Stéphane Thibierge : Pourquoi sommes-nous malades du sens ?

Conférence EPhEP, le 25/05/2020

Bonsoir à tous et à toutes. Je vais donc commencer la dernière des conférences de cette année qui avait pour titre “pourquoi sommes-nous malades du sens ?”.

Je vais donc conclure ce propos aujourd'hui. 

Avant de commencer je voudrais faire une remarque très simple. C' est que j'ai reçu quelques questions après les dernières conférences que j’ai faites, et je voulais demander aux personnes qui m'ont adressé ces questions (généralement par mail) de bien vouloir m'excuser parce que je n'ai pas trouvé le temps d’y répondre. Alors si elles sont présentes ici ce soir, j’essaierai de  répondre, et je leur suis reconnaissant car c'est toujours précieux  d'avoir un retour sur ce qu'on dit et sur la manière dont c’est reçu.

Je vais tenter d'y répondre puisque c'est notre dernière rencontre cette année. Et puis je dirai quelques mots de conclusion sur ce cours, à la fin.

Pour démarrer par quelque chose qui vous parlera tout de suite, bien que ce soit une question fort complexe, elle touche aussi à des choses très simples pour chacun et chacune d'entre nous.

 Je voudrais démarrer sur la remarque suivante concernant le sens justement,  et la façon dont nous y tenons, puisque vous avez pu remarquer au cours de ce parcours que nous faisons ensemble depuis le début et vous le remarquez de votre propre expérience, 

nous tenons au sens. Nous y tenons beaucoup,  sous les deux formes que j’ai isolées, comme deux formes tout à fait typiques qui couvrent une grande partie du champ de ce que le sens représente c'est-à-dire la forme de la demande : une demande c’est dans le registre du sens qu’elle s’exprime et Dieu sait que nous sommes souvent dans le registre de la demande  -  Lacan a souligné ce fait, qui est évident une fois qu’il nous l'a dit, que toute parole est une demande,  ne serait-ce qu'une demande d'attention par exemple.

Eh bien ces deux registres très marqués dans la dimension du sens que sont la demande et

L’idéal.

Je vous ai déjà parlé des deux et j’y reviendrai.  

Ce que nous appelons le désir humain, le désir,  autrement dit ce que nous recherchons,  et dont nous savons - plus ou moins,  mais nous en savons toujours quelque chose - que cette recherche n’est  jamais une recherche adaptée à ce qui serait une réalité objective.

C’est à dire que le désir, ce qui nous anime au titre du désir, c'est toujours quelque chose de plus ou moins étrange, saugrenu, cocasse quelquefois, bizarre en tout cas,  surprenant,  dont un exemple parmi beaucoup d'autres, un exemple cocasse mais éminemment énigmatique de la façon dont le désir nous tient, c'est l'avare et sa cassette;

 L’avare qui tient à sa cassette, qui la surveille, la protège,  qui s'inquiète sans cesse de savoir si elle ne lui a pas été dérobée. Lacan cite, dans son séminaire sur le désir, une parole de cette grande dame qu’était la philosophe Simone Weil : «  si nous savions un peu mieux la relation de l'avare à sa cassette, nous en saurions beaucoup sur le désir et sur sa structure étrange. »

 

Tout cela pour dire que les limites de cette dimension du sens, à laquelle nous sommes si fort attachés, ces limites, nous les rencontrons tout de suite dans notre expérience, si nous acceptons de considérer cette expérience avec un peu d’honnêteté et d’attention, nous ne pouvons pas ne pas remarquer que le désir qui est le notre,  le désir humain, celui qui nous anime,  eh bien, ce désir se présente, et s'articule dans une dimension qui relève, il faut bien le dire, de l'insensé ou du non-sens, mais certainement pas du sens, en tout cas pas immédiatement.  Si nous n'avions le droit de désirer que des choses sensées, mon Dieu que la vie serait ennuyeuse !.... C’est ce que les enfants apprennent très vite : il y a des choses autorisées, raisonnables, sensées et il y a tout le reste, et c'est évidemment vers le reste que va se diriger leur curiosité et leur désir,  et nous autres adultes sommes exactement comme ces enfants;  ce qui fait le ressort de notre désir, ça nous étonne, parfois ça nous laisse perplexe, ça peut pas ne pas  nous apparaître comme surprenant, et même nous apparaître du régime de l'insensé.

Ça,  il revient à la psychanalyse, et c'est pour ça que la psychanalyse est si importante en psychopathologie - la psychanalyse n'est pas une espèce d’idéologie ou de vision du monde qu'il faudrait avoir pour avoir des repères bien balisés, bien confortables , non, ce n'est pas pour ça que l'on tient à la psychanalyse. Non, je crois qu'on tient à la psychanalyse parce qu'il lui revient le mérite avec Freud le premier, d'avoir pris en compte au sens propre, d'avoir noté, d'avoir tenu le registre des preuves matérielles que Freud est allé chercher dans les éléments signifiants que peut livrer un sujet , à travers ses rêves, ses symptômes, ses lapsus. Nous devons à la psychanalyse d'avoir pu rendre compte d'une façon articulée, de la manière dont notre désir était nourri, lié, attaché à quelque chose qui n'est,  à première vue en tout cas, pas du tout du registre du sens, en tout cas pas du registre d’un sens évident, et c'est ce que Freud va s'attacher, comme vous le savez, à déchiffrer dans toutes ses grandes œuvres inaugurales que sont  « l'interprétation des rêves »,

« la psychopathologie de la vie quotidienne »  « le mot d'esprit et ses rapports avec l’inconscient », sans parler de ses « études sur l'hystérie », et tout ce qui va venir après.

Par rapport à cette dimension de l'insensé, si importante dans nos existences et donc si importante en psychopathologie - si je vous en parle ce n'est pas pour le plaisir de vous entretenir de questions intéressantes - mais en psychopathologie, s’il vous arrive de  recevoir des patients qui vont venir vous parler de ce qui les tracasse,  vous devrez être attentif à ce fait. C’est à propos de ça d’ailleurs que j’avais dit, ça a fait l’objet d’une des questions dont je parlais tout à l’heure, c’est à propos de ça que j'avais dit que ce que nous montre l'analyse est irréfutable, non pas que cela dirait des trucs que personne ne pourrait réfuter. Cela veut juste dire que quand vous faites un rêve avec la dimension d'insensé qui très souvent s’y manifeste, quand vous faites un lapsus que quelquefois,  vous ne comprenez pas du tout  ou quand vous dites quelque chose que vous n'aviez pas prévu de dire et que vous êtes surpris par ce que vous avez dit ou fait et que vous saisissez que votre désir est intéressé sans savoir pourquoi et comment  eh bien quand vous êtes devant ces témoignages de la dimension du désir et de son caractère insensé, comment voulez-vous réfuter une chose pareille ? Qu’est ce que vous allez dire contre ? C’est vous qui avez dit ça, c’est vous qui avez fait ça, c'est vous qui avait rêvé ça, vous allez dire,  non, c'est pas vrai ? Non ça compte pas ? Non je ne m’y reconnais pas , on le laisse de côté ?

C'est ce que font beaucoup de gens. Pourtant à un examen tout ce qu'il y a de plus élémentaire, il apparaît bien que c'est complètement irréfutable ce que la psychanalyse a mis là en valeur, en exergue. Ces espèces de déchets, de scories du langage, de la vie quotidienne, que Freud a pris la peine de ramasser pour voir à quoi ça correspondait, c’est à dire les rêves, les lapsus, les symptômes, tout ce à quoi on ne fait pas attention en général, sauf quand ça devient insistant, tout cela n'est pas réfutable.

C'est une des raisons pour lesquelles la psychanalyse apparaît non supportable pour beaucoup de personnes. C’est à dire qu’il y a une dimension angoissante à prendre la mesure de la façon dont nous sommes animés par ce désir qui insiste, dont on ne peut pas remarquer le caractère d’insistance,  et qui se traduit par quelque chose qui relève de l'insensé.

En tout cas,  pour revenir à mon titre “pourquoi sommes-nous malade du sens ? Une des raisons de cette maladie du sens, c'est que justement par rapport à ce qui nous apparaît comme étant les témoignages du caractère saugrenu, déplacé, étrange de notre désir, eh bien notre rapport au sens, notre demande de sens, notre quête de sens, prend souvent la forme d'une sorte de torsion, d'une méconnaissance en quelque sorte fondamentale, qui est faite pour éviter, et pour mettre de côté cette dimension du désir et de l'insensé. Notre rapport au sens, notre demande de sens,  si vous y réfléchissez, va très régulièrement  pour mettre de côté, pour écarter ce qui nous inquiète, ce qui nous angoisse dans cette dimension de l’insensé qui se manifeste à nous de tant de manières palpables. Sans rien dire,  a fortiori,  de la manière dont nos sociétés, malheureusement de plus en plus aujourd’hui (et ça aussi ça intéresse notre école et votre engagement dans la psychopathologie) mettent de côté tout ce qui concerne la folie, la psychose et ses étranges  formations de langage, ou ses étrange actes, ses étranges manières dont les psychotiques se signalent à notre attention,  et qui assurément ne rentrent pas dans les cases préétablies du sens que nous sommes prêts à recevoir. Et bien cette dimension qui ne cadre pas avec le sens que nous souhaitons, que nous attendons,  et bien cette dimension, nous la mettons volontiers de côté. 

Cela étant dit je voudrais maintenant, après ce rappel concernant le désir et le sens, je voudrais revenir sur ces deux signifiants dont je vous ai déjà parlé, ces deux termes qui ont ce grand intérêt pour nous de mettre en échec le sens,  tout en étant des termes extrêmement importants de notre expérience, et notamment de notre expérience en psychopathologie, car il est difficile de ne pas les y rencontrer à tout bout de champ.

Ces 2 termes sont « un père » et puis « une femme ».   Ces deux termes sont remarquables en ce qu’ils mettent en échec le sens. Je vais d’abord vous rappeler pourquoi et comment ils mettent en échec le sens, ça vaut la peine de s'y arrêter. Et du coup, du fait de cette mise en échec du sens, pourquoi ces deux termes suscitent immédiatement chez nous - et on le voit bien aujourd'hui -  les registres, les dimensions de la demande et de l'idéal, c'est-à-dire du sens,  et même du sens consolidé.

Aujourd'hui ce qu'on appelle « un père » ou ce qu'on appelle  « une femme » sont appréhendés de façon quasi exclusive malheureusement dans le registre des exigences de la demande et de l'idéal.

C'est très lourd à porter pour les hommes et les femmes qui se trouvent  avoir à se mesurer à ces signifiants  « père » et « femme ». Tout le monde a à  se mesurer à  ces signifiants. On peut pas y échapper. Ce n'est pas par un hasard si ce sont  des signifiants qui viennent très électivement rencontrer un sujet à un endroit de questionnement et parfois de fragilité qui vont dans certains cas, assez régulièrement, déclencher une psychose.

Parce qu'une psychose ça ne se déclenche pas à partir de n'importe quel signifiant. On n’a jamais vu une psychose se déclencher à partir du signifiant  « yaourt » par exemple ou , je ne sais pas, n'importe quoi qui puisse nous venir à l’esprit. En  revanche père et femme,  ça, ça  déclenche des psychoses. C'est quand même quelque chose qui mérite de retenir notre attention.

Un « père », une « femme » , ce sont deux signifiants qui appellent facilement dans les cas de  fragilité psychotique des déclenchements de psychose ou également  les formations de délires. Les délires qui sont suscités par les questions que posent la  paternité sont des délires très classiques et depuis longtemps inventoriés  et repérés.   C’est ce qu’on appelle des délires de filiation;  c'est très classique dans les psychoses.

Concernant le signifiant « femme » c'est un signifiant qui se trouve appelé de manière élective dans la dimension du délire,  et en particulier mais pas seulement, dans  le délire érotomaniaque - qui comme vous le savez n’est pas du tout rare -  mais je pourrais vous citer des formations délirantes sur lesquelles j'ai pu travailler que je ne vais pas évoquer plus que ça aujourd'hui, toutes ces formations délirantes qu’on observe, pas du tout rarement dans les psychoses,  qui sont des délires dans lesquels on observe une décomposition des coordonnées disons de ce qui fait le jeu des identifications et de ce qu’on appelle communément l'identité, où le nom et l'image sont complètement déconnectés l’un de l’autre, et où on observe des sujets qui disent qu'ils n'ont jamais affaire à la véritable personne qu'ils rencontrent,  qu’ils ont affaire à des doubles ou des sosies ou à quelqu'un qui se travestit,  à quelqu'un d'autre et  qui fait ça pour persécuter le sujet.

Pourquoi j‘évoque cela ? Parce qu’il est remarquable et très intéressant pour nous,  et peut-être que ce que je viens ‘évoquer pourra vous aider à réfléchir, il est très remarquable que ces formations délirantes,  délires de Frigoli, délires de Capgras  sont très  souvent, mais pas toujours,  le fait de sujets féminins.

Ça pose des questions cliniques qui sont passionnantes. Pourquoi est-ce que c'est plus souvent chez les femmes que chez les hommes qu’on observe cette décomposition des coordonnées de ce qui fonde habituellement ce que nous appelons la reconnaissance.

Quand je me lève le matin,  que je me lave les dents et je me vois dans le miroir, habituellement, enfin dans les jours favorables,  je me reconnais. Je sais que le nom et l’image ça correspond.

Pourquoi est ce que ce sont plutôt des femmes qui  présentent des formations délirantes dans lesquelles le nom et l’image vont partir chacun d’un côté, et dans des directions qui ne sont plus du tout homogènes,  et qui ont décomposer complètement le champ de la reconnaissance ?

Pourquoi est-ce que ce sont des femmes plus spécifiquement qui vont développer un délire érotomaniaque, même si ce n'est pas spécifique aux femmes, mais c'est le plus souvent chez les  femmes qu’on en rencontre ?

Le délire érotomaniaque, d’une certaine façon, c'est une manière pour une femme de venir résoudre la question du sens, de ce que ce le signifiant femme représente,  en en faisant un sens saturé par le délire. C’est à dire en en faisant un sens UN.

Un sens UN qui vient polariser en quelque sorte,  les difficultés de ce signifiant « femme ». Vous voyez ces exemples que je vous donne, qui sont pris dans la clinique de la psychose, suffiraient à eux seuls à vous rendre sensibles au fait que ce n'est pas pour rien que ces signifiants « père » et   « femme »  soient des catalyseurs assez électifs  de la psychose, de déclenchement de la psychose.

Alors,  entrons un peu dans les questions plus précisément.

Un père qu'est-ce que ça désigne ? pourquoi est-ce que ça vient questionner la dimension du sens ?

Un père, disons-le simplement comme ça, c'est le nom de la filiation. 

Ça n'a pas de sens particulier, de ce point de vue-là.  Père c'est le nom qu'on donne à la filiation, et cette filiation ça veut dire « fils de »  lui-même « fils de », lui-même « fils de » etc,...

« Fils de » ou « fille de », ça  n'a pas de sens particulier;  c'est juste, mais quand je dis juste ce n’est pas rien, c’est juste le nom  d'une cause symbolique. C'est étrange ça….une cause symbolique ! Au fond une cause dont on ne sait pas grand-chose sauf  qu'on lui attribue cette fonction. 

On dira par exemple « Paul fils de Pierre ».

Ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'il y a eu Pierre et ensuite il y a eu Paul . Ca veut dire que Paul n'est pas venu avant Pierre, on ne peut  pas intervertir les deux. C'est ça la filiation. Ensuite il y a beaucoup d’autres choses qui peuvent venir se greffer sur la filiation, mais fondamentalement c'est ça. C'est qu'il  y a un ordre et que l'on ne peut pas inverser l'ordre. C'est une contrainte logique.

Le signifiant « père » indique cela d'abord, une cause symbolique.

Vous voyez tout de suite dans quelle difficulté nous sommes avec ce signifiant père aujourd'hui  et depuis un moment d'ailleurs . Vous le voyez tout de suite à ce  simple indice par exemple qui nous fait aujourd’hui très fréquemment dans le champ de la justice,  dans le champ de la demande ordinaire, dans le champ des relations entre  enfants et  parents, ce qui nous fait aujourd'hui très facilement et  volontiers imaginer que le père, ce nom d'une cause symbolique, nous imaginons très facilement , c’est l’opinion la plus répandue, que « père » ça veut dire une cause réelle. Autrement dit si je veux savoir qui est le père de Totor et bien c’est pas difficile, je vais chercher les gènes de  Totor et qui à l’étage du dessus, qui a généré Rotor. Quand j’aurai trouvé ça, j'aurai trouvé son père. C'est une conception qui ignore radicalement quelque chose de très important,  qui est que le nom de père est justement fait pour marquer. Et ce fait très important, que le nom de père est fait pour marquer, c’est le fait que le registre symbolique, le registre du langage  est par nature, incomplet.

Le symbolique est incomplet. Qu'est-ce que ça veut dire ? C'est étrange comme propos. On pourrait dire le langage c'est complet, dans une langue il y a des mots, il y a des règles de grammaire, les mots on peut les compter. Si vous regardez de près, tous les jours on invente des nouveaux mots. L'ensemble des mots d'une langue n'est pas fermé. Il ne peut l’être. Il ne peut l'être uniquement  que lorsque cette langue, comme on dit, est morte. De par sa nature, le symbolique, le langage est incomplet. Il n'est pas fermé,  il comporte une faille, un défaut qui justement nous fait parler. C'est justement à cause de ce défaut, Par ce défaut, à la faveur de ce défaut, que nous parlons. Et bien le nom « père » est un nom électif, il y en a d’autres hein, mais celui-là est électif de cette incomplétude du symbolique. On peut le dire, je crois comme ça; et c'est pour ça qu'il désigne une cause symbolique. Cette cause elle vient marquer sa fonction à l'endroit de cette incomplétude,  et c'est ce qu'on appelle la filiation. Et pour le dire d'une manière extrêmement simple puisque je prenais l'exemple de Totor, et bien si Totor se demande d'où il vient, eh bien il peut pas savoir d'où il vient Totor.  D’où on sort, d’où est-ce qu’on est jeté dans l’existence ?  

On n’en sait rien. Ce qu'on sait, c'est que celui d'avant ,  celui d'où on vient, puisqu’on vient d’une mère, ça c’est évident, ça il n'y a pas de doute la dessus, eh bien l'autre justement il nous donne le nom de là d’où on vient, à l’étage du dessus. Ça ne résout pas tout à fait la question d’où est-ce que je viens et pourquoi , etc, mais ca donne le nom d’une cause symbolique à cet endroit là . Une cause symbolique, pas une cause réelle.

Les romains savaient bien ça puisque dans le droit romain on disait : le père c'est celui qui est reconnu comme le mari de la mère. On ne s'occupe pas de savoir si c'est lui qui a fait les gosses, on s'occupe de savoir que c'est lui qui est le mari de la mère, celui qui partage le lit de la mère. C’est tout.

Voilà pour le premier aspect, de ce que marque ce signifiant père.

Il y a un deuxième aspect important, c'est que le père désigne généralement, enfin le père est généralement le nom de celui qui fait bord à la jouissance de la mère. Autrement dit ce qui fait bord à ce qu’on peut appeler le tout-pouvoir de la mère sur son enfant.

Ce tout- pouvoir de la mère sur l'enfant c'est une réalité clinique absolument indéniable. Et l’enfant l’apprend très vite que la mère a une très grande puissance sur lui, cette puissance est tellement grande que si rien ne vient y faire limite, l'enfant sera complètement saturé par cette puissance, par cette jouissance de la mère, et ce sera la psychose.

Le père c'est le nom de celui qui fait bord à cette jouissance et à son tout pouvoir. Concrètement c'est celui qui couche avec la mère, c'est le cas le plus simple; ensuite il peut y avoir des configurations plus complexes mais la fonction de ce signifiant père, c'est ici que nous la trouvons, dans cette façon de venir faire bord, de venir faire limite au tout pouvoir de la mère.

Là encore, de la même façon que le nom du père comme désignant la filiation n'a pas de sens particulier, ça désigne juste une cause symbolique, de la même manière, celui qui fait bord à la jouissance de la mère, est ce que ça un sens particulier ?  Ça n'a pas d’autre sens que celui de ce bord ou de cette limite. Ça ne veut rien dire d'une certaine façon,  cela ne veut strictement rien dire.

Un père, pour remplir sa fonction de père,  n'a absolument pas besoin d'être ce qu’on appelle, et c’est une expression qui a beaucoup de succès, un bon père. Ça peut être un père pas du tout sympa, pas du tout bienveillant, mais simplement il fait son boulot de père, il couche avec la mère, il oriente quelque chose de ce côté-là, ça n'a n’a pas de sens particulier, mais ça fonctionne.

Mais à l'inverse vous avez des pères absolument épatants,  bienveillants, des bons pères, et pourtant ça ne veut pas dire pour autant qu'il fonctionneront comme père. Ça,  cela pose des questions importantes, sur le fait qu’au fond un père, on ne sait pas précisément quel sens ça recouvre. En revanche surtout si on s’intéresse à la psychopathologie et en particulier à la psychanalyse, on peut essayer de déplier la fonction de ce signifiant père.

Alors maintenant une femme, qu'est-ce que ça désigne ? Le mot femme ça a quel sens ? Une femme ça a quel sens ?

Si nous  la considérons comme « fille de » ou « épouse de »,  ça lui donne une reconnaissance et un sens en tant que « fille de », par rapport à quelqu’un d’autre, ou en tant « qu'épouse de », par rapport à quelqu’un d’autre. Ça peut être une façon pour une femme de se trouver un sens et une reconnaissance.

Si cette femme devient mère,  c'est évident qu'elle va trouver une reconnaissance sociale extrêmement assurée en tant que mère. Là, elle va trouver un sens et une reconnaissance, qui peuvent être très importants, bien que certaines femmes ne souhaitent pas être mère. Toutes les femmes ne deviennent pas mères, ce n’est pas obligatoire.

Une femme comme fille, comme épouse ou comme mère,  elle trouve à se garantir d'un sens et d'une reconnaissance.

Mais en tant que femme, quid ?  il y a là - en tant que femme, où est ce sens, où est  cette reconnaissance ?

Il y a là,  à l'évidence, je vais toute suite vous justifier pourquoi je peux me permettre de dire à  l'évidence,  une question.

A l'évidence,  pourquoi?

Parce qu'une femme rencontre cette question dans son existence, et ça c'est pas tellement une  question de culture, ou d'histoire, ou de civilisation. Une femme pour des raisons complexes rencontre, porte, représente, qu'elle le veuille ou non, que ça lui soit agréable ou non, elle porte, elle représente une question que nous pouvons tout à fait  désigner de la façon suivante: elle porte la question de la cause du désir.

Tout à l'heure je vous ai parlé du caractère saugrenu, étrange et souvent énigmatique à nos yeux de ce que nous appelons le désir. Eh bien une femme s'aperçoit rapidement dans sa  vie, sa vie de petite fille puis d'adolescente puis de femme, qu'elle porte cette question du désir et de ce qui le cause.

Alors soit dit en passant, un garçon peut faire aussi cette expérience, surtout quand il n'est pas encore pubère, cette expérience de se retrouver porteur de cette question du désir. C'est-à-dire du désir chez l'autre et de se demander, comme pourrait le faire une femme : « Mais qu'est-ce qu'il veut de  moi ou qu’est ce qu’elle veut de moi ? qu’est ce qu’on désire chez moi ? »

Mais pour un garçon c'est moins régulier, c'est moins systématique, ça peut arriver surtout quand il n'est pas encore adolescent, mais une fois que c'est un homme, cela arrive moins…ou alors cela arrive dans d'autres circonstances où cet homme viendra à cette même place où se trouve placée une femme.

Mais une femme rencontrera toujours cette question d'une façon ou d'une autre. Elle pourra, bien sûr  se positionner de manière extrêmement différente et variée, mais elle la rencontrera toujours cette question.

Cette question  justement de ce qui cause le désir.  Parce qu'une femme, une petite fille, s'aperçoit très vite qu’elle est à ce lieu qui recèle en quelque sorte ce qui cause le désir,  ce qui le fait  surgir, ce qui l'anime. Autrement dit, une femme se trouve porter cette fonction de l'objet dans sa dimension la plus énigmatique, dans sa dimension de cause et de cause du désir. Le désir avec sa dimension toujours très étrange chez l'homme .

C'est pas du tout comme dans le règne animal. Dans le règne animal vous avez le mâle, vous avez la femelle, et puis voilà. A un moment donné il y a des processus qui se déclenchent, d'attraction etc …et ça se passe , ça se règle comme du papier à musique, c'est même souvent d'une très grande délicatesse, que nous ne connaissons pas toujours, nous autres humains. Mais contrairement à ce que nous connaissons, c'est complètement réglé, alors que nous, non seulement c'est pas du tout réglé, mais il y a toujours cette dimension étrange dont une femme est familière de cet objet qui cause le désir, et qui vient réellement être porté par elle, par une femme.

Alors elle le répercute, elle réagit à ça, de manières qui peuvent être extrêmement différentes, et  dont la clinique nous donne une palette et une variété très importante. A la limite toute femme singulière vient nous donner sa version de cet état des choses. Cette version,  ça peut-être comme c’est aujourd'hui une tendance très marquée surtout dans le champ universitaire, mais cela a débordé le cadre de l'Université.

Une réponse possible peut-être la réponse élaborée par la théorie du genre qui essaye de façon fort intelligente, très astucieuse, qui essaye de déplacer toute cette question du côté énigmatique du désir  vers une décision qui pourrait être conceptuelle, concertée et volontaire: c’est à dire je choisis d'être une femme ou je choisis de me situer de l'autre côté,  du côté homme. 

Il me semble que cette conception est une tentative intéressante, mais qu'elle ne résout pas du tout le problème. Elle essaie de faire dire que cette question énigmatique du désir, qui trouve toujours son origine dans le sexuel, dans l'énigme de la sexuation,  cette théorie du genre, cette philosophie du genre, essaie de la penser entièrement en terme de décision volontaire et de concept.

Il ne s'agirait que d'une décision conceptuelle, alors que c'est beaucoup plus complexe et beaucoup plus incertain que ça.

En tout cas, nous expérimentons comment une femme peut répondre à cette position qui est la sienne,  d'avoir à supporter cette question.

Une des réponses possibles c'est l'angoisse bien sûr,  c'est-à-dire une façon de dire à son partenaire, son homme ou son copain, lui dire, ou lui faire entendre : qu'est-ce que tu veux de moi ? Puisque visiblement je porte pour toi cette force qui t'anime. Alors qu'est-ce que tu veux ? Tu veux mes fesses ? Tu veux mes seins ? Tu veux mes yeux ? Tu veux ma bouche, mes pieds ? Tu veux quoi ? Avec la dimension angoissante de cette question : est-ce que je vais pouvoir te donner ce que tu veux ?  est-ce que je l'ai, tout simplement  ?

Il y a beaucoup de manières dont une femme peut répercuter cette question qui lui pèse dessus. Et qui est la question, qui est une question qui vous introduit très directement à tout   ce que comporte de difficultés et aussi d'intérêt, parce que c'est passionnant, ce qui se joue dans ce que nous appelons,  la féminité.

Par rapport à quoi nous sommes, je dois dire,  loin du compte en psychanalyse dans l'élucidation de ce que ce que ce terme recouvre. Il y a des collègues qui travaillent là dessus, à commencer par M.Melman qui avance sur cette question de façon significative et intéressante surtout dans le contexte et dans l'époque qui sont les nôtres , où  cette question de la féminité, et contrairement à ce qu’on imagine parfois qui n'est pas du tout une question reçue avec sympathie. Je me permets de vous dire ça parce que c'est notre dernier cours et puis parce qu'on est un petit peu entre nous , pas tout à fait - surtout quand on parle derrière une machine, mais je sais que vous êtes au delà de cette machine - mais c'est pas du tout une époque, l'époque actuelle,  qui est aussi favorable aux femmes qu'elle le prétend d'une manière  extraordinairement démagogique. Parce que la réflexion, et la mise en pratique,  et la civilité, la civilisation  avec lesquelles peut être posée cette question de la féminité sont aujourd'hui extrêmement  sommaires. Et c'est une des questions en psychopathologie de notre époque, les plus importantes. 

Je pense aussi aux travaux de notre collègue Marie-Charlotte Cadeau qui fait des choses tout à fait remarquables,   ce sont des défrichages, je ne peux que vous inviter vous même à continuer  à  travailler ça.  C'est très important de travailler de façon civilisée. Mais pour revenir à ce que je vous disais il y a pas longtemps,  ces psychoses qui nous montrent de façon élective des femmes qui sont plus ou moins complètement décomposées du côté des coordonnées de leur  image et de leur nom,  ça devrait nous faire réfléchir au fait que ça soit plus électivement des femmes, ça devrait nous faire réfléchir justement sur la manière dont une femme peut-être touchée par cette question, par cette énigme, que fait peser sur elle cette question et ce signifiant : une femme.

Alors je voudrais ajouter quelque chose qui me paraît ici très important. Tout ce que je viens de vous dire concernant une femme, eh bien il faut ajouter, mais ça va de soi, mais ça va mieux en le disant,  tout ce que je viens de vous dire sur le signifiant se répercute immédiatement sur ce qu'on appelle un homme.

Puisque si un homme  n'a pas la moindre idée de la question que représente une femme, s’il n'en distingue pas du tout le caractère important, civilisateur je dirais même, de cette question - car c'est une question civilisatrice - car dès qu'on lui fait une place on va essayer d'y répondre , et on va essayer d'y répondre par des productions de l'art, de l'artisanat, du tissage, de plein de choses. Ou alors on ne va pas y répondre, et on vais édicter des réglementations, c'est aussi une façon de répondre, c'est pas la plus intéressante. Aujourd'hui nous sommes  plus dans l'ambiance de la réglementation que dans l'ambiance d'un appel à l'invention.

Quoi qu'il en soit, et c'est ce que je voulais fortement vous souligner, tout ce que nous pouvons articuler ou non concernant ce signifiant « une femme », se répercute très directement sur le signifiant  un « homme ».  Si un homme n’est pas un tout petit peu sensible à cette complexité de la question du désir et de l'objet qui le cause et de la façon de cela vient  électivement se poser sur une femme, si un homme n'y est pas sensible, il est absolument condamné à rester, ce que l'on ne peut pas souhaiter à quelqu'un,  c’est-à-dire un parfait crétin, complètement fermé à ce qu'on peut appeler l'altérité.  Mais à l'altérité  sous toutes ses formes, à une femme bien sûr,  mais pas forcément à une femme. Cela peut être aussi l'étranger, l'autre, le pas pareil.

Un homme qui n'est pas averti de cette question se trouve lui-même recevoir l'effet de cet aveuglement sur cette question en devenant lui-même complètement fermé. Il y a beaucoup d'hommes qui montrent cette caractéristique comme une espèce de  bulle bien ronde, parfaitement  close,  que rien ou que presque rien n’atteint,  que rien ou presque rien ne vient entamer. Ces  espèces de bulles narcissiques,  dans la clinique on en trouve chez les hommes des exemplaires assez nombreux. Il suffit d’ interroger votre expérience pour en trouver l'illustration.

Ceci pour vous dire, parce que c'est très important de le souligner , que tout ce qu'on dit sur une femme, ça concerne immédiatement, par conséquence immédiate,  ça concerne un homme et ça questionne un homme. De la même manière que la question qui recouvre le signifiant « père » bien entendu n'intéresse pas que les fils ou que les hommes, ça intéresse tout de suite les femmes, avec beaucoup de conséquences selon ce  qu'elles pourront ou non, répondre.

Avec ces deux termes j'ai essayé de montrer de façon plus précise comment ils mettent en échec le sens.  Ils lui font question, ils lui font difficulté. Je parle de ces deux termes,  je dis qu'ils mettent en échec le sens et c'est une des raisons et c'est peut-être la raison principale  pour laquelle ces deux termes il est extrêmement important d'essayer d'en articuler la logique.

La logique  essaie d'articuler la fonction de terme spécifique.  Il est donc important d'essayer d'articuler la logique que traduisent ces deux termes, dans quelle logique ils sont mis en fonction. Et c'est ce que nous devons largement  à Freud , aux analystes hommes et femmes qui ont suivi, et à Lacan qui a permis là-dessus des avancées que nous sommes encore très loin d'avoir épuisées dans leur fécondité.

Le fait que, et là je reviens à ce qui va être la conclusion de mon propos,  ces deux termes, et leurs fonctions, sont une des raisons éminentes de la maladie du sens qui nous affecte. Comme ces deux termes mettent en échec le sens, ils suscitent  chez nous d'une façon très puissante la capture imaginaire, notre capture imaginaire, vers toutes les formes, vers tous les sens qui vont pouvoir boucher cette mise en échec du sens que représentent les signifiants  un  « père » et une « femme »

Et là je voudrais vous rappeler ce que je vous évoquais dans un cours précédent. Une forme fondamentale de cette capture du sens, de cette capture visant à boucher les questions que nous évoquent ces deux signifiants c'est la capture spéculaire. 

La capture spéculaire, c'est-à-dire la capture de l'image du corps où s'érige, se dresse, c'est très phallique bien sûr,   la forme imaginaire, c’est très phallique , la forme imaginaire, la forme phallique, qui vient pour l'enfant boucher la question que lui pose qui ?

L’Autre avec un grand A.  L’enfant, il éprouve le rapport à l’Autre comme étant  une question qui lui est posée; question par rapport à son corps, corps qui est engagé dans la relation à l'Autre.

Au titre de quoi ? Le corps de l’enfant est engagé au titre de la demande de l'Autre. Cette demande de l'Autre se traduit d'une façon élective dans la relation à l'Autre qui passe par l’objet oral, le sein, ou l'objet anal,  les fèces  ce sont des objets pulsionnels, qui font l’objet d’une coupure, des objets qui sont liés aux orifices du corps où viennent s'articuler électivement  la demande de l'Autre. 

Puis l'enfant va éprouver la question que lui pose l'objet qui l’engage, dans le rapport à l'Autre,  au titre  de ce qui fait question, comme désir de l'Autre.  Et là, Lacan montrera que c'est surtout dans la dimension du regard et de la voix que cette question du désir de l'Autre se manifeste à l'enfant.  L'enfant va se trouver engagé dans le rapport à l'Autre par son corps, par les objets de ce corps, dont une partie en quelque sorte détachable est engagée dans le rapport à l'Autre.  Avec la question de cet engagement, du rapport à l'Autre, qui est la question du désir de l'Autre.

Et cette question du désir de l'Autre, évidemment elle nous angoisse, elle nous est difficile,  toujours. Cette question du désir de l'Autre, elle est vraiment au-delà de la demande, et elle est au-delà de ce qui vient au premier plan comme demande, c'est-à-dire la demande d'amour à l'Autre.

Pourquoi je parle de la demande d'amour à l'Autre, parce que vous le savez,  l'Autre, souvent la mère, l’Autre qui prend soin de l'enfant, peut répondre à la demande de l'enfant ou ne pas répondre.  Et du coup la relation à l’Autre, comme elle est prise dans cette demande où  il y a réponse ou non réponse qui met très tôt au premier plan la question de l'amour, c’est à dire la demande d'amour à l’endroit de l’Autre.

Pour conclure mon propos et répondre à vos questions : je vous parlais tout à l’heure de l’incomplétude du symbolique, on pourrait aussi l'aborder par le biais de cette béance, de cette interrogation,  de cette question, de cette faille qui est au cœur du rapport du sujet humain à l'Autre avec un grand A., qui est au cœur du sujet humain au langage. Cette faille,  cette question, cette interrogation, c'est cela qui nous met sur la voie de la question du désir. Cette question étrange. Et aussi sur la voie de l'objet, comme je l'ai dit tout à l'heure, cause de ce désir qui n'est jamais un objet adapté de de la réalité,  cet  objet  c'est un objet que l'autre, avec un petit a cette fois ci, l'autre comme semblable vient manifester. C’est toujours à travers l’autre avec un petit a que nous appréhendons  l'objet qui cause  notre désir c'est ça qui en fait un objet complexe.

C'est toujours du côté d'un autre que nous le cherchons et que nous croyons éventuellement le trouver.

Cet objet qui intéresse, qui cause le désir,  nous le cherchons du côté de l'autre, que l'on peut écrire avec un petit a,  mais que l’on peut aussi écrire avec un A puisque  l'objet qui cause notre désir, c'est toujours lié à  quelque chose qui nous vient de l'autre avec un grand A. Et il est bien évident que le désir de l’Autre avec un A, à l'endroit du sujet, à notre endroit va être marquant pour ce qui concerne le destin du désir du sujet lui-même. Ce qui va causer le désir du sujet n’est pas du tout sans lien avec ce qui a été pour ce sujet, le désir de l’Autre avec un A.

Donc vous voyez que cette question du désir, c’est cela que vient susciter cette faille, cette interrogation de notre rapport à l'Autre,  et c'est aussi cela, cette question du désir que viennent boucher régulièrement la dimension du sens et la dimension de l'idéal qui en est corrélative.

Et avec l'image du corps, avec l'image spéculaire vous avez les deux en un. Vous avez la dimension de l'image du corps, et vous avez la dimension du sens parce que cette image cen’est pas pour rien qu’on dit que « faire image » ca veut dire la même chose que « faire sens » ou « faire idéal ». Et c'est bien cette fonction  que l'image spéculaire vient occuper pour le petit enfant; elle vient lui fournir un sens, une forme, une unité qu’il présente comme ça à l'autre, qui présente au devant de l'autre et  qui est comme une manière de se rassurer sur : qu'est-ce que veut l'Autre?

Qu'est-ce que tu veux ? Eh bien je te présente mon image, c'est déjà ça, sauf que c’est jamais ça bien sûr……...Vous avez des gens, c'est intéressant ça pour la psychopathologie,  qui passent leur existence à se précipiter vers l'autre en essayant présenter  la bonne image.   Évidemment cela ne marche jamais; c'est parfois très douloureux une existence comme ça mais c'est fréquent dans la clinique.

Je voudrais  ajouter, puisque j'ai parlé de l'amour. L'amour présente cette complexité intéressante de participer des deux côtés que je viens de dire. Je vous ai dit que  dans cette faille dans notre rapport à l'Autre et dans le langage,  eh bien elle nous indique la question du désir et elle nous indique la question complexe de l'objet qui cause le désir. Mais aussi c’est cette faille que vient boucher la dimension du sens et de l'idéal il y a les deux aspects : aspect désir et aspect bouchage. 

Ce qui est très remarquable avec la question de l'amour, je vous laisserai comme ça cette année sur une question plutôt sympathique et intéressante, ce qui est très intéressant dans la question de l'amour, c'est qu’on ne peut  pas réduire l'amour - ce serait une façon un peu triste et sévère d'aborder l'amour - on peut ne pas réduire l'amour à une passion,  qui serait  une passion imaginaire dont il faudrait se guérir.

Il peut y avoir  cette dimension là, mais l'amour peut aussi être une question qui vient réellement interroger le symbolique, sous des formes qui peuvent être très radicales. Je pense par exemple là, à la mystique, à  l'amour mystique, sous des formes qui peuvent porter de très hauts degrés d’ élaboration. Je pense à certaines œuvres d’art, œuvres de poésie, et c’est certainement pas des formes qui mettent l'objet de l'amour  dans une situation confortable; de toute façon quand on porte cette question de l'objet cause du désir , on n'est jamais dans une position confortable. Mais c'est une position intéressante, qui suscite, qui peut susciter au titre de l'amour, des élaborations symboliques de très hautes teneurs.

Un dernier mot avant de terminer mon propos.  Je vous avais parlé, alors c'est juste pour terminer sur quelque chose de plus léger je vous ai parlé à un moment donné dans cet enseignement,  du début du Père Goriot.  Je vous ai dit de lire le début de ce roman de Balzac,  vous verrez comment cette longue  description de la pension Vauquer est déjà une façon de poser les signifiants qui vont marquer, qui vont nouer en quelque sorte, pas dans le sens mais dans les résonances, ce qui se joue dans le Père Goriot.

Depuis que je vous ai parlé de ça, j'ai remis un petit peu le nez dans ce dans le roman de Balzac.  Vous y trouverez dans ce roman quelque chose qui annonce les difficultés contemporaines avec ce signifiant « père ».  Et vous trouverez aussi dans ce roman  les deux aspects que je vous évoquais.

L'aspect de questions ouvertes, de ce que le désir de l'Autre vient nous,  enfin comment le désir de l'Autre vient nous interroger, et aussi l'aspect de bouchage de la question,  qu'on peut trouver dans le signifiant « père », comme on peut le trouver dans le signifiant « femme ».

Pour ce qui est du signifiant « père »,  dans le Père Goriot vous trouverez à la fois la dimension de bouchage avec du sens, et ça c'est tout l'aspect du Père Goriot ce père si bon, si bienveillant, martyr, en butte à l’ingratitude de ses filles, etc, etc, ça dégouline de sens. Et puis vous avez une autre dimension qui est pas du tout la même,  et qui apparaît à la lecture. Et là vous vous dites mais enfin c'est quoi cette histoire de cette espèce de… Balzac a situé son récit qu’il intitule le Père Goriot, donc ça nous parle d’un père,  cela se situe dans cette espèce de poubelle puante qu’est la pension Vauquer, qui est une espèce de déchet, de truc puant et immonde en plein Paris; dans lequel Balzac nous situe un père qui se trouve être un négociant en pâtes, c'est un monsieur qui fait du commerce des pâtes , père de deux filles qui vont le  maltraiter rudement, et au contact avec des personnages hautement caractérisés, le tout  faisant une espèce d'histoire absolument invraisemblable. Tout ça semble n'avoir ni queue ni tête. On se demande  : qu'est-ce qui a pris Balzac d'inventer cette histoire ? de faire vivre au Père Goriot dans cet espèce de repère puant  et de lui faire vivre cette atroce agonie délirante , où il est à la recherche de sa paternité,?

Si vous y réfléchissez tout ce bric-à-brac invraisemblable donne la note de la décomposition de ce signifiant important,  décomposition à laquelle nous assistons depuis déjà un bon moment depuis le début de la modernité,  et dont on peut dire que là Balzac en a attrapé quelque chose, en a saisi quelque chose.

Pour terminer tout à fait mon propos je dirai ceci concernant les questions que m'avait posé la personne que j'ai évoquée en commençant. Elle avait posé plusieurs questions;  une des questions était comment faire justement avec le sens pour ne pas être trop malade du sens? parce qu'il en faut un petit peu du sens.

Alors là je vous répondrai, ce n'est pas une réponse complète, mais il y a quelque chose qui est toujours instructif quand on essaye de se situer par rapport au sens.  Ni trop peu, ni pas assez ….c'est ce qu'on fait quand on apprend à déchiffrer une écriture étrangère. Quand on apprend à déchiffrer une écriture étrangère,  on est toujours sûr d'être dans une démarche intéressante par rapport au sens; c'est à dire une démarche qui soit attentive au questionnement,  mais pas trop attentive au bouchage avec l'imaginaire.  Quand vous essayez de déchiffrer une écriture étrangère que ça soit du chinois, de l'hébreu, du japonais,  vous prenez toutes les écritures étrangères que vous voulez, si vous mettez à essayer de l’apprendre, vous approcherez de quelque chose qui peut-être salubre dans notre rapport au sens.  J'ajouterai la lecture de Lacan, c’est très salubre aussi pour le rapport au sens.  Je vous assure,  vous n'allez pas avoir une indigestion de sens en lisant Lacan, au contraire. Il vous rendra attentif aux nécessités  d'une lecture qui accepte de laisser tomber du sens.

Voilà, ce que je vous dis de l'apprentissage de la lecture peut tout à fait s'appliquer et s’applique à que nous faisons quand nous écoutons des patients. C’est à dire, loin de devoir en recevoir ce qui serait un sens en quelque sorte imaginaire,  le sens spontané, celui qui se produit très souvent malgré nous et en fonction de la situation, eh bien au lieu de faire ça, être ou essayer d'être attentif à la lecture de ce qui nous est donné à entendre et de ce qui nous est donné en termes de comportement et de tout ce qui est significatif dans la conduite de quelqu'un cette lecture étant très différente d'une lecture pure et simple, d'une position de sens.

 Je vais m'arrêter là,  je regrette que nous ayons dû faire cette séance en visioconférence mais vous avez été un auditoire très agréable, qui m'a permis aussi de me poser des questions qui m'importent.