboratoire, une imagerie médicale. Vous avez un dossier avec un tas d’images et puis quoi ? L’imagerie médicale n’est pas un soin. Il y a des gens qui se baladent avec des radios sous le bras, ils n’ont jamais eu de soin, on ne les a jamais examiné, on ne les a jamais écouté, on ne sait pas ce qu’ils ont. C’est gravissime. Là encore c’est cette différence entre savoir intime et les connaissances. C’est là où vous voyez la plus pure différence. Le malade entre chez le médecin, exprime un savoir, on lui répond avec une liasse de connaissances ou de non-connaissances, c’est pareil et on oublie même de le soigner. Vous voyez que le discours de la science, nous concerne, nous envahit sans que nous nous en rendions compte. Il envahit notre lien social. On pouvait penser que par exemple que le fameux dialogue entre le médecin et le malade serait le dernier discours social à résister contre l’absence de l’Autre. Eh bien non, dans certains cas c’est foutu. Qu’ont-ils appris, ceux de leur études à l’aide de CD Rom, qu’est-ce qu’on leur a transmis ? Les adultes et les anciens sont aussi responsables. Nous avons à protéger nos moyens. Il y a beaucoup de situations de ce type-là.

Je m’arrête si on veut garder un  petit moment pour échanger.