Marika Bergès-Bounes : Psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent - Psychanalyse de l'enfant : un enfant, "ça" parle !

Conférence EPhEP, le 17/09/2020

Mme Bergès-Bounes : Bonsoir, une année sur deux à l'EPHEP, se tient un cycle de psychanalyse d'enfants qui est fait de dix conférences sur la psychanalyse de l'enfant et de l'adolescent. Vous aurez des intervenants sur l'autisme, la psychose, l'adolescence, les consultations avec l'enfant, tout ce qui nous est apparu utile pour vous dire ce qu’est cette psychanalyse de l'enfant et comment elle se pratique. Tous les intervenants font partie de l'École de Psychanalyse de l'Enfant de Paris qu'on appelle EPEP, à intérieur de l'ALI, qui a été fondée par Jean Bergès, en 1990 ; elle a 30 ans. Nous sommes tout un groupe qui pense, qui publie, notamment plusieurs bouquins sur les symptômes actuels : l'hyperactivité, les écrans, les phobies...

Alors, quels sont les enjeux de la psychanalyse de l’enfant ?

Les enjeux principaux de la psychanalyse d'enfants, c'est premièrement la demande. C'est comme en psychanalyse d'adultes, on ne peut rien engager sans que l'enfant soit d'accord pour venir nous voir. Ensuite le transfert, rien ne peut se faire sans le levier du transfert, et avec l'enfant, il y a un autre point important qui est le corps. C'est-à-dire que l'enfant utilise son corps pour faire appel, pour dire « ça cloche, il y a quelque chose qui ne va pas ». Les symptômes de l'enfant sont souvent dans une monstration corporelle, on en reparlera. Mais déjà, ces trois mots clés : demande, transfert et corps.

Alors, Première question. La psychanalyse de l'enfant, est-ce que c'est une psychanalyse ? Ou bien est-ce un sous-produit de la psychanalyse ? Les différentes écoles de psychanalyse n'ont pas toujours été d'accord sur ce point, elles ne sont pas toujours d'accord d'ailleurs. Dans certaines écoles, il y a de la psychanalyse d'enfants, dans d’autres non. Et dans d'autres, la psychanalyse d'enfants, c'est au mieux une psychothérapie, c'est-à-dire une espèce de guidance thérapeutique. Pour nous, en tout cas, la psychanalyse de l’enfant est une vraie psychanalyse, encore plus compliquée, à mon avis, que la psychanalyse d'adultes, parce que quand on rencontre un enfant, on le rencontre rarement seul. Il arrive avec derrière, l’école - c’est souvent l’école qui envoie les enfants- le pédiatre, et surtout il arrive avec ses parents. Il n'est pas tout seul à faire une demande et très vite, on se retrouve dans une cascade de demandes d'où il va falloir interroger l'enfant. Donc pour nous, c'est vraiment une psychanalyse, et il s'agit pour nous d'être à l'écoute de ce discours que l'enfant va tenir, discours qui est association. La psychanalyse, c'est d'abord, reprenons Freud, l'association libre : « je laisse arriver ce qui me vient dans la tête... », et c'est surtout l'écoute du discours inconscient avec ses lapsus, ses maladresses, ses silences, ses ruptures.

Le discours de la psychanalyse, c'est d'abord le discours de l'inconscient. C'est ce que Freud appelait « l’ autre scène », c'est-à-dire, ce qu'on ne dit pas habituellement ; et Freud donnait pour exemple celui d'un sénateur qui au lieu de dire « Bonjour, la séance est ouverte », a dit « Bonjour, la séance est fermée ». Donc là, c'est le lapsus, c'est le discours inconscient qui vient se glisser, de préférence en public et au moment où il ne le faudrait pas, sous le discours conscient qui, du coup, s'en trouve perverti, chamboulé et inaudible évidemment. Habituellement, les lapsus en public ou les jeux d'esprit amènent des fous rires, c'est-à-dire que tout le monde comprend en effet qu'il a dit complètement autre chose que ce qu'il voulait dire. Première phrase de Lacan que je trouve tout à fait intéressante, Lacan dit : «  La seule présence de l'analyste est à elle seule l'incarnation de l'inconscient », c'est-à-dire que quand une famille vient voir un psychanalyste, elle s'attend à ce que son discours inconscient soit débusqué, donc la seule présence de l'analyste, c'est déjà l'existence de l'inconscient.

La première psychanalyse, c'est celle du Petit Hans, je ne sais pas si on vous en a déjà parlé, il faut que vous le lisiez, car c'est tout à fait intéressant. L'histoire du petit Hans, que Freud a vu une seule fois. Freud suivait le père de Hans qui lui racontait toutes les incartades de son fils qui avait à l'époque quatre ans. Et de quoi parlait le petit Hans à l'époque, comme tous les enfants de quatre ans d'ailleurs ? Il parlait sexualité, c'est-à-dire qu'il parlait de son « fait-pipi », il se masturbait, il voulait absolument savoir si l'animal qu’il voyait était un mâle ou une femelle et surtout, il voulait savoir comment on fait les bébés. Le petit Hans que Freud appelait « l’investigateur » ou « le pervers polymorphe », a été pour Freud ce qui lui a fait comprendre que la sexualité infantile était à la base de tous nos questionnements, de toute notre sexualité et de toute notre existence. Cette psychanalyse de Hans a duré plusieurs années, le père de Hans allait voir Freud, et toutes les semaines, rapportait à Freud par écrit tout ce qu'avait dit et fait le petit Hans, c'est tout à fait intéressant et précis. Le petit Hans a développé une phobie des chevaux, or dans la Vienne de l'époque, le cheval était tout à fait important puisqu'il y avait des diligences, des charrettes, des cabriolets... Et il ne pouvait plus sortir parce qu'il avait peur de rencontrer un cheval. C'est lui, le petit Hans, qui a provoqué chez Freud, si je puis dire, le mythe de l'Œdipe, c'est-à-dire qu’avec le petit Hans, Freud s'est aperçu que le petit garçon de quatre ans était amoureux de sa mère et avait peur de son père. Maintenant, cela paraît d'une banalité affligeante, tellement affligeante d'ailleurs que certaines personnes disent que "le mythe de l’Œdipe" n'existe plus, il n'empêche que quand l'on voit des petites filles de quatre ans et des petits garçons de quatre ans, cinq ans, ils continuent à être amoureux de leur papa ou de leur maman. Donc Freud a découvert à travers Hans ce qu'il a appelé le mythe de l'Œdipe et d'ailleurs, la seule fois où il a vu Hans, il lui a dit « J'ai toujours su que naîtrait un petit Hans qui aimerait tellement sa mère qu'il aurait peur de son père ». On ne peut pas parler de psychanalyse de l'enfant sans parler de Freud et du petit Hans, qu'encore une fois, il n'a vu qu'une fois.

La psychanalyse de l’enfant

L'enfant est fils du discours et fils des signifiants qui lui préexistent, ceux des parents, de la culture dans laquelle il est né. Il est porteur des signifiants parentaux mais aussi de l'inconscient parental, c'est-à-dire que les enfants ont toujours des symptômes qui viennent titiller les parents exactement là où cela leur fait mal, vous vous demandez toujours comment ils font, ils ont des antennes d'une longueur démesurée. C'est toujours avec des parents qui veulent dormir que l'enfant n'y arrive pas, c'est toujours avec des parents qui attachent de l'importance à la nourriture que les enfants viennent les enquiquiner sur la nourriture, c'est invraisemblable, c'est-à-dire que les enfants viennent vraiment cibler l'inconscient parental et depuis des générations, pas seulement leurs parents, mais aussi les grands-parents, les arrière-grands-parents...

L’enfant n’invente pas le signifiant, il le reçoit avant d'y prendre sa part. Donc, il est d'abord pris dans le discours de la mère le plus souvent, ce que Lacan va appeler « lalangue » en un seul mot, c'est-à-dire tout ce que la mère dit à un enfant dans les interjections, les onomatopées, ce que Marie-Christine Laznik, que vous verrez puisqu'elle va venir vous parler de l'autisme, appelle le « mamanais », les mamans qui font « où là là petitpetititoutitou... », c'est-à-dire tout un langage auquel les pères sont facilement rétifs, mais il y a quand même quelques pères qui parlent le « mamanais ». Donc ce langage de la mère, « lalangue » qui est fait de cette voix qui n'est pas la même que d'habitude, fait d'interjections, et surtout de mouvements, c'est-à-dire que la mère parle en prenant l'enfant, en lui faisant des câlins, en le balançant, en lui faisant des bisous, tout cela est accompagné de démonstrations corporelles qui viennent s'intriquer à la langue de la mère. L'enfant reçoit « lalangue » en un seul mot et ensuite il reçoit la langue, c'est-à-dire la manière dont on parle, on ne parle pas pareil dans toutes les familles, il peut y avoir des langues étrangères, et ensuite il reçoit la langue de l'école, la langue républicaine, la même pour tous : on ne prononce pas n'importe comment, on n'écrit pas n'importe comment et on ne lit pas n'importe comment. Donc l'enfant, on en reparlera quand on va parler des symptômes, est tout de suite pris dans une filière où il est obligé de parler, et pas n'importe comment.

Alors, qu'est-ce qu’il peut dire l'enfant ? Je vous ai apporté des discours d'enfants. Première séance d'un enfant de sept ans que je vois juste avant le confinement. Cet enfant fait des crises, symptôme très à la mode, il fait des crises à la maison ; à l'école, il est parfait. Alors je lui dis, comme à tous les enfants que je vois «  bonjour, comment tu t’appelles ? Quel âge as-tu ? » et je lui demande s’il a des frères et sœurs. À ce moment-là, il me dit «  oui, des sœurs jumelles » et la mère lui dit «  tu n'as pas de sœurs jumelles, qu'est-ce que tu racontes ? Tu as une sœur ». A ce moment-là, elle dit : « Ah, mais c’est vrai, cet enfant est né par FIV (fécondation in vitro) et in utero, il y avait deux enfants, deux garçons dont l'un est mort à quatre mois de grossesse » et elle dit «  toi tu avais un jumeau mais tes sœurs ne sont pas jumelles ». Donc la mère reprend tout à fait précisément son garçon en lui disant qu'en effet, il a un frère qui est mort, mort parce qu'il n'a pas été « assez nourri » dans son ventre. Je lui dis « et ton père ? », il me dit « il est mort, hein Maman qu'il est mort Papa ? » et sa mère lui dit « pas du tout, tu racontes des histoires, ton père n'est pas mort du tout ». C'était juste au début du confinement et le père, qui était un homme à risques, était allé se confiner chez sa mère à lui, donc il avait quitté la maison ; il n'était pas mort pour autant mais il n'était pas là. Vous voyez comme le discours inconscient arrive tout de suite. Dès la première phrase «  as-tu des frères et sœurs ? » qui est une phrase d'un banal à pleurer, l'enfant vient immédiatement parler de ce qui est sa question : la mort de ce jumeau et sa culpabilité de l’avoir tué in utero. Et ensuite « et ton père ? », il vient aussi parler de sa deuxième question qui est la mort de son père parce qu'en effet, il a très peur que son père meure puisque son père est un sujet à risque. Cet enfant, j'ai continué à le voir pendant le confinement par WhatsApp et puis je l'ai revu depuis 15 jours et pour la première fois je lui ai proposé de le voir seul parce que par WhatsApp, je le voyais avec sa mère, c'était un peu compliqué. Et là, quand je vois seul, il arrive et il me montre son nombril ; je lui dis « tu me montres ton nombril » et il me dit « oui, parce que c'est le nombril « qui nourrit ». Vous voyez comment dans sa tête le signifiant de la mère qui avait dit que son jumeau n'avait pas été » assez nourri » revient, signifiant que j'avais trouvé un peu particulier ; et il a fait toute une démonstration sur qu'est-ce qu'un nombril, comment est un enfant dans le ventre de sa mère. Autrement dit, sa question c'est vraiment « comment je suis né et pourquoi je ne suis pas mort ? ». Alors, il ne le dit pas comme ça, mais ça circule dans son discours en permanence.

Étudiante : Quel âge a-t-il ?

Mme Bergès-Bounes : Il a 7 ans.

Donc, un enfant, « ça » parle. Et « ça » parle tout de suite, et « ça » parle de l'essentiel. Lacan dit que la parole est un acte et elle est adresse car elle est toujours demande de reconnaissance. La parole est adresse, c'est-à-dire qu'on parle à quelqu'un, et on parle à quelqu'un pour être reconnu par lui. Un des effets premiers du confinement, il faut quand même en parler, a été, pour moi en tout cas, l'annulation importante de rendez-vous de thérapie d'enfants. Pas du tout des adultes qui ont continué au téléphone, enfin c'était un peu spécial parce qu'il y avait un rapproché un peu particulier ; mais avec les enfants, beaucoup de parents ont suspendu les séances de thérapie comme si un enfant ne pouvait pas parler quand le corps du psychanalyste n'était pas là. Le corps de l'analyste n'était pas là donc l'enfant n’allait rien dire, ce qui était archi-faux car ceux qui ont continué par WhatsApp, après nous avoir présenté leur chambre, leur doudou, leurs frères et leurs sœurs, leur terrasse, leur grand-mère, toute la famille, ils se sont mis à parler, ils ont continué leur travail de thérapie, de façon tout à fait intéressante. Et à la fin du confinement, ce qui a été intéressant aussi, c'est que les demandes en urgence se sont multipliées, les familles disant « il ne parle que de la mort ». En effet, ces enfants n'avaient pas pu dire qu'ils avaient peur, en plus certains enfants ont eu des grands-parents qui sont morts, qui ont eu le Covid, des parents qui ont eu le Covid, moi j'ai eu plusieurs mamans enfermées à cause du Covid donc tous ces enfants qui n'ont pas pu parler de leurs angoisse de mort pendant le confinement parce que les parents les en avaient privés en quelque manière, à la fin du confinement, ils en avaient des choses à dire sur la mort. Qu’est-ce que c'était, qu'ils avaient peur de la transmettre et qu'on ne leur en avait pas assez parlé. Et puis, c’était intéressant aussi, comment faire pour éliminer le virus ? Alors ils sont bourrés d'idées, « une fusée qui partirait sur Mars ou sur la Lune, on construirait des villes là-bas et on laisserait le virus sur la terre et on reviendrait quand il serait parti ». C’est un petit garçon de six ans. Un autre : « avec un robot comme un aspirateur, on pourrait aspirer tous les virus méchants, on les enverrait dans le soleil avec une fusée pour qu'ils brûlent », lui, il a 8 ans. Donc, ils avaient beaucoup d'idées, dans une espèce de pensée magique pour éliminer le virus, mais ils étaient terriblement angoissés.

Voilà ce que peuvent dire des enfants, ou bien un autre dont j'ai envie de vous parler tout de suite parce que vous allez voir comment dans le discours et dans la syntaxe elle-même, dans la manière dont l'enfant s'exprime, la syntaxe, les ruptures de discours, on peut comprendre comment les choses sont compliquées pour lui. Alors c'est un enfant de 11 ans et demi, qui n'arrive pas à lire et quand je lui demande pourquoi il vient me voir, voilà ce qu'il dit «  je sais pas, je me rappelle plus, je sais pas trop ». « As-tu des frères et sœurs ? », alors voilà la confusion dans laquelle cet enfant se promène : « Caroline et Marie, c'est la fille de notre beau-père. Alexandre et moi, on est la mère avec notre vrai père. Mathias c'est notre mère à notre beau-père. Ma mère déménage avec notre père, je sais plus, la maison, ils vendent. Mon père, je ne le vois pas depuis longtemps ». Voilà, donc, rien que la manière dont cet enfant parle nous renseigne sur la confusion dans laquelle il est. Aucune généalogie, il ne sait pas de qui il est le fils, enfin il parle quand même de son père et de sa mère, quand même, « la maison, ils vendent. » Je veux dire que l'ordre logique des lois de la parenté n'est vraiment pas en place et cet enfant montre à quel point cette famille recomposée est compliquée pour lui. Il ne sait même pas si ce sont des frères, pas des frères. Vous notez aussi qu'il n'utilise que l'indicatif présent, il n'y a aucun passé, aucun futur, c'est comme s’il n'avait pas d'histoire et il ne peut pas se projeter dans un futur. Tout est au présent, les parents vendent, le père, je ne le vois pas. Donc il n'y a pas de déroulement temporel, aucune mémoire, tout est au présent. Je trouve que cet enfant est exemplaire de la manière dont certains enfants peuvent ne rien penser. On comprend bien qu'il ne puisse ni lire ni écrire, parce que pour pouvoir lire et écrire, il faut être « dans ses bottes » , savoir de qui on est le fils, connaître la généalogie et avoir une idée du fait que le temps s'écoule. Là, il n'y en a pas.

La psychanalyse de l'enfant a longtemps été tiraillée (elle l’est encore d’ailleurs) entre l'éducatif et la psychanalyse elle-même. En effet, beaucoup d'enfants nous sont amenés parce qu'ils ne travaillent pas bien à l'école et les parents sont dans une demande de résultats scolaires, de performances scolaires. Donc, le temps de l'école n'est pas le temps de la thérapie, les parents nous somment d'aller vite, il ne faut pas que l'enfant redouble, il faut qu'il passe de classe en classe, soit un bon élève et en même temps, il faut du temps pour la thérapie, du temps pour réécrire son histoire ou pour trouver sa place dans son histoire. Le temps de l’école n’est pas celui de la psychanalyse.

Deux figures de psychanalystes d’enfants se sont affrontées dans l'histoire de la psychanalyse d'enfants : d'un côté, Anna Freud, la propre fille de Sigmund Freud, qui s'est beaucoup occupée d'enfants à Londres, une fois que Freud a été à Londres. Pour elle, l'enfant était un être à canaliser, à limiter. Elle trouvait que les enfants étaient dans une jouissance effrénée, insupportable. C'est vrai d'ailleurs qu'ils sont dans une jouissance effrénée. Et donc il fallait limiter le sexuel, sexuel que son père avait tellement mis en évidence, puisque vous savez que Freud a eu beaucoup d'ennuis, à dire que tout était sexuel, il ne s'est pas fait que des amis. Sa fille, Anna Freud, a pensé que l'enfant devait être limité justement dans son exubérance sexuelle et dans son exubérance symptomatique, et donc elle était plutôt du côté de l'éducatif. De l'autre côté, toujours à Londres, et c'était intéressant, Mélanie Klein, que Lacan appelait la « géniale tripière », parce qu'en effet elle faisait « sortir ses tripes » à n'importe qui, autrement dit, l'inconscient, le discours inconscient. Alors Mélanie Klein, elle, demandait aux enfants de laisser venir tout ce qu'ils avaient envie de dire ou même de faire. Et la psychanalyse est toujours restée dans cette…comment dire ça, pas dans cette interrogation, mais dans cette complication : est-ce qu'on peut laisser tout dire à un enfant, tout faire, parce qu'en effet, ils ne s'en privent pas, ou bien en effet, est-ce qu’il faut leur donner quelques limites, est-ce qu'il faut provoquer chez eux du refoulement ? C'est ça la psychanalyse ou au contraire est-ce que c'est tout laisser-faire et tout laisser dire ? Et c'est vrai que c'est une question, parce que les enfants, comme je vous le disais tout à l'heure, ont des symptômes la plupart du temps corporels, ils s’agitent. Les enfants ont actuellement des symptômes, les TDAH notamment. Ils s'agitent, ils n'écoutent rien, ils font les pitres en classe, ils ont des symptômes en effet du côté du corps, « pipi caca prout », ça vous l'entendez toute la journée, avec des pipis au lit. Ils vont retrouver les parents toutes les nuits dans leur chambre. En effet, il n'y a que le sexuel qui les intéresse et ils le mettent en acte, contrairement aux adultes, qui habituellement sont un tout petit plus contenus. Mais les enfants sont dans des espèces de mises en acte. Est-ce qu'il faut laisser s'exprimer pendant un temps tout ce que l'enfant a envie de dire ou bien est-ce qu'il faut les cadrer et actuellement, comme on vous en parlera la prochaine fois, le politico-social, le socio-politique a le moyen de cadrer les enfants, notamment avec cet fameuse Ritaline qu'on donne à tort et à travers pour que les enfants « se calment ». Maintenant, ce n'est plus comme du temps d'Anna Freud, où elle avait des positions presque coercitives avec les enfants, maintenant on donne de la Ritaline, comme ça, on n'en parle plus, plus personne ne se plaint, plus personne ne parle, le gamin prend sa Ritaline et c'est terminé.

Dans l'histoire de la psychanalyse aussi, on a beaucoup dit que les enfants ne parlaient pas, les enfants étaient réputés ne pas parler malgré Sigmund Freud, Mélanie Klein, Maud Mannoni, Françoise Dolto et donc on a longtemps proposé à l'enfant de dessiner en séance comme s’il n'était pas capable de parler. De dessiner ou de faire de la pâte à modeler, autrement dit, on lui proposait de jouer plutôt que de parler. En fait, l'enfant parle, vous l'avez entendu dans les exemples que je vous ai donnés tout à l'heure et on n'a pas besoin de passer par le dessin ou la pâte à modeler pour qu'il parle, d'autant qu'une fois que l'enfant a dessiné, qu'est-ce qu'on en fait de son dessin ? Évidemment, il faut demander à l'enfant ce que c'est pour lui, qu'est-ce qu'il a dessiné et se garder, nous, psychanalystes, d'interpréter son dessin, parce qu'à ce moment-là, ce sont nos propres projections que l'on met dans son dessin et il faut toujours se méfier de nos projections parce que nous aussi on a un inconscient, même après 70 ans de psychanalyse, heureusement, l'inconscient cause toujours, et donc on prête à l'enfant des choses qui n'a absolument pas voulu y mettre et qu'il n'a absolument pas voulu dire. Encore maintenant, beaucoup de psychanalyste d'enfants passent par le dessin ou par la pâte à modeler en faisant l'hypothèse que les enfants ne peuvent pas parler, ce n'est pas du tout vrai, donc on peut parfaitement parler avec un enfant.

La demande.

Qui nous envoie les enfants ? Comme je vous l'ai dit, c'est l'école qui nous envoie les enfants habituellement pour qu'ils se calment et qu'ils travaillent mieux donc elle attend de nous justement un cadrage. Ou bien les pédiatres, ou bien c'est la famille mais en tout cas, il faut tenir compte de toutes ces demandes parce que les écoles souvent disent aux parents « vous savez, ça ne sert pas à grand-chose, franchement, la thérapie qu'il est en train de faire, aucun résultat ». Donc les envoyeurs continuent à garder la main sur « l’objet » et je fais exprès de dire ce terme d'objet, sur « l'objet enfant » qu'ils nous envoient, c'est-à-dire que pour eux, l'enfant n'est pas du tout un sujet capable de parler, de dire ce qu'il a à dire mais la plupart du temps l'enfant est un objet qu'on nous envoie pour qu'il devienne autre chose que ce qu'il est, mais peut-être pas un sujet. C'est pareil avec les pédiatres, certains pédiatres envoient les enfants mais eux-aussi ils gardent la main et quand ils revoient la famille pour un frère, ils disent que ce n'est pas terrible non plus, donc finalement, on est toujours jugé dans notre travail de thérapie : et il faut le garder en tête, on n'est pas libre, on n'est jamais libre de toutes façons, de toute manière, ne rêvons pas, nous ne sommes jamais libres. En tout cas nous ne sommes pas libres non plus quand on est en tête à tête avec un enfant qui nous parle. Et puis surtout, il y a la demande de la famille qui, la plupart du temps, n'a rien à voir avec celle de l'enfant. La demande de la famille, c'est souvent celle de l'école, du pédiatre, donc la famille se fait le récepteur de la demande du pédiatre ou de l'école mais pas toujours. Certains parents viennent nous voir parce qu'ils en ont « marrent », par exemple, « marrent » que leur enfant vienne toutes les nuits les réveiller dans leur chambre. Et puis après, il y a la demande de l'enfant. Une fois qu'on a passé toutes ces demandes, qu'est-ce qu'il demande l'enfant ? Habituellement, rien, à part qu'on lui « fiche la paix ». Les enfants que les familles nous amènent sont la plupart du temps sans demande, sauf celle qu'on les laisse continuer à utiliser leur symptôme, ils ne le savent pas et ils ne le disent pas comme ça naturellement, pour être comme le disait Jean Bergès, « le maître de la jouissance ». Parce que très vite ils comprennent que leur symptôme, c'est lui qui dirige la famille. Autrement dit, leur symptôme est au centre de la famille et le fonctionnement de la famille se fait autour de leur symptôme. Je vous donne un exemple qui date de tout à l'heure. Je vois un enfant de neuf ans qui vient parce qu'il fait comme ça avec ses mains (il se les frotte sans cesse), il se les gratte au point qu'il a des lésions. Je lui demande si ça lui fait mal, il répond non, ça ne lui fait pas mal mais il se gratte, il se grattouille toute la journée. Et la mère lui dit « quand même, ça te fait mal, parce que tous les soirs, je dois te mettre de la crème ». Voilà, et donc tous les soirs, la maman et le petit bonhomme de neuf ans qui se gratte toute la journée, ils ont un moment à deux où ils se cocoonent tous les deux. Et là-dessus, au moment où la mère l'a dit, c'est très drôle parce que tous les deux, il a neuf ans quand même, et comme il venait de me dire que lui il n'était pas tellement gêné par son symptôme, tous les deux, je crois, ont compris en même temps que tous les soirs ils avaient quand même un bon moment et qu'ils n'avaient pas envie d'y renoncer. Il y a eu une espèce de complicité, de petits sourires. Alors, j'ai quand même demandé à voir le père et à ce moment-là, la mère me dit qu'il ne viendra jamais. Je lui demande pourquoi il ne viendrait pas car je demande toujours de voir les pères des enfants que je vais suivre par la suite. « Ah non non non il n'est pas du tout concerné, il s'en fiche ». Autrement dit, ils ont un petit moment tous les deux tous les soirs, même pas en catimini, c'est officiel, leur petit moment œdipien ou incestuel, appelons-le comme on veut. En tout cas, le père lui il s'en fiche, il préfère ne pas regarder, et j'ai quand même beaucoup insisté pour que le père vienne car il faut quand même mettre du symbolique, enfin me semble-t-il, dans cette situation. Vous allez me dire que ce n'est pas vraiment un symptôme de se gratter les mains comme ça. Finalement, à part le père qui trouve que c'est un peu beaucoup et la mère, l'enfant ne se plaint pas de grand-chose ; ce moment de complicité a été tout à fait intéressant, c'est-à-dire qu'ils ont compris quel bénéfice secondaire ils prenaient tous les deux à ce symptôme. Et ça, on le voit tout le temps. Les devoirs du soir par exemple, « Où là là, dit la mère, il me prend tout mon temps, je n'ai pas le temps de m'occuper des autres, je n'ai pas le temps de m'occuper de son père, je n'ai pas le temps de faire le dîner, il faut que je m'occupe de ses devoirs le soir qui n'en finissent pas ». Oui naturellement mais pendant que la maman s'occupe des devoirs du petit bonhomme qui n'arrive pas à lire ou à écrire, elle ne fait rien d'autre. D'ailleurs les mères le disent « je ne peux rien faire d’autre que m'occuper de lui ». Là aussi on voit bien comment l'enfant, par son symptôme, prend une place de maître dans la famille, qu'on lui laisse prendre quand même, il ne torture personne pour ça. Donc, petit à petit, avec la complicité de la famille, l'enfant devient en effet « le maître de la jouissance ».

Je raconte toujours cette histoire, parce qu’évidemment il y en a qui sont plus belles que les autres, d'un enfant que les parents avaient amené parce qu'il s'agitait. Il était rentré dans mon bureau et il m'avait dit « Touche pas à mon agitation hein ! ». Il avait six ans. Il est rentré, et avant de me dire bonjour, il m'a dit « Touche pas à mon agitation ». J'étais prévenue que je n'allais pas pouvoir faire grand-chose.

Alors justement, qu'est-ce que le psychanalyste peut faire devant cette « non demande » de l'enfant ?

« Touche pas à mon agitation » pour un enfant agité. Qu'est-ce qu’on peut faire ? D'abord l'entendre, comprendre qu'en effet on est là pour autre chose que ce dont il est question. Deuxième phrase de Lacan qu'il faut toujours avoir en tête : « Ce n'est jamais ce que je demande que je demande ». C'est essentiel. Ce n'est jamais ce que je demande que je demande, donc ce n'est jamais direct, ce que je demande, c'est qu'on me regarde, qu'on m'aime, qu'on me reconnaisse quoi que je fasse, c'est ça que je demande, et ce n'est pas un gâteau, un biberon ou n'importe quoi d'autre. Donc ce n'est jamais ce que je demande que je demande. Il faut toujours l’avoir en tête parce que c'est ce que Lacan appelait le malentendu. On est toujours dans le malentendu à partir du moment où on s'adresse à quelqu'un, c'est-à-dire toute la journée et toute notre vie, on est dans le malentendu, puisqu'on demande à l'autre quelque chose qui ne peut pas nous donner puisqu'il nous demande la même chose, une demande de reconnaissance.

Troisième phrase à marquer d’or, de Lacan : « Je te demande de ne pas accepter ce que je t'offre parce que ce n'est pas ça ». Donc, on est toujours à côté. « Je te demande de ne pas accepter ce que je t'offre parce que ce n'est pas ça », vous l'entendez tout le temps aussi, les mamans qui disent « mais non, mais je m'occupe de lui toute la journée ». Mais non mais ce n'est pas ça qu'il veut, il veut être le seul, être l'unique. Comme me le disait un enfant l'autre jour, un petit enfant de six ans, il me dit « moi je resterai seul plus tard, je me marierai pas ». Je ne dis rien. Il me dit « non je ne me marierai pas, mon amoureuse c'est maman ». 6 ans, c'est un peu tard quand même, habituellement c'est 4 ans. Il me dit « non mais je sais bien que c'est impossible mais quand même je vais rester avec elle longtemps, je n'ai que six ans encore ». Donc il a tout programmé, il sait. Donc le discours conscient, c'est ça, « je sais que ce n'est pas possible ». Le discours inconscient, c'est « je ne me marierai pas parce que mon amoureuse, c'est maman, et de toutes façons, je n'ai que six ans, je peux encore en profiter longtemps ». Les enfants sont toujours en train de vous dire, puisque le discours est adressé, des choses qu'il faut attraper au moment où elles se disent parce que si vous les laissez passer, vous allez avoir droit à un discours conscient et là, on revient à Anna Freud. Donc la psychanalyse d'enfants, comme la psychanalyse en général mais peut-être encore plus, demande une vigilance de tous les instants parce que les enfants envoient des petits signes, c'est ce que Lacan appelait « la belle derrière les volets ». « La belle derrière les volets », c'est l'inconscient, il s’entrebâille, c'est la belle qui regarde dans la rue, mais si vous laissez passer l'entrebâillement, c'est terminé, ça se referme. Donc avec les enfants, il faut être d'une vigilance permanente, encore plus qu'avec les adultes.

Le transfert.

Le transfert avec les enfants. Alors comment fait-on pour que l'enfant soit dans une demande, qu'il accepte de revenir nous voir. Soit on propose après la première consultation à la famille de revenir, et en proposant à la famille de revenir autant de temps qu'il le faut pour que l'enfant, un beau jour, accepte de parler, lui, si je puis dire, ce qui quelquefois peut ne pas se faire. Il m'est arrivé de voir des parents et de ne jamais voir l’enfant, parce que finalement les parents parlaient de l'enfant comme le père de Hans qui parlait de son fils et la phobie de Hans s'est arrêtée bien que Freud n'ait vu Hans qu'une fois. Donc une fois que l'enfant est d'accord pour venir nous voir, nous arrivons à la question du transfert. Alors comment se passe le transfert sur nous avec les enfants ? À partir du moment où un enfant est d'accord pour venir nous voir, le transfert s'installe, et c'est d'ailleurs là qu'on voit à quel point le transfert est un transfert amoureux, comme le disait Freud. La dernière petite-fille que j'ai vue tout à l'heure m'a dit « non mais je ne veux pas te quitter, je veux rester avec toi, je veux rester avec toi ce soir, je voudrais que tu me fasses un câlin et dormir avec toi, je voudrais que tu sois ma maman ». Au moins là, c'est dit, c'est clair. Le tout devant sa mère, un peu étonnée : « mais non tu sais bien que Marika... ». Les parents nous appellent par notre prénom, dans une familiarité troublante. « Mais non, tu sais bien que tu ne peux pas rester avec Marika ce soir... ». Donc, voilà le transfert amoureux des enfants qui veulent vous embrasser, qui vous touchent, qui viennent vous tripoter, donc c'est un vrai transfert j'ai envie de dire, et encombrant parfois. Parce que certains psychanalystes disent que le transfert n'existe plus, c'est très compliqué maintenant de faire de la psychanalyse, disent-ils, parce que le transfert n'existe plus. Ce n'est absolument pas mon avis et vous allez comprendre pourquoi.

Première vignette clinique, une petite fille de quatre ans et demi, moyenne section de maternelle, que j'ai vue à quatre reprises avec ses parents pour des crises, elle fait des crises monumentales, au point que la mère me dit : « quand elle fait des crises, on dirait un animal, je ne la reconnais pas ». Elle fait des crises surtout avec sa mère ; cette petite fille a un langage bébé, à la limite du bégaiement, on ne la comprend pas et en plus, pour couronner le tout, elle a une sucette dans la bouche en permanence. Comment voulez-vous parler avec une sucette dans la bouche en permanence ? Donc je la vois, quatre fois à peu près et ce mercredi matin-là, elle arrive, elle enlève sa sucette, elle veut me montrer comment elle écrit des lettres, elle veut absolument savoir comment on écrit mon nom « Bergès », elle est tout à fait en avance, cette gamine qui a un langage bébé. Elle connaît toutes les lettres, elle veut savoir comment s'écrit « Bergès », je le lui montre, elle écrit toute une page de « Bergès », elle part et elle oublie sa sucette derrière le fauteuil où elle l'avait caché. Et là je me suis dit que c'est gagné, évidemment. C'est-à-dire que cette petite fille avait laissé son « symptôme sucette » si je puis dire, « langage bébé », derrière le fauteuil, donc je me suis dit « ça y est ». Et en effet, c'est une petite fille que j'ai vue pendant tout le temps du confinement et qui va très bien, qui vient de rentrer en grande section de maternelle mais elle sait quasiment lire et écrire et qui maintenant finit par parler de ce qui est le nœud de sa question, c'est-à-dire sa sœur qui a un an de moins qu'elle et qui la talonne méchamment. Première vignette clinique de ce mercredi matin-là.

Deuxième vignette clinique, Victor, 8 ans, en CE2, alors lui aussi fait des crises mais des crises où il parle de mourir, de se supprimer, au point que les parents doivent fermer la porte à clé parce qu'il veut partir dans la rue, il a 8 ans et veut partir dans la rue en disant qu'il veut trouver une autre famille. Alors il arrive avec une espèce de cube que son père lui a donné pour se détendre et sur ce cube, il a mis le parfum de sa mère. Vous voyez comment les enfants se présentent. Ils arrivent avec un objet donné par le père avec par-dessus le parfum de la mère. Et là, il se met à parler, la mère est là, lui je n'ai jamais pu le voir sans sa mère et il dit qu'il voudrait être avec elle toute sa vie, qu'il voudrait rester à la maison avec elle toute la journée. La mère lui dit « mais enfin, je m'occupe de toi tout le temps, je me suis même arrêté de travailler pour m'occuper de toi ». Vous voyez, ce n'est jamais ce que je demande que je demande, c'est toujours plus. Et la mère est très étonnée, elle se demande s’il y a un lien entre cette demande d'amour permanente qu'il lui fait et le fait qu’à l'école ça ne marche pas. Évidemment, puisqu’il ne veut pas de tiers entre sa mère et lui.

Troisième vignette clinique de ce matin-là, de ce mercredi-là, Wandrille. Alors lui, il a cinq ans, à peine la porte ouverte, il me dit «  Marika, j'ai perdu une dent, la première, et je veux te la montrer », et il arrive avec sa dent. Vous voyez comment les enfants arrivent avec des objets qui sont pour eux importants évidemment : la sucette, la dent, le cube en caoutchouc. Alors lui, il a du mal à se concentrer, il ne tient pas en place et il a des phobies : les crocodiles, les morts vivants, il fait tout le temps des cauchemars, il est très angoissé. Et il me raconte, ce dont les parents ne m'ont pas parlé, qu'il va toutes les nuits dans le lit de ses parents et il me dit « mon doudou, c'est le pull de maman, il est doux, je me blottis contre elle et Papa ne s'en aperçoit pas ». Donc vous voyez comment les enfants, portés par le transfert, disent des choses importantes pour eux, et c'est lui qui m'a expliqué qu’il ne se marierait jamais parce qu'en effet sa mère est son amoureuse, donc la question n'est pas encore réglée. Lui aussi, je l'ai vu pendant tout le confinement, il va mieux, il vient de rentrer en CP. C'est intéressant aussi, ces enfants très jeunes n'étaient pas beaucoup allés en classe, les enfants de quatre ans, de cinq ans, n'avaient pas connu beaucoup les règles scolaires quand le confinement est arrivé. De surcroît, pendant le confinement, les parents, épuisés par leur propre travail et par le travail qu'ils devaient faire avec leurs enfants plus âgés, se sont essentiellement occupés des grands enfants, les enfants qui avaient besoin d'eux pour la scolarité. Tous ces petits bouts de choux de 4 ou 5 ans, 5 ans et demi, ils étaient livrés à eux-mêmes quasiment, comme s’ils étaient dans le flou. D'ailleurs les parents le disaient : « on n'a pas le temps de s'occuper d'eux, on s'occupe trop des autres et on travaille ». Donc ces enfants jeunes, entre quatre et six ans, ces gamins qui rentrent au CP en ce moment, ils ont eu tout un temps, tout un espace flou, une espèce de suspens, et surtout sans règles autres que les règles de la maison car les parents donnaient des règles quand même. Mais ils n'ont pas eu connaissance des règles de l'extérieur, il n'y a pas eu un savoir autre, des règles autres qui sont les règles de la République, les règles de l'école, les mêmes pour tous. Ils n'ont pas eu cet espace, ils n'ont pas fait la connaissance d’un autre espace et d'autres règles. Et donc ils se sont trouvés, et c'est pour cela que c'est important de les voir en thérapie, ils se sont trouvés dans une espèce de « no man's land » avec des parents usés. Les parents disaient, à la fin de confinement «  on a pris 10 ans », et c'était vrai je crois. Les petits, on les a un peu laissés tranquille et du coup, ils n'ont pas rencontré l'autre, l'extérieur à la maison et c'est le cas de ce petit Wandrille.

Donc, trois séances de thérapie qui se suivent où l'on retrouve les symptômes en vogue, la crise, les difficultés de concentration et les difficultés scolaires. C'est essentiellement ce qui amène les enfants actuellement. Alors, est-ce que le transfert est différent d'il y a quelques années ? Moi, je ne trouve pas. Une fois que l'enfant a accepté de s'engager seul dans la thérapie, on retrouve exactement les mêmes thèmes, les mêmes choses. La difficulté reste, en effet, la demande de l'enfant. Le transfert de l'enfant est tactile, physique. Donc il va nous embrasser, nous toucher, il nous tutoie, nous appelle par notre prénom. Ils ont toujours quelque chose à manger ou à boire, toujours. Des objets dans les poches, des billes. Ils circulent dans la pièce, ils sautent, ils tapent, ils vont aux toilettes, ils ont toujours envie de faire pipi, au moins trois fois, ils changent de siège, ils s'allongent, ils « chipent » des choses, ils ouvrent les placards, les tiroirs. Ces enfants mettent souvent le bureau « à sac ». Alors, c'est parfait lorsqu'on est dans une institution avec un bureau où il n'y a rien. En revanche, quand vous êtes chez vous avec des petits objets auxquels vous tenez, il faut faire un peu attention, les vases de fleurs notamment parce que tout ce petit monde s'agite, saute, crie, ils crient énormément. Donc scénario classique ou les objets voix, regard, motricité, oralité, analité, donc tout ce que Freud a décrit, sont sans cesse exprimés, joués dans leur corps sexué. Le sexuel, il est partout. Le sexuel et le pulsionnel sont prévalents, exhibés et circulent dans la pièce en même temps que l'enfant. Ne parlons pas de la manière dont les enfants tripotent le corps de leur mère, c'est aussi quelque chose de toujours étonnant. Les enfants sont les deux mains sous la jupe de maman, dans le soutien-gorge de maman, bref dans une proximité corporelle toujours étonnante, exhibée. Alors là aussi, nous, analyste, qu'est-ce qu'on fait ? C'est comme l'histoire de mon petit bonhomme avec la mère qui lui met de la crème tous les soirs. Et on retrouve Anna Freud et Mélanie Klein, est-ce qu'on dit « ça suffit là quand même », on a quand même envie de dire quelquefois «  c'est un peu trop », c'est un peu trop de sexuel exhibé, en plus ils viennent nous le montrer, évidemment, cela nous est adressé. Ou bien est-ce qu'on laisse faire en se disant « jusqu'où ça va aller ? ». C'est très compliqué. Je trouve que le plus opérant, dans mon expérience, c'est l'humour mais il faut y arriver nous mêmes, il faut avoir envie de faire de l'humour, en avoir les moyens c'est-à-dire ne pas être trop agacé, mais quand on arrive à faire un peu d'humour, les choses se décalent. Donc ces scénarios transférentiels, il faut quand même savoir qu'ils existent, que c'est par là que l'enfant va pouvoir prendre une autre place que celle qu'il a jusque-là et éventuellement avoir moins besoin de son symptôme mais il faut aussi savoir qu'il y a de la jouissance. Lacan a amené que dans le symptôme, on trouve de la jouissance, ça nous plaît. Ce petit bonhomme qui se gratte tout le temps, ça lui plaît, il ne peut même pas dire que ça lui fait mal. Donc pourquoi est-ce qu'il s'en débarrasserait si ça lui fait tellement plaisir ? Et du coup, nous, analystes, apparaissons comme l'empêcheur de « jouir en rond » . Donc c'est difficile, à la fois il faut qu'il y ait du transfert pour que quelque chose puisse se passer mais en même temps, il faut aussi que l’enfant, à un moment donné, puisse prendre une place qui n'est plus cette place de jouissance symptomatique ou familiale et l'analyste est le vecteur de cette perte parce que finalement, de quoi s'agit-il au bout du compte dans une psychanalyse ? Il s'agit de perdre - on ne le sait pas au début - il s'agit de perdre ce qui précisément nous fait jouir et ce, depuis des temps immémoriaux, c'est-à-dire depuis qu'on est né la plupart du temps, et c'est pareil pour les enfants. Donc la psychanalyse de l'enfant, c'est aussi quelque chose qui va leur permettre d'occuper une place de sujet, d'occuper une place dans la famille, la généalogie, à l'école, mais à quel prix ? Au prix d'un renoncement de ce qui jusque-là leur donnait une place de maître et de jouissance.

Pour terminer, ce dont parlent les enfants essentiellement dans la thérapie, ou dans la psychanalyse - finalement, c’est la même chose - de quoi parlent-ils ? Ils parlent de ce que Freud a appelé les théories sexuelles infantiles, on écrit pour aller plus vite TSI. Les théories sexuelles infantiles, tout le monde en a, tout le monde continue à en avoir, ce sont les questions que tous les enfants se posent et que Freud une fois de plus a mis en lumière, ce sont tous les scénarios que les enfants imaginent, inventent sur la naissance, comment on fait les bébés, d'où viennent les bébés, d'où est-ce que je viens, la vie et la mort. Alors, les théories sexuelles infantiles, c'est la vie, la mort et qu'est-ce qu'il se passe entre un homme et une femme, la différence des sexes. Ces théories sexuelles infantiles sont donc des scénarios originaux, chacun de nous a ses TSI, et la psychanalyse consiste à nous les faire retrouver. Ce sont donc des scénarios autour du désir de savoir, de la « pulsion de savoir » disait Freud, qu'est-ce qu'il se passe entre mon père et ma mère ? Donc la pulsion de savoir, le désir de savoir, c'est ce qui va être la naissance de la pensée, c'est pour cela que ces TSI sont tellement importantes. Donc la pensée, si je puis dire, elle naît du sexuel. Les enfants commencent à gamberger autour de « pourquoi je suis là, comment j'ai fait pour être là, qui m'a fabriqué et puis pourquoi on meurt, pourquoi on vit, qu'est-ce qu'un homme et qu'est-ce qu'une femme ? ». Voilà, ce sont les théories sexuelles infantiles, ce que Freud appelait aussi, je trouve cela très joli, le « produit de l'urgence de la vie ». Ces théories sexuelles infantiles continuent, c'est-à-dire que toute notre vie, elles nous mènent. C'est là notre curiosité, et Freud parlait de curiosité sexuelle, il dit que c'est la curiosité sexuelle qui deviendra ensuite la curiosité, celle qui va nous pousser à savoir, à apprendre à lire, à écrire, à parler. Donc cette curiosité de savoir a ses racines dans les théories sexuelles infantiles qui ne sont pas les mêmes pour chacun de nous mais qui ont toujours les trois mêmes thèmes : la vie, la mort, le sexe. Je voulais vous donner quelques exemples, vous constaterez que ce sont souvent des garçons, les garçons consultent beaucoup plus que les filles.

Arthur, six ans, lui il vient parce qu'il tape les autres enfants et il tape surtout son frère de trois ans qui l’enquiquine depuis qu'il est né. Alors qu'est-ce qu'il dit, lui ? Comment je suis né ? « C'est l’hôpital, on met le bébé dans le ventre, on ouvre le ventre, on capture le bébé, après ils refont le ventre, ils mettent des objets si c'est cassé et après c'est fini. Vous repartez. ». Vous remarquez : pas de père pour cet enfant, pas de mère, « on » : « on » capture, « on » ouvre. Cet enfant n'est le fruit d'aucun père, d'aucune mère, d'aucun acte sexuel qui a présidé à sa naissance. Il y a la capture du bébé, il n'y a pas de maturation, tout se fait dans l'instant, là aussi tout est au présent, il n'y a pas d'histoire. Évidemment, ce n'est pas un hasard si cet enfant dit les choses comme ça, c'est que l'absence de père répète l'absence du père de la génération précédente et le père dit « je n'ai pas eu de modèle » et c'est un père qui tape aussi son garçon comme lui-même aussi a été tapé. Et ce qui est intéressant dans cette consultation avec ce petit bonhomme, et cela montre à quel point le symptôme est vraiment quelque chose de central, et comment en effet l'enfant a pris une position maîtresse avec ce symptôme. Après cette consultation qui était la première, les parents ont divorcé. C'est-à-dire que cette consultation a eu un effet, a permis une mise en acte de ce qui était déjà là, évidement, vous vous doutez bien que ce n'est pas la consultation qui l’a provoquée, mais le fait d'aller voir un analyste, je retombe sur ma phrase du début : » la seule présence de l'analyste est une incarnation de l’inconscient » . Le seul fait d'être allé voir un analyste a « autorisé » ces parents à faire quelque chose qu'ils n'arrivaient pas à faire et qui était évidemment en gésine depuis longtemps. On le voit assez souvent. Quand les parents ont enfin une demande, parce que c'était l'école qui les envoyait, parce qu’il tapait à l'école ce gamin, quand les parents ont enfin une demande, évidemment, ça a des effets tout de suite dans la famille, donc on comprend que certaines fois, ils n'ont pas envie de consulter, vous voyez, si la consultation a des effets aussi radicaux, on comprend qu'on s'en méfie.

Deuxième exemple, cinq ans, toujours un garçon, alors lui, comment il est né ? « Mon corps, des cellules, elles vont dans les places, elles lancent une petite boule, elles dansent et elles font un bébé. Les cellules, c'est comme un bébé grenouille dans le ventre de maman, et le bébé fait des bêtises, et il sort, c'est la vie. » Alors lui, il a cinq ans. Il n'y a qu'une maman, il y a le ventre de maman mais il n'y a pas de papa. Très souvent, pour les enfants, il n'y a pas de papa. Les mamans, elles font leur bébé toute seule, surtout avec les garçons, et le papa, une fois de plus, est à la périphérie.

Troisième gamin, 8 ans, alors il consulte parce qu'il a peur du noir et puis il a toujours peur d'être en retard, donc il faut tout faire bien. « Eh bien moi je suis venu, deux graines, une du papa et une de la maman qui se sont mélangés et puis c'est devenu vivant et puis après on sort et après on vit sa vie. » Alors lui, il est en place si je puis dire, il est dans le symbolique, il a un père, il a une mère qui l'ont fabriqué et il sait d'où il vient, lui, il sait où il va.

Le premier, avec cette capture de bébé dans un ventre qui peut être cassé, lui, il n'est pas du tout installé dans une généalogie, ni à une place de sujet, comme ses parents d'ailleurs, surtout comme son père et on n'est pas tellement étonné que la première consultation ait fait exploser la famille. Je vous parlerai la prochaine fois des théories sexuelles infantiles autour de la mort, qu’on rencontre tout le temps chez les enfants, tout le temps. Voilà, je vais laisser du temps aux questions s’il y en a.

Étudiante : J'en ai plusieurs, je voulais savoir, vu que quand on dit psychanalyste, tout le monde dit « Ouh là là fuyons », ce n'est plus à la mode, comment vous vous présentez, vous êtes psychologue pour que l'on vous envoie ces petits patients ?

Deuxième question, c'est sur l'enfant et l'animal, par exemple, si je prends l'exemple d'un enfant unique, parents séparés et conflits autour de l'enfant, quel est le rôle de l'animal, quelle est sa place ?

Et troisième question, est-ce que vous avez eu la situation des enfants issus de la PMA, que ce soit les gamètes de deux parents ou des gamètes données, sperme ou ovule, voilà, comment ils vivent ça, quelles sont les théories sexuelles pour ces enfants ?

Mme Bergès-Bounes : Alors première question, en effet, la psychanalyse n'a plus le vent en poupe, c'est vrai, et d'ailleurs c'est pour cela qu'on dit qu'il n'y a plus de transfert. Moi je ne suis pas du tout d'accord. C'est une façon de nier que l'on a un inconscient. Évidemment que cela enquiquine tout le monde, c'est enquiquinant l'inconscient, cela nous fait dire le contraire de ce que l'on voudrait, ça nous met dans des situations impossibles, mais on est travaillé par l'inconscient tout le temps parce que l'on parle et c'est ce qu'a apporté Lacan. Nous sommes des parlêtres, et à partir du moment où l'on se sert du langage, dans le langage vont venir des lapsus, des mots d'esprit, des choses qui vont montrer que l'on a un désir autre que celui qu'on manifeste. Le coaching, enfin tout ce qui se passe en ce moment, nie l'inconscient mais il n'empêche que l'inconscient est là, on ne peut pas faire comme si on n’en avait pas. Un exemple qui m'avait beaucoup frappé d'un Monsieur que j'avais vu il y a très longtemps, il était en train d'écrire sa thèse. Il écrit sa thèse, il avait peur de ne pas faire une thèse correcte, et il « attrape » une crampe de l'écrivain de la main droite. Il se dit que ce n'est pas grave, il apprend à écrire à gauche, il continue sa thèse de la main gauche, crampe de l'écrivain de la main gauche. Vous voyez là, par exemple, c'est caricatural mais c'est quand même un monsieur que j'ai vu, vous vous dites « il ne se loupe pas », c'est-à-dire que l'inconscient, c'est ça aussi, ça nous fait faire des choses, on ne sait pas qu'on en a envie et pourtant ça vient nous coincer. Ce n'est pas parce que l'on dit qu'il n'y a plus de psychanalyse que l'inconscient n'existe plus. L'inconscient existe jusqu'à notre dernier souffle. Une psychanalyse n'est jamais terminée parce que même quand on a fait 30 ans d'analyse, trois fois par semaine, on continue, et heureusement, à avoir des désirs souterrains dont on ne peut pas parler, et heureusement qu'on est dans la transgression et qu'on est dans l'interdit.

Deuxième question, l'animal. Il y a beaucoup de parents qui en effet considèrent que l'animal va régler la question, moi je n'en suis pas sûre, je ne crois pas qu'un objet... Ce n'est jamais ce que je demande que je demande... On m'offre un petit chien, ce n'est pas pour cela que la question est réglée, c'est comme la Ritaline, on donne de la Ritaline et ça va régler la question, et non. La Ritaline, ça ne règle pas toutes les questions même si ça permet que certains enfants soient un peu moins agités, mais ça ne règle pas la question de pourquoi cet enfant est agité.

Et la troisième question sur les enfants issus de la PMA, on commence à en voir. Par exemple, celui dont je vous ai parlé avec ses sœurs jumelles, lui c'est un enfant par FIV. On commence à en voir. Qu'est-ce qu'ils ont comme théorie sexuelle infantile ? Exactement les mêmes que les autres. De même, et ça c'est une surprise pour moi permanente, qu'un enfant dessine une maison, eh bien figurez-vous, il dessine une maison comme au temps de Blanche Neige, une petite chaumine avec une cheminée qui fume alors que plus personne ne voit de chaumine avec des cheminées qui fument… Et les théories sexuelles infantiles, ce sont les mêmes, absolument les mêmes, parce que c’est : d'où viens-je, qui suis-je, comment j'ai été fait.

Étudiante : Bonsoir et merci de cet exposé très intéressant. Quelles sont les clés de la psychanalyse d'enfants ? S'agit-il d'interpréter ce qui est observé, énoncé et de le formuler à l'enfant puisque l'enfant n'a pas de demande et se trouve souvent en compagnie de sa mère ? Est-il judicieux de travailler avec les parents ? Un changement de leur réponse à l'égard de l'enfant pourrait permettre le changement de ce dernier, pour trouver des réponses, des limites, qu'en pensez-vous ?

Mme Bergès-Bounes : Absolument pas, c'est ce que je vous disais pour le dessin tout à l'heure, il ne s'agit pas d'interpréter ce que l'enfant nous dit ou nous montre. Il s'agit d'écouter ce qu'il a à dire. Comment voulez-vous interpréter ? Vous ne pouvez interpréter qu’en y mettant du vôtre, autrement dit qu'en parlant de vous. Lacan disait toujours « Attendons l'équivoque », ou le jeu de mots, le moment où le patient va dire quelque chose qui va l'étonner lui-même, mais on ne peut pas interpréter en psychanalyse, ni en psychanalyse d'enfants, ni en psychanalyse tout cours.

Etudiante : Merci beaucoup, c'était vraiment formidable parce que très éclairant, très clinique. Deux questions, à quelle fréquence voyez-vous les enfants et ensuite y a-t-il une moyenne en terme de temps pour la psychanalyse d'enfants ou bien est-ce que cela varie complètement selon les sujets ?

Mme Bergès-Bounes : Combien de fois je vois les enfants par semaine ? Alors là, ça dépend complètement. L'idéal est de les voir une fois par semaine. Il ne faut pas rêver, trois fois par semaine pour des gamins, c'est impossible. Les adolescents, parfois, on peut les voir trois fois par semaine si on est inquiet par exemple et qu’il n'est pas question de les laisser partir. Les enfants habituellement, c'est une fois par semaine lorsque le rythme est pris. Mais il y a beaucoup d'enfants chez lesquels la demande justement, n’est pas très assurée qu'on va voir une fois tous les 15 jours, justement pour attendre que la demande s'instaure. Parce que je disais tout à l'heure, comment faire quand la demande n'est pas là ? On propose à l'enfant de revenir. On lui dit : « tu vas réfléchir, on va se revoir ». Vous voyez mon petit bonhomme qui se gratte, il n'a pas très envie de revenir lui. J'ai voulu faire venir le père, parce qu'habituellement ce sont les mères qui viennent. Donc il ne faut pas brusquer la demande, car si vous la brusquez, elle s'arrête, quelquefois elle n'arrive même jamais. Donc il faut savoir attendre, savoir revoir l'enfant aussi avec ses parents. Alors Mélanie Klein disait, et c'est de la plus haute importance, qu'il faut que les parents aient un transfert sur nous aussi. Si les parents ne nous pensent pas capable d'aider leur enfant, ce n'est même pas la peine de commencer. Il faut que les parents transfèrent aussi sur nous, et quelquefois ils transfèrent trop. C'est assez souvent que les parents viennent vous dire « moi, j'ai envie de venir vous voir, ça ne me va pas que vous voyiez ma fille ou mon fils, moi j'ai envie de venir ». Autrement dit, les parents viennent prendre une place d'enfants, la place de leur enfant et presque d'enfant pour nous. Ce jeu des places est tout le temps présent dans la psychanalyse avec l'enfant et c'est pour cela que c'est si compliqué car il faut que les parents nous fassent confiance, qu'ils considèrent qu'en effet on va pouvoir aider leur enfant, et c'est pour cela que je vous ai parlé aussi de la demande du pédiatre ou de l'école car quand l'école tous les trois mois dit « il n'y a pas beaucoup de progrès, franchement vous pourrez dire à votre psychanalyste... ». Vous voyez, on a toujours un œil, il y a l’œil de Caïn qui nous regarde et qui nous épie, qui nous évalue.

Et dernière question, la durée d'une cure d'un enfant. Cela peut être une consultation. Cela m’st arrivé que personne ne soit là la deuxième fois et que les parents appellent en me disant que tout va bien. Donc ça peut être une fois, ça peut être zéro fois même à la limite, simplement des parents qui téléphonent ou bien ça peut durer beaucoup plus longtemps. Quelquefois en espaçant, quelquefois les enfants reviennent pour faire une petite tranche à l'occasion d'un deuil, la famille reprend contact, c'est compliqué. Ce que l'on a l'habitude de dire, c'est qu'à l'adolescence, il faut passer la main, c’est-à-dire que quand on a vu un enfant depuis l'âge de quatre ans avec toutes ses théories sexuelles infantiles et puis après il revient à 16 ans, je crois qu'il faut passer la main parce que on est l'analyste de la petite enfance et quelque part, on se demande s’ils ne viennent pas nous voir justement pour ne pas grandir. Mais alors, c'est compliqué car ils vous disent « c’est vous que je veux voir, vous me connaissez depuis la guerre de 100 ans, je veux continuer avec vous ». C'est-à-dire que le transfert ça dure aussi. Donc il n'y a pas de règle.

Etudiante : J'ai deux questions, la première, vous avez posé la question sur les enfants issus de la PMA mais moi j'ai une question plutôt sur les enfants, comme ils viennent souvent avec leur mère, mais qui sont des mères célibataires, où effectivement le père n'existe pas et parfois, puisque j'ai rencontré ça, le père n'existe vraiment pas, c'est-à-dire qu'il a refusé de reconnaître l'enfant.

Et deuxième question, qu'en est-il des enfants de parents qui ont eux-mêmes des pathologies psychiatriques sévères qui ont un suivi et qui se pose la question sur le suivi de leurs propres enfants…alors je sais bien que c’est une question à rallonge… parce qu'il y a ceux qui ne veulent pas psychiatriser, psychanalyser leurs propres enfants et il y a ceux qui veulent prévenir. Qu'est-ce qui est normal, anormal, même si la normalité n'existe pas ?

Mme Bergès-Bounes : Alors, je réponds d'abord à votre deuxième question parce que, ce qui est très important et que je n’avais pas dit, c’est que lorsque l'on commence à suivre un enfant, si on le peut, il faut proposer aux parents d'aller parler, soit de temps en temps, soit plus régulièrement, à quelqu'un d'autre. Autrement dit, il faut aussi proposer un lieu où les parents puissent aller parler parce que tout ce qui va se passer avec l'enfant va venir bousculer l'équilibre familial et provoquer un déséquilibre, une demande, chez les parents ou chez les frères et sœurs... C'est très fréquent, vous commencez à vous occuper d'un gamin, deux mois après, la mère arrive en disant «  mais sa sœur, ça ne va pas du tout, mais alors du tout, et lui il va très bien mais il faut que vous voyiez sa sœur ». Donc là aussi, il y a tout un jeu de places qui fait qu'il faut prévenir cette affaire en proposant aux parents d'avoir un lieu pour parler eux-aussi, soit en tant que parents, soit en tant que mère ou père, et ça c'est surtout vrai avec les parents dont vous parlez, qui ont des pathologies lourdes. C'est vrai qu'il faut qu'ils aient un lieu où aller parler parce que les enfants de ces parents aux pathologies lourdes se mettent facilement dans un rôle de thérapeute par rapport à leurs parents et du coup, ils ne sont absolument pas libres. Je pense à une petite fille qui a une mère alcoolique qui passe son temps à être à la maison pour vérifier que sa mère ne boit pas trop, ce n'est pas son travail de petite fille.

La première question au sujet des mères célibataires, c'est vrai que c'est de plus en plus fréquent, les pères absents parce qu'ils n'ont pas envie d'y être ou réellement absents. Une psychanalyse ne consiste pas à réparer l'irréparable, on ne peut pas réparer le fait qu’on a des parents alcooliques ou que l'on a des parents qui ont été insuffisants ou des parents avec des traumatismes, on ne peut pas réparer. On ne peut que prendre acte de ce qui s'est passé. Donc la psychanalyse, c'est pour cela que je vous ai parlé de perte, c'est une entreprise qui aboutit à de la perte, à la perte de ce que l'on est, à la manière dont on s'est construit mais qui quand même nous fait souffrir et qui doit nous interroger puisqu'il y a des symptômes qui surgissent. Vous voyez le symptôme, la définition de Freud, c'est que le symptôme, il a une fonction double. À la fois, il masque, il masque que le père et la mère ne s'entendent pas comme tout à l’heure dans mon cas, et à la fois il exhibe. Donc le symptôme, à la fois il masque que quelque chose cloche et à la fois il dit que quelque chose cloche. Et donc la psychanalyse, ce travail de psychanalyse qui est un travail dur, austère, consiste surtout à perdre tout ce avec quoi on s'était construit, toutes nos illusions, tous nos rêves et à la fin, on se dit : «  je suis tout seul, il faut que je me débrouille ».

Voilà je ne sais pas si j'ai répondu mais il faut toujours avoir en fond de tableau cette question de la perte.

 

Applaudissements.

 

Retranscription par : Vladimir LAUGIER

Relecture par : Hélène Mirande