Stéphane Thibierge : Introduction à la psychopathologie pour en faire une pratique

EPhEP, MTh4 Cours magistraux, le 23/01/20

Bonsoir,

Le titre c’est : « Introduction à la psychopathologie pour en faire une pratique. ». Pour en faire une pratique, c’est-à-dire en étant attentif à ce que ces éléments que nous vous apportons, ces éléments que je vais tâcher de vous apporter ne soient pas isolés du souci d’en faire quelque chose, d’en votre pratique, soit maintenant, soit plus tard.

D’ailleurs à l’école pratique, enfin dans cette école, nous avons plutôt le souci, justement, de montrer que la théorie comme on dit et la pratique, on a l’habitude de les distinguer vous savez, mais nous, nous montrons plutôt que la théorie et la pratique ce sont vraiment, comme les deux jambes d’une même démarche. Quand on a une pratique on a forcément une théorie, souvent on n’en est pas conscient, mais ne pas être conscient qu’on a une théorie cela ne veut pas dire ne pas avoir de théorie, quand on a une pratique, on a forcément une théorie.

Une théorie qui est conçue de façon pas trop inadéquate, c’est une théorie qui soutient le plus ordinaire, le plus immédiat de la pratique. Donc « Introduction à la psychopathologie pour en faire une pratique », c’est mon souci. Disons que c’est le souci je souhaite faire prévaloir dans cet enseignement.

Comme sous-titre cette année, je vous proposerai celui-ci : pourquoi, en quoi sommes-nous malades du sens ? 

Donc le titre de cet enseignement, de cette année est : « pourquoi sommes-nous malades du sens ? Alors, vous pourriez me dire, peut être que vous pensez « ah bon c’est une maladie le sens ? ». Peut-être que vous pensez le contraire ? Peut-être que vous pensez que ce n’est pas une maladie ? Au contraire que c’est plutôt bien le sens. On en a besoin. Et je vous dirais dans ce cas, que sans doute vous n’avez pas tort. Il en faut un peu du sens, il en faut un petit peu. Et il est vrai qu’habituellement le sens, ce que l’on appelle le sens, c’est plutôt considéré favorablement, on dit « ça a du sens », on dit « qu’on trouve le sens de quelque chose », ou bien on dit au contraire « ça n’a pas de sens » et en général c’est péjoratif. Effectivement, le sens n’est pas quelque chose qui est toujours à dédaigner, bien sûr, il en faut un peu, je dirais ça comme ça pour commencer. Mais je n’aurais pas de difficultés, je crois, il n’est pas très difficile de vous montrer comment un sujet peut être malade du sens. Ce n’est pas très difficile à montrer et je vais tout de suite aller droit à ce qui se présente en psychopathologie justement, comme illustrant ceci, c’est-à-dire un délire. Un délire, qu’est-ce que c’est ? C’est du sens, certainement, c’est même plein de sens, nous pouvons dire qu’un délire, tel que nous en observons assez régulièrement dans ce qui s’appelle les psychoses, c’est une manière univoque de répondre aux questions qui nous viennent. Qui nous viennent d’où ? Qui nous viennent, partons de là, du réel. Un délire c’est une manière donc univoque — c’est important ce terme-là, donc je vais l’écrire — aussi univoque que possible de répondre aux questions qui nous viennent du réel. Je vais revenir sur le délire, sur ce qu’est un délire et en quoi ça nous intéresse.

Mais tout d’abord, je dis « les questions qui nous viennent du réel », et je voudrais m’arrêter là-dessus. Le réel, cela désigne quoi ? Le réel ça désigne, en tout cas, quelque chose qui nous pose des questions. Nous ne savons pas ce que c’est que le réel, mais qu’est-ce que j’entends par le réel ? Le réel en son fond. Le réel en son fond, c’est-à-dire le corps par exemple, le corps avec notre embarras du corps. Le corps c’est du réel, ce n’est pas que du réel mais c’est du réel. Et ce réel, d’une manière ou d’une autre, embarrasse tout à chacun. Il y a là du réel, du côté du corps ; ou encore, disons-le comme ça, le fond dernier des choses ou encore la mort. C’est du réel la mort, si ce n’est pas réel, on se demande ce qui le serait. On pourrait dire aussi le trou, la mort ça fait trou. Est-ce que nous savons ce que c’est que ce trou ? Non. En ce sens nous pouvons dire que c’est réel. Ce réel que je vous illustre là de différentes manières, le corps, le trou, la mort, pourrait évoquer d’autres termes tournent autour du réel, dont en son fond, nous ne savons pas ce que c’est,  mais nous en entendons parler. Il nous en vient de ce réel, disons-le comme ça, il nous en vient des éléments de langage. Soit de nous-même ou bien également des autres, ou bien encore plus généralement de l’ambiance sociale, du discours social. Alors qu’est-ce que je veux dire par la très concrètement, de nous-même, des éléments de nous-même qui nous viennent du réel ? Comment l’illustrer de façon concrète ? Il n’y a pas besoin d’aller très loin pour le trouver, ce qui nous revient de nos rêves. Quand le matin on se réveille, on a des bribes de rêve. Les bribes d’un rêve, ce sont des morceaux de langage, ce sont des images aussi, mais ces images elles sont tout de suite liées à des éléments de langage. Si nous voulons parler de notre rêve, tout de suite, ces images nous allons en faire des segments, des morceaux, des tentatives d’énonciations, c’est-à-dire des éléments de langage. Ça nous parle du réel, mais il nous vient des éléments de langage de ce réel. Nous en entendons parler également, à partir de ce qui nous vient des autres ou de l’ambiance. Je veux dire des propos entendus, des paroles entendues, des discours, tout ce bruissement de paroles, de propos, de discours qui nous entourent, dans la mesure où nous sommes dans un lien social. Il nous vient de là, sans parler des lectures que nous faisons, il nous vient toutes sortes de questions, qui pour une part renvoient au réel, c’est-à-dire renvoient à la difficulté — que j’évoquais tout à l’heure — que nous pose la mort, le trou, je vous disais, le corps. On pourrait dire d’une façon un petit peu vague mais qui parle, le fond dernier des choses. Il y a beaucoup de paroles que nous entendons, de questions que nous entendons, de propos que nous entendons qui nous parlent de ce réel. Par exemple — je vais vous évoquer là quelque chose qui est très important dans votre apprentissage de la psychopathologie comme pratique — dans ce que nous appelons une présentation de malade.

Vous suivez des présentations de malades, je suppose, n’est-ce pas ? Dans une présentation de malade, quelqu’un parle et quelqu’un d’autre se trouve en position de recueillir, d’entendre ce qui se parle, ainsi ce qui est parlé, ce qui est dit. De quoi parle celui ou celle qui parle, sinon, de quelque chose qui pour lui ou pour elle, prend valeur de réel. Un sujet qui parle, dans une présentation de malade, de quoi parle-t-il sinon de ce qui pour lui vaut comme réel ? Et toute de suite, évidemment, nous apercevons que ce réel, le malade n’y a pas accès directement et nous non plus, mais il nous en parle, nous en entendons parler, c’est de ça qu’il s’agit.

Comme vous le savez, — je suppose que, tous par niveaux, vous avez l’expérience ou vous faites l’expérience de ces présentations de malades parce que c’est extrêmement important, c’est vraiment fondamental — la question du sens, nous la rencontrons d’une façon extrêmement parlante, concrète, pratique, instructive, justement dans notre abord de la présentation de malade. Puisque, ce que le patient nous dit, lors de cette présentation de malade, autrement dit la façon dont il nous parle de son réel, cela va nous poser toute suite la question du sens. La tentation que manifeste, en général, ceux et celles qui commencent, qui sont un peu neufs dans ce genre d’exercice, la tentation c’est de se précipiter sur ce qu’on comprend ou ce qu’on croit comprendre de ce qui est dit. Cela pose problème ça de se ruer sur la compréhension mais ça montre, ça indique déjà quelque chose de ce que je voudrais vous rendre sensible cette année, pendant ce semestre, à savoir la manière dont nous sommes pris par le sens, dont nous sommes malades du sens nous-mêmes.

Le patient, d’une certaine manière, on peut dire qu’il est malade. Souvent on peut le dire, mais nous mêmes nous sommes, d’une façon sans doute peut être différente, aussi malades, quand nous nous ruons sur cette demande, cette exigence pour nous de comprendre ce qu’il nous dit, alors que bien souvent nous n’y comprenons rien. Donc ce n’est pas tout à fait la bonne boussole, la boussole de la compréhension, la boussole du sens que nous souhaitons absolument projeter sur ce qui est dit. C’est une très bonne école la présentation de malade, à cet égard. Quand nous progressons un petit peu dans notre rapport à cette pratique de la présentation de malade, nous commençons à être plus attentifsà l’aspect littéral, à l’aspect formel, à l’aspect structural de ce que dit le patient. Autrement dit, nous devenons plus sensibles aux traits qui caractérisent non pas le sens, mais plutôt la forme, la structure de ce qu’il dit, la structure de son rapport à l’autre, la structure de son adresse, la structure de son rapport à ce qui pour lui fait question, la structure de ces différents types de rapports plutôt que leurs sens, c’est ça qui nous instruit. Mais nous ne pouvons le découvrir et l’accepter qu’en nous rompant à cet exercice qui consiste à ne pas se précipiter sur le sens mais à accepter d’en tempérer l’incidence et d’être plus attentifs aux traits formels du discours, du propos du patient.

Mais alors je reviens — aujourd’hui je pensais vous faire quelques remarques un petit peu introductives pour montrer mon propos, cette remarque sur la présentation de malade en est une - à la manière dont le délire représente une possibilité de réponse à ces questions qui nous viennent du réel, ces questions dont je disais que, par ces questions nous entendons parler du réel. Je vous disais le délire, c’est une manière d’y répondre univoque. Comment répond le sujet, en effet, comment répond-il dans le cas de l’élaboration d’un délire, de la construction d’un délire ?

Un délire c’est quoi ? C’est un propos qui a une valeur de certitude. Autrement dit, c’est un propos, un discours, qui fabrique, qui forme quelque chose de l’ordre du « un ». Cela fabrique quelque chose de l’ordre du « un », c’est-à-dire quelque chose d’une cause. Un délire c’est souvent organisé autour d’un « un », qui a une valeur de cause et d’une cause qui va saturer le réel. Et les questions qui en viennent au sujet, qui va saturer ce réel  d’une façon univoque. Je prends souvent l’exemple, parce qu’il est extrêmement illustratif, il est extrêmement riche, du cas du Président Schreber, dont vous avez déjà bien sûr entendu parler. Le Président Schreber c’est quelqu’un qui dans le recueil de ses Mémoires, alors là pour le coup, lui il nous parle du réel, il ne nous parle que de ça, par lui nous en entendons parler.

Je vous disais le réel on ne sait pas ce que c’est, en son fond, mais on en entend parler, un psychotique comme Schreber, il nous parle du réel d’une manière extraordinairement éloquente. Et qu’est-ce qu’il nous dit ? Lui c’est plutôt du corps qu’il nous parle en tant que réel mais pas seulement du corps, il nous parle aussi des propos qu’il entend, des voix qu’il entend, il nous parle des âmes, des différentes sortes d’âmes qui lui font différentes sortes d’effets. Il nous parle de toutes sortes de choses qui l’affectent de toutes sortes de manières. — Et comme vous le savez je pense, si vous ne le savez pas alors dépêchez-vous de vous renseigner, lisez les Mémoires du Président Schreber, vous verrez ce n’est pas une lecture facile, ce n’est pas le genre de choses qui se lit dans le métro, parce que c’est un peu étouffant, ce n’est pas comme un roman, c’est un peu saturé justement, comment beaucoup d’écrits de psychotiques, c’est un peu saturé, pourquoi ?  Le délire de Schreber va s’articuler, va s’organiser, comme une façon pour lui, une façon relativement réussie, de placer au centre de ce qui lui arrive, de ce qui est causé dans son corps, de multiples manières dont il se plaint. Le délire de Schreber va poser en quelque sorte au centre le « un » dont je vous parlais, la cause dont je vous parlais, Et ce « un », il l’appelle comment ? Il l’appelle Dieu, ce « un », c’est Dieu. Et c’est ce Dieu, donc ce « un » qui prend pour lui valeur de cause, de tout ce qui justement l’affecte, de tout ce qui le traverse, de tout ce qui le pénètre, de tout ce qui le malmène, au titre de la cause donc. Vous savez que la grande difficulté de Schreber, le drame qu’il évoque régulièrement, tient à la manière dont il vit, il éprouve, tantôt une proximité de Dieu, tantôt au contraire, un éloignement de Dieu. Cet éloignement de Dieu, cet éloignement du « Un », cet éloignement de cette cause, qui vient, en quelque sorte, répondre aux questions de Schreber en les saturant en même temps, cet éloignement de Dieu, il le vit comme une véritable déréliction, il le vit comme une manière terrible pour lui, d’être abandonné et d’être laissé au désespoir, à la déréliction encore une fois, d’être justement laissé tomber, mais laissé tomber radicalement. D’être abandonné par ce « Un » qui dans les moments favorables, vient au contraire, saturer le sens, les questions, les paroles qui évoquent le réel de Schreber.

Alors, si nous faisons un pas de plus, ça s’appelle comment le fait d’être ainsi saturé par un « Un », par quelque chose de « Un » qui prend valeur de cause par rapport à ce qui nous vient de notre réel ? Ça s’appelle, en tout cas on peut le désigner, couramment, comme de la persécution. Schreber nous évoque — mais il n’est pas le seul, vous trouvez ça dans de très nombreux cas de psychoses —nous évoque un rapport persécutif à ce « Un », qui en même temps, néanmoins le maintient, c’est-à-dire justement, vient saturer de sens l’expérience extrêmement difficile qu’il fait de ce réel, dont je parlais. Cette prévalence du « un » dans l’expérience du psychotique, quand cette expérience prend la forme d’un délire, elle est bien souvent, éminemment persécutive. Mais, elle a le mérite, je dirais, d’orienter le rapport au réel du psychotique, d’une façon qui ne laisse place, dans toute la mesure du possible, à aucune faille.

Vous observez ça aussi dans les psychoses de façon remarquable, dans une forme de psychose que Clérambault à isolée au titre de ce qu’il appelait « les psychoses passionnelles », l’une d’entre elles est exemplaire à cet égard, elle s’appelle « l’érotomanie ». L’érotomanie  consiste dans l’élaboration d’un délire, la construction d’un délire qui va situer effectivement, au centre de l’expérience du sujet, un « un ». Un « un » que Clérambault appelle « l’Objet », avec un « O » majuscule. Et cet « Objet », ce « un » va être cause de ce qui polarise toute l’expérience du sujet autour, justement, d’une expérience persécutive de la signification amoureuse que ce « un » va manifester au sujet de manière, comme je le disais, univoque. Voilà encore une façon de saturer de sens, ce qui vient à un sujet de son réel, de ce qui lui vient du réel.

Un autre exemple que je peux vous donner ici, dans la clinique des psychoses, de cette façon dont le sens se présente comme élément de saturation qui vient unifier l’expérience du sujet, c’est-à-dire en rassembler le morcèlement ou la décomposition, dans une unité qui la fait tenir de façon tout à fait univoque, comme je l’évoquais; cet autre fait de la clinique des psychoses que Clérambault justement et Lacan à sa suite vont  désigner, — c’est une notion très importante en psychopathologie — comme le « phénomène élémentaire ». Le «phénomène élémentaire  c’est quoi ? C’est un élément de signification inentamable. Inentamable, c’est-à-dire qu’il ne peut pas entrer dans un questionnement dialectique quel qu’il soit, c’est vraiment un noyau de significations et un noyau dur, un noyau qui ne se fissure pas, si je puis m’exprimer ainsi. Il s’agit d’une signification tournée vers le sujet, une signification adressée à lui, une signification qui le vise, ce que dans la psychiatrie classique on a appelé d’un terme très bienvenu, une « signification personnelle ». Et l’exemple que donne Lacan dans son séminaire sur les psychoses, c’est un exemple qui se présente comme ça : « il y a une voiture rouge, il y a une voiture rouge dans ma rue » dit le patient, « et cette voiture rouge je ne sais pas ce qu’elle me dit mais elle me dit quelque chose, c’est un signe qui m’est adressé ». Là-dessus le patient n’a absolument aucun doute, ça le vise, ça s’adresse à lui, c’est absolument certain, même s’il y a une perplexité sur la nature du message. Parfois il n’y a pas de perplexité dans la nature du message, dans « l’érotomanie », le message il est claire « l’Objet » m’a de façon absolument certaine fait savoir, donné des signes de son amour, c’est lui qui a commencé, ensuite viendra la phase de dépit, puisque évidemment les choses ne vont pas se passer comme c’était escompté.

Vous voyez que dans le « phénomène élémentaire » vous avez là aussi, comme dans le délire, un sens, mais un sens qui se ferme sur lui-même, qui est clôturé sur lui-même et qui est inentamable. C’est là bien sûr que se situe le problème. C’est là qui justifie que nous puissions parler de maladie du sens et que nous puissions évoquer en quoi, en tant que sujet, nous pouvons être malades du sens. Alors vous me direz, « oui mais ce sont des fous », comme disait Descartes, à propos de ceux qui ont des représentations étranges, qui divaguent etc…. Vous savez Descartes en parle au début de ses Méditations métaphysiques mais il ajoute, « oui mais ce sont des fous, pas des gens comme nous ». Nous pourrions dire la même chose que Descartes, « oui, mais enfin là vous nous parlez de psychotiques ». D’accord, nous ne sommes sans doute pas tous psychotiques mais ne croyez pas trop vite que nous sommes si loin de l’expérience de la psychose dans notre rapport au sens. Bien sûr nous n’avons pas, enfin si nous sommes, disons, névrosés pour simplifier, si nous ne sommes pas psychotiques, nous ne sommes peut-être pas pris dans un rapport aussi univoque au sens et donc nous ne sommes pas si malades du sens, c’est à voir. Nous verrons dans la suite. Je me propose de vous montrer que nous ne sommes pas indemnes de cette maladie du sens. D’ailleurs, — j’y pense en en parlant — ça n’a pas de rapport très direct mais la maladie du sens, c’est un récit intéressant, qui pourrait intéresser certains ou certaines d’entre vous, d’un écrivain et d’un poète qui s’appelle Bernard Noel. Bernard Noel a écrit un petit livre, très intéressant, pas facile, mais très intéressant qui s’intitule justement La maladie du sens, et dans ce texte de poète, il donne des indications sur les symptômes et aussi une manière de les prendre, ces symptômes, d’essayer de faire un peu avec. Lui il fait avec, comme un écrivain, comme un poète peu faire avec cette difficulté du sens. Je livre ça à votre curiosité, mais puisque j’ai pris comme titre cette année pourquoi sommes-nous malades du sens, je vous le recommande.

Je vous disais donc, il s’agit de psychotiques — ce dont je vous parle là, à l’instant — nous, nous ne sommes pas psychotiques, mais enfin observons comme même ceci : comment l’ambiance, le discours ambiant, aujourd’hui, vous aurez sans doute remarqué  — c’est très important, dans l’époque qui est la nôtre — que le discours ambiant, depuis quelques années, peut-être quelques dizaines d’années, mais en tout cas depuis quelques années de façon plus marquée, le discours ambiant exige de plus en  plus d’univocité. Cela mérite notre attention ça, parce que les patients qui viennent nous voir, et les patients qui viendront vous voir si vous êtes un jour en position de recevoir des patients — ce qui quand même pour un certain nombre d’entre vous doit être l’objectif  — les sujets qui viennent nous voir sont tributaires des discours ambiants,, ils portent forcement le poids de cette exigence de plus en plus en plus marquée d’univocité, qui caractérise l’ambiance qui est la nôtre.

Une ambiance, vous savez ce n’est pas du tout un terme vague, l’ambiance c’est très important en psychopathologie. L’ambiance c’est ce dans quoi on baigne et ce dans quoi on baigne c’est toujours, lié aux discours ou à l’absence de discours. C’est-à-dire à l’articulation d’un discours ou au contraire au manque d’articulation d’un discours. C’est toujours ça qui fait l’ambiance, c’est pour ça que l’ambiance est un déterminant de l’état d’un sujet, ce n’est pas du tout quelque chose de vague et c’est quelque chose à prendre en compte, il faut y être attentif. l’ambiance qui est la nôtre, je vous disais, exige de plus en plus d’univocité, cela veut dire que dans l’abord d’un très grand nombre de questions, voire même de toute les questions que nous pouvons nous poser ;  je vous disais en commençant ces questions qui nous viennent du réel,  l’ambiance qui est la nôtre à tendance à exiger de plus en plus, par rapport à ces questions, des réponses univoques, autrement dit en termes de 1 ou 0, en termes binaires. En termes binaires, soit 1, soit 0, ça veut dire en termes mesurables, en termes évaluables, en termes définissables, en termes compréhensibles, en termes qui font sens. Et qui font sens à partir de la plus simple partition qui soit, à partir du plus simple rapport qui soit c’est-à-dire une partition binaire.

Question « Oui, bonsoir, quand vous parlez de partition binaire dans l’ambiance, est ce que vous ne trouvez pas que justement, en ce moment, on est quand même dans une ambiance non binaire ? Aujourd’hui tout est question de genre et de binarité et tout est question de poly amour, genre, transgenre, binaire, non binaire. C’est des sujets, des thématiques qui sont très ambiantes, qui dépeignent une problématique sociétale et sociale actuelle. Et justement, j’ai l’impression que les jeunes sujets ne veulent pas se classer dans le binaire, justement, être tout à la fois ? »

Votre remarque est très intéressante, assez juste oui, mais je ne suis pas certain qu’elle soit en contradiction avec ce que je voudrais vous faire entendre. Parce que vous avez raison, c’est par rapport à la question du sexe aujourd’hui. A propos du sexe et de l’orientation sexuelle aujourd’hui, on observe une tentative — qui est évidemment très intéressante pour nous, pour les cliniciens, pour ceux qui s’intéressent à la psychanalyse et à la psychopathologie — on observe une tentative d’échapper à ce qui est perçu comme une binarité contraignante et de se projeter ou de se poser dans ce qui serait donc une position alternative par rapport à cette binarité, c’est vrai. Mais ça pose une question qui est la suivante, je vous propose de l’aborder de la façon suivante — ça anticipe un petit peu sur ce que je voulais vous dire un tout petit peu plus tard — mais le sexe, la sexuation autrement dit la différence sexuelle, contrairement peut-être aux apparences elle n’est pas binaire. Elle n’est pas binaire, elle demande, pour être assumable, d’en passer par au moins deux termes — dont je voulais vous parler à la fin de mon propos, tout à l’heure —Effectivement, mais quand je dis que cette partition sexuelle n’est pas binaire, c’est qu’elle exige toujours un élément tiers. Et cet élément tiers est celui qui à la fois, joint et disjoint un homme et une femme. Si nous en restons aux termes classiques de la partition sexuée, cet élément tiers, qui à la fois donc joint et disjoint — c’est très important — c’est à la fois ce qui fait rapport et ce qui disjoint le rapport, c’est un élément d’altérité qui est autre par rapport à l’un comme à l’autre des sexes. Et cet élément … la psychanalyse l’a redécouvert ; parce qu’il avait déjà été découvert il y a longtemps, notamment dans la culture grecque ; la psychanalyse l’a redécouvert et l’a reformulé d’une façon extrêmement intéressante pour nous, sous le terme du phallus, de la lettre grec grand Phi Φ. Le Phallus entend — j’y insiste parce que c’est quand même important — qu’il n’appartient , il faut le dire parce que c’est source aujourd’hui d’une confusion, qui n’améliore pas, je pense que je ne vous apprendrais rien, si je dis qu’à notre époque ça gaze pas fort entre les hommes et les femmes, il y a de l’eau dans le gaz  [rire]. Nous avons des témoignages de certaines époques, où il y avait quand même moins d’eau dans le gaz. Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de difficultés, il y en a toujours eu bien sûr, mais ce caractère, on ne peut pas le nier, de guerre des sexes, que l’on observe aujourd’hui, n’a pas toujours été du tout présent au même degré.

 Je vous recommande à cet égard, — j’y pense la comme ça en répondant à votre question — si vous lisez par exemple, il y a deux correspondances qui me viennent à l’esprit :   vous voyez il y a ce mot correspondance en français. La correspondance entre Diderot et Sophie Volland, qui était sa compagne, elle va quand même vous montrer une ambiance, justement, un type de discours entre un homme et une femme qui ne ressemble pas tellement à ce qu’on connait aujourd’hui. L’autre qui me vient à l’esprit, qui est aussi extrêmement intéressante à entendre, c’est celle entre Flaubert et Louise Colet. Elle vous donne un ton, un style, qui ne sont pas exactement ceux des échanges ordinaires de notre époque, c’est pour ça que je me permets de vous dire que juste le style, qui est celui d’une époque, n’a pas forcement été toujours le même.

— Question   : Mais encore une fois, pour les rapports homme et femme, malgré tout, n’est pas qui veut Diderot et Mme Volland, ni Flaubert et Mme Collet … Est-ce représentatif de toute l’époque ?

Non, mais il appartient à chaque homme et à chaque femme de vivre ses difficultés de la façon qui lui parait la moins malheureuse ou la moins vouée à la guerre. Je veux dire, ça, c’est une une question qui est laissée à l’appréciation et à la responsabilité de chacun. Mais je voudrais quand même, — puisque votre remarque me parait très importante — vous répondre là-dessus. J’ai commencé en vous parlant de cette instance phallique, le phallus, qui est une instance tierce par rapport aux deux, et qui aujourd’hui n’est pas appréhendée dans sa fonction exacte. C’est pour ça que j’ai insisté sur le fait que le phallus, il n’appartient ni à un coté, ni à l’autre. Il n’est l’apanage ni des hommes, ni des femmes. Il est simplement ce par quoi est possible la mise en place de quelque chose de l’ordre du désir entre eux. Non sans les difficultés que comporte le désir, mais alors du coup — et c’est là que je rejoins, enfin que je rattrape votre question —faute de situer correctement avec un peu de justesse cette instance phallique, cette instance tierce entre un homme et une femme, on observe une opposition duelle. Et comme toute opposition duelle, elle peut susciter la création d’une nouvelle dualité par rapport à l’opposition. Du coup on va assister à une sorte de tentative de poser une identité qui échappe à cette dualité et qui va créer une nouvelle dualité : moi je ne suis ni homme ni femme, je suis par exemple, on va dire, Trans ou je ne suis ni homme, ni femme, ni Trans, je suis encore autre chose je suis X etc… Et cette partition qui vient du fait que je veux me donner, je veux me voir, reconnaitre une identité par opposition à ce qui existe déjà de partition, ça aboutit à des revendications d’identités, à des tentatives de fonder des identités qui ne peuvent se fonder que dans l’opposition à d’autres identités et ça, me semble-t-il, engendre un fractionnement qui n’a aucune raison de s’arrêter. D’ailleurs, nous constatons effectivement, dans la clinique, que ce fractionnement identitaire engendre presque toutes les semaines ou tous les mois, justement, de nouvelles identités sexuelles. Elles prolifèrent en quelque sorte justement parce qu’elles ne se produisent que par scissiparité de tentative de position d’une identité contre celles qui existent déjà.

Et alors je rejoins quelque chose qui est la suite de mon propos :  enfin, on reste dans la binarité. Ce que je voulais vous dire, — comme l’heure avance pour peut-être terminer mon propos de ce soir — c’est que cette binarité, dont je vous parlais, qui caractérise notre ambiance, cette binarité, il est très remarquable qu’elle rencontre chez nous, chez chacun d’entre nous, chez chacune d’entre nous, une spontanéité que nous connaissons bien, qui est toujours prête à surgir, toujours prête je dirais à s’ériger, à s’insurger. Cette spontanéité, —vous allez la reconnaitre tout de suite — c’est cette réaction qui est quand même assez commune : « j’aime/j’aime pas », « l’amour/la haine ». Vous voyez à quel point cette spontanéité nous y répondons facilement, je veux dire, combien de fois nous sommes tentés de réagir comme ça, tout de suite, « ah mais ça j’aime pas, je déteste » ou bien « ça je like ». On « like » beaucoup aujourd’hui, on « dislike », « j’aime/j’aime pas ». Mais, quelque fois ça prend des proportions dramatiques parce que ce n’est pas toujours rigolo dans les effets. Ça peut avoir parfois des effets qui font vraiment passer au trou quelque chose ou quelqu’un. Ça touche chez nous une spontanéité toujours prête, si nous n’y prenons pas garde, à surgir. Si nous faisons un pas de plus dans cette direction, nous constatons que cette spontanéité d’amour et de haine, cette spontanéité de ce que Lacan, — d’un terme très bien trouvé — appelait « l’hainamoration ». L’énamoration » est un mot évidemment fait sur le fait de devenir amoureux, sur la relation d’amour. Lacan disait « hainamoration », vous voyez, comment ça s’inverse très facilement.

 Où est-ce que ça nous mène sur la question du sens ?  Ça nous mène à la remarque d’une frontière toujours prête, spontanément là aussi, à surgir et qui nous rassure, parce que c’est la frontière entre moi et l’autre, mais l’autre comme l’étranger à moi. Vous voyez, l’autre par rapport auquel je me définis dans mon identité c’est-à-dire contre lui. Cette frontière qui du fait de cette spontanéité est toujours prête à surgir, elle nous rassure, ça c’est vraiment quelque chose de capital, en psychopathologie, elle nous rassure, parce qu’elle nous définit, ce qui est une grande maladie c’est-à-dire une identité. Cette identité, elle ne peut jamais être définie, assurée, voire consolidée, que contre l’autre, qui du coup est beaucoup moins autre qu’étranger, encore une fois. De l’étranger, vous savez, qu’il n’y a jamais très loin à l’ennemi, autrement dit à celui, ou à celle qu’il s’agit de refouler, et là nous retrouvons un terme qui nous intéresse et qui est un terme freudien. On refoule quoi ?

Là, je retrouve la question dont je suis parti tout à l’heure, on refoule les questions qui nous viennent du réel lorsqu’on ne veut pas en entendre parler. C’est effectivement avec cette spontanéité, dont je n’ai pas besoin de beaucoup d’efforts pour vous convaincre de son caractère effectif, cette spontanéité vous la constater chez chacun d’entre vous, C’est avec ça que nous bouchons, justement, ce qui nous vient du réel. Si nous nous intéressons à la psychopathologie ce n’est pas pour boucher ce qui nous vient du réel, c’est pour au contraire pouvoir en entendre quelque chose.

Au risque de susciter votre mécontentement, — mais tant pis, je prends le risque — la binarité dont je parlais qui envahit aujourd’hui beaucoup notre discours social, cette binarité est questionnée, elle est mise en cause de façon salutaire par deux termes, deux mots, deux symboles, parce que ce sont avant tout des symboles, dans notre vocabulaire barbare nous dirions des « signifiants », mais disons simplement des symboles, des mots. Il y a deux mots, j’ai évoqué le phallus, alors on va dire qu’il y en a trois. Mais il y a deux mots tout particulièrement, deux termes qui ne s’inscrivent pas dans la binarité que je disais. Ces deux termes sont des termes qui, justement, ne sont pas définissables, ne font pas sens de manière évidente. Au risque de vous mécontenter, je dirais que ces deux termes — et je m’arrêterais là-dessus aujourd’hui, je reprendrais ça — ces deux termes sont ce que l’on appelle « un père » et puis aussi, « une femme ». Voilà deux termes qui ne se laissent absolument pas clôturer dans ce qui serait un sens opposable à un autre terme de manière binaire. Ni « un père », ni « une femme » ne peuvent se laisser enfermer là-dedans. Or, il ne vous aura pas échappé que ce sont justement deux termes qui, aujourd’hui, dans l’époque qui est la nôtre, se présentent, pour beaucoup d’entre nous, comme éminemment problématiques.

Voilà, écoutez, je vous laisserais sur cette question aujourd’hui.