Rémi Tevissen : La notion d’automatisme mental, sa pertinence clinique, et sa valeur doctrinale.

Exposé fait au séminaire EPhEP du Dr. Gros le lundi 9 février 2015

 Le terme de voix (de l’hébéphrénie) est assez familier. Les patients craignent toujours qu’on leur impute quelque folie lorsqu’on les interroge à ce sujet… Souvent, ils devancent notre question et parfois nous disent : « non, docteur, je n’entends pas de voix ». Le fait est, que le terme d’automatisme mental est né finalement à partir de cette question des voix, c’est-à-dire de la question des hallucinations verbales.

 

Il y a une différence entre l’automatisme mental et les voix proprement dites. En effet, l’automatisme mental ne recouvre pas tout à fait les voix en tant que telles, qui sont en général objectivées, extériorisées, qu’on pourrait qualifier de vraies hallucinations, puisque au besoin un patient peut ressentir les voix comme venant de l’extérieur et  s’adressant à lui de derrière les murs, par exemple. Souvent, elles viennent de zones où la perception ne va pas : derrière les murs, d’au-dessus, du plafond, ou bien encore d’un groupe de personnes croisées dans la rue. Ça, ce sont les voix à proprement parler, dans le sens où elles sont extériorisées, objectivées, elles sont concrètes. Mais de très longue date, existait un autre type de phénomène, dont je traiterai aujourd’hui ; on laissera donc à Martine Gros la question des voix proprement dites, dont elle vous parlera à propos de l’hébéphrénie.

Traditionnellement s’est développée également toute une clinique psychiatrique depuis le début du 18ème siècle, avec Esquirol déjà. Mais, surtout, avec un auteur qui s’appelle Baillarger. Jules Baillarger qui était un psychiatre aliéniste du 18è, élève d’Esquirol, et qui un des premiers a distingué les hallucinations psycho-sensorielles - comprenant une composante supposée psychique et une composante sensorielle, c’est-à-dire les voix proprement dites - des hallucinations psychiques, c’est-à-dire non psychosensorielles, non objectivées, non concrètes, et qui se formulaient au fond dans le for intérieur du sujet. On touche là aux limites du terme de « voix », puisque toute la question sera de savoir à partir de ce moment là si le patient avait toujours affaire à des voix à proprement parler, simplement extrêmement atténuées, c’est-à-dire à une sensation réduite en quelque sorte, ou bien à quelque chose qui était directement de l’ordre de la pensée elle-même, ou bien d’un langage intérieur, un peu comme les mystiques avaient une espèce d’oratio mentalis, c’est-à-dire une oraison intérieure ; une oraison intérieure qui pouvait être le contact du mystique directement avec Dieu, ou bien avec son directeur de conscience, parfois. On a qualifié les hallucinations qui s’apparentent à oratio mentalis, d’hallucinations psychiques. Ces hallucinations psychiques n’étaient que psychiques et non pas psychosensorielles. Et l’auteur qui a fait cette distinction, c’est Jules Gabriel François Baillarger (1809-1890), qui a différencié en 1846 - on est au milieu du 19ème siècle - les hallucinations psychiques et les hallucinations psychosensorielles.

 

Baillarger s’exprimait comme ça, il disait : « il en est en effet, qui comme ils le disent eux mêmes, n’éprouvent rien qui ressemble à une sensation auditive,  ils entendent la pensée. Le phénomène chez eux n’a rien de sensoriel, la « voix » qui leur parle est une voix secrète, intérieure, et tout à fait différente de celles qu’on perçoit par les oreilles. Il y a d’autres hallucinés au contraire, qui affirment que les voix qui leur arrivent, sont fortes, sonores et en tout semblables aux voix ordinaires. » Ces voix, ces hallucinations psychiques ont été rapportées par Baillarger ainsi qu’une sorte d’exercice automatique, involontaire, de la mémoire et de l’imagination. Baillarger est un des premiers auteurs à avoir parlé d’automatisme psychique ou d’automatisme psychologique. Il était apparenté à cette Ecole philosophique qui était celle des Spiritualistes. Les Spiritualistes professaient un certain dualisme du corps et de l’esprit, et donc il n’y avait rien d’étonnant à ce que quelqu’un comme Baillarger soit très bien placé pour affirmer une séparation radicale et nette entre hallucination psychique et hallucination psychosensorielle. Bien évidemment tout au long du 19ème siècle, on va avoir des débats, et notamment des débats dont vous pourrez trouver la teneur principale dans les discussions qui avaient lieu à la Société Médico-Psychologique, notamment dans les années 1855 - 1856. C’est presque exactement un siècle avant le Séminaire de Lacan de 1955 - 1956 sur les psychoses, qui correspond au livre III de la version transcrite par Jacques Alain Miller. À un siècle près, on peut dire qu’on a ce débat sur les hallucinations psychiques et l’automatisme mental.

 

Par la suite, certains auteurs, par exemple Jean Pierre Falret, un des grands artisans du passage de ce que Lantéri-Laura appelait le paradigme de l’aliénation mentale à celui des maladies mentales. Pour Pinel et pour Esquirol, il y avait une espèce d’unicité  de la manie, qui n’est pas la manie au sens de ce qu’elle a pris de nos jours, mais au sens de l’aliénation mentale. Cette aliénation mentale était unique et éventuellement diffractée en différentes formes. Baillarger appartient encore à l’époque où on raisonnait  en termes d’aliénation mentale, mais il avait un contemporain, Falret, qui a fait un peu basculer les choses du concept d’aliénation mentale au concept de maladie mentale, en récusant également l’opposition qu’il y avait entre manie générale et monomanie. Jean-Pierre Falret était l’un de ceux-là, et lui, au fond, a récusé, dans cette affaire d’hallucination, la distinction entre hallucination psychique et hallucination psychosensorielle. L’intérêt de sa position étant que au fond, pour lui, il y avait une liaison étroite entre le langage intérieur, la pensée, et son expression par la parole. D’où l’intérêt de cette position, sachant que du coup  effectivement il s’inscrit dans une perspective beaucoup moins dualiste.

 

C’est une époque aussi au 19ème siècle, à partir de l’année 1860 et les années qui ont suivi, où la neurologie évolue, et vous avez entendu parler de Broca, un des premiers auteurs à décrire une forme d’aphasie, c’est-à-dire un trouble du langage, Broca ayant décrit à la Salpêtrière une aphasie motrice. À l’époque, les neurologues commencent à raisonner en termes de localisation et rapportent différents types d’altérations du langage, en considérant qu’à tel type d’aphasie pouvait correspondre la lésion de telle ou telle zone du cerveau. Il en subsiste dans la neurologie actuellement la position classique : il y a toutes formes d’aphasies, mais structurées autour d’une grande opposition entre les aphasies antérieures, ou motrices, les aphasies dites de Broca, et des aphasies dites plus sensorielles, qui sont les aphasies de Wernicke, du nom d’un célèbre aliéniste allemand, mécaniciste, dont Freud s’est également inspiré.  Il ne faut jamais oublier que Freud, initialement neurologue, a également commis un traité sur les aphasies, dont je vous recommande la lecture. C’est très intéressant pour vous faire une idée assez précise de ce qu’était la neurologie de l’époque. L’intérêt de ces localisations et d’étudier les différents troubles du langage en fonction de telle ou telle zone du cerveau, c’est qu’on va postuler l’existence de différents centres. On va dire que tel centre du cerveau s’occupe de la mémoire des mots, et puis, la mémoire des mots, on va la faire éclater et la distribuer en disant qu’il y a l’image du mot, l’image du son, l’image du mot écrit, le sens, la représentation de mot, la représentation de choses. Et dans cette sorte de neurologie localisationniste, on postule que selon tel type de lésion, on a tel type de  représentation atteinte ; selon telle type de lésion, on a tel type d’atteinte de la représentation. C’est toute la neurologie, la neuro-aphasiologie, et toute la psychiatrie associationniste de l’époque, qui pensent qu’il y a des représentations d’idées, et qu’il y a des représentations de mots, qu’il y a des représentations de choses. À l’époque, on ne raisonne pas du tout encore comme plus tard en linguistique, en termes de signifiant/signifié. Bien que ce soit presque la même époque, puisque au fond les premiers cours de Ferdinand de Saussure, qui ont été repris dans le Cours de Linguistique Générale,  ce qui deviendra la linguistique structurale, ont été prononcés à la date de 1892. Or, là dans ces mêmes années , on a un auteur  qui étudie les troubles du langage dans une perspective neurologique, aphasiologique, mais aussi psychiatrique, et qui est un des premiers auteurs à étudier aussi les hallucinations comme un trouble du langage, cet auteur s’appelle Jules Séglas. Il publie son principal ouvrage sur les troubles du langage en psychiatrie en 1892  en s’inspirant au fond d’une psychologie du langage, très classique, très associationniste, qui est cette psychologie qui est celle des empiristes anglais, par exemple de John Stuart Mill, qui est une des principales références, notamment de Freud. Si vous lisez Freud, que ce soit sa métapsychologie, ses études sur le refoulement avec l’opposition, la manière dont il fait fonctionner « représentations de mots », « représentations de choses », vous avez un vocabulaire qui est directement issu de cette psychologie associationniste. Tout le problème ça va être, notamment avec Lacan, d’opérer ce changement de vocabulaire. Il faut voir que Lacan a été un des premiers à faire passer la psychiatrie et la psychanalyse au vocabulaire de la linguistique, et il a fallu attendre les années cinquante du 20ème siècle pour que ce fait là soit opéré en psychanalyse. Et en psychiatrie ça a été encore beaucoup plus  tardif. Ce n’est que bien plus tard dans les années 1970 que les neurologues et les aphasiologues se sont mis à utiliser les termes de signifiant, de signifié en aphasiologie. Donc, parfois - c’est une des difficultés quand on aborde la question des troubles du langage - se pose la question de savoir si on va utiliser un vocabulaire très classique, et toute la sémiologie psychiatrique est basée au fond sur ce vocabulaire classique, ou si on va utiliser une terminologie plus contemporaine, plus lacanienne, mais également plus liée à la linguistique structurale. Pour l’instant, on en reste à l’associationnisme, et au fond, aux deux principaux auteurs de la fin du 19ème siècle, Jules Séglas, dont je viens de vous parler, et Gilbert Ballet.

 

Séglas, son intérêt c’est de considérer l’hallucination comme un trouble de la fonction langage. Et de considérer que l’hallucination psychique est une aliénation du langage intérieur. Son ouvrage s’appelle Des troubles du langage chez les aliénés. C’est un trouble de la fonction langage. Le paradigme dominant à l’époque était d’une part l’aphasie, et d’autre part les premiers travaux que l’on faisait sur l’épilepsie. C’est à dire que l’épilepsie, c’était au fond le fait d’une excitation pathologique d’une certaine zone du cerveau, qui déclenchait une crise comitiale. On avait un auteur italien, Tambourini qui avait beaucoup étudié ces questions là. Si on considérait l’aphasie, comme une sorte d’amnésie, une amnésie d’un certain type de mémoire, la mémoire des mots, écrits, ou parlés, on pouvait considérer inversement les crises comitiales comme l’envers positif de quelque chose qui était négatif dans l’aphasie et on pouvait considérer les hallucinations dans la perspective de Séglas comme une excitation pathologique d’une certaine zone du cerveau.  Tout l’ouvrage de Séglas est bâti sur cette idée : il y a différents centres dans le cerveau  qui sont excités de manière pathologique et, selon le cas, on va avoir tel ou tel type d’hallucination. Si est excité le centre de la mémoire des mots, vous aurez une hallucination verbale, si au contraire vous avez la zone qui correspond à la perception de tel objet, vous aurez une hallucination visuelle. Donc c’est ainsi qu’est bâti l’ouvrage de Séglas.

 

Séglas emboite le pas d’un autre auteur, Gilbert Ballet. Séglas, c’était la Pitié - Salpêtrière, c’était un élève de Charcot. Et vous aviez, à l’Hôtel-Dieu, Gilbert Ballet. Gilbert Ballet est encore connu actuellement pour avoir décrit deux choses : premièrement les syndromes confusionnels, c’est un des premiers à avoir donné une description clinique des confusions mentales, avec leur onirisme éventuel. Et, deuxième fait pour lequel il est assez connu, c’est qu’il est le principal auteur de la description en France de ce qu’on appelle la psychose hallucinatoire chronique. La psychose hallucinatoire chronique, c’est une particularité française, mais qui est assez importante pour notre propos sur l’automatisme mental. Ça n’existe pas par exemple pas pour la psychiatrie américaine et vous n’avez pas dans le DSM de trace de la psychose hallucinatoire chronique. L’idée de la psychose hallucinatoire chronique, c’est d’être une psychose non dissociative. Depuis Bleuler on oppose des psychoses schizophréniques, c’est-à-dire des psychoses avec discordance, un délire paranoïde, polymorphe, éventuellement hallucinatoire, mais qui s’accompagne de dissociation ou de discordance, et d’autres types de psychoses, qui sont des psychoses non discordantes, qu’on peut qualifier aussi de délires chroniques non schizophréniques et qui recouvrent tout le champ classiquement des paranoïas, dont par exemple le délire d’interprétation de Sérieux et Capgras est l’un des éléments les plus marquants. On est à la fin du 19ème, début 20ème, au moment de l’époque des maladies mentales qui avait été initiée par Falret, moment où les psychiatres cherchent tous à identifier les différents types de psychoses. Non pas tellement à partir d’une thématique comme dans les années auparavant où par exemple on classait les psychoses par les thématiques dominantes, par exemple la persécution. Jules Lasègue avait décrit les délires de persécution. D’autres avaient décrit le délire de jalousie. D’autres avaient décrit des aspects plus érotomaniaques. Donc là c’est une classification des délires par thèmes.

 

Par la suite, on ne se contente plus de la classification des délires par thèmes qu’on considère trop liés au sens, et on dit il y a des mécanismes  élémentaires. Il y a des mécanismes initiaux à partir desquels vont se développer les délires, ce qu’on pourrait qualifier de morphogenèse délirante. On dit qu’il y a morphogenèse de tel type de délire à partir de tel mécanisme élémentaire qui sera, par exemple l’hallucination, ce qui va donner une psychose hallucinatoire, c’est-à-dire où l’hallucination va dominer à la fois comme primum novens, comme mécanisme élémentaire à partir duquel va se développer le délire ; donc ça explique les psychoses hallucinatoires chroniques. Des gens comme  Sérieux et Capgras vont dire il y a d’autres types de psychoses qui se développent à partir d’un autre mécanisme, d’un mécanisme qui est l’interprétation. Et ils vont développer la notion de délire d’interprétation. Quelqu’un comme Clérambault va dire qu’il y a d’autres types de psychoses qui se développent à partir d’un postulat. Une idée initiale, dite postulat délirant, par exemple : pour l’érotomane, être aimé(e) ; pour le jaloux, être trompé ; pour le persécuté, être  haï. À partir de ce postulat initial, va se développer, à partir d’un certain nombre d’inférences logiques, quelque chose comme un délire passionnel. Après, il y aura des discussions pour savoir si on peut mettre dans le même groupe les délires d’interprétation et les délires passionnels. Est-ce qu’on a là le groupe des paranoïas ? Ou bien, comme Clérambault, dire que le groupe des psychoses passionnelles est un groupe à part ; et se contenter de dire : les paranoïas, c’est le délire d’interprétation.

 

Donc, on a, à l’Hôtel-Dieu, un des premiers auteurs qui est Gilbert Ballet, qui développe la notion de psychose hallucinatoire chronique. Et il reprend cette notion de psychose hallucinatoire chronique  à partir d’un primum novens qui est surtout l’hallucination verbale. Et par un de ces mystères de l’histoire de la psychiatrie… alors qu’il reprend lui-même, finalement, les hallucinations psychiques de Baillarger - qui étaient devenues psychomotrices verbales avec Séglas -,-il se fait piquer la vedette par Clérambault qui, lui aussi, développe la notion de psychose à base d’automatisme, qui est finalement exactement la même chose que la psychose hallucinatoire chronique, sauf que l’un travaillait à l’Hôtel Dieu et l’autre travaillait immédiatement en face à Préfecture de police, au dépôt, où il ne voyait pas tout à fait les mêmes patients. Mais ils étaient capables l’un et l’autre de développer leur œuvre parallèlement sans que jamais l’un ne fasse référence à l’autre. Il y aurait eu, semble-t-il, une histoire de conflits à propos de la primeur de je ne sais quelle description clinique. L’histoire a beaucoup plus retenu Clérambault et la notion d’automatisme mental de Clérambault, mais il ne faut pas oublier les travaux de Gilbert Ballet.

 

Avec Clérambault, on est au début du 20ème siècle. Il travaille au dépôt sur une période qui va de 1906 à 1934. On l’a appelé le maitre de l’Infirmerie Spéciale. L’infirmerie Spéciale ou Infirmerie du dépôt, c’est devenu maintenant, l’Infirmerie Psychiatrique près de la Préfecture de Police, qui est située rue Cabanis maintenant, et qui en gros reçoit toutes les personnes interpellées par la police qui sont suspectes de troubles de l’ordre public à Paris, ou d’éventuels passages à l’acte, ou d’une éventuelle dangerosité. Ce sont des personnes qui une fois interpellées par la police et menées à ce qu’on appelait dans le temps Le dépôt et maintenant l’IPPP, vont être évaluées par un psychiatre qui va décider ou non une hospitalisation  sur demande de représentant de l’état. Il y a quelques années, ça s’appelait hospitalisation d’office. À l’époque de Clérambault, ça s’appelait Placement d’office, depuis la loi de 1838. Donc, Clérambault, c’était le psychiatre de l’Infirmerie spéciale qui voyait ces personnes et à l’époque le Dépôt, c’était  à la Préfecture de Police, donc justement de l’autre côté de la rue par rapport à l’Hôtel Dieu, où  œuvrait de son côté Gilbert Ballet.

 

Clérambault né en 1872, et mort en 1934, est assez célèbre pour sa description de l’érotomanie, connu aussi pour son œuvre de photographie de drapés au Maroc. C’était une figure de la psychiatrie de l’époque et il était de bon ton de passer dans son service pendant l’internat, parce que cette personnalité un peu particulière avait un art de l’écriture des certificats, dont vous pouvez vous faire une bonne idée dans ses œuvres complètes qui ont été rééditées aux éditions Frénésie. C’était d’ailleurs, je crois, un des arguments de Lacan qui conseillait de lire Clérambault pour la richesse de ses descriptions cliniques, pas nécessairement pour la référence théorique. C’est comme ça qu’il a été connu, les certificats de Clérambault ont servi à des générations entières de psychiatres comme modèles de  certificats à la fois concis et précis pour faire des observations cliniques.

 

Clérambault dit lui même que les premiers certificats dans lesquels il mentionne l’automatisme, paraissent vers 1906. Il disait : « Par automatisme, je comprends les phénomènes classiques : pensées devancées, énonciation des actes, impulsion verbale, tendance aux phénomènes psychomoteurs. Souvent je les mentionne spécialement, ce sont des phénomènes signalés par Baillarger et dépeints magistralement par Séglas. ».  Aucune référence à Ballet bien sûr. Quand vous lisez Baillarger et Séglas, vous ne retrouvez pas exactement les termes qu’utilise Clérambault. En gros, ça recouvre ces affaires d’hallucination psychique dont je vous parlais tout à l’heure. D’ailleurs, des hallucinations psychiques qu’il oppose classiquement comme Baillarger, aux hallucinations psychosensorielles, il dit : «  je les oppose aux hallucinations auditives ». Les auditives, ce sont des variétés d’hallucinations psychosensorielles, ce sont les fameuses voix dont Martine Gros nous parlera la prochaine fois. Et, il les oppose aussi aux hallucinations psychomotrices caractérisées.  Pourquoi psychomotrices ? Je ne vous en ai peut être pas parlé tout à l’heure, mais Ballet et Séglas pensaient que toutes les hallucinations psychiques étaient motrices, c’est-à-dire qu’elles correspondaient à une espèce d’hallucination du langage intérieur, non pas en réception, mais en émission, formulées intérieurement, et donc, pour eux, c’était un phénomène moteur. La preuve en est selon eux que, parfois, ce phénomène moteur est extériorisé. Séglas mentionne le fait que certains patients peuvent parler leurs voix, ou plus exactement parler leurs hallucinations tout en méconnaissant le fait qu’ils parlent leurs hallucinations. Du coup, ils extériorisent leurs hallucinations que Séglas qualifiait d’impulsions verbales, tout en méconnaissant avoir parlé. Alors parfois, ils reconnaissent avoir parlé, mais nient être les auteurs des propos tenus… La méconnaissance n’est que partielle, un peu comme s’ils se faisaient le transmetteur d’une pensée venue d’ailleurs, tout en en niant parfois l’avoir énoncée. C’est donc ce que Clérambault appelle hallucination psychomotrice caractérisée, caractérisée au sens où elle est objective, cliniquement, pour le clinicien qu’était Clérambault. Clérambault nous dit : « ces deux sortes de voix, les auditives et les motrices, sont  tardives par rapport au phénomène susdit ». Dès lors, comment est-ce qu’on arrive à l’hallucination psychique proprement dite ? Clérambault nous dit qu’il y a des petits signes qu’on va appeler petit automatisme mental ; que  l’on pourrait selon lui repérer comme annonciateurs de phénomènes qui seront, eux, plutôt de l’ordre de l’hallucination psychique proprement dite. Mais, selon les articles de Clérambault auxquels vous faites référence, la ligne de partage qu’il fait entre ce qui est de l’automatisme mental et ce qui ne l’est pas, varie un peu. En gros, ce qu’il faut retenir, c’est que vous avez le petit automatisme mental, qui correspond à un certain nombre de phénomènes initiaux, qui sont censés annoncer l’automatisme mental à proprement parler, qui est constitué par l’hallucination psychique, c’est la voix intérieure, mais qui n’a pas les caractères d’objectivité d’une voix, qui est plus de l’ordre de la pensée, d’une pensée intérieure, de conversations d’âme à âme, où il s’agit bien d’une pensée, mais réduite à sa structure signifiante, la pensée sans voix en quelque sorte. Qui peut même éventuellement être dédoublée, et c’est ce que Clérambault va appeler le phénomène d’écho. On trouve déjà chez Baillarger cette  notion d’écho, mais c’est surtout Clérambault qui lui donne toute sa valeur sémiologique. Qu’est ce que c’est l’écho ? A un moment donné, certaines personnes disent que leur pensée se dédouble, voire qu’on pense leur pensée, qu’on la pense parfois avant eux. Donc c’est la pensée devancée, une pensée est formulée avant  la pensée du sujet, dans son langage intérieur. Parfois, c’est une pensée répétée, donc à ce moment là c’est plutôt a posteriori. Il y a toute une temporalité de cette affaire. À l’écho peuvent s’ajouter aussi des commentaires. Ça c’est quelque chose qui est beaucoup plus fréquent en clinique. Il y a des gens qui vous disent : effectivement : « on me surveille, on commente mes gestes ». C’est l’énonciation des gestes. L’énonciation des gestes, c’est simplement une énonciation. Si à cette énonciation s’ajoutent des commentaires désobligeants, puisqu’il s’agit sûr le plus souvent d’une  énonciation des gestes, y compris dans les gestes les plus intimes, avec commentaires désobligeants et, au fond, ce qui fonctionne là-dedans, c’est quelque chose comme ce que Lacan dira beaucoup plus tard dans ses Ecrits, quand il dira que la paranoïa correspond à une sonorisation du regard ; ce qui fonctionne - c’est à cet écho de Clérambault qu’il pense - c’est cet ensemble de phénomènes que regroupe l’automatisme mental :  énonciation des gestes, commentaires des actes , d’une pensée du sujet qui se dédouble, une pensée qui commente non seulement les gestes, mais aussi la propre pensée du sujet. Et ça peut être aussi  un commentaire de la lecture, où est commenté,  par exemple, ce que le sujet se dit à haute voix d’un texte qu’il lit. Donc c’est toute cette dimension d’énonciation, d’écho, qui permet de passer, insensiblement, de ce que Clérambault appelait le petit automatisme mental, à l’automatisme mental.

 

Pourquoi automatisme ? Parce que la pensée se désapproprie d’elle même. Ça c’est Lantéri-Laura et Daumézon qui, dans un célèbre article sur « La signification sémiologique de l’automatisme mental », ont beaucoup insisté dans une perspective phénoménologique sur cette notion de désappropriation de la pensée. On retrouve cette notion chez Clérambault sous le terme de non annexion ou de désannexion.  Mais ce n’est pas au premier plan quand on lit Clérambault. Il le dit, au fond, en se rattrapant un peu, quelque part dans un de ses derniers articles. Pourtant, c’est central, c’est-à-dire qu’à un moment donné la pensée se dédouble, se désapproprie d’elle-même, a l’air de fonctionner de manière automatique, et au fond, l’automatisme mental, c’est le début de ce que l’on pourrait qualifier dans ce cadre là de délire hallucinatoire, de délire d’influence. J’hésite à dire « délire » parce que, pour Clérambault, ce n’est pas du tout un délire. Pourquoi est ce qu’il utilise à l’époque le terme d’automatisme ? Il faut beaucoup se méfier avec ce terme d’automatisme mental. Si vous avez l’occasion de lire des observations psychiatriques dans les hôpitaux, vous verrez que dès que quelqu’un dit qu’il entend des voix ou qu’il entend quelque chose, le psychiatre, très facilement, écrit dans l’observation « automatisme mental ». Quand il fait ça, c’est plus par une espèce de tic et une espèce de façon un peu rapide ; ça n’a rien à voir avec la finesse sémiologique de Clérambault qui distinguait petit automatisme, automatisme proprement dit, automatisme avec écho, puis automatisme moteur, sensitif, émotionnel, affectif. Donc la notion d’automatisme, c’est vraiment l’automaton au sens grec, voire aristotélicien, du terme, c’est quelque chose qui se meut : maton ; auto : par soi-même. C’est-à-dire que ce n’est plus le sujet qui est l’agent moteur de sa propre pensée ; elle ne lui est plus propre ; la pensée subit une sorte de désappropriation et elle se met à fonctionner de manière automatique. Clérambault préfère utiliser le terme automatisme, parce qu’il renvoyait selon lui à un déterminisme organique. Si vous ne voulez pas lire les œuvres complètes de Clérambault, vous pouvez lire : L’automatisme mental,  qui est chez Les empêcheurs de penser en rond, avec préface de Jean  Garrabé. Garrabé dit que l’organicisme de Clérambault n’est que métaphorique. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec une assertion aussi lapidaire. On essaie toujours de dire que Clérambault n’était en fait pas aussi organiciste que ça. Je crois qu’il était quand même assez organiciste et je ne suis pas sûr du tout que son organicisme et que sa description organiciste - au sens de considérer que l’automatisme mental était le fait d’une sorte d’influx nerveux qui avait une marche serpigineuse et un petit peu aléatoire, stochastique, dans le système nerveux central, c’était tout à fait pensé comme ça par Clérambault -, je ne crois pas que c’était métaphorique. C’est plus tard Lacan qui en en a fait, par sa rigueur de pensée, par la finesse sémiologique et le caractère très structuré de cette notion d’automatisme mental, quelque chose comme les prémisses cliniques d’une position structuraliste en psychiatrie ou en psychanalyse. Et c’est pourquoi il a qualifié Clérambault de seul maitre en psychiatrie qu’il aurait eu. Ceci dit, il y a eu des histoires de plagiat, où Clérambault a accusé Lacan de l’avoir plagié, notamment à propos d’un article sur les paranoïas.

 

L’idée de Clérambault, c’est qu’il y a des phénomènes initiaux. C’est un peu comme la théorie du chaos de Poincaré. La théorie du chaos de Poincaré, c’est comment rendre compte de quelque chose comme le comportement apparemment un peu imprévisible d’un phénomène comme la fumée par exemple, où ça fait des volutes un peu dans tous les sens, à partir de très peu de conditions initiales. Ça a l’air d’être du hasard et en fait ça obéit à un déterminisme rigoureux : il suffit que vous changiez un tout petit peu quelque chose dans les conditions initiales, et puis vous avez, un comportement apparemment hasardeux, avec des modifications importantes, mais au fond on reste dans une logique totalement déterministe. D’ailleurs, Lacan souscrit à cette idée de déterminisme. Je vais vous donner une définition que donnait Lacan, p. 127- 128 de sa thèse au Seuil. Il y a une ambiguïté, une équivoque de la notion d’automatisme : soit vous faites référence à la causalité psychogénique. La thèse de Lacan, c’est l’époque où Lacan disait encore qu’il y avait une psychogenèse. Par la suite, beaucoup plus tard, il dira que le grand secret de la psychanalyse, c’est qu’il n’y a pas de psychogenèse. Mais au moment de sa thèse, il est phénoménologue, il n’est pas psychanalyste. Il dit : « Quand l’ordre de la  causalité psychogénique [La causalité psychogénique, c’est la causalité des idées, les idées s’enchainent entre elles par un mécanisme psychologique], est  modifié par l’intrusion d’un phénomène de causalité organique, on dit qu’il y a phénomène d’automatisme ».  En gros, on a l’impression que quelque chose fait irruption dans le psychisme, et on l’impute à quelque chose d’organique, donc c’est un phénomène d’automatisme. C’est comme ça que Clérambault pense l’automatisme mental.  « C’est là le seul point de vue qui résolve l’ambiguïté foncière du terme d’automatique, en permettant de comprendre son sens de fortuit et de neutre qui s’entend par rapport à la causalité psychogénique, et son sens de déterminé qui s’entend par rapport à la causalité organique ». Donc par rapport à la causalité psychogénique, c’est fortuit et neutre, c’est-à-dire que ça a l’air de venir par hasard et d’être sans rapport avec la chaine des idées. Et d’un autre côté, ça paraît extrêmement déterminé si on le raisonne d’un point de vue organique. C’est ça l’automatisme mental de Clérambault, c’est cette idée qu’à partir d’un certain nombre de conditions initiales, de petits phénomènes qui correspondent à des courants passant dans le système, des courants anormaux qui se promènent dans le système nerveux central,  et qui vont activer telle ou telle zone, vous allez avoir des petits phénomènes qui vont être soit positifs soit négatifs.

 

Positifs, ça peut être des intrusions de pensées. Dans le registre psychique, c’est-à-dire au niveau de la pensée , ce sont des remémorations, des souvenirs subits, un dévidement des souvenirs. Et puis vous pouvez avoir des phénomènes négatifs qui sont des arrêts de la pensée, des vides de la pensée. Pareil pour ce qui est verbal, c’est-à-dire que vous avez des scies verbales, des mots intrusifs. Vous avez toute une série, toute une énumération qui varie à chaque fois selon l’article de Clérambault. Il y en a qui s’amusent comme ça à reconstituer toute la liste des phénomènes positifs ou négatifs que Clérambault dit pouvoir repérer au début des psychoses hallucinatoires, psychoses qu’il qualifie de psychoses à base d’automatisme. On trouve ces phénomènes soit dans les psychoses hallucinatoires ou les psychoses à base d’automatisme, soit chez  des sujets qui ont des psychoses relativement tardives, ou soit de manière beaucoup plus éparpillée, selon Clérambault, chez des sujets beaucoup plus jeunes, dans le cadre des délires polymorphes. 

 

Il y a des descriptions extraordinaires : il y a les « processus positifs subcontinus » qui incluent des phénomènes purement verbaux, comme les phénomènes psittaciques comprenant les non sens, les scies verbales, les jeux verbaux avec émancipations de phrases articulées mais vides,  de fragments de phrases, de mots, de syllabes, les mots explosifs, les mots déformés, les mots biscornus, les kyrielles de mots, les jeux syllabiques variés,  les intonations bizarres. Vous avez aussi des processus purement psychiques avec les intuitions abstraites, les arrêts de la pensée abstraite, le dévidage muet des souvenirs, le mentisme, les idéorrhées,  l’hypermnésie. En gros, vous prenez tout ce qui dans la pensée peut être tenu comme des déchets de la pensée normale, ou comme des ratés de la pensée normale ; soit comme des phénomènes positifs (les déchets) avec des choses qui s’ajoutent dans la pensée, qui viennent en plus, comme quand on est fatigué ; ou qui viennent en moins (les ratés), on oublie ce qu’on voulait dire, oubli de la pensée, etc. Et vous dites que c’est tout à fait normal dans le cas d’une pensée normale, dans le cas d’une personne un peu fatiguée ; sauf que, chez certaines personnes, ça se met à se systématiser. On peut en rapprocher les phénomènes de barrage que décrit Bleuler en Suisse chez les schizophrènes. Ces barrages, ce sont, chez Clérambault, ces espèces d’arrêts de la pensée, de  vide de la pensée etc., de perplexités sans objet, de doute, d’aprosexie . L’aprosexie, c’est la dispersion de la pensée, en termes de volonté. Vous avez aussi des phénomènes positifs qui se greffent sur des phénomènes négatifs : substitution de pensée, fausse apparence d’idéhorrée ».  Il y a toute une poésie des descriptions de Clérambault. Tout ça c’est le petit automatisme mental. Clérambault qui fait ses certificats au Dépôt, s’attache à repérer ces petits signes qui vont lui permettre d’essayer de formuler une certaine prédiction sur un devenir et  postuler qu’il pourrait y avoir une morphogenèse, c’est-à-dire un développement formel de certains types de délires à partir de ces signes là. Clérambault dit à partir de ça que l’automatisme mental a tendance à se systématiser, quand apparaissent les échos, la pensée qui s’émancipe, avec une tendance à se systématiser, à se construire, et que peut se développer un délire de deux façons.

 

Au début, jusqu’à 1925, il pense que l’automatisme mental n’est pas directement responsable des délires, mais que les délires sont liés à des réactions de la personnalité normale par rapport à ces phénomènes d’intrusion qui sont ressentis comme harcelants. Il dit que ça n’engendre pas forcément un sentiment de persécution. Mais que le sentiment de persécution peut survenir néanmoins chez des personnes qui ont par ailleurs un caractère paranoïaque – le caractère paranoïaque, c’est la fameuse série des signes de la personnalité paranoïaque de Montassut, à savoir : égocentricité, survalorisation de soi, psychorigidité, fausseté du jugement, etc. Et Clérambault dit que les gens qui ont par ailleurs un caractère paranoïaque, s’ils ont un automatisme mental, ça va générer en eux un sentiment de persécution. Donc, ça, c’est la théorie du délire de persécution sur automatisme mental, et ça lui permet de rendre compte de certaines psychoses mixtes qu’on appelait psychoses de Magnan, puisque le grand pape au 19ème siècle de la notion de délire systématique c’était Magnan. C’était le maitre de Clérambault, Magnan, Dupré… surtout pas Ballet.

 

Et puis par la suite en 1925, il dit qu’il y a une autre composante du délire, c’est-à-dire une autoconstruction, un peu comme le savoir S2 de Lacan…, qui s’autoconstruirait,  ou comme cette notion de savoir inconscient… Clérambault ne fait pas référence à la notion freudienne d’inconscient, mais il dit  « subconscient », comme beaucoup de gens de l’époque. Janet aussi parlait de subconscient. Il dit qu’il y a une autoconstructivité subconsciente et donc - à propos du délire dans le cadre des psychoses à base d’automatisme - qu’il y a un noyau délirant autoconstructif et, à côté, une réaction. Il dit que se développe dans le psychisme un véritable délire à deux. Vous savez qu’il y avait cette notion de délire à deux. Vous aviez un délirant qui induisait, soi disant, un délire chez une autre personne, par exemple, dans un rapport mère fille un peu cloisonné, comme par exemple dans le cas de l’hallucination dont je vais parler à propos de Lacan. Clérambault dit qu’il y a une véritable double personnalité au sein du psychisme. C’est là que, la notion d’automatisme mental, on a dit que c’était lié à la fois à la notion de désappropriation de la pensée, que Clérambault qualifiait de non annexion, mais également à une espèce de clivage. C’est une des versions du fameux clivage. On n’a pas le temps de faire la nuance entre la notion de clivage de l’automatisme mental et celui qu’on rencontre dans les schizophrénies de Bleuler. Clérambault , c’est une optique mécaniste, déterministe. Il n’y a aucune idéogenèse, c’est ça qui fait dire à Lacan, puisque Lacan n’aime pas l’idéogenèse, que la psychanalyse n’est pas une herméneutique. Ce n’est pas une interprétation du sens, mais la psychanalyse ça doit vous amener à une articulation, c’est-à-dire à du non-sens, c’est-à-dire que  vous réduisez le sens  jusqu’à ce que vous arriviez à du non-sens. Et c’est ce qui plait, c’est ce qui convient, à Lacan dans sa tentative de démarquer la psychanalyse de la psychogenèse : c’est qu’avec Clérambault on a quelque chose comme des éléments de non-sens, quasiment du pur signifiant qui s’autonomise un peu selon un mode de fonctionnement qu’on pourrait qualifier d’automatisme de la lettre. C’est en ça que Lacan s’inspirera partiellement de Clérambault.

 

Mais, ce côté très mécanique des choses, un peu dualiste, Henri Ey, ça ne lui conviendra pas du tout, ni non plus à Séglas ayant évolué. Séglas, autant il était mécaniciste en 1892, autant au fur et à mesure il s’alignera sur les positions plus psychogéniques - il préfacera d’ailleurs un livre de Ey sur les hallucinations. Henri Ey dit que de Clérambault fait comme si l’automatisme mental n’était pas d’emblée un délire, comme si l’hallucination psychique n’était pas d’emblée une croyance délirante, comme si ce n’était pas d’emblée une erreur délirante. Et notamment une erreur d’attribution subjective. Et il dit d’ailleurs que la meilleure preuve de cela, c’est que Clérambault ne nous parle pas du vol de la pensée que l’on rencontre notamment fréquemment chez les schizophrènes en proie à un automatisme mental, ni du devinement de la pensée. Il parle un peu de la dispersion de la pensée, mais au fond pas vraiment. Et Henri Ey nous dit l’automatisme mental, celui de Clérambault,  ça va très bien pour la finesse  des descriptions cliniques, mais il faut ajouter que c’est d’emblée déjà du délire. En utilisant le vocabulaire des cognitivistes vous avez deux manières de concevoir la genèse délirante : bottum up et top down, c’est-à-dire soit par une marche ascendante où vous pouvez considérer que le délire se structure de manière ascendante, bottom up et que la morphogenèse résulte d’un certain nombre de conditions initiales, de petits troubles initiaux à partir desquels il va se développer comme ça. Ou vous avez la position organodynamiste, inverse, et top down, qui est celle de Henri Ey, qui consiste à  dire il y a du délire d’emblée et que chaque phénomène initial est complètement imprégné d’emblée du délire. Donc l’hallucination elle-même est  déjà délirante. C’est l’essentiel de ce que sera la critique d’Henri Ey, qui s’inspire ici des auteurs allemands, plutôt de Jaspers, dans une optique beaucoup plus phénoménologique, mais aussi du français Pierre Janet. Pierre Janet a fait étant jeune une thèse sur l’automatisme psychologique et a fait, des années plus tard, toutes sortes de travaux sur l’automatisme mental, non plus simplement dans les psychoses hallucinatoires chroniques, mais aussi en s’intéressants aux sentiments élémentaires retrouvés dans un certain nombre de paranoïas, ce dont Lacan va d’ailleurs s’inspirer pour sa thèse. D’ailleurs dans sa thèse sur la psychose paranoïaque, Lacan parle de l’automatisme, mais très prudemment il ne fait que citer Clérambault en notes. Par contre il mentionne l’évolution de l’automatisme telle qu’elle a pu être aussi après chez Janet. Chez Janet on a surtout cette idée que dans l’automatisme mental, c’est une désappropriation de la pensée et c’est l’auteur, le premier, de ce que les cognitivistes reprendront après, c’est l’auteur de l’erreur d’attribution subjective.

 

A partir de là, entre Clérambault d’un coté, et Henri Ey de l’autre, Lacan va prendre une position intermédiaire, au sens où il va dire qu’il n’y a pas de phénomène véritablement élémentaire. C’est qu’au niveau de la microstructure de l’hallucination, dite phénomène « élémentaire », vous retrouvez, un peu comme en botanique… Vous retrouvez  dans l’ensemble de la structure de la plante certains détails de sa structure à des niveaux différents d’échelle, c’est ce que les mathématiciens appellent homothétie d’échelle ; c’est-à-dire que vous retrouvez la même structure aux différentes dimensions d’un objet. Comme aussi, je crois, dans les objets fractals de Mandelbrot, où il y a une idée comme ça. Vous retrouvez ça déjà chez Lacan, l’idée n’y est pas très développée, mais il l’aborde dans le séminaire III, sur Les psychoses, où ce qui l’intéresse, finalement, c’est d’essayer de développer une clinique structurale des psychoses qui parte, plutôt, d’une réflexion non pas sur du sens, mais de la structure qui soit éventuellement faite à partir des éléments de non sens.  Un exemple de ces éléments de non-sens, selon Lacan, c’est cette idée développée dans le séminaire III, sur Les psychoses ; c’est une attention prêtée au langage intérieur - ce que la personne peut se formuler avant d’entendre l’hallucination. Par exemple, il cite le cas d’une personne, une femme vue en présentation, vivant avec sa mère, qui croise un homme dans son immeuble, qui lui dit « truie » : hallucination verbale, probablement voix, voire hallucination psycho-sensorielle, et Lacan demande à cette patiente qui a déjà été présentée à maintes reprises, comme c’était l’habitude finalement dans les services de psychiatrie de l’époque, il demande, il a l’intuition de lui demander ce qu’elle s’est formulée juste avant en son for intérieur. Elle lui répond : « Je me suis dite : « je viens de chez le charcutier » ». Or, elle avait quitté peu de temps avant son mari, avec le fantasme délirant qu’elle allait être dépecée, « congrument » dit Lacan, par ce mari agriculteur. Et donc il y avait l’idée d’un fantasme de morcellement corporel qui l’avait fait venir chez sa mère, où habitait également à proximité une voisine, avec qui couchait cet homme qu’elle avait croisé dans l’immeuble. Donc elle l’entend lui dire « truie », et Lacan lui dit : mais que vous étiez vous formulé juste avant ? Elle lui dit : « je viens de chez le charcutier ». Et au fond il y a une espèce d’indétermination, à savoir que Lacan reprend toute cette question d’automatisme, d’écho, d’hallucinations à partir d’une structure question – réponse. C’est qu’au fond le « je » du « je viens de chez le charcutier »… On ne savait pas bien si ce « je » faisait référence à la patiente elle-même ou à la voisine. Et, finalement, Lacan nous dit qu’il y a une indétermination sur le « je », qui est, au fond, le sujet de l’énoncé, le schiffter, et que l’hallucination vient comme une espèce de réponse anticipant la question. Et Lacan nous dit : normalement, tous les sujets reçoivent leur propre message sous forme inversée, comme dans la fameuse phrase : « tu es ma femme », « tu es mon maitre », où il y a une espèce d’engagement de l’ordre du pacte. Lacan nous dit que dans l’hallucination verbale, il n’y a pas cette inversion subjective, et que le sujet est directement épinglé. C’est-à-dire que l’automatisme mental, c’est une pensée désappropriée, mais une pensée qui vient déchiffrer le sujet, l’épingler dans sa jouissance - par exemple le fantasme du corps morcelé de cette patiente - et qu’au fond, le sujet est lu, totalement transparent, et que c’est une bonne image de cette sonorisation du regard dont on peut qualifier la paranoïa, ou encore une image aussi, de ce que, effectivement, Freud appelait le surmoi, quelque chose d’extrêmement mis à nu. Ce sera intéressant de reprendre tout à la fois ce séminaire de Lacan sur les psychoses où il met en place ces questions et la façon dont on passe de Clérambault, très organiciste, très mécaniciste, à quelque chose qui est beaucoup plus une dialectique de la question et de la réponse du message, du rapport du sujet et de l’Autre, et de savoir comment est-ce qu’on peut reprendre toute cette question de l’automatisme de façon plus lacanienne, mais ça, ce sera pour une autre fois.