Marie-Charlotte Cadeau : Paradoxes et difficultés de la position féminine

EPhEP, MTh1- ES2, le 12/11/2018

A propos des formations de l’inconscient

Je m’appelle Marie-Charlotte Cadeau. Je vais essayer d’aborder avec vous la spécificité de la psychopathologie féminine, ses paradoxes et ses difficultés.

Je vous dirai dans un sens analogue à celui de Claude Landman, que la difficulté de la psychanalyse est qu’on ne peut ignorer la manière dont le concepts se sont mis en place puisqu’ils ont été inventés, d’abord par Freud pour saisir le Réel clinique qui se présentait. L’évolution de leur « saisie », c’est-à-dire le serrage de plus en plus fin, du Réel mis en place par la structure du langage, mais aussi, si je puis dire, mis au feu d’une évolution historique des mœurs  et des mentalités nécessite une connaissance précise de l’histoire de la psychanalyse.

Je pense être amenée au cours de l’année à vous faire trois interventions, ce qui fait très peu bien sûr, lorsque vous jugerez vous-mêmes de l’ampleur de la question. J’essaierai donc de vous donner quelques points de repère essentiels.

 

La première intervention, aujourd’hui portera sur la mise en place de la question phallique, de la manière dont Lacan après l’embarras de Freud concernant la question féminine ( et malgré les observations remarquables qu’il a faites, il ne faut pas exagérer l’obscurité de ce qu’il appelait lui-même le « continent noir » féminin),donc la manière dont Lacan affronte la question de l’être et de l’avoir phallique.

 

La prochaine fois, en janvier, je prendrai l’avancée logicienne rigoureuse de Lacan, aboutissant aux formules de la sexuation et à la position d’une femme comme pas-toute phallique.

 

Au mois de mars, et dans un autre cadre, je prendrai la fameuse question du « genre » surtout à partir de Judith Butler, dont  on a pu dire qu’elle a fait effort pour « penser » et non déverser seulement de l’idéologie sur cette question.

 

Je veux, avant de commencer, ajouter ceci : avec le développement de la psychanalyse et des avancées de Lacan, la question de la position féminine, en différence dialectique avec l’hystérie, et notamment les questions du pas-tout et de la jouissance féminine, mettront la psychanalyse en mesure d’ébranler la philosophie et la théologie occidentales, bien que cette modeste discipline, comme le dirait Charles Melman, reste basée sur l’écoute fondamentale de la parole du patient.

 

Il est remarquable que Lacan en 1957, dans les Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine (congrès qui aura lieu en 1960 à Amsterdam) pointe que la dérive de la psychanalyse vers l’analyse des frustrations de la mère – alors que Freud mettait l’accent sur le complexe de castration fondé sur la répression paternelle –est à entendre comme l’indice d’une négligence de l’analyse à prendre en compte sérieusement la sexualité féminine.

Cette dérive, commencée entre les deux guerres, et contre laquelle déjà batailla Freud, va nécessiter Lacan à entreprendre son retour à Freud, et à faire entendre que la clinique, aussi riche soit-elle, amenée par un certain nombre de femmes notamment, mais aussi par certains hommes tels que Jones, ne pouvait nous faire avancer dans la compréhension clinique si l’ordre symbolique du langage n’était pas correctement pensé, et c’est ce qui constituera le souci fondamental de Lacan dans ses premiers séminaires – quasiment jusque dans les années 70.

D’emblée, nous voyons donc Lacan orienté par ces deux soucis : la « panne » concernant la sexualité féminine et la « négligence » concernant l’ordre symbolique du langage, et du même coup la distinction entre ordres Symbolique, Réel et Imaginaire.

 

Il est incontestable que Lacan sera très attentif aux observations de ces femmes cliniciennes dans le sillage de Feud : Karen Horney, Helen Deutsch, Joan Rivière, et plus tard Ella Sharpe et Lucy Tower.

 

La première opposition aux théories Freudiennes sur la sexualité féminine fut sans doute celle de Karen Horney (allemande puis américaine 1885-1952). Elle fut sans doute la première à contester la notion de penis-neid, au sens où la petite fille souhaiterait « avoir » ce petit bout. Pour Karen Horney, c’est bien plutôt parce qu’elle est frustrée de son désir primordial du pénis du père, désir spécifiquement féminin, incestueux, qu’elle en vient secondairement à envier le pénis de celui-ci, au titre de l’avoir. Cela suppose qu’il y ait chez la petite fille une connaissance précoce du vagin, refoulée par la suite … (or il n’y a pas de connaissance possible du vagin chez la petite-fille).

Si Lacan se  trouvera être d’accord, contre Freud, sur ce dernier point, la thèse de Karen Horney montre bien où va se situer la bataille qui va faire rage, c’est-à-dire autour de la question de penis-neid, de la fameuse phase phallique chez la petite fille.

On voit tout de suite l’enjeu du débat : s’il existait un désir spécifiquement féminin, il y aurait d’emblée deux libidos, et donc du rapport sexuel, bien que cette dernière formulation soit loin encore d’être employée par Lacan à cette époque.

 

Nous retrouverons ce problème chez l’interlocutrice privilégiée de Lacan : Mélanie Klein, qui incontestablement ne manquait pas de génie : on sait que le nerf de la théorie kleinienne porte sur l’Œdipe précoce, c’est-à-dire de la première année, qui substitue le désir oral du pénis paternel au sein primordial. La difficulté de la petite fille est surtout la rivalité impuissante avec la mère dont le corps contient notamment ce pénis paternel, et donc corps maternel qu’il faudrait dépouiller : d’où sa haine et son agressivité précoce envers la mère également.

Mais ce qui répugne à Mélanie Klein, c’est aussi le stade phallique chez la fille qui affirme donc le primat du phallus, et donc le désir « d’avoir » le dit phallus. Mélanie Klein maintient le désir oral-génital du pénis comme primordial.

 

Il est clair que si la bataille a fait rage autour de cette phase phallique, c’est que suivre Freud implique le phallus comme symbolique et non plus imaginaire, et comme Lacan va le déployer, la mise en place de l’ordre symbolique du langage et la relecture de l’Œdipe à la lumière de la métaphore paternelle : soit un ordre phallocentré.

 

Donc la petite fille va devoir parcourir un chemin considérable, encore moins naturel, nous dit-il, que celui du petit garçon, depuis son rapport à elle avec l’objet primordial, le sein maternel, jusqu’à sa propre position, elle comme substitut de cet objet « retrouvé » pour un homme.

Et nous avons la surprise, le 9 octobre 57, de voir Lacan faire la remarque qu’il serait bien temps de se demander ce que le dit « objet » en pense, car « l’objet » est un sujet qui consent à prendre la position d’objet. On peut se dire : enfin !!

 

Il va s’agir pour Lacan avant tout de trancher sur cette question de la phase phallique, c’est-à-dire du moment où, pour la fille comme pour le garçon, il y a prévalence du phallus moyennant quoi il y a deux types d’êtres dans le monde : ceux qui l’ont et ceux qui ne l’ont pas, qui sont châtrés (pas castrés). Cela signifie que les enfants, filles et garçons, perçoivent le pénis non plus simplement comme un « bout de chair » mais comme un symbole, un symbole de pouvoir. Et c’est comme n’ayant pas le phallus que la petite fille entre dans l’Œdipe.

 

Cependant, ce qui est important de montrer pour Lacan, c’est que le phallus marqué d’un moins est aussi symbolique que le phallus marqué d’un plus. La petite fille entre donc bien dans l’ordre symbolique, non pas grâce à ses premiers émois vaginaux qui sont pourtant indéniables, mais ne sont pas élevés au rang symbolique : c’est de n’avoir pas le phallus qui fait entrer la petite fille dans une chaîne symbolique dont l’expression la plus simple est une suite de + et de -, de présence et d’absence dont chacun, le + ou le -, sont aussi symboliques l’un que l’autre.

 

Malgré cela pourtant, d’être marquée d’un -, la petite fille va l’enregistrer traumatiquement comme une frustration, c’est-à-dire un manque imaginaire d’un objet réel (le pénis). De plus elle aura davantage de difficulté à se représenter les relations sexuelles à l’aide d’éléments prégénitaux, c’est-à-dire construire des « théories sexuelles infantiles ».

 

Le moment délicat de la phase phallique à l’entrée dans l’Œdipe est donc essentiellement marqué de la déception, de désillusion. C’est le moment où, comme le garçon, elle se voit privée de sa mère par un père qui doit se faire préférer. Privation c’est-à-dire manque réel d’un objet symbolique. C’est une erreur de croire que ce serait presque naturel pour une fille d’aller chercher le phallus là où il est. Car la petite fille peut continuer à préférer sa mère comme objet d’amour, et structuralement c’est le moment de reconnaître que sa mère et elle n’ont pas le phallus, reconnaissance qui se fait toujours avec amertume, nostalgie, voire révolte.

 

On a pu dire que ce passage vers le père était le seul acte d’une fille dans sa vie sexuelle infantile, et qu’il n’est malheureusement jamais accompli avec pureté.

 

Le  terme galvaudé de penis-neid va se trouver éclairé par la distinction des registres RSI et des trois formes de manque : frustration, privation, castration. Ce terme honni par les féministes permet de déployer la série de déceptions que la petite fille s’apprête à affronter.

Elle entre dans l’Œdipe en renonçant à  son fantasme que le clitoris pousse et devienne pénis, manque symbolique d’un objet imaginaire : elle se trouve ainsi non plus châtrée mais castrée.

Attachée au pénis réel du père, elle devra ensuite y renoncer : c’est le penis-neid comme frustration. Espérant un enfant du père au titre de substitut, elle devra y renoncer : c’est le penis-neid comme privation.

 

Elle devrait bénéficier d’une dispense, en fin de parcours, de s’identifier aux idéaux paternels, ce qu’elle peut ressentir comme une privation nouvelle, et s’engager plutôt dans le fameux « complexe de masculinité » décrit par Hélène Deutch, c’est-à-dire se faire le vrai fils du père, au prix de l’hystérie ou de l’homosexualité.

 

En effet, qu’est-ce que nous montre cette relecture de Freud par Lacan ?

Que la petite fille face à cette déception répétée se voit rejetée dans un lieu Autre, désigné comme tel dans les Propos directifs pour un  Congrès sur la sexualité féminine de 57 par Lacan, c’est-à-dire ce lieu habité par ceux et celles qui ne sont pas dans la filiation directe du Père.

Ce concept d’Autre, qui ne va jamais sans l’Un du Père et de ses fils, est fondamental et on le sait, constituera l’axe essentiel, jamais lâché par Lacan pour penser la féminité.

C’est pourquoi la mise en place de la métaphore paternelle se présente comme le second temps très fort: le Nom du Père, ou Père symbolique advient à la place premièrement symbolisée par l’absence de la mère. La mise en place de la métaphore paternelle est strictement corrélative de la possibilité de penser les femmes comme Autre, et habitant le lieu de l’Autre. La métaphore paternelle en effet inscrit le Un, le Un du Père, cette puissance exceptionnelle dans l’Autre (mesurer l’importance de l’introduction de ce concept d’Autre qui est le seul à préserver la différence dans tous les domaines, dans la psychopathologie individuelle ou sociale et politique).

 

 

Néanmoins dans ces années 60/70 la difficulté va bien être de penser la différence sexuelle à l’aide des concepts d’être et d’avoir bien que Lacan soit déjà travaillé par la notion d’altérité de l’hétéros qui trouvera un aboutissement dans le séminaire ultérieur Encore.

 

C’est bien sûr aussi une réponse définitive à Jones, à sa très célèbre formule « une femme est-elle faite ou née ? », qui résume très brièvement tout le débat autour de la phase phallique c’est-à-dire la révolte qu’une femme paraisse « faite » par rapport à cet élément qui lui est extérieur : le phallus.

Mais n’en déplaise à Jones, une fille parle et entre dans le langage autant qu’un petit garçon. Elle n’est donc pas plus ni moins « faite » qu’un garçon, tous deux sont dénaturés par le langage et sont attachés au piquet du phallus. Mais pas de la même manière, et c’est bien là le problème.

 

Poser une femme comme Autre va aussi contre Freud, mais surtout solutionne son impasse à lui dont la pensée aboutissait incontestablement à positionner la femme comme un homme « inférieur », justifiant les protestations féministes ; ceci quelle que soit notre grande admiration et reconnaissance à l’égard de l’œuvre freudienne.

C’est un point de franchissement lacanien fondamental.

 

Faisons pour l’instant quelques remarques à propos de cette mise en place du Père comme symbolique.

Ce Père symbolique s’inscrit comme ayant droit sur l’objet primordial, la mère, et donc prive et frustre la fille comme le garçon. Mais la fille se trouve découvrir du même coup la castration maternelle et la sienne, en même temps qu’elle se trouve rejetée au lieu de l’Autre, c’est-à-dire à poursuivre une autre lignée que celle du père. Le passage au lieu de l’Autre est donc doublement, même triplement vécu comme traumatisme.

D’abord ce n’est pas la mère qui a le phallus. Ensuite, le père ne lui transmet pas l’insigne, et enfin, dans ce lieu Autre, il ne la reconnaîtra pas comme femme, mais fille ou future mère.

D’où les rapports d’amour-haine avec le père, passion douloureuse et évidemment hystérisation. Et pourtant, il ne faut pas oublier que c’est grâce au Père symbolique que ce lieu Autre est sexualisé, et pas seulement un lieu de déchet. Si le père ne peut reconnaître sa fille comme femme sous peine de risque d’inceste, c’est bien au Père symbolique qu’elle doit la possibilité de devenir femme éventuellement.

Au Père symbolique et non à sa mère, non à la très puissante mère qui ne transmet pas la féminité à sa fille, symboliquement parlant. Elle peut transmettre de la féminité, mais pas la possibilité symbolique d’être une femme. (Je ne développerai pas ce point plus avant.)

 

Lacan va s’éloigner de plus en plus de la psychanalyse anglaise, Jones et Mélanie Klein ;  le point essentiel à saisir est que le phallus est certes un objet imaginaire, mais qu’avant tout il est un signifiant  donc symbolique que le langage met nécessairement en place et à partir duquel chaque sujet se trouve nommé homme ou femme. Néanmoins, je vais vous rappeler brièvement la genèse du signifiant phallique :

Le signifiant par définition rate l’objet qu’il vise dans son être, l’affect qui veut se signifier, et le phallus désigne avant tout ce ratage, ce manque, ce qui manque à tous les signifiants pour saisir leur objet (vous ne trouverez jamais la fleur dans un bouquet) ; du coup, le phallus devient le référent de ce qui manque à tous les signifiants pour saisir leur objet, mais cette référence universelle, dès lors, le positive : il devient le symbole du pouvoir du symbolique à saisi le réel tout en le ratant nécessairement en partie.

 

Chaque être humain, nommé par le signifiant homme ou femme devra donc se situer par rapport à ce signifiant.

Celui qui prétend s’en réclamer au titre de l’avoir doit donc assumer d’abord le manque que le phallus symbolise, et doit donc être marqué de la barre de la castration avant de le revendiquer comme pouvoir : un homme n’est pas sans l’avoir, où le « sans » implique la marquage de la barre que l’avoir phallique suppose : manque et pouvoir, manque qui se transforme en pouvoir.

Comme le dira Lacan dans Radiophonie, les femmes ont cette pente à réduire un homme au phallus imaginairement tout-puissant,  par exemple au pénis imaginé comme organe de la tumescence.

 

Mais un mystère encore plus extraordinaire existe côté féminin. Si elle ne reçoit pas le symbole de ce manque transformé en pouvoir, elle va donc le représenter, l’incarner, l’être, précisément parce qu’elle ne l’a pas : et elle va l’incarner par tout son corps, des cheveux aux ongles des pieds ; elle est bien « toute », toute vêtue d’un habit d’or.

Et du même coup,  elle peut évidemment ne l’être plus, plus du tout, si elle quitte ce champ du Réel imaginarisé, pour entrer dans celui de la réalité où il n’y a plus que le poids de la chair.

Cette alternance entre être et ce « pas être » peut instituer une certaine excitation pour le fantasme masculin.

 

Nous pouvons faire ici deux remarques.

L’affinité du corps féminin avec l’être phallique montre tout autant l’affinité de la position féminine avec la position divine, celle de la Reine par exemple, dans le conte de Poe,  la lettre volée : si la lettre que la Reine reçoit est une lettre qu’il ne faudrait pas, qui doit être cachée et finir à la poubelle après le trajet que vous connaissez, c’est que la Reine « est » le phallus, le phallus du Roi. Si la lettre était parvenue à une quelconque des maîtresses du Roi, le Phallus du Roi n’aurait pas été ainsi en danger.

Car la difficulté est qu’une femme « est » le phallus, mais pas « en soi », par le relais (et Lacan insistera sur ce terme dans Propos directifs pour Un Congrès ) d’un homme dont elle représente le phallus.

 

Cela nous permet de faire aussi quelque remarque sur le rapport d’une femme avec son corps, remarque de clinique quotidienne dans notre culture.

Le corps d’une femme constitue son Réel. Il se trouve marqué précocement pour nous par des signes de la fécondité possible alors que subjectivement, elle n’y est pas prête du tout, qu’elle n’est pas en mesure de l’assumer.

L’apparition également des caractères sexuels secondaires n’est pas non plus sans faire problème. Pourquoi ? Eh bien parce que dans notre culture également, le champ de la représentation, nos images,  ce qu’il est permis de voir sur la scène du monde, doit être amputé des signes de la sexualité : ce qui est phallique justement, doit être voilé. C’est ce qui s’appelle la castration imaginaire. Dans le champ de la réalité, la relation avec autrui témoigne de mon appartenance sociale dans la mesure où je fais le sacrifice de mon sexe, dont je n’ai l’exercice que dans des conditions privées.

 

Mais une femme, et surtout une jeune fille, se trouve dans l’impossibilité de parvenir à dissimuler même malgré ses efforts, à dissimuler les caractères sexuels secondaires qui la dépassent, qu’elle devrait pourtant dissimuler pour avoir, au fond, une présence légitime. Mais justement, elle a souvent un sentiment d’illégitimité à se déplacer dans le champ de la réalité, ce champ dont elle est « l’hôte ».

Ceci est une manière d’aborder, par le versant de la castration imaginaire de ce corps féminin qui manifeste malgré lui son Réel, le problème de la mascarade.

 

Autour de ce signifiant, se joue l’abord que Lacan aura jusque dans les années 70, de l’amour, du désir et de la jouissance féminine ; l’ensemble de ces trois termes tournant autour du symptôme de frigidité, voire de masochisme féminin.

La mascarade, Lacan en donne une définition dans le texte La signification du Phallus qui date de la même époque : « c’est pour être le phallus, c’est-à-dire le signifiant du désir de l’Autre, que la femme va rejeter une part essentielle de la féminité, nommément tous ses attributs dans la mascarade ».

Il s’agit de transformer un « ne pas avoir » en un « être » par le biais d’une identification au signifiant du désir. Mais pourquoi devrait-elle le payer d’un « rejet », ce terme n’étant pas utilisé au hasard, puisqu’il traduit initialement celui de verwerfung, forclusion : dans le Séminaire V, il évoque justement la mascarade comme verwerfung de son être

Etre sans l’avoir impliquerait la forclusion de l’être féminin.

 

 

Pour éclairer ceci, sans trop prendre trop le temps de le développer, je citerai Charles Melman dans son article  Que peut nous apprendre aujourd’hui le cas de la jeune homosexuelle ?  : « je commencerai en vous faisant remarquer que d’une femme on peut tout attendre. Vous pouvez lui demandez à peu près tout, vous lui demandez de faire l’enfant, alors soit, elle incarne l’enfant, soit elle en fabrique … vous aimez les chats , elle fera le chat, vous aimez les panthères, vous préférez,  elle sera panthère. Vous aimez les garçons elle sera …et comment ! Quand elle voit que son jeune époux a tellement de mal à quitter les copains et que le soir il aura tendance à vouloir les rejoindre, si c’est ce qu’on attend d’elle, pas de problème, elle sera garçon ; d’ailleurs durant la guerre elles se sont mises à tourner les obus dans les usines et puis aujourd’hui on continue bien évidemment à leur demander de faire tout et n’importe quoi et on en profite d’ailleurs pour les sous-payer ce qui est d’ailleurs une bonne affaire. Ah ! J’oubliais, il y a une chose qu’elle est même capable de faire, même ça, c’est d’être une femme… »

 

Alors, essayons de voir comment ce « premier Lacan » abordait les rapports amour-désir-jouissance, et pour cela je m’appuierai sur ce texte Propos introductifs sur congrès sur la sexualité féminine de 1957 où Lacan distingue la forme fétichiste de l’amour de l’homme, de la forme érotomaniaque de l’amour chez la femme. Chez l’homme, comme l’avait bien vu Freud, il y a divergence entre l’objet d’amour et l’objet de désir, l’objet de désir, ce sont les « filles phallus » : elles prolifèrent parce qu’elles sont liées au narcissisme masculin. Si le garçon renonce à être le phallus imaginaire de sa mère, il retrouve celui-ci chez une fille qui supporte l’image qu’il a été lui-même pour sa mère. Si elles sont nombreuses c’est qu’elles n’atteignent pas la perfection de l’être qu’il a pu représenter pour sa mère. La femme se trouve alors couverte de ce voile phallique brillant qui masque l’insupportable de sa castration. S’il parvient à l’aimer c’est qu’elle lui donne ce qu’elle n’a pas, c’est-à-dire le phallus.

Lacan va montrer, par exemple, à propos du cas de « la jeune homosexuelle » que celle-ci est capable de poser la question de l’amour sous sa forme la plus élaborée ; son amour pour sa dame ne vise aucune satisfaction, mieux, vise une non satisfaction : c’est une relation amoureuse hautement symbolisée c’est-à-dire qui met en place, vise un « au-delà » de la personne. L’amour que la jeune fille voue à la dame vise quelque chose qui est autre chose qu’elle ; cet amour qui vit purement et simplement dans l’ordre du dévouement et qui porte au suprême degré l’attachement du sujet et son anéantissement dans la sexualité, Freud semble mettre cette expérience au registre de l’amour courtois … Cette expérience pose la question de savoir ce qui est, dans la femme, aimé au delà d’elle–même … C’est justement ce qui lui manque… A l’extrême de l’amour, dans l’amour le plus idéalisé, ce qui est cherché dans la femme, au delà d’elle c’est l’objet central de toute l’économie libidinale : le phallus.

 

Le cheminement féminin est bien plus complexe encore même s’il peut dans un premier abord sembler plus simple : ce qu’elle vise c’est l’objet phallique chez son partenaire et la virilité de celui-ci devant être marqué de la castration.  Mais en fait le symptôme de frigidité nous montre bien que cet objet n’est pas si facilement désirable. En effet ce n’est qu’après un « détour »  que celui-ci peut être investi : il faut que quelque chose lui vienne de l’Autre de son grand Autre à elle, sinon, il est objet de dégoût, d’effroi ou d’indifférence. Lacan suggère alors qu’un point d’amour est visé au-delà de la personne et donc au-delà de la mascarade qu’elle peut faire pour le séduire. La mascarade n’est pas tant séduction que réponse à ce point (au-delà) d’où elle se sent aimée (c’est pourquoi Lacan parle d’amour érotomaniaque, ça vient de l’Autre). Autrement dit la partie se joue avec un partenaire de l’au-delà qui appelle son adoration : ce n’est pas le père comme représentant de la loi mais nous dit Lacan de façon assez stupéfiante mais un homme mort, un amant châtré, un incube idéal.

L’incube est un démon qui vient visiter les femmes dans leur sommeil, la nuit au cours d’un cauchemar et qui évoque la jouissance absolue au-delà du plaisir. Cette figure imaginarisée, liée néanmoins au père, évoque la possession totale du corps de la femme mais par un homme châtré ou mort (ce n’est pas un viol).

Nous voyons comment, dès 57, Lacan percevra dans la question féminine (amour, jouissance), une énigme qui la fait partiellement échapper à la toute-puissance phallique.

On comprend pourquoi, pour en démontrer la validité, Lacan reprendra les données cliniques qu’il entend chez les femmes, en les abordant par une stricte rigueur de la logique des structures du langage.