Charles Melman : Scène transférentielle du traumatisme

(Imitation de Lacan)[1]

Du traumatisme nous avons l'algorithme : $.

C'est la barre qui l'inscrit, faisant du sujet un sujet barré, parlé donc maintenant par le sexe.

Le sexuel noue ainsi le sacré – la barre signe la visite du dieu – à la vérité, la faille qu'elle ouvre dans l'Autre et où palpite le désir.

Cette barre peut être identifiée et nommée : phallus.

Un sujet, désirant donc, est mâle par définition.

L'étrange est que la parade sexuelle occidentale veuille, si le sujet habite un corps féminin, qu'il refoule cette virilité et du même coup son existence; une femme se doit de jouer ainsi avec le partenaire une répétition de la visite divine, recréation naïve du premier jour. Mais cette répétition reste vaine puisque la Bejahung qu'elle espère, celle que vaudrait le mariage par exemple, n'équivaudra jamais celle qui était obtenue du Père lors de cette première fois mythique.

L'épreuve de réalité (Realitätsprüfung) consisterait ainsi moins en une vérification que dans le démenti qu'elle apporterait à ce qui, de structure, aurait dû être là.

La perte de confiance dans le symbolique privilégie les dimensions du réel et de l'imaginaire; l'anatomie féminine devient blessure et le désir, demande.

Si le signifiant phallique est susceptible de causer la passion de l'homme – son éclipse en tant que sujet –, une femme paraîtra moins divisée par cette instance que par rapport à elle, hors d'elle, posant alors l'énigme de ce qui la fonde et de l'objet qui pourrait la satisfaire.

Il restera certes phallique, comme il se vérifie, mais idéalisé, c'est-à-dire assez fort pour être universel cette fois, le père réel ne paraissant plus être alors que son représentant dégénéré, un misérable fornicateur domestique, un châtré. C'est de ne pas l'avoir, voire de ne pas s'en servir, qui deviendra la marque d'une filiation qui contourne la castration.

La sexuation du corps se nourrit ainsi du mythe d'une pénétration originelle, redoutée et fuie par l'obsessionnel, traumatique pour l'hystérique.

Il n'est certes pas exceptionnel que ce trauma ait été réel pour une petite fille. Mais il ne deviendra décisif que s'il vient servir le mythe de l'origine.

On regrettera que l'actuelle campagne de dénonciation des maltraitances d'enfants fasse passer la punition du coupable avant l'évitement d'une névrose traumatique. Car la dégradation judiciaire du père réel ménage à l'enfant un avenir d'orphelin et d'invalide sexuel.

La possibilité de névrose traumatique chez l'adulte montre qu'un sujet est toujours apte à troquer la banalité de sa pathologie contre le drame d'un trauma. Ce sujet-là a renoncé à l'usage de la dialectique au profit de l'immédiateté et de la fixité du signe, exhibé, et renversé sa dette en un crédit illimité. Le cycle court des répétitions mnémoniques et oniriques des avenues du trauma montre qu'un nouvel objet a pris la place de celui du fantasme. Son évocation s'arrête du fait de l'abolition de la conscience avant qu'il n'apparaisse en clair mais elle le borne assez pour qu'on le devine : le phallus traumatogène. Un plus-de-jouir pervers est ainsi la prime de la néo-névrose et on comprend qu'il faille un travail analogue à celui du deuil pour éventuellement y renoncer.

Lorsque cet agent a figure humaine, il est fréquent que le traumatisé l'investisse pas moins d'une fixation élective. Je pourrais citer le cas de cette jeune femme qui développa une érotomanie sur la personne de l'accoucheur dont la maladresse venait de la priver de son bébé. D'une façon plus générale, le syndrome de Stockholm rappelle le type d'attachement qui peut lier la victime au bourreau. Il est évidemment plus complexe lorsque le trauma est collectif. Remarquons toutefois que nommer « holocauste » l'extermination qui a frappé un peuple pourrait laisser penser qu'elle est venue de la main de Dieu.

Le transfert est certes sauf mais c'est au détriment d'une intelligence de l'événement.

Cette qualité de transfert manque évidemment dans la cure analytique même s'il n'est pas rare qu'un patient cherche à provoquer une réaction violente.

La « punition » toutefois a progressivement disparu avec le siècle des méthodes éducatives, au point qu'elle serait aujourd'hui assez « politiquement incorrecte » pour se retourner contre son auteur.

Déjà il y a trente ans, avoir arrêté une grande crise d'hystérie au moyen pourtant classique d'une paire de gifles m'avait valu l'amicale réprobation d'un milieu hospitalier libéral; une injection de valium eût été plus médicale.

Un souci de discrétion m'a privé d'objecter que le célèbre philosophe de ce temps, connu entre autres par ses études dénonciatrices de la coercition, ne manquait pas la nuit venue de s'habiller de cuir clouté pour hanter des lieux hard.

Notre culture oppose deux images de Dieu : celle courroucée, coléreuse, voire belliqueuse (hélas) du dieu juif et celle empreinte d'amour du dieu chrétien. De quel prix toutefois payons-nous le refoulement de la violence et de la haine ? L'obsessionnel nous renseigne sur ce qu'elles deviennent quand le refoulement les érotise.

Commentaire rédaction : Ce texte a été publié dans APERTURA 14 




[1] Les nombreux articles et exposés que j'ai récemment produits sur le traumatisme m'ont conduit, malgré moi, à la forme ramassée du présent texte. Il représente vraisemblablement ce qui se dépose d'une spéculation quand la répétition dénude les articulations logiques simples mises en œuvre. M'ont-elles précédé ou bien se trouvent-elles déduites du parcours ? J.-C. Milner opte (cf. L'Œuvre claire, Seuil) pour leur préséance, affirmant ainsi la primauté du savoir, organisateur du monde, qu'il nous reviendrait de décrypter. Mais ce texte montre, sans le vouloir, que la primauté du savoir n'est jamais que celui de la jouissance et que loin d'organiser un monde celle-ci le défait.