Note de lecture – L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle – Anatomie d’un antihumanisme radical, Eric Sadin ; par David GLASERMAN

Note de lecture – L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle – Anatomie d’un antihumanisme radical, Eric Sadin ; par David GLASERMAN

 

Dans cet ouvrage traitant du phénomène en pleine émergence qu’est l’« Intelligence artificielle », dont l’intérêt pratique dans certaines situation n’est pas remis en cause, l’auteur propose que ces nouvelles technologies ont pour finalité d’« énoncer la vérité », constituant ainsi une nouvelle forme d’aletheia, l’aletheia algorithmique. Le fait de nous en remettre à l’intelligence artificielle pour décider de chacune de nos actions n’aurait pour autre origine que notre peur de prendre le risque de nous tromper, en un mot du Réel, signifiant qui revient très fréquemment dans cet ouvrage.

 

Il démontre que ces innovations touchent l’ensemble des domaines de notre société : justice, éducation, industrie, santé,… allant bien sûr jusqu’à notre vie privée. Il avance notamment que le débat très actuel sur la protection des données masque un autre enjeu, celui de leur utilisation en faisant ainsi valoir que la collecte et l’accumulation de données via les dispositifs connectés a pour finalité de nous proposer toujours plus de produits et de services adaptés à chaque individu.

 

Cette visée utilitariste et mercantile se retrouverait aussi dans un souci croissant d’optimisation de l’industrie, dans un mouvement ininterrompu depuis l’essor de l’industrie au XIXème siècle accompagnant le capitalisme, en imposant par l’intelligence artificielle les mouvements des opérateurs qui devraient se rapprocher le plus possible de ceux optimisés de la machine.

 

Cette prise du corps, que nous pourrions lire comme l’hypothèse d’une numérisation intégrale du corps, est un point majeur dans le domaine de la santé. Le corps humain serait dans un futur proche bardé de capteurs et d’objets connectés, fournissant des données sur notre état, notre humeur, nous permettant de recevoir conseils de biens et services en rapport avec les « observations » réalisées, avec le risque de couper le lien entre patient et professionnel de santé au profit d’entreprises sans qualifications dans le domaine, mais s’immisçant à tous les niveaux de la chaine médicale, de l’examen à la prescription, toujours à des fins mercantiles.

 

Ce constat valant aussi pour tous les secteurs majeurs de notre société. Mais dans le cas de la santé et de notre rapport au corps, il est intéressant de noter que les conséquences cliniques en sont le risque d’un changement de paradigme. Le corps pourrait ne plus être pris en tant que tel dans le signifiant, dans un rapport avec un tiers, mais devenir fournisseur de données à but utilitaire, ce qui ferait de nous en quelque sorte des objets connectés. Sans avancer trop loin dans cette direction, l’ouvrage nous amène à la question du discours dans lequel se retrouverait alors pris notre corps, celui d’un avatar du discours du capitaliste où il devrait obéir à un algorithme, ou bien dans une position ou il fournirait les données nécessaires à alimenter le perfectionnement de ce même algorithme. Pourrions-nous alors encore évoquer même un discours ?

 

Plutôt que d’éviter le Réel en nous en remettant à l’Intelligence artificielle , et notamment le Réel de notre corps faillible, source de notre subjectivité et de notre désir, E. Sadin propose à chacun de se faire « artisan », en faisant preuve de créativité, et de fonder notre société sur le pluralisme fécond de la subjectivité et de la singularité et non sur l’individualisme reposant sur l’Intelligence artificielle comme seule et unique décideuse, notamment en refusant le déploiement plus profond de ces technologies dans notre société et en respectant une éthique subjective.

 

Loin des fantasmes d’éradication réelle de l’humanité, l’auteur met l’accent sur le danger d’éradication subjective qui nous menace si nous n’agissons pas individuellement et collectivement dans ce moment charnière.

 

Cet ouvrage constitue pour nous un outil de réflexion précis et précieux sur ces questions, notamment celle de l’injonction de la vérité par les objets connectés. Il nous semble essentiel que la phrase « Moi la vérité, je parle », avancée par Lacan, puisse rester celle du sujet, soutenu par l’énonciation du discours inconscient dans sa dimension symbolique de semblant et de potentielle erreur, plutôt que l’injonction portée par des algorithmes prétendument infaillibles et sans référence à un tiers. Cela afin qu’une l’articulation de S1 et S2 ménageant un espace pour le sujet soit toujours à l’origine du lien social.