Thierry Florentin : Laborde, Jean Oury et la psychothérapie institutionnelle

EPhEP, Conférence thématique, le 12/04/2018

L’an dernier, j’avais inauguré cette série que je souhaite apporter sur les grandes réalisations institutionnelles du siècle dernier, en matière de psychiatrie et de psychanalyse, sur cette période si riche et si féconde qui s’étend de la fin de la deuxième guerre mondiale aux années 2000, et il m’avait semblé légitime de commencer cette série par l’histoire de la mise en place de la politique de secteur. Ceux et celles qui le souhaitent peuvent le consulter sur le site internet de l’EPHEP, à la page https://ephep.com/fr/content/info/thierry-florentin-histoire-secteur-psychiatrique.

 

Aujourd’hui, je souhaiterais continuer en parlant d’une réalisation institutionnelle extraordinaire, qui sort de l’ordinaire dans les soins aux psychotiques, et qui fût, qui est, puisqu’elle fonctionne toujours, celle du château de Laborde, à Cour-Cheverny, près de Blois, réalisation indissociable de son fondateur, ce qui le mettait toujours en colère, car il aurait voulu qu’on dissocie sa personne de l’institution, Jean Oury. Je crois que c’est à Henry Ey qu’il avait ainsi répondu vertement, qui lui disait que sans Tosquelles, il n’y aurait pas eu Saint-Alban, et que sans Oury, il n’y aurait pas eu Laborde. C’est vrai, bien sûr,  et en même temps une institution se doit de fonctionner sur son propre dispositif, une fois que ce dernier a été mis en place. Nous nous étions posé la question dernièrement avec une analysante, de savoir  ce qui garantit une analyse ? Pas son succès, celui-ci ne peut jamais être garanti, il vient toujours de surcroit, en plus, dans sa contingence, mais son fonctionnement, que ça fonctionne. Il y a des gens, lorsqu’il leur arrive quelque chose, il leur faut toujours consulter les plus grands professeurs, les plus grands médecins. Sont-ils mieux soignés ? Ce n’est pas garanti. En réalité, ce qui fonctionne dans une analyse, et une analyse, c’est une micro-institution, une institution à deux, à trois même, c’est le dispositif lui-même, la garantie que l’analyse sera à trois, justement, sous l’auspice du référent phallique. Ce dont l’analyste se fait le garant, c’est du dispositif, et que ça fonctionne. Et que donc un analyste honnête, comme dirait Winnicott, honnête sans plus, « good enough », fait l’affaire, à condition qu’il se contente de faire fonctionner le transfert. Une institution, c’est un dispositif, mis en place par un tiers. Oury, c’était le tiers. Et il savait y veiller.

 

A l’EPHEP, le Dr Brétecher a déjà eu l’occasion d'en parler, notamment là aussi sur le site, à la page https://ephep.com/fr/content/conf-ecrite/bretecher-psychopathologie-cognitive-systemique-institutionnelle, mais c’est intéressant d’essayer de présenter les choses à ma façon, en essayant d’être le moins redondant possible avec sa présentation et ce qu’il a déjà pu vous en dire. De ne pas être trop technique non plus, sur la vie des grands groupes et les possibilités de repérer et d’agir sur les dynamiques inter-individuelles et groupales agies par la dissociation psychotique ou la menace de clivage et d’éclatement perverse.

Un psychanalyste du nom de Paul Claude Racamier en avait dans cette même seconde moitié du XXième siècle, dans les années 70, parfaitement cerné les possibilités, à travers un ouvrage titré Un psychanalyste sans divan. Ce sera peut-être l’objet d’une autre intervention.

 

La question de l’institution dans son lien avec la psychanalyse, qu’est-ce que la psychanalyse, qui concerne le singulier, a à voir avec l’institutionnel, qui concerne le collectif, est une question posée très précocement par Freud.

En 1918 notamment. A la vérité, je ne sais pas si on peut dire précocement mais en tous les cas avant d’autres élaborations théoriques majeures de Freud sur la psychologie des masses, le texte éponyme qui date de 1921, ou sur le malaise dans la civilisation, qui date de 1930.

 

Dans un travail que j’avais présenté au début de l’année, à l’occasion du séminaire d’hiver de l’ALI, et des Journées consacrées au Président Schreber, j’avais pu évoquer - grâce également à cet évènement éditorial qu’avait été la publication l’an dernier en français de la correspondance entre Freud et Bleuler, et grâce aux articles qui accompagnent cette publication, notamment de Thomas Lepoutre et François Vila - l’ébullition qu’avait porté et représenté la clinique universitaire du Burghözli, sur un moment relativement court, une dizaine d’années à peine, entre 1905 et 1914, ébullition menée par Jung et Bleuler à partir des premiers textes de Freud, notamment sur les rêves et sur l’hystérie. Une ébullition qui concernera plus finalement les médecins et thérapeutes qui venaient s’y former, et dont la plupart, Abraham, Jones, Ferenczi, Brüll, etc…, joueront un rôle majeur dans le développement et la propagation de la psychanalyse, que les patients eux-mêmes. Voilà l’exemple d’une institution plus utile aux soignants, pour leur formation, qu’aux patients, il faut lire par exemple l’histoire d’Otto Gross, psychanalyste acquis aux thèses freudiennes, qui s’évadera du Burghözli, après avoir tenté de se faire soigner par Jung, qui de dépit lui affublera le diagnostic rétrospectif de démence précoce. Ce n’est pas une simple anecdote, puisque ce dépit thérapeutique venant du Burghözli contribuera, on le voit bien dans la correspondance entre Jung et Freud, à ce que Freud pour finir, se détourne du traitement de la psychose. Non pas de sa compréhension théorique, c’est un point qui restera fondamental pour lui, car il restera convaincu sa vie durant que les mécanismes de la psychose éclairent ceux de la névrose, de même que ceux de la névrose éclairent la maturation psychique ordinaire, non pas de sa compréhension théorique donc, mais de son traitement.

 

Revenons à 1918, année où Freud, se rend à Budapest, c’est la fin de quatre années de guerre totalement dévastatrice, et créatrice d’une misère matérielle et morale sans égal jusque-là dans l’histoire des pays occidentaux, dix-huit millions de morts, moitié militaires, moitié civils, et pour les psychanalystes séparés par le conflit qui n’ont pu se réunir ni voyager durant ces quatre années, l’occasion, enfin, de se retrouver, et de se parler entre eux des dommages causés à l’homme par la guerre.

 

Vème Congrès International de Psychanalyse, Freud à la tribune lit à ses collègues un texte qu’il avait préparé quelques mois à l’avance, dès Juillet, le congrès se tient en Septembre, Wege der Psychoanalytischen Therapie, « Directions prises par les thérapies analytiques », « Orientations des thérapies analytiques ». Chemins, cela faisait trop heideggerien, mais ce terme de chemin convenait beaucoup à Oury, qui reprenait cette image du cheminement assez régulièrement. Texte qui ne sera traduit en français qu’en 1953, Voies nouvelles - pourquoi nouvelles, ce terme n’y est pas - mais Jones lui même le traduira en anglais de la même manière, Lines of advance. « Voies nouvelles de la thérapeutique analytique ».

 

Que dit Freud ? Il parle d’un moment où la société reconnaitrait à la maladie mentale - il parle pour cette fois des névroses, mais à mon sens, il englobe dans ce texte l’ensemble de la pathologie mentale sous ce terme, il ne fait pas la distinction névrose, psychose, ou perversion - reconnaitrait à la maladie mentale le même statut, la même importance fondamentale pour la santé publique que la tuberculose - vous savez qu’à l’époque c’était un fléau majeur, on ne connaissait pas les antibiotiques - et qu’il y aurait suffisamment, grâce à quelque organisation nouvelle, dit-il, de psychanalystes formés pour parvenir à traiter des foules de gens. « A ce moment-là », dit-il encore, « on édifiera des établissements, des cliniques, ayant à leur tête des médecins psychanalystes qualifiés, et où l’on s’efforcera, à l’aide de l’analyse, de conserver leur résistance et leur activité à des hommes qui sans cela s’adonneraient à la boisson, à des femmes qui menacent de s’effondrer sous le poids des renonciations, c’est-à-dire des frustrations, à des enfants qui n’ont le choix qu’entre la sauvagerie, la dépravation et la névrose ».

« Il est probable », dit-il pour conclure, « que c’est la bienfaisance privée qui fera démarrer de tels établissements, mais un jour ou l’autre, il faudra en arriver là. Quitte à mêler l’or pur de la psychanalyse au plomb de la suggestion directe ».

 

Cinq ans plus tard, en 1923, ce sera Melanie Klein, à son tour, qui renouvellera le même constat, cette fois pour les enfants.

 

Présent au Colloque de Budapest, qui était consacré aux névroses de guerre, et où il avait également présenté une communication, médecin militaire durant toute la durée des hostilités, président de la Société Allemande de Psychanalyse, un homme, Ernst Simmel entend l’appel de Freud.

 

Il ouvre à Berlin, en 1927, le premier hôpital psychanalytique, le sanatorium Schloss Tegel, où une équipe soignante composée de quatre médecins psychanalystes et d’un personnel « instruit de la psychanalyse » reçoit une trentaine de patients, paraphrènes, délirants, toxicomanes, pervers, ou psychosomatiques, ce que l’on appelait encore à l’époque des névroses narcissiques.

 

Malheureusement, par manque de moyens - et ce malgré les contributions financières des analystes les plus fortunés, Freud lui-même, qui vint y séjourner à plusieurs reprises, également Dorothy Burlingham, le suisse Raymond de Saussure, le fils de Ferdinand, le linguiste, celui du signifiant et du signifié, auquel Raymond n’a rien à envier, il est le père de la psychanalyse en Suisse romande, Marie Bonaparte, etc. - mais également et peut-être essentiellement du fait de la montée inexorable du nazisme en Allemagne, le centre doit fermer ses portes en 1931 et Simmel doit partir s’exiler aux Etats-Unis.

 

 Il n’y sera d’ailleurs pas inactif, puisqu’il va contribuer à la mise en place de la  fondation Menninger, à Topeka, dans le Kansas, où il est accueilli par deux frères, les frères Menninger, à la suite de leur père, qui lui offrent la possibilité de travailler dans leur institution notamment sur les névroses de guerre. Ceux et celles d’entre vous qui ont eu l’occasion de venir il y a quinze jours écouter Françoise Davoine à l’ALI feront le lien avec ce que nous nous sommes dit ce jour-là, notamment sur la diffusion pragmatique, exempte de tout préjugé, sur le continent américain de la prise en charge psychanalytique en institution des psychoses.

 

1953, c’est l’année donc de la traduction de ce petit texte de Freud, c’est aussi l’année où Jean Oury s’installe au Château de Laborde, au lieu-dit Cour-Cheverny, dans le Loir et Cher. Il a vingt-neuf ans. Il y restera jusqu’à sa mort, en 2014.

 

Il ne vient pas de nulle part, une idée ne vient jamais de nulle part, et vous savez que lorsqu’une idée vient de nulle part, lorsqu’elle fait effraction dans le savoir antérieur, elle met en danger celui qui est responsable de cette effraction, soit qu’il se fait zigouiller, soit qu’il se fait exclure - 1953, c’est l’année où Lacan se fait exclure de la Société Psychanalytique de Paris, pour ses séances courtes - soit encore, c’est le cas des mathématiciens, par exemple, parce que le référent phallique a vacillé d’une façon tellement vertigineuse, ils en deviennent fous, l’ouvrage de Virginia Hasenbalg, de Pythagore à Lacan une histoire non officielle des mathématiques le montre bien. La folie, c’est lorsque le sujet n’est plus divisé, dit Lacan. Retenez bien cette indication clinique de Lacan, ce n’est pas une formule creuse, elle est précieuse, et lorsque vous avez à faire un repérage diagnostique pour savoir si la personne en face de vous est psychotique ou atteinte de folie, cherchez à savoir s’il est divisé ou non. Car ce simple rappel à la division qui nous régit et régit notre monde intérieur permet parfois d’aider à sortir un névrosé de la folie dans laquelle il est pris.

 

Oury ne vient pas de nulle part. Il a une histoire,  et cette histoire doit être racontée car elle n’est pas anecdotique, elle rend compte d’un trajet, d’un mouvement, d’un courant, d’une trajectoire. Retracer cette histoire fait partie de notre travail de transmission.

 

Raconter l’histoire de la psychanalyse et des psychanalystes, ce n’est pas simplement une question de dette, c’est parce qu’elle nous permet de mieux appréhender le concept ensuite, qui autrement, reste trop abstrait, à la manière de ces personnages de Chagall, si vous avez été voir l’exposition actuellement au Centre Pompidou, un concept entre le ciel et la terre.

 

Je pense qu’il est nécessaire que cette histoire, ces histoires, ne soient pas racontées seulement par des historiens, ou par des sociologues, mais par des psychanalystes qui doivent prendre en charge dans le même temps l’élaboration du concept, et son histoire. Si vous mettez en parallèle deux récits de l’histoire de notre discipline en France, Histoire de la psychanalyse en France, d’Elisabeth Roudinesco, et les trois tomes d’Alain de Mijolla, intitulés Freud et la France, et La France et Freud, alors vous comprendrez qu’il y a deux façons de raconter l’histoire, dont une à base de fermeture, et l’autre nettement plus intéressante, et qui donne envie de travailler. Je vous laisse libre de juger laquelle.

 

Nous ne venons pas de nulle part. Et Oury non plus ne vient pas de nulle part. Il vient de la banlieue, rouge, comme on disait à l’époque. Ce que l’on nomme encore à l’époque la zone, entre Nanterre et La Garenne, « là où on élève les lapins » disait-il toujours, où son père est ouvrier aux usines Hispano-Suiza, d’une banlieue où les notions d’engagement politique et de lutte des classes sont prépondérantes. Il en reviendra, gardant toujours une réserve, il disait s’être fait virer d’une réunion du PC à l’âge de 13 ans par des nervis qui l’auraient traité de vipère lubrique trotskyste, et que cela l’aurait vacciné de l’engagement politique, mais pas de la révolte.

 

Au-delà de l’anecdote, ce creuset politique est important, car lorsque dans les années 70, Felix Guattari, avec le philosophe Gilles Deleuze, mais aussi tout un courant que l’on nommera l’anti-psychiatrie, tenteront d’établir un lien de séparation entre l’aliénation sociale et l’aliénation individuelle, Oury s’y opposera vigoureusement. Pour lui, on ne peut établir de schize entre l’aliénation sociale, qui vient de l’extérieur, et l’aliénation individuelle qui vient du psychisme. Ces deux modes d’aliénation sont inséparables l’un de l’autre. C’est intéressant, car c’est une question qui traversera toute la psychanalyse de la deuxième moitié du XXième siècle, rappelez-vous quand Lacan dit « L’inconscient c’est le politique », dans les mêmes années en 1967. Dans une société où le sujet n’a pas droit de cité, comment aborder la question de son désir ? Y a t il un universel qui permettrait d’analyser de la même manière, un européen, un chinois, un japonais, un brésilien, etc…

Lacan pose toutes ces questions-là, à la suite de Freud d’ailleurs, et Lacan y donne une réponse, qui se trouve dans la langue. C’est dans la langue que se trouve la condition d’opérabilité de la psychanalyse, langue elle-même prise, enchâssée, dans l’aliénation culturelle ou sociale. C’est ailleurs qu’il faut chercher les conditions de la forclusion, ou du refoulement. Toutes ces questions ont été posées dans les travaux des différents groupes de l’ALI, Jeanne Wiltord et Charles Melman pour la question du créole et des Antilles, Angela Jesuino pour ce qu’il en est du Brésil, etc…

 

Cela a l’air d’une digression, mais en fait cela est central, puisque ce dont nous parlons ce soir, ce sont des conditions du traitement institutionnel de la psychose, et donc de l’environnement, ce que Oury appelait les entours. C’est un très beau terme, sur lequel je vais revenir tout à l’heure.

 

Donc la genèse d’Oury, c’est Saint Alban, l’hôpital psychiatrique de Saint Alban, dans la Lozère, où exerce François Tosquelles, réfugié espagnol, catalan d’origine, et qui est le véritable père fondateur de la Psychothérapie Institutionnelle en France.

 

Ils sont copains. Là aussi ce n’est pas une simple anecdote. Toute cette histoire de la Psychothérapie Institutionnelle repose sur une bande de copains, d’amis, de fidélité dans l’amitié, qui traverse les différents, les différences, les oppositions. Du lien. Jean Oury va abandonner une carrière hospitalière prometteuse et prestigieuse, la préparation des concours hospitaliers en 1947, pour aller rejoindre Tosquelles à Saint Alban.

 

Alors, Tosquelles, je vous en avais un petit peu parlé l’an dernier, c’est le Deus ex machina, une sorte de zébulon roublard et cultivé, toujours en mouvement, toujours en avance de quinze coups sur son interlocuteur, le maitre de Saint Alban, avec une capacité associative incroyable de faire tenir ensemble des concepts et des idées dont à priori personne, vous comme moi, n’aurait jamais pensé avoir le moindre dénominateur commun. Je ne sais plus qui a comparé la pensée de Tosquelles, comme celle de Jean Oury d’ailleurs, à une machine de Tinguely, un assemblage hétéroclite qui fonctionne cependant, et qui fait harmonie. C’est important si l’on n’oublie pas que nous avons affaire dans la schizophrénie de façon générale à la dissociation, et c’est ce fractionnement, ce morcellement, cet éclatement qu’Oury va essayer de partitionner, au sens d’une partition musicale. Et il va s’y prendre par le biais de différentes activités et ateliers, par exemple, de différents intervenants, tous appelés à jouer leur partition dans ce qu’Oury nommera le transfert dissocié. Des petits bouts de transfert, que l’institution va rassembler, au sein de ce qu’Oury nommera la constellation transférentielle. Voilà le cœur de l’activité institutionnelle à Laborde. Elle part de la prise en compte de la dissociation du schizophrène.

 

De Tosquelles, Oury dira : « On ne comprend rien à Tosquelles si l’on oublie que Tosquelles était militant du POUM ».

Le POUM, vous le savez, c’est le Parti Ouvrier d’Unification Trotskyste, qui s’est battu contre Franco, et qui a fait l’objet d’une répression féroce, pas seulement des troupes de Franco, mais des communistes, sur ordre de Staline. Une trahison, par les siens. C’est important cette notion du combat, mais aussi de la trahison par les siens. Françoise Davoine le rappelait dans son exposé il y a quinze jours. On retrouve souvent cette notion à l’origine de l’évènement qui va faire forclusion chez un patient. La trahison impensable. L’abandon maternel, le viol, l’inceste, etc, tout ce qui est insymbolisable pour l’enfant, et donc l'effondrement qui s'ensuit.

 

Autre chose dans l’histoire particulière de Tosquelles, il est catalan, de la province de Tarragone, à Reus. Il s’agit d’une ville avec une dynamique culturelle exceptionnelle, dont il va profiter, avant de devenir chef de service à l’âge de 23 ans, en 1935. Les catalans ont une expérience de la répression par le pouvoir central, de leur culture, de la langue. Cette expérience, ce savoir, aussi, déterminent quelque chose dans l’engagement de Tosquelles et dans son appréhension de la psychose.

 

J’avais essayé d’en parler avec un collègue de Barcelone, Jaime Claret, de ce bouillonnement catalan, lié à leur place d’extériorité, dialogue qui est sur le site de l’EPHEP également https://ephep.com/fr/content/texte/thierry-florentin-propos-de-la-crise-en-catalogne. Malheureusement, et c’est entièrement de ma faute, ce dialogue a fait long feu, le moment était maladroit et mal choisi, puisque c’était à un moment d’exacerbation nationaliste, attisé par les deux côtés, et ce n’était pas du tout le moment d’en parler sereinement.

 

Mais il faut savoir qu’il y a eu une école catalane de psychiatrie avant la deuxième guerre mondiale dont nous n’avons pas idée en France, école extrêmement avancée et évoluée, autour notamment de grands psychiatres comme le Professeur Mira, et que cette école a été décapitée par la guerre d’Espagne et l’exil hors d’Espagne des intellectuels catalans qui avaient tous évidemment pris parti pour la République.

 

A la fin des années 60, Tosquelles, devenu citoyen français, avait tenté de réactiver ce savoir, et il faisait le trajet en Espagne tous les mois pour assurer des enseignements et des supervisions, tout cela sous Franco encore vivant puisqu’il n’est mort qu’en 1975. Mais il s’agissait de reconstruire sur des ruines, et la tâche n’était pas simple.

 

Cette école catalane de Psychiatrie était très férue de la psychiatrie allemande, bien sûr, de Bleuler en ce qui concernait la schizophrénie, de Binswanger en ce qui concernait la phénoménologie, lisait Freud dans le texte. Tosquelles les lisait annotés en allemand de son oncle médecin, à l’âge de onze ans !… Eh bien cette école catalane sans préjugés nationalistes en dehors des frontières lisait et étudiait aussi la thèse de Lacan sur la paranoïa en 1931-1932. Rendez-vous compte, combien cette anecdote qui n’en est pas une, illustre la place d’une position subjective de l’extériorité, pas de préjugés à priori, on examine la thèse scientifique, et sa pertinence, ou non, mais avec objectivité. Alors qu’en France, l’accueil à cette thèse sera surtout le fait des surréalistes, mais pas des psychiatres, pendant longtemps, jusqu’en 1953, d’ailleurs l’année du séminaire sur les psychoses.

 

Les catalans avaient vingt ans d’avance sur les français, voilà tout.

 

La suite de l’histoire, je crois l’avoir déjà racontée l’an dernier.  Le fugitif Tosquellas, pas encore devenu Tosquelles, après avoir frôlé la mort et l’exécution à plusieurs reprises, passe les Pyrénées à pied avec une grammaire anglaise, ses compte rendus d’observation sur les soldats républicains qu’il avait eu à examiner dans le cadre de ses fonctions de psychiatre de l’armée révolutionnaire, conseiller de l’Etat-major républicain en ce qui concernait le moral des troupes, si l’on peut dire ainsi, et deux livres. La thèse de Lacan donc, et l’autre datant de 1929, du psychiatre allemand Hermann Simon, portant sur la rééducation active par le travail dans l’asile qu’il dirigeait alors, ouvrage totalement ignoré et passé inaperçu en France en dehors d’un bref compte rendu par Schiff, dans la revue L’Hygiène mentale au moment de sa parution, non traduit, Tosquelles la fera traduire par son équipe de Saint Alban. Cette traduction n’a jamais été publiée par un éditeur national, elle n’est disponible que dans les archives des publications de Saint Alban.

 

C’est encore une chaine d’amitiés et de solidarités qui le fera sortir du camp de Septfonds, camp d’accueil pour les réfugiés espagnols où il sera interné en France et où il essaiera d’organiser les soins psychiatriques auprès des autres réfugiés. Une chaine qui fera intervenir des psychiatres comme Dide, qui finira dans les camps allemands pour faits de résistance, à 72 ans, pour avoir tenté d’organiser la résistance dans l’administration, ou comme Balvet, pourtant pétainiste mais chrétien de gauche, humaniste engagé, et qui engage Tosquelles à Saint Alban dont il est le médecin directeur, où ce dernier devra reprendre tout l’ensemble de ses études médicales, son diplôme n’étant pas reconnu valide.  Ou encore Chaurand, qui sera après-guerre le pape de la psychiatrie infanto-juvénile du Sud-Ouest.

 

Je ne peux qu'engager à lire, pour mieux cerner la personnalité et l’apport pour la psychiatrie française de François Tosquelles, deux ouvrages : le premier est un livre de François Tosquelles lui-même, L’enseignement de la folie, chez Dunod, et le second est un recueil de témoignages de psychiatres et de psychanalystes qui évoquent ce que Tosquelles leur a apporté, réunis par Patrick Faugeras, chez Eres. L’ouvrage s’intitule L’Ombre portée de François Tosquelles, et est plein d’anecdotes qui enseignent, là aussi.

 

Le titre est particulièrement judicieux pour nous, qui avons réfléchi le mois dernier à l’ALI, et c’est aussi un thème de travail depuis plusieurs années à l’EPHEP, à la place subjective de l’immigré dans la fondation de ce qu’il a à nous apporter. Tosquelles, semble t-il, jouait à merveille de cette place, s’autorisant, avec un accent à couper au couteau qu’il n’a jamais voulu abandonner même après 40 ans de vie en France, disent les témoignages de ceux qui l’ont côtoyé et travaillé avec lui, qui se sont enseignés de lui, s'autorisant donc à dire des choses, toujours calculées bien sûr, que seule sa place d’étranger, d’extériorité, l’autorisait à dire et à faire, ce qu’il savait parfaitement. Et vis-à-vis de l’administration par exemple, cela a pu lui être très utile. Vers la fin de sa carrière, Tosquelles avait accepté de quitter Saint Alban, pour prendre des postes qui se sont tous révélés des fiascos, notamment peu avant sa retraite, comme auprès de jeunes délinquants en institution, où il sera conduit à s’enfermer physiquement dans son logement de fonction, pour se protéger de leur violence et de leur destructivité. Tosquelles ne fera jamais le deuil de Saint Alban.

 

Saint Alban, durant la guerre, c’est un lieu de refuge, pour les fuyards, résistants, juifs, intellectuels pourchassés par le régime nazi, c’est un lieu où les patients hospitalisés participent à ces activités de clandestinité, de secret à tenir, montrant par là qu’ils ne sont pas aussi fous qu’on pourrait le penser ou le croire, ils savent tenir leur langue et apprécier le danger, ils ne vont pas dans le village clamer à tout va qu’on y accueille et qu’on y cache des réfugiés traqués et recherchés de toute part. Je vous avais recommandé l’année dernière le livre de Didier Daeninckx, Caché dans la maison des fous, qui évoque toute cette histoire. Saint Alban c’est le lieu où Tosquelles, mais aussi Bonnafé, dont je vous ai également parlé l’an dernier mettent en place, installent, une politique de soins basée sur la participation active des patients à la vie institutionnelle, notamment avec les fameux clubs thérapeutiques, où l’on crée, où l’on tient une buvette, où l’on organise une kermesse pour les habitants des environs, où l’on prend des responsabilités, notamment financières, comme savoir tenir la caisse du club par exemple.

 

Lieu inaugural de la prise en charge infirmière, et où la parole d’infirmiers, jusque-là considérés comme des gardiens avec des uniformes et une casquette, leur regard clinique, mais aussi leur intervention clinique est respectée et prise en compte.

 

Voilà le contexte d’après-guerre, 1947, que Jean Oury choisit de rejoindre, plutôt que de préparer les concours prestigieux de la carrière hospitalière.

 

Il y restera deux ans, deux années de formation intense, jusqu’à ce que Tosquelles l’envoie prendre la succession d’un ami à lui, réfugié espagnol comme lui et qui venait d’être nommé professeur de psychiatrie à Caracas. Il s'agissait d'une clinique psychiatrique en Indre-et-Loire, à Saumery.

 

En ce début des années cinquante, l’Indre-et-Loire n’a plus d’hôpital psychiatrique.  Son hôpital départemental a été fermé durant la guerre, pillé avec la complicité des allemands et de la municipalité collaborationniste, jusqu’aux lavabos et à la robinetterie. Les six-cent patients ont été renvoyés chez eux, ou répartis vers les hôpitaux des départements limitrophes. La clinique de Saumery dont Jean Oury va prendre la direction est la seule unité d’hospitalisation psychiatrique du département. Il commence à appliquer les règles qu’il a apprises à Saint Alban, contacts multiples avec les autorités locales, les maires, les enseignants, etc…, réunions avec les patients et les soignants, qui ne sont plus cantonnés au rôle de garde-chiourme, etc…

 

Des choses très banales, très élémentaires, mais également très novatrices, qui ne plaisent pas du tout au Conseil d’Administration, qui pour finir, va décider de le remplacer, et fait venir pour ce faire un anatomo-pathologiste en poste à Sainte Anne. Oury le reçoit, écoute son projet de reprendre en mains la clinique, pique une colère monstre, le sort manu militari de son bureau, et part. Il part avec ses patients, psychotiques, il part sur les routes d’Indre-et-Loire, les loge à l'hôtel, à plusieurs endroits, là où il peut, et fait faire ses cures d’insuline, car à l’époque on pensait à la suite des travaux d’un neuro-psychiatre viennois de l’entre-deux-guerres, Manfred Sakel, que l’hypoglycémie provoquée pouvait induire une certaine sédation du délire, dans des locaux prêtés par un chirurgien du département.

 

 Voilà ce qu’il était possible de faire à un médecin dans ces années-là. Dire non. Et agir en conséquence. Sans se soucier des retombées administratives, autres que le souci clinique du meilleur soin au patient. Et voilà pourquoi je voulais vous raconter cette histoire avant de vous parler des concepts et de la théorie de la psychothérapie institutionnelle. Parce qu’autrement cela ne tient pas, et cela reste de la belle parlotte, du bavardage. Et du bavardage, en psychiatrie, il y en a beaucoup. Parce que les plus belles réalisations de la psychothérapie institutionnelle, les plus belles avancées, les plus audacieuses, et je pense également à l’Institut de Psychothérapie Populaire, La Chavannerie, près de Lyon, avec le Docteur Antoine Appeau, travail de plus de vingt ans, aujourd’hui totalement effacé des mémoires, je pense également au travail de Claude Jeangirard, à la clinique de Chailles, La Chesnaie. Eh bien tous ces travaux ont reculé devant les contraintes budgétaires et administratives, les médecins et les soignants ont reculé devant ces contraintes.

 

La psychothérapie institutionnelle a été mise en place par des gens qui n’avaient pas froid aux yeux, face à l’ordre établi et face à la hiérarchie, qui dans leur histoire personnelle en avaient suffisamment souffert, pour comprendre qu’avant de soigner la tête des gens, il fallait soigner l’institution qui les encadre. A l’origine de la psychothérapie institutionnelle, il y a un NON fondateur. Une subversion. Un NON fondateur à l’ordre établi.

 

C’est pourquoi Tosquelles disait que la psychothérapie institutionnelle marchait sur deux jambes, une jambe psychanalytique, et une jambe marxiste. Une jambe qui remettait sans cesse en dialectique, en question, l’établi, terme qu’Oury brocardait sans cesse. « L’établissement, c’est l’état qui blisse », disait-il, c’est déjà une récupération en soi, dans sa fondation même.

 

Oury va encore plus loin, en affirmant que la psychothérapie institutionnelle n’existait pas, et qu’il fallait la vivre. La créer là où l’on était. Là où nos responsabilités nous avaient nommé, porté. Autrement, c’est l’institution qui nous dévore, nous neutralise, et nous fait fonctionner pour sa survie, son propre profit, son propre fonctionnement, ses propres intérêts de reproduction et de hiérarchie. Oury aimait citer cette phrase de Bonnafé : « La dramatique intérieure de l’institutionnalisme, c’est la fascination institutionnelle du lieu dont on est maitre ».

 

Et c’est là où le travail de Freud sur la psychologie des masses vient trouver sa pertinence. La psychothérapie institutionnelle, son l’état d’esprit, c’est le chapitre manquant, le post-scriptum, à la psychologie des masses.

 

Dans un dialogue avec Danielle Sivadon, en 2004, dans la Revue Chimères, il y a cette phrase d’Oury: « Refaire le club thérapeutique, tout le temps ».  Redouté par ses moniteurs, Oury savait, plus que tout autre, repérer la jouissance destructrice et mortifère à l’œuvre dans la répétition d’un atelier qui fonctionnait trop bien. Ce n’est pas le club thérapeutique, ou le CATTP, ou l’hôpital de jour, ou le nombre de structures externes qui caractérisent la psychothérapie institutionnelle, c’est sa dynamique et son mouvement, la « lave de désir », disait Guattari, qui y règne, à aller rechercher dans une « réinvention permanente », pour reprendre le titre d’un hommage à Oury de Patrick Chemla. « C’est quand ça marche trop bien qu’il est temps d’arrêter », disait-il, soucieux de l’entropie institutionnelle, concept qu’il avait été chercher dans les lois de la thermodynamique.

 

Oury disait « la psychothérapie institutionnelle, c’est la moindre des choses ». Cela signifie qu’il s’agit d’un état d’esprit préalable, d’une question préliminaire. C’est d’ailleurs le titre d’un ouvrage, encore un, d’entretiens entre Patrick Faugeras et Jean Oury, que je recommande, Préalables à toute clinique des psychoses, chez Eres, collection Des Travaux et des Jours. Préalables au pluriel, cela veut dire que rien n’est acquis. Il n’y a pas une question préliminaire qui ferait que l'on s’en tiendrait pour quitte et pour acquis. Ce travail est toujours susceptible d’être remis en question, détruit, et de conduire à la régression. Ce à quoi l’on assiste aujourd’hui. Et ce à quoi nous sommes en permanence confrontés dans le face à face avec la psychose. Dans ces préalables, une question entre autres insiste,  Oury la formule ainsi « Qu’est ce que je fous là ? ». Oury disait qu’il y avait dans une institution les « ça va de soi » et les « ça va pas de soi ». Et qu’il ne faisait guère confiance aux « ça va de soi », qu’il ramenait rapidement à la gare de Blois.

 

La moindre des choses, c’est la condition préalable, avant même de vouloir appliquer au patient ses propres théories sur les meilleurs moyens de la prise en charge. Oury disait qu’il fallait pratiquer l’asepsie, et il ne manquait pas de rappeler la thèse de Louis Ferdinand Destouches, qui avant de s’appeler Céline, avait passé son doctorat de médecine sur Semmelweis et la découverte de l’asepsie en 1848. L’asepsie, prendre en compte le milieu extérieur, avant de pratiquer toute opération chirurgicale, le prendre en compte dans l’opération elle-même, et ne pas penser que l’on puisse soigner un schizophrène sans cela, c'est-à-dire tout son milieu, milieu de vie, milieu familial, milieu professionnel, milieu relationnel, etc….

 

Vers la fin de sa vie, Oury est mort en 2014, une haute responsable de l’HAS, la Haute Autorité de Santé, était venue visiter Laborde. Oury a toujours eu des tracasseries avec l’administration, depuis son installation à Laborde, mais là il avait refusé de la recevoir. Elle avait fait le tour des installations, était restée une journée, et à la fin, au moment de repartir,  avait dit à celui qui avait été délégué pour l’escorter : « Oui, Laborde, c’est très bien, mais c’est un lieu de vie, ce n’est pas un lieu de soins ». 

 

 Oury, vers la fin de sa vie, piquait des colères monstres et rapportait ce propos en s’indignant, mais je crois pour ma part, que cette dame, à son insu, avait parfaitement touché, avec les mots précis qu’il fallait, ce qui caractérise la psychothérapie institutionnelle : faire du cadre de soins un lieu de vie-soins, relier les deux termes de la vie et du soin dans un même lieu. C’est ce qui apparait dans un livre magnifique que je vais évoquer plus loin. Décidément que de livres sur Laborde, on ne peut pas les citer tous, ce sont tous de toutes les façons des témoignages remarquables, puisque Laborde, c’est en soixante ans des milliers de stagiaires qui viennent de tous les pays du monde, des milliers d’heures de réunion, de réflexion, des dizaines de thèses, et il y a en France encore aujourd’hui deux D.U. diplômes universitaires de psychothérapie institutionnelle, l'un animé par Pierre Delion, et l'autre par Franck Drogoul et Pierre Petit. Donc je ne citerai que quelques livres, dont celui de Ginette Michaud, Laborde un pari nécessaire. Ginette Michaud a été la compagne de Jean Oury pendant près de quinze ans, elle a fait un travail remarquable à Laborde, elle l’a écrit en 1958, et l’a publié vingt après ; un peu trop programmatique me semble t-il, tout comme le livre de Jean Claude Polack et de Danièle Sabourin, Laborde ou le droit à la folie, publié vers la même époque, en 1976, qui présente cependant l’intérêt irremplaçable de nous livrer des verbatim de réunions institutionnelles avec les patients, ça c’est précieux. Ce sont deux livres, à mon avis, trop marqués par le carcan du politiquement correct de l’époque, peut-être guindés par la dictature théorique que faisait régner Felix Guattari à cette époque, et dont Oury avait fini par se distancer malgré l’amitié qui les nouait. Il avait coutume de dire « L’anti-oedipe, (qui est l’ouvrage que Guattari avait écrit avec Deleuze), j’en ai lu les quatre premières pages, et c’est tout ». 

 

Oury a tenu un séminaire à Laborde tous les samedis, à partir de 1971, dont il se plaignait que personne n’y assiste, ses amis lui reprochaient de dire toujours les mêmes choses. Il creusait son chemin voilà tout. Egalement à Sainte Anne un mercredi par mois, à partir de 1981, à partir de la mort de Lacan, durant trente-trois ans.  Il faut avoir des choses à dire pendant tout ce temps là, Lacan n’a tenu que vingt six ans de séminaire. Oury ne reculait pas devant la difficulté théorique. Un certain nombre de ses séminaires,  pas tous, sont édités, dans lesquels il tente d’expliciter ses concepts, mais les ouvrages de Ginette Michaud et de Jean Claude Polack qui sont des grandes figures de la psychanalyse et à qui nous devons beaucoup, m’ont paru un peu datés. D’ailleurs à demi-mots, dans un hommage à Oury en 2014, paru dans le numéro 84 de la Revue Chimères, Jean Claude Polack le reconnait. Ce n’est pas grave, il s’agit de travaux de recherche, d’une époque là aussi, et cela est inévitable.

 

Les ouvrages qui m’ont marqué, et que je recommande, car ce sont des pépites passionnantes, les voici. Le livre qui noue ensemble la vie et le soin tels qu’ils étaient compris et pratiqués à Laborde, c’est le livre d’Anne Marie Norgeu, une ancienne monitrice à Laborde. Tout le monde est moniteur à Laborde, médecins, psychologues, éducatrices, blanchisseuse ou cuisinier, il n’y a que des moniteurs, quelle que soit sa formation académique. Ce sont des petites rencontres brèves entre les moniteurs et les patients hospitalisés, des petites histoires délicieuses, et collectées au fil du temps. Je vous ai évoqué tout à l’heure ce qu’Oury avait institué, et qui lui semblait fondamental, ce qu’il appelait la constellation transférentielle. Il postulait que le transfert chez les psychotiques était dissocié, il était parti des travaux de Bleuler sur la dissociation, qu’il fallait qu’il soit réparti sur les différents intervenants, les moniteurs, et que ces fragments devaient ensuite dans un deuxième temps pouvoir se rassembler dans les réunions d’équipe où chacun, sans priorité hiérarchique, ni de prestance,  était amené à prendre la parole. Un transfert multiréférentiel, disait-il encore, dans lequel la réunion devient un concept majeur et centralisateur.

Anne Marie Norgeu, a rassemblé ces délicieux petits moments d’échanges de parole vraie avec les patients, captés dans le parc, au cours des promenades, ou au Club, à la caféteria, ou lors des sorties en ville, et son livre s’appelle La Borde : le château des chercheurs de sens ? sous-titré : La vie quotidienne à la clinique psychiatrique de La Borde.

 

Autre ouvrage très émouvant, et que je vous recommande : Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes, de Serge Didelet. Il s’agit d’un ouvrage écrit dans la douleur d’un double deuil, celui de s’y être pris trop tard, après la mort d’Oury, pour effectuer un stage à Laborde, alors qu’il en rêvait depuis quarante ans, et celui de son analyste, Pierre Hatterman, mortellement blessé dans l’attentat terroriste de Nice la même année 2014. Pourquoi ce titre ? Parce qu’Oury avait parlé dans son séminaire d’une schizophrène pour laquelle il avait fallu dix ans de traitement avant qu’elle ne gratifie l’équipe de son premier sourire. Ce sourire, c’était dix ans de travail et d’effort. Cela, il est impossible de l’expliquer à l’HAS. Cela n’entre pas dans leurs tableaux Excel.

 

Un dernier mot, encore, sur l’accueil. Tous les témoignages de visiteurs mettent l’accent sur cette qualité de l’accueil, organisé par des patients eux même, et auxquels Oury tenait beaucoup. « Etre là, au plus près de l’autre, sans arrière, au pied du mur de son opacité. Ne pas franchir une certaine limite, ne pas piétiner un certain espace. Il n’y a pas de transparence de l’autre, juste un clair-obscur.»

 

C’est cela la psychiatrie des entours, qu’Oury appelait également la pathoplastie. « L’influence du milieu sur les sujets, de la disposition des lieux, des possibilités de circulation, de rencontres, de réunions, d’activités, de conceptions architecturales, de même que les effets des relations hiérarchiques, de la circulation de l’information, des statuts, fonctions et rôles, toute une kyrielle de déterminants eux même source d’aliénation, et pour laquelle sera nécessaire une analyse permanente de tous ces facteurs », écrit Serge Didelet.

 

Pour ceux d’entre vous qui étaient présents au séminaire d’hiver sur le président Schreber, en Janvier, vous vous souvenez certainement que Nicolas Dissez nous a présenté un dessin de canard, qui selon votre accommodation oculaire, pouvait tout à fait vous évoquer un lapin.

 

Image canard ou lapin !

 

Eh bien voilà, les entours c’est cela.

Selon votre esprit, votre formation, votre humeur, votre disposition, votre disponibilité du moment, ce que les patients psychotiques repèrent d’ailleurs de manière instantanée, vous pouvez voir l’aliénation intra-psychique, le lapsus du nœud borroméen, qui se détache de la feuille sur laquelle vous venez de le dessiner, ou bien au contraire, vous pouvez voir qu’en l’écrivant, le nœud a découpé la feuille et laissé un vide à son endroit. Et que c’est le vide laissé par cette découpe dans la feuille qui est important. Est-ce que cet espace constitue des bornes ou des limites ? Est-ce un espace tracé de l’extérieur ou issu de la structure interne ?

C’est à cette question que Oury faisait tenir le traitement institutionnel de la dissociation.

Phénoménologie pure, pourrait-on répondre. Ce n’est pas faux.

Mais c’est précisément à cette synthèse qu’Oury a tenté de se tenir.

D’une part, il avait Lacan, bien sûr, avec qui il a été en analyse durant plus de trente ans, et avec qui il avait une relation complexe, Lacan ne s’est par exemple jamais déplacé à Laborde. L’inverse n’a pas été vrai, tous les moniteurs ou presque se rendaient au séminaire de Lacan, quand ils n’étaient pas en analyse avec lui. Lacan ne l’a jamais cité, même si il lui avait confié la responsabilité de la deuxième section de l’Ecole freudienne, celle de la psychanalyse dite appliquée. Et d’autre part, sur un autre pied, il avait avec lui, en dehors de Guattari, un philosophe husserlien du nom d’Henri Maldiney, qui a écrit sur la psychose et sur la folie des ouvrages d’une profondeur remarquable, et pourtant quasi-inconnu en dehors des cercles labordiens, et qui nécessiterait une soirée à lui tout seul. Oury allait aussi chercher ses références chez d’autres phénoménologistes du vécu de la psychose, Binswanger, bien sûr, mais d’autres quasi inconnus en France, des psychiatres et neurologues allemands de l’entre-deux-guerres Arthur Kronfeld, Oswald Bumke, Ottfried Foerster, et également des philosophes plus contemporains, comme Antonia Birnbaum.

 

C’est avec ces deux jambes de la phénoménologie et de la théorie lacanienne, que Jean Oury quant à lui, a tracé, pendant près de soixante ans, son weg der Psychoanalytischen Therapie.

 

Thierry Florentin