Alain Bellet : Le Nom du Père et sa forclusion dans les psychose

EPhEP, MTh1-ES3, le 10/12/2018

J’ai abordé la question des psychoses à partir de certains mécanismes caractéristiques, ces fameux phénomènes élémentaires, cet automatisme mental, et j’ai traversé très rapidement les mentions que pouvait en faire Freud, et bien évidemment la façon dont Lacan a abordé ces questions et en particulier à travers la forclusion du Nom-du-Père, thème éminemment présent dans son œuvre, dans sa réflexion, et éminemment problématique quand on cherche à l’appliquer directement à la clinique des patients. La notion de forclusion du Nom-du-Père est vraiment une notion théorique, et en trouver les applications directes dans la clinique est une tache pas facile, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais en même temps c’est quelque chose de nécessaire, de comprendre au moins comment Lacan, avec son insistance pour donner, au moins à l’époque de ses premiers séminaires, la primeur à cette dimension du symbolique un peu décollée de l’imaginaire, eh bien ça lui permet, si on a une lecture un peu attentive à ce qu’il avance là, ça lui permet précisément d’appliquer un petit peu ses considérations théoriques, voire structurales, qu’elles soient de logique mathématique avec Frege et Peirce par exemple, ou qu’elles soient de linguistique avec Jacobson, etc. Cela permet de trouver, malgré tout, cette application qu’on cherche dans la clinique, en tant que, précisément, ces manifestations de la psychose, et en particulier ces phénomènes élémentaires, ont une dimension langagière - autant du langage que de la parole d’ailleurs. Et que donc on a là le trait d’union entre des considérations théoriques et les manifestations de la psychose en tant qu’elles sont essentiellement de ce registre du langage et de la parole.

 

 

Considérations sur la nature du signifiant « Nom du Père ».

Outre son rejet, c’est donc, d’abord, à la nature même de ce signifiant soumis à la forclusion qu’on s’attachera pour la détermination des psychoses. Ce signifiant particulier, Lacan l’a nommé « Nom du père ». Avant de voir à quoi renvoient ces termes, tentons de préciser quelle est sa fonction au milieu des autres signifiants. Soit quelle place essentielle tient ce signifiant au lieu de l’Autre, lieu des signifiants, au point même d’articulation de sa structure. Cette question est au plus près de notre propos si l’on se souvient que la psychanalyse, de fait, appréhende la psychose à partir de la structure de l’Autre et ses manifestations comme les effets d’un dérèglement de la chaîne signifiante sur le sujet.

Rappelons que l’Autre, lieu des signifiants, est marqué d’un manque. En effet, s’il est référence tierce implicite dans tout échange inter subjectif, garant de la loi et du pacte symbolique, il n’en est pas moins marqué d’un impossible, celui de fonder lui-même sa propre garantie. Aucun signifiant dans l’Autre ne peut se constituer comme origine ni comme dernier mot, sens dernier des autres signifiants. (Cette limite dans l’Autre constituera nécessairement une limite pour le sujet lui-même dans ses identifications qui résultent toujours de son rapport à l’Autre).

C’est cette impossibilité logique dans l’Autre (celle qui s’exprime par le fait qu’il n’y a pas, dans cet ensemble, de signifiant qui se signifierait lui-même) qui vient  précisément à être marquée par un signifiant qui en quelque sorte « coiffe » l’Autre, sans en colmater le manque, mais en attribuant un sens à ce dernier. C’est d’ailleurs le pouvoir métaphorique de ce signifiant qui viendra donner un sens à ce manque. On peut alors considérer que le NdP, comme signifiant, redouble le phallus – soit la marque du manque dans l’Autre. Il est donc le répondant de ce manque, sans pour autant le suturer.

Le NdP, de prendre cette place particulière en se situant comme Autre dans l’Autre,[1] vient alors, en quelque sorte, s’y incarner comme auteur de la loi qui règne en ce lieu. En tant qu’il est l’au-delà de la pure application d’une loi, il se pose comme « le support de l’ordre instauré par la chaîne signifiante » (Lacan, « Les formations de l’inconscient » p. 480 Seuil) Du même coup, l’Autre ne se réduit plus seulement à être le siège du code « il intervient comme sujet, entérinant un message dans le code, et le compliquant. C’est-à-dire qu’il est déjà au niveau de celui qui constitue la loi comme telle, puisqu’il est capable d’y ajouter ce trait, ce message comme supplémentaire, c’est-à-dire comme désignant lui-même l’au-delà du message. » (Lacan. Ibid. p. 150)

Finalement, le NdP soutient la structure du désir avec celle de la loi, en tant que le NdP est ce qui réintroduit la dimension du désir, voire de son indicible (même s’il est articulable, logifiable), dans l’Autre, qui ne serait sans lui qu’une logique du signifiant, soit que pure application d’une loi sans au-delà.

Rappelons que cet « ordre instauré par la chaîne signifiante », cette loi du signifiant, ou loi du code, c’est ce que Freud nous révèle à travers les mécanismes de formation du rêve et que Lacan actualise à travers les données de la linguistique moderne : il s’agit de l’articulation signifiante, du jeu des métaphores et des métonymies. Mais il s’agit aussi, pour Lacan, dans sa reprise des données de la linguistique saussurienne, de la prévalence donnée au signifiant (S) sur le signifié (s) dans ce qui compose le signe linguistique S/s. C’est dans la succession des signifiants que va se déterminer la signification (s) qui à elle seule ne renvoie jamais qu’à une autre signification, dans un renvoi infini comme le montre cliniquement la manie. Métaphore et métonymie, au niveau de l’axe signifiant, sont là pour nous montrer les effets du signifiant sur la signification. C’est finalement cet ordre instauré par la chaîne signifiante qui se trouve être dominé et orienté dans sa signification par l’opération de la métaphore paternelle fondée sur le signifiant NdP. Ce dernier est le signifiant qui vient donner autorité, qui supporte cette loi du signifiant, qui vient la garantir. Il va permettre à cette loi signifiante – qui ne serait sinon que pure logique formelle – d’inclure ce que nous rangeons habituellement sous les termes de Complexe d’Œdipe, d’interdiction de la mère, soit d’ouvrir aux lois de l’échange symbolique, de la succession des générations, et à la reconnaissance du sujet comme sexué et mortel. Ce « NdP » sera donc, pour Lacan, dans un premier temps, le père symbolique, voire le père mort. « Mort » puisqu’il n’est conservé qu’en tant que signifiant, inaccessible dans le champ de la représentation. C’est d’ailleurs la fonction du mythe que de tenter de cerner cette impossibilité à le représenter. Avec Totem et tabou, Freud tente de nous rendre compte d’un avant et d’un après la mise en place de ce signifiant père dans la culture et de ses effets sur notre réalité.

Remarquons que le terme « père » représente déjà à lui seul une sorte de parangon de la dimension symbolique chez le sujet humain. Dans la formule : «  Pater semper incertus est » à laquelle se référait déjà Freud (« L’homme aux rats ») dans ses réflexions sur le développement de la dimension symbolique chez l’être parlant, le père, en tant qu’il est désigné comme tel, est par essence, symbolique. Sa nomination ne se fonde pas sur une évidence tangible comme pour la mère et ce d’autant plus qu’on n’a jamais ignoré le rôle de l’homme dans la procréation. Dans toutes les sociétés – y compris celles dites primitives – la fonction du père est invoquée à travers les divinités de la nature par exemple, dans le panthéisme – ce, indépendamment de ce qu’il en est de la fonction génitrice de l’homme.

En tant que l’incertitude sur la paternité implique la foi dans une parole qui nomme le père, celui-ci vient à devenir un terme référentiel et un élément à part dans le symbolique. Il est à la fois partie du symbolique et garant de sa dimension.  On verra alors, chez Lacan, le terme « père » se référer aussi bien au zéro de l’incertitude de son origine qu’au « un » de sa nomination. L’identification de « père » au zéro renvoie autant à sa castration – voire à sa mort et son irreprésentabilité – qu’à sa place particulière dans la structure comme trou, comme rappel nécessaire du zéro pour que puissent se succéder les « un » du comptage (Frege) ouvrant autant sur la succession que l’ordination des générations, ou encore à l’espace vide permettant le jeu des signifiants, manque d’une lettre pour que toutes les autres puissent se mouvoir.

De même est-ce à l’écriture et à la lettre que nous renvoie la dimension du nom propre (également impliqué par le NdP). Le nom propre, dans le langage, outre sa fonction référentielle, est la marque de la filiation, de l’intégration dans le groupe social, la lignée, et par sa permanence à travers les générations il en fixe la loi. En ce sens, le nom propre témoigne, dans le processus d’identification, des liens étroits qui unissent le sujet au signifiant et plus particulièrement au trait unaire. Nommer, dit Lacan, c’est quelque chose qui a affaire avec la lecture du trait « un » désignant la différence absolue et vérifiant l’affiliation du signifiant au trait unaire. Mais Lacan précisera que le nom propre a là une fonction de fausse suture, en venant recouvrir, dans l’identification, une division de structure  dans le sujet. Du coup, en même temps qu’il le recouvre, le nom propre suggère le niveau du manque, du trou dans la structure du sujet. Le nom propre, comme l’objet (a) a  finalement pour fonction de situer le sujet là où il n’est que coupure et où aucun « un » ne pourra le désigner.

Au nom du père…

Si la figure de Dieu en place du père fut maintes fois évoquée par Freud, (il est, par exemple une figure sublimée du père de la horde), Lacan accordera à ce thème une attention toute particulière. Même s’il renoncera d’y consacrer une année de son séminaire, les nombreux développements qu’il en proposa autour du signifiant NdP contribueront à donner à ce dernier une place finalement prépondérante dans sa lecture critique de Freud.

« Au nom du père et du fils et du saint esprit », la référence religieuse est bien sûr tout à fait explicite dans le choix des termes utilisés pour nommer ce signifiant NdP. Tant vis-à-vis du Nouveau Testament – Jésus est fils de Dieu, et il agit « au nom du père », qu’en référence à l’ancien Testament, entre autres à travers le sacrifice d’Abraham ou dans l’épisode du buisson ardent avec Moïse, le nom de Dieu sera invoqué pour marquer l’importance déterminante de la fonction de nomination dans le NdP. De même que Dieu nomme ses créatures et qu’il ne se nomme pas lui-même (« je suis ce que je suis » est ce qu’il répond à Moïse qui lui demande comment il devra le nommer auprès de son peuple), c’est à cette fonction nommante du  Père, comme nom, que renvoie, pour Lacan, le complexe d’Œdipe, plus qu’à celle de priver (de) la mère.

Finalement, c’est en connaissant un développement relativement autonome au fil de sa conceptualisation que le NdP permettra à Lacan de se distancier de la conception freudienne du père supportée par les mythes d’Œdipe et de Totem et Tabou. En effet, si le nom du père ne se confondait pas avec le père symbolique ni avec le père porteur du phallus, Lacan, à la fin de son œuvre (à partir de 1971 « D’un discours qui ne serait pas du semblant ») prendra même ses distances vis-à-vis de ses propres premières élaborations et ce ne sera plus son pouvoir métaphorique producteur d’une signification phallique mais la puissance nommante du NdP et sa capacité à répondre quand il est invoqué qui seront privilégiés.

On pourrait donc, chez Lacan, appréhender la fonction paternelle à travers différents axes de réflexion.

Ce fut, pour lui, dans un premier temps, avec la triade du père Réel, Symbolique, Imaginaire, l’occasion de nous offrir une clinique des névroses (obsessionnelle, hystérique, phobique) se traduisant par la carence de certaines dimensions du père et la suppléance par d’autres (carence du père symbolique, inflation du père imaginaire dans la phobie du petit Hans, par exemple).

Parallèlement, le NdP, quant à lui, conservera donc toujours une certaine autonomie par rapport à ces 3 dimensions – dès les développements sur la métaphore paternelle dans l’étude des psychoses – jusqu’à assurer finalement leur nouage dans la névrose (RSI 1975) voire dans certains cas de psychose. (Cf. ses élaborations autour du Nœud Borroméen).

On pourrait évoquer une 3ème dimension ? Ce serait autour du Dieu garant  des vérités éternelles conduisant au NdP dans la science et au clivage vérité – savoir.

Si la figure de Dieu a permis de mettre en relief la fonction de nomination dans le signifiant NdP, elle sera encore utilisée par Lacan pour expliciter le rapport de la psychanalyse à la science et rendre compte d’une division du sujet passant entre savoir et vérité. Il s’agira alors de ce Dieu « non trompeur » garant des vérités éternelles auquel doit avoir recours Descartes pour fonder son cogito face à une démarche qui privilégie le doute systématique avant tout jugement de vérité.

Classiquement, dans l’histoire des sciences, on considère que le NdP en tant que nom de Dieu est présent dans le processus de développement de connaissance de la nature. En effet, le nom de Dieu inaugurant le monothéisme désacralise le rapport à la nature du panthéisme et ouvre la voie à la science. En ce sens le nom du père est originellement présent dans la démarche scientifique et le Dieu incarné du christianisme ne viendra que renforcer ce mouvement permettant de faire des objets de la nature des objets de la science. Ainsi donc, la question du NdP est une question qui intéresse la science dans ses fondements mêmes.

Mais la science moderne va naître d’une rupture épistémologique que repère Lacan dans la démarche de Descartes. Celle-ci va précisément consister à forclore la dimension du NdP du discours scientifique. « Descartes inaugure les bases de départ d’une science dans laquelle Dieu n’a rien à voir. » (« Les 4 concepts de la psychanalyse » p. 205). En se déchargeant de la question de la vérité sur Dieu, il rejette celle-ci de la dialectique du sujet et du savoir, nous dit Lacan. Depuis Descartes, la science progresse en instituant un savoir qui n’a plus à s’embarrasser de ses fondements de vérité, constate-t-il.

Mais du même coup, le sujet produit par l’instauration de la science moderne, c’est le sujet de la psychanalyse, dira encore Lacan, en tant qu’il est directement concerné par les effets du retour de la question (forclose) de la vérité, et ce à travers le symptôme.

La division du sujet, en psychanalyse, passe donc également entre ces deux termes de vérité et savoir, puisque le retour de la vérité échappe alors à toute appréhension par le savoir.

La psychanalyse posera finalement la question de l’éventuelle réintroduction de la dimension du NdP dans le discours scientifique. En effet : « la psychanalyse peut-elle se situer dans notre science en tant qu’elle est considérée comme celle où Dieu n’a rien à voir ? » demande Lacan. Mais aucun Dieu garant des vérités éternelles (Descartes) ni aucun savoir absolu (Hegel) – autant de figures d’un Sujet Supposé Savoir auquel Lacan oppose le sujet divisé entre vérité et savoir issu du cogito cartésien. Le NdP se place alors finalement au niveau où le savoir fait fonction de vérité, et c’est dans la mesure où NdP et Sujet Supposé Savoir ne se confondent pas que la dimension du NdP peut ne pas être totalement exclue du discours scientifique.

 

 

Après ces considérations sur la nature du signifiant NdP, examinons les enjeux de la métaphore paternelle.

Le NdP chez Freud avec le « Fort-Da ».

On peut considérer l’opération de la métaphore paternelle comme une substitution signifiante telle que la décrit Freud avec le jeu de la bobine, le « Fort-Da ». On pourrait dire que dans ce jeu, le désir de la mère, déjà symbolisé par l’alternance de ses présences-absences, se trouve être métaphorisé par cet acte de parole en quoi consistent les vocalisations « Fort-Da ». Acte qui permet à l’enfant de ne pas réduire son être à l’objet imaginaire qui comble le manque dans l’Autre (maternel), soit le phallus. En s’emparant de la parole et du langage, s’opère pour l’enfant cette substitution du NdP au signifiant phallique, représentant de ce manque. C’est en même temps sur le refoulement imaginaire que se fonde donc cette métaphore. L’avènement au langage, en tant que symbolisation primordiale, signe la perte de la chose pour sa représentation.

Refoulement originaire, castration symbolique, (en tant qu’elle traduit la perte symbolique d’un objet imaginaire) et identification primordiale au père, chez Freud, sont donc les enjeux de cette opération métaphorique. C’est alors l’inconscient dans sa constitution même qui est encore ici concerné. En effet, le désir inconscient du sujet qui, en tant qu’au-delà de sa demande, constitue un discours inconscient, est soumis à cet effet de « signifiant propre à la métaphore paternelle ». « Cette métaphore s’établit du désir primitif, opaque, obscur de la mère, d’abord complètement fermé pour le sujet, tandis qu’à l’horizon apparaît le NdP, support de l’ordre instauré par la chaîne signifiante. » (Lacan. « Formations de l’inconscient. Seuil. P. 480)

Si c’est là le désir de l’Autre, nommément la mère, qui se doit d’être symbolisé, ce temps de la métaphore paternelle est celui du passage de cette dimension Autre dans l’inconscient. La présence du signifiant dans l’Autre est une présence fermée au sujet pour l’ordinaire, à l’état de refoulé. C’est ce nécessaire passage de la parole de l’Autre dans l’inconscient, qui viendra constituer le « ça parle » émanant de cette instance pour tout sujet ordinairement. Passage qui fera défaut dans la psychose. De ce fait, l’Autre, dans le phénomène psychotique, parle directement au sujet, manifestation de l’hallucination.

Finalement, refoulement originaire et métaphorisation peuvent être considérés comme relevant du même registre en tant que la métaphore paternelle constitue l’acte de symbolisation de la loi du signifiant. S’il fallait le traduire sur le plan du vécu de l’enfant, ce moment correspondrait à celui où celui-ci est amené à convoquer la référence au père (même et par ce qu’il est un rival dans la relation à la mère). L’enjeu en sera alors que le père se révèle être celui qui a le phallus qui manque à la mère et par là déloge l’enfant de cette position où il est tenté de l’être lui-même pour sa mère. C’est en ce sens que la métaphore paternelle inscrit le sujet dans la dimension symbolique en le déprenant de cette position première mais en même temps en advenant  comme un sujet désirant il s’aliène dans le langage et subira cette division structurale qui le sépare irréversiblement d’une part de lui-même qui s’isolera comme inconscient.

Mais cette métaphore, en même temps qu’elle assure le passage de la parole de l’Autre dans l’inconscient, est à l’origine de l’attribution au désir de cet Autre de son signifiant primordial, le phallus. C’est ce que développe Lacan à travers la dialectique de la demande et du désir : « Ce qui est important est que le désir du sujet, rencontré comme l’au-delà de la demande, le fait – ce désir – opaque à notre demande et installe son propre discours comme quelque chose qui, tout en étant nécessaire à notre structure, nous est par certains côtés impénétrable, ce qui en fait un discours inconscient. Ce désir qui en est la condition est donc soumis lui-même à l’existence d’un certain effet de signifiant, celui de la métaphore paternelle.

Finalement, la métaphore paternelle donne au désir de l’Autre son signifiant primordial, le phallus et l’enjeu viendra à être celui du « Who es war soll ich werden » freudien. (Les formations de l’inconscient. Lacan p. 486). Le sujet pris dans le mouvement du signifiant doit arriver à concevoir que ce à quoi il a été précocement confronté, le signifiant du désir qui lui extrayait l’objet total, la mère, ce phallus il ne l’est pas, mais qu’il est seulement soumis à la nécessité que ce phallus occupe une certaine place (S de A barré) et que lui, doit venir à cette place. « Je suis à la place même que le phallus occupe dans l’articulation signifiante ». Toute la clinique nous rendra compte des difficultés du sujet dans ses relations avec son semblable, à se situer vis-à-vis de ce signifiant.

Les 3 temps du NdP à travers l’Œdipe.

On voit donc qu’autour de la fonction du père se trouve ramassée, avec Lacan, tous les enjeux développés par Freud autour du CO.  L’opération de la métaphore paternelle sera détaillée en 3 temps dans « Les formations de l’inconscient ».

  Dans cette configuration instaurant une relation triangulaire mère-enfant-phallus, dans un 1er temps le sujet s’identifie au phallus, objet du désir de la mère. La métaphore paternelle marque ici une place symbolique encore voilée. Dans un 2ème temps le père intervient comme privateur de la mère vis-à-vis de l’enfant.

Notons ici la différence avec Freud qui faisait essentiellement porter l’interdit sur l’enfant, alors que Lacan le fait porter sur la mère. L’efficacité de ce temps dépend du cas que la mère fait de la parole du père. Il s’agit donc d’une relation non au père mais à la parole du père. (Sa carence ne se ramène pas à son inconsistance). On rappellera qu’avec Lacan c’est le phallus qui va être institué comme le signifiant primordial du désir dans la triangulation œdipienne. Le procès du C. O. se jouera alors autour du repérage respectif de la place du phallus dans le désir de la mère, de l’enfant et du père au cours d’une dialectique qui va se déployer sur le mode de l’être et de l’avoir.

Enfin, le 3ème temps, « ce que le père a promis, il faut qu’il le tienne. » Il doit faire la preuve qu’il a le phallus, qu’il peut le donner à la mère, qu’il est un père « potent » sinon tout puissant. Le fils pourra s’identifier au père et la fille le désirer.

On retiendra encore que pour Lacan le Nom du père n’équivaut pas au signifiant « père » du ternaire symbolique. C’est finalement ce qu’on a vu quand on a vu que le NdP n’est pas un élément symbolique comme un autre. Le NdP redouble le signifiant père dans l’Autre.

C’est  l’accès au désir et la configuration même de ce désir qui sont alors conditionnés par la réalisation de ces 3 temps de la métaphore paternelle et ses aléas.

Comme on l’a vu avec le « Fort-Da » et le refoulement originaire, l’enfant, à ne plus être l’objet du désir de la mère, soit le phallus, peut développer un désir du sujet qui lui est propre et ce particulièrement en se dirigeant vers les objets substitutifs de l’objet perdu.

Ainsi le refoulement originaire et la métaphore paternelle instaurent-ils l’aliénation du désir dans le langage en même temps qu’il est engagé dans la voie de la métonymie. (Quête métonymique de l’objet). Mais ce processus de la métaphore paternelle, où domine un processus de refoulement – par substitution signifiante – s’il ouvre sur une capacité à désirer, donne en même temps à ce désir sa signification phallique, sexuelle. La signification phallique qui résulte alors de l’opération de la métaphore paternelle traduit le recouvrement de deux manques, celui d’un signifiant dernier dans l’Autre auquel répond le NdP avec le manque possible du pénis, inscrivant la différence des sexes sur le plan symbolique et venant relayer par un sens sexuel le premier manque.

Ici le « phallique » s’inscrit dans la conception freudienne d’une libido unique, la masculine, à partir de laquelle devront ensuite se développer les deux positions sexuées. De même avec Lacan, le NdP et son effet de signification, phallique, s’il est à l’origine de la loi et d’un Autre du désir, n’en suture pas pour autant le manque dans l’Autre. Il se contente de faire de cet Autre le « terre-plein nettoyé de la jouissance ». N’y aura cours pour le sujet sous ce registre du NdP, que la jouissance phallique, jouissance métaphorisée, significantisée. Sinon, la jouissance est hors signifiant, et sa cause n’est pas sexuelle.

C’est cet effet de produire une signification sexuelle sur lequel insistera Lacan dans ce qu’on pourrait considérer comme étant la première époque concernant ses développements sur le NdP. C’est celle du lien étroit reliant la conception du NdP à l’étude des psychoses considérées comme une régression structurale  consécutive à la forclusion de ce signifiant.

 

 

Retour aux psychoses par la forclusion du Nom du Père.

On sait que chez Freud, ni le concept de clivage, ni la question de la perte de la réalité ne constitueront des critères suffisants pour différencier les névroses des psychoses.

Lacan introduit le NdP dans cette problématique : si ce signifiant est forclos, à la place de l’Autre, alors la métaphore paternelle ne peut assurer sa fonction et c’est ce qui constituera « le défaut qui donne à la psychose sa condition essentielle avec la structure qui la sépare de la névrose ». (Lacan. Ecrits p. 575)

Lacan propose d’appréhender la clinique des psychoses à partir de la structure de l’Autre, comme un effet du langage, et non comme une perturbation des fonctions psycho-organiques telle que l’envisagent généralement les approches psychiatriques.

La forclusion du NdP va d’abord avoir pour effet que fera défaut cette fonction qui porte sur la signification du désir, qui, en quelque sorte, inscrit la volonté de l’Autre dans l’ordre signifiant. En somme, la forclusion du Nom du Père compromet l’opération du refoulement originaire, de la mise en place d’un lieu Autre, l’inconscient, et donc, pour l’enfant, d’un plein accès au symbolique du fait de la non réalisation de la métaphore paternelle. Le défaut de cette dernière entrainera une incapacité à désirer pour son propre compte et maintiendra l’enfant captif du désir de l’Autre maternel.

Dans la psychose si le sujet parvient un temps à se régler sur des identifications imaginaires, à faire « comme si », des circonstances de la vie l’appelant à occuper une place symbolique nécessitant l’appui de la fonction paternelle, provoqueront, à l’occasion de l’appel à ce signifiant, l’effondrement de ces suppléances imaginaires. Le sujet est alors livré à la volonté de l’Autre, à l’intrusion d’une jouissance déréglée. La chaîne signifiante retrouve son autonomie, ses propres lois s’exercent sur le sujet en entraînant avec elle tout son monde jusque et y compris la représentation et le vécu de son corps propre.  

D’être ainsi soumis à l’envahissement d’une jouissance de l’Autre, émanant alors pour lui du réel et se manifestant par une extériorisation de la chaîne signifiante qui lui devient soudain étrangère, conduira le psychotique à tenter d’endiguer cette jouissance, là encore à l’aide d’un réseau de significations venant suppléer à la fonction phallique et ce sera le délire.

S’il parvient à localiser cette jouissance, il peut espérer pouvoir entretenir avec elle un rapport plus pacifié, ce à quoi peut l’aider également la thérapie. En effet, faute de l’opération de la métaphore paternelle, cette jouissance ne sera jamais négativée et demeure donc toujours présente pour le sujet.

 

 

Les effets de la forclusion non seulement au niveau du langage mais de la parole.

C’est ce que développe Lacan dans son séminaire sur les psychoses avec le cas de cette hallucination verbale « je viens de chez le charcutier » … «  Truie ». Dans ce phénomène hallucinatoire, c’est de cet autre semblable (l’amant de la voisine que la patiente rencontre dans l’escalier) que lui provient, sa propre parole. C’est sa propre parole qui est dans l’autre et ainsi ne lui revient d’ailleurs pas de façon inversée. La parole qui s’articule dans le réel ne vient pas d’un au-delà du partenaire qui serait dans l’Autre (comme c’est le cas normalement), elle vient d’un au-delà du sujet lui-même qui n’est pas l’au-delà de la référence symbolique mais un au-delà purement subjectif. Dans cette parole délirante, en se référant au schéma L « le circuit se ferme sur les deux petits autres qui sont les marionnettes  en face d’elle, qui parle, et dans laquelle raisonne son propre message à elle, et elle-même, qui, en tant que moi, est toujours un autre et parle par allusion » (Lacan. Séminaire  « Les psychoses » p. 64. Ed. ALI)

 Finalement dans la parole délirante tout ce qui concerne le sujet parlant est réellement dit au lieu de l’autre dans la mesure où l’Autre est exclu du circuit de la parole. Est du même coup exclu ce qui peut garantir la vérité d’une parole pleine dans le discours du sujet.

Notons que le graphe du désir, dans son tracé originel (le premier crochetage), figure le point de capiton et que la fonction de celui-ci est à rapprocher de celle du NdP. Là aussi, la défaillance de l’un se traduit par celle de l’autre. Cette fonction du point de capiton est celle par laquelle « le signifiant arrête le glissement autrement indéfini de la signification. » (ce qu’on peut voir se manifester dans ces moments particuliers repérés sous le terme de tachypsychie dans la manie.)

 (Lacan. Séminaire « Les formations de l’inconscient » p.204-205)[2]

D’autre part, du fait de la forclusion, le désir de l’Autre n’est pas symbolisé par le sujet. La parole de l’Autre ne passe nullement dans son inconscient mais l’Autre, en tant que lieu de la parole, lui parle sans cesse. Tout lui parle par ce que rien de l’organisation symbolique destinée à renvoyer l’Autre là où il doit être, c’est-à-dire dans son inconscient, n’est réalisé de cet ordre. L’Autre lui parle d’une façon homogène à la première et primitive parole qui est celle de la demande dira Lacan.

C’est pourquoi tout se sonorise et que le « ça parle » qui est dans l’inconscient pour le sujet névrotique, est au-dehors pour le sujet psychotique… Le réel dont il s’agit, c’est là l’hallucination, c’est-à-dire l’Autre en tant qu’il parle. (Et le sujet n’en doute pas). Toutes les formes de psychoses nous présentent un pur et simple discours de l’Autre, venant se scander en s(A) sur le graphe, sous la forme d’une signification. Tous les délires interprétatifs, de jalousie etc… sont des tentatives « où j’essaye, comme psychotique, d’instituer dans l’Autre ce désir qui ne m’est pas donné par ce que je suis psychotique, par ce que nulle part ne s’est produite cette métaphore essentielle qui donne au désir de l’Autre son signifiant primordial, le phallus ».

L’émergence du phallus dépend de son passage métaphorique au rang de signifiant, d’où dépendra à son tour toute situation possible du désir de l’Autre, en tant que le sujet doit y trouver la place de son propre désir, doit trouver à le signifier. La rencontre du désir du sujet avec le désir de l’Autre est sujette à des accidents et c’est là qu’on va voir fonctionner le signifiant phallus pour le sujet placé dans des conditions  atypiques, pathologiques.

Si le NdP, dans ses débuts, va servir à Lacan à inscrire sa réflexion sur les psychoses dans le cadre de la théorie analytique, à partir des années 70, ce signifiant qu’il maintiendra tout au long de son œuvre (à quelques années près), va prendre une fonction opératoire dans une remise en question de certains fondements freudiens de la psychanalyse, en particulier l’Œdipe en tant qu’il inclut (avec Totem et tabou) la représentation de ce qu’est le père pour Freud.

 

Se passer du père à condition...

Le Nom du père comme 4ème rond et sa fonction nommante.

 

En 1971, « D’un discours qui ne serait pas du semblant », Lacan considère que l’introduction du mythe d’Œdipe a été dictée à Freud par l’insatisfaction de l’hystérique …et son théâtre. Le complexe d’Œdipe et sa résolution met le père et sa mort à un point central de la théorie. En cela il ne ferait que donner consistance au père idéalisé (de l’hystérique).

De réduire le complexe d’Œdipe à la position hystérique a pour conséquence que le NdP n’est plus aussi étroitement lié à la métaphore paternelle. De même, le père mort de Totem et Tabou et sa conséquence d’interdit frappant la jouissance phallique subiront le même sort.

Ainsi, si on a déjà vu que le NdP n’est pas identique au père symbolique, il n’est plus maintenant identique au porteur du phallus. Son efficace, toujours maintenue cependant, sera référée alors à sa fonction nommante. A partir des nœuds borroméens R,S et I, c’est au 4ème rond que sera dévolue la fonction de nommer les trois premiers, soit de les différencier.

Avec « RSI » (1975), le NdP aura cette fonction de 4ème rond dans la névrose, de faire tenir ensembles les trois ronds libres R,S et I. A partir de la fonction nommante du NdP  on peut considérer que le « Complexe d’Œdipe », voire la « Réalité psychique » sont des NdP en tant qu’ils ont pour fonction de nommer ce qui fonde la théorie psychanalytique.

 

Bibliographie :

  • J. Lacan : Séminaires et Ecrits
  • Ch. Melman : Les structures lacaniennes des psychoses. Les paranoïas
  • J. Dor : Introduction à la lecture de Lacan
  • E. Porge : Le Nom du Père chez Jacques Lacan
  • S. Rabinovitch : La forclusion



[1] Autre dans l’Autre mais pas Autre de l’Autre, puisque ce manque dans l’Autre demeure un impossible à dire. Ce serait d’ailleurs sur ce défaut du NdP, à ne pouvoir dire le réel du manque dans l’Autre, que s’appuierait le névrosé pour dénoncer l’incapacité du père.

[2] Lacan finira par dénoncer le caractère mythique de ces points de capition qui, dans un signe, reliraient un signifiant à un signifié pour fixer une signification univoque.  C’est alors la métaphore, en tant qu’elle s’exerce au niveau du signifiant qui peut produire une signification  nouvelle et ainsi donner une orientation au signifié. Avec la métaphore paternelle, c’est la signification phallique, sexuelle qui est ainsi produite, là où pour le sujet la signification du désir de l’Autre, la mère, restait énigmatique.