Pierre-Christophe Cathelineau : Psychopathologie et philosophie

Conférence EPhEP, MTh3–ES9 le 19/09/2019

Je vais ce soir vous présenter dans leurs grandes lignes les conférences qui vous seront présentées cette année. Elles vont avoir lieu sous l’égide d’un travail que j’ai réalisé il y a deux ans avec vos collègues de la promotion précédente sur l’économie de la jouissance. Vous pouvez, je vous le suggère, mais vous n’êtes pas obligés évidemment, vous procurer le livre aux éditions EME et l’acheter chez L’Harmattan Editions ou dans une librairie très sympathique la librairie Tschann, boulevard du Montparnasse,. Je vous conseille de le lire, ne serait-ce que pour approfondir certaines questions que je ne développerai peut-être pas complétement dans mon cours.

Donc introduction à l’économie de la jouissance. Économie, qu’est-ce que ça veut dire ? Quelqu’un sait ? Oikos nomos, la loi de la maison. Donc en quelque sorte tout ce qui régit la vie domestique et ce qui régit la vie domestique, mon postulat, c’est la jouissance. Alors qu’est-ce qu’on veut dire quand on parle de jouissance ? Vous savez que Freud dans ses ouvrages, parle fréquemment d’économie psychique, il parle aussi d’investissement pulsionnel, il utilise des termes économiques. D’ailleurs l’école autrichienne classique de l’époque de Freud était source d’inspiration pour Freud. Vous savez que l’école autrichienne des économistes était une école extrêmement renommée et puissante sur le plan conceptuel. Donc économie des investissements pulsionnels du sujet. La jouissance ça a le plus grand rapport avec la pulsion. Mais qu’est-ce que désigne la jouissance en langage freudien ? Je ne parle pas en langage lacanien parce que ça va nous permettre de comprendre ce que ça veut dire d’un point de vue freudien. La jouissance ça désigne un maximum d’excitation obtenue grâce à l’activité pulsionnelle, ou à cause, j’allais dire à cause aussi de l’activité pulsionnelle parce que comme le dit Lacan, ça peut commencer par le chatouillement et ça se termine par l’incendie, donc ça peut faire très mal la jouissance. D’où la délicatesse avec laquelle je vous invite à prendre ce terme. Ce n’est pas le nec plus ultra, même si ça y vise. Le maximum d’excitation qui s’oppose au minimum d’excitation qu’on appelle en langage freudien le principe de plaisir, vous savez, pfff, cool ! Bon, vous savez ce qu’est le principe de plaisir, c’est ce qui vient après le maximum d’excitation. Évidemment, le modèle sexuel est là pour nous en informer de façon précise. Alors ce maximum d’excitation est régi par une économie et c’est l’objet de mon cours que de vous dire quelle est cette économie. Quand Lacan aborde la question pulsionnelle, il l’aborde comme ce qui suppose – les savants vont me le dire - un objet, écrit au tableau petit a, dont c’est la fonction d’être le support de l’économie pulsionnelle. Mais pourquoi pulsionnelle ? Parce la pulsion dit Freud est liée aux orifices du corps, et ces orifices on peut les mettre en série, alors je vais vous les donner, je vais vous donner la série. Alors selon l’objet, selon que je commence par l’un ou l’autre, je vais vous donner des indications symptomatiques, je n’en sais rien.

  • Alors vous avez l‘objet oral, qui tourne autour du mamelon, de la bouche.
  • Vous avez l’objet anal qui tourne autour de l’anus et des fèces, de la merde pour être plus précis.
  • Vous avez un objet plus noble, moins étudié mais intéressant, l’objet vocal, la voix dont la focalisation est le conduit auditif.
  • Vous avez aussi la lettre, ah oui ça c’est bizarre, l’objet a, c’est une lettre, la lettre en tant qu’elle tombe du signifiant et peut être un objet de désir, la lettre.
  • Et puis vous avez un objet qui lui domine tous les autres, qui n’est pas un objet a comme les autres et qui se note Phi, vous savez comment on le note, comme ça : φ, une boucle, le phallus dans sa dimension imaginaire. Le phallus n’est pas un objet comme les autres puisque c’est lui qui impose sa loi à tous les autres, à travers quelque chose que je développerai dès le pari de Pascal, le complexe de castration. Vous me permettrez de ne pas vous en dire plus pour l’instant, mais le phallus n’est pas un objet comme les autres, parce qu’il détermine, comme vous le savez parce qu’il détermine la différence des sexes entre les hommes et les femmes. Pour le dire aussi bêtement que possible, il y en a qui l’ont, il y en a qui ne l’ont pas, il y en a qui le sont. Alors ceux qui l’ont ce sont les hommes et celles qui le sont ce sont les femmes. Ce sont deux choses, deux positions structurales différentes autour desquelles tournent moult revendications, refus, révoltes, contestations, bref tout ce qui fait l’ordinaire de la clinique.

Donc vous voyez l’objet a n’est pas aussi mystérieux que cela, il est appelé l’objet a parce que la lettre le résume et qu’il résume à lui tout seul les orifices du corps qui ont une structure de bord, B O R D. C’est drôle, ne soyons pas débordés mais on a affaire à des bords. Et cette notion de bord est intéressante parce qu’elle a une consistance dans la topologie mathématique, d’où le fait que Lacan utilise la topologie des surfaces pour parler du bord sur lequel se constitue cet objet. Et ce bord a ceci de particulier, c’est qu’il borde en tous les cas un trou, UN TROU, nous sommes troués.

Il n’y a pas meilleure représentation du corps en théorie des surfaces que la trique, vous avez vu une trique ? Une trique traversée par un trou, c’est ce que nous sommes. Et c’est autour de ce bord que viennent affluer les excitations. Alors comment on va appeler cet objet ? Comme va-t-on le définir cet objet ? Eh bien vu qu’il est structuré par un trou, par des trous, il est curieusement assez vide. Mais nonobstant le fait qu’il soit vide, c’est cet objet que le désir va viser. Alors c’est en particulier vrai de l’objet phallique et des autres aussi. Donc on va dire que cet objet est cause du désir. La difficulté c’est qu’il s’agit d’en parler de cette jouissance. Or, s’il y a excitation il y a une difficulté à la dire. C’est difficile à dire la jouissance, ça ne se dit pas, c’est même interdit. Interdit, qu’est-ce que ça veut dire interdit, ça veut dire « dit entre ». Dit entre les lignes, dit entre les signifiants, on n’en parle pas crûment, sauf dans les magazines pornographiques, et encore. L’obscénité est-elle une façon de parler de la jouissance, je ne sais pas, peut-être. En tout cas ça a le plus étroit rapport avec l’articulation du langage. L’articulation du langage, la parole. Et donc assez curieusement, jouissance, vous l’écrivez j’ouïs sens, je ne fais que de l’ouïr, sens, les sens, peut-être. Le sens, mais je ne fais que l’ouïr, je ne peux pas en dire grand-chose parce que le signifiant, c’est-à-dire la parole que je prononce et dans laquelle je suis immergé, cette parole me barre la route. La chaîne signifiante, la chaîne des signifiants que je prononce en ce moment, vient border de son inscription signifiante ce trou. Je n’ai pas un accès direct à l’objet, alors il y a des gens qui forcent, qui aimeraient bien avoir un accès direct à l’objet mais le signifiant est là il nous barre la route. Le signifiant c’est ce qui s’énonce de la jouissance qui elle est interdite. Qui ne peut se dire qu’entre les mots et c’est justement cette jouissance interdite que je voudrais travailler avec vous à propos du pari de Pascal.

Alors, attention ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, ce n’est pas parce qu’elle est interdite que nous ne jouissons jamais, ce n’est pas ça que j’ai dit, elle est interdite, mais il nous arrive de jouir, et encore, comme dit Lacan, « par lichettes », par lichettes, des lichettes de jouissance, pas plus, si c’est plus ça fait très mal. Pourquoi ne jouissons-nous que par lichette, eh bien parce que nous le verrons avec le pari de Pascal, parce que l’objet a est perdu, dans le meilleur des cas. Quand il ne l’est pas ça chauffe, ça chauffe sérieusement et c’est justement autour de cette question que tourne le pari de Pascal. Vous savez, c’est ce type qui est un joueur, à qui s’adresse Pascal, et il lui dit « Mais tu n’es pas croyant, tu es un athée, tu es un mondain, tu aimes jouer, donc je vais essayer de te persuader par la rationalité du jeu ». Non pas par la rationalité de la théologie, ce n’est pas un texte théologique contrairement aux apparences, mais par la rationalité de la théorie des jeux. Est-ce que ça n’est pas plus intéressant de sacrifier une vie ou deux vies pour récupérer au total et au final une infinité et de vies bienheureuses. Est-ce que ça n’est pas plus intéressant pour un joueur de miser une vie ou deux vies et il récupère une infinité de vies bienheureuses ? Et c’est devant cette que nous met le pari, alors je ne vais pas le développer ce soir, ce sera pour la fois prochaine. Je vais trop vite ? Ça va ?

Ce n’est pas ce pari là que nous invite à faire Lacan, ça c’est le pari au sens religieux, c’est-à-dire la supposition que dans l’au-delà, il y aura une infinité de vies bienheureuses pour nous tous ceux qui peut-être seront sauvés et auront droit au paradis, formidable ! Eh bien Lacan ne conclut pas sur les conclusions de Pascal et je ne vous dis pas pour l’instant sur quelle conclusion il conclut mais en tout cas pas celle-là. Pour la bonne et simple raison je vous le dis tout de suite pour ne pas vous laisser dans une attente éperdue, que l’objet est perdu. L’objet est perdu et on ne le retrouvera jamais, fut-ce dans l’au-delà. Et ce qui fait qu’il est perdu, c’est que la jouissance est interdite. Et ce qui fait que la jouissance est interdite, c’est quelque chose dont je n’ai pas parlé pour l’instant, c’est que cette jouissance s’ordonne autour d’un interdit fondamental qui s’appelle l’interdit de l’inceste. L’interdit de l’inceste, ça veut dire qu’on ne jouit pas de sa mère. Sauf à devenir dingue. Et cet interdit de l’inceste suppose l’entrée en jeu d’une dimension dont j’aurais plusieurs fois l’occasion de parler dans mon cours et qui est aujourd’hui bien malmenée, et même extrêmement malmenée, le Nom du père. Bon vous connaissez tout cela, je vois qu’il y a des sourires entendus et qui se disent « oui on connaît ». Le Nom du père. Le Nom du père, la métaphore paternelle qui substitue au désir de la mère, le désir incestueux de la mère, la dimension magique, la dimension sacrée, la dimension réac de la loi symbolique. Je vous préviens, je suis très réac. La dimension de la loi symbolique et c’est cette loi symbolique que nous allons retrouver dans le pari. Loi symbolique qui implique qu’à la chose maternelle, la chose, Das Dinge, on substitue le manque d’objet, l’objet du manque, le manque, le trou. Ce n’est pas trop énigmatique ce que je raconte, ça va ? Si ? Mais j’y reviendrais, ne vous inquiétez pas, là je brosse le tableau. Le trou, toujours le trou, « des p’tits trous, des p’tits trous, toujours des p’tits trous » comme dirait le poète.

Il n’y a aucune rétribution à espérer. Aucune rétribution à espérer d’un objet qui a chu et qui dans le meilleur des cas introduit le sujet au manque, c’est-à-dire à l’expérience du trou, expérience qui est la condition humaine pour l’introduction du Nom du père. Alors vous allez me dire ben c’est joyeux, mais c’est, nous dit Lacan, la seule façon que nous avons d’être pépère. C’est vrai, imaginez si on était, je vais y revenir, submergé par l’objet, immergé dans l’objet, ça pourrait mal tourner, et c’est en train de mal tourner d’ailleurs. Pépère, c’est le terme de Lacan dans D’un autre à l’Autre. Être pépère, c’est ceux qui ont laissé tomber l’objet, terminé. C’est ça à quoi sert le Nom du père, à être pépère, c’est-à-dire à être moins esclave de la jouissance. C’est vrai pour les hommes, c’est vrai pour les femmes. Je parle de l’esclavage de la jouissance et là j’arrive dans le noyau dur de mon livre.

Il y a des raisons à cela, des raisons économiques qui nous concernent tous et ça s’appelle, là je fais un saut, un saut conceptuel, la production de l’objet. C’est que les sujets ne se sont pas contentés de trous, ils ont voulu remplir ces trous. Et pour remplir ces trous, ils vont inventer la production de l’objet. Ça c’est fabuleux, parce que je vais vous dire l’intelligence de Lacan, c’est d’avoir mis en lien – ce n’est pas moi qui le fais – mis en lien les objets orificiels avec les objets fabriqués. Ça c’est de l’intelligence. Il a dit que sa seule invention, c’était l’objet a, et c’est vrai c’est sa seule invention et ça c’est vraiment fort, excusez-moi mais je suis béat d’admiration devant ce raccourci entre les orifices et la fabrication de l’objet. C’est fantastique, c’est d’une intelligence ! Et ces objets fabriqués, ça tombe bien, ce sont des objets qui font jouir. Qui permettent toujours plus de jouir. Plus de jouir, c’est un terme lacanien dans D’un autre à l’Autre. Ça veut dire, il y en a plus de jouissance, mais ça veut aussi dire qu’il n’y en a plus, il y a une ambiguïté là-dedans entre toujours plus de jouir et plus de jouissance du tout.

Et là on arrive à un chapitre que je vais ouvrir pour vous, d’un auteur que j’aime, c’est Karl Marx, à travers une notion essentielle où Lacan retrouve ce qu’il y a de plus à jouir, la plus-value. La plus-value, je vous en dis deux mots, ce n’est pas compliqué à conceptualiser, c’est le ba.ba du capitalisme. La plus-value ça consiste à faire travailler plus pour gagner moins. Vous faites travailler votre ouvrier 12 heures et vous le payez 8 heures, il y a 4 heures qui ne sont pas rémunérées et que vous vous mettez dans la poche, c’est ça la plus-value. Je vous donne le truc. C’est ce que vous explique Marx dans le Capital, en beaucoup plus compliqué que moi, mais je vous résume. Alors ce plus de jouir, c’est ce qui va permettre ce que Marx appelle l’accumulation du capital : normal, vous avez dix ouvriers, vous les faites travailler 12 heures, vous n’en payez que 8 heures et vous récupérez sur ces dix ouvriers 4 heures, et ça tous les jours. Vous récupérez du capital, normal. Qu’est-ce que vous faites de ce capital ? Alors soit vous êtes un flambeur soit vous êtes un capitaliste, vous l’investissez, dans les machines, aujourd’hui dans l’intelligence artificielle, vous l’investissez et oh miracle ! si vous faites travailler d’autres ouvriers avec ces machines, vous augmentez votre capital. Et ce d’une façon exponentielle. Lisez Karl Marx, c’est lui qui a inventé le capitalisme, il l’a inventé, c’est terrible à dire, il l’a inventé. Il l’a critiqué pour l’inventer en même temps, c’est fort. Il s’est tiré une balle dans le pied, c’est sidérant ! Il a inventé le capitalisme et il a eu une vie terrible d’ailleurs Marx vous savez, persécuté par les puissants de ce monde, ça arrive vous savez, quand on écrit des livres, d’être persécuté, ça arrive… Et Marx, il a été persécuté, pourchassé, exilé, il a vécu une vie terrible alors qu’il était l’inventeur du capitalisme. Sa femme, issue de la très haute noblesse allemande, l’adorait et l’a soutenu tout au long de son existence dans des conditions souvent précaires. Vous savez que Marx a vécu grâce aux subsides de son ami Engels qui dirigeait une entreprise de textile en Angleterre. Enfin !

Et ce qui est curieux, je vous le signale, c’est que Marx et Pascal surgissent dans l’œuvre de Lacan au même moment, dans un séminaire que je vous conseille de lire parce que c’est un super séminaire, qui s’appelle D’un autre à l’Autre, vous voyez Marx émerger et Pascal, ce n’est pas pour rien. Vous en avez un qui parle de la perte de l’objet et l’autre qui parle de l’accumulation de l’objet. Et en tout cas, tous les deux parlent du manque d’objet. Mais qu’est-ce qui se passe de Pascal à Marx ? On passe d’un discours qui nous parle du manque à un discours capitaliste où c’est l’inverse du manque qui est en jeu et où c’est la jouissance qui est promue au premier plan de la relation à l’objet. Je vais vous dire, dans l’Antiquité, vous aviez un maître qui avait des esclaves, ce n’est pas beau l’esclavage ! Il avait des esclaves et il prélevait, nous dit Lacan, une dîme sur ces esclaves, une dîme. Il n’était pas dans une logique d’accumulation. Il prélevait une dîme. Il était coupé de l’objet de son désir, parce que l’objet c’est clairement l’esclave qui en était le détenteur, du fait de son savoir-faire, la poterie, la sculpture, la façon, la tapisserie, la charpente… bref tout ce qui se fabrique c’est l’esclave qui en détient le savoir, à telle enseigne que Hegel dans La phénoménologie de l’esprit considère que c’est l’esclave qui sait, c’est lui qui sait, c’est l’esclave qui sait ce n’est pas le maître, le maître il est un peu « béta » ! Il donne des ordres mais il est béta. À la fin de l’histoire, c’est ce que nous raconte Hegel, l’esclave va gagner parce qu’il aura accumulé du savoir à force de fabriquer des objets. Il aura inventé des trucs fantastiques donc il sera le maître. Ça c’est une blague ! Parce que le discours capitaliste c’est la récupération du savoir de l’esclave au profit du maître. C’est tordu, c’est tordu mais ça marche. Et donc vous avez un discours qui fonctionne parfaitement sur la récupération du savoir. J’essaierai de vous l’écrire, pas pour l’instant, mais je peux vous l’écrire cette récupération du savoir, car tout cela a une structure de discours, tout cela s’articule à du signifiant, à du langage, et peut s’écrire, sur un tableau, avec des formules mathématiques. Là je n’anticipe pas, je vous dis que je vous l’écrirai et je vous l’expliquerai. Mais vous verrez quand ça sera écrit, ça a une certaine force.

Alors qu’est-ce qui caractérise ce discours capitaliste dont je vais parler ? Une caractéristique sur laquelle je reviendrai, c’est que contrairement à tous les autres discours, il n’y a rien d’impossible, c’est fantastique. Il n’y a rien d’impossible, tout est possible. À cœur vaillant rien d’impossible. Donc il n’y a pas d’impossibilité. Pas d’impossibilité, ce qui veut dire que l’objet circule d’une place à l’autre, sans limite, on en fabrique autant qu’on veut, et qu’il revient au sujet, pour sa plus grande jouissance. C’est ce qu’on appelle la consommation, et dans le discours de Milan, il dit, Lacan, « le discours capitaliste ça se consomme et ça se consume », ça passe son temps à se consumer, il n’y a qu’à regarder ce qui se passe en Amazonie pour voir que ce n’est pas une prophétie complétement loufdingue. Ça se consume, ça détruit, ça détruit sur des grandes superficies. Parce qu’il y a dans le capitalisme un vertige de la jouissance, ce que Charles Melman - que j’étudierai avec vous - a appelé « la nouvelle économie psychique », la nouvelle économie psychique pour un homme sans gravité.

Qu’est-ce que ça veut dire « la nouvelle économie psychique pour un homme sans gravité » ? Ça veut dire que si on laisse tomber l’interdiction de la jouissance, ce que fait le capitalisme, eh bien on perd le centre de gravité qui est le Nom du père. Vertige de l’objet où le sujet s’abîme dans le jouir, où il se noie. Vertige de l’objet de consumation qui va avec ce qu’on appelle en clinique une forme extrême de vertige qui s’appelle les addictions. Les addictions dont l’une est bien connue et qu’on appelle la toxicomanie. La toxicomanie implique un produit en quasi vente libre, mais il y a toutes sortes de jouissances. Il y a ceux qui traversent Paris en patins à roulettes ou en je ne sais pas quoi, oui en ils arrivent en troupe là, on les voit, oui en roller voilà. Pardon excusez-moi, je suis vieux jeu. Ils arrivent en troupe, ils sont contents, ils circulent ou ils trottinent ou ils ont des grosses voitures dont on voit les pubs à la télé, qui sont pleines de puissance, qui circulent à travers des routes sinueuses dans des endroits absolument improbables. C’est ça la jouissance, je pourrais vous donner moult exemples, regardez la publicité, vous en aurez à foison. Cela ne nous donne pas évidemment de centre de gravité parce que quand vous voyez ces pubs, aucune limite n’est tolérée ou tolérable. Il faut accélérer, on nous dit « roulez à 80 km/h sur des routes départementales » et vous voyez les bagnoles dans les pubs à toute berzingue lancées sur les routes, donc on se dit qu’on est dans un monde complétement schizo : d’un côté on nous dit « Roulez à 80 km à l’heure » et on nous dit « Allez montrez que vous êtes des forts, roulez vite ! » Et donc structure de la jouissance où rien ne fait limite ni bord. On est dans l’inverse de ce qui fait l’enjeu du pari de Pascal, on consomme des objets mais et là c’est intéressant, on consomme aussi des personnes, pourquoi ne consommerait-on pas des personnes. Puisqu’on consomme des objets, pourquoi ne consommerait-on pas des personnes ? Et vous avez ce fameux texte du marquis de Sade, Français, encore un effort pour devenir républicain. Français encore un effort pour devenir républicain, je crois qu’il est de 89 mais je ne me souviens plus de la date, enfin c’est la Révolution française. Et il nous dit un truc qui est fabuleux, « j’ai le droit de jouir de ton corps jusqu’à ce que je le désire ». Je le dis en substance, je ne donne pas la citation exacte. Bref, le sadisme émerge avec le capitalisme, avec sa composante de haine inhérente. J’y reviendrai, je vais y consacrer une journée pour ceux que ça intéresse au mois d’octobre, au texte « Kant avec Sade » et où je montrerai que ce qui domine dans la logique sadienne c’est l’objet, mais l’objet de jouissance, pas l’objet du manque, l’objet de jouissance.

Et curieusement la réponse qui vient du réel à cette consumation, à cette consommation, c’est une réponse politique. On ne va plus se satisfaire de jouir de l’objet, on va réclamer autre chose, on va jouir de quelque chose qui est très à la mode… de l’identité. On va jouir de l’identité : j’ai une identité, vous avez une identité, nous avons une identité. Et nous pouvons nous reconnaître dans cette identité qui nous donne ce que nous avions perdu, c’est-à-dire un centre de gravité et qui va nous permettre d’exclure les autres qui ne sont pas nous puisqu’ils n’ont pas la même identité. Donc retrouvailles dans la Massen Psychologie, la psychologie des masses, de l’idéal que nous avions perdu avec la consommation et là vous voyez surgir tous les populistes, les Trump, les Bolsonaro, je ne vais pas tous vous les citer parce qu’il y en a un gros paquet en ce moment, et qui nous disent « Jouissons du capitalisme mais dans l’identité, soyons populistes ! » Et donc vous voyez comment se forment des foules animées par la jouissance avec un discours sur l’identité. Je vous parlerai de ça parce que c’est l’un des points-clés de mon travail.

Il y a ce passage de l’objet a, objet de jouissance, à l’Un de l’identité. « Je vais m’identifier à cet idéal qu’est Trump avec sa mèche blonde et son air béat, je vais m’identifier à cet idéal de force, America first, je vais m’identifier à Bolsonaro qui ravage les forêts amazoniennes et qui, lui, en a dans le pantalon. Je vais m’identifier à des figures idéales où je retrouverais la possibilité de m’identifier aux autres que j’avais perdus dans le capitalisme ». Psychologie des masses, psychologie des masses et analyse du moi. Je parlerai de ça. Alors vous voyez que ce discours de l’identité qui a aujourd’hui pignon sur rue c’est un discours d’exclusion et de haine, mais qui répond dans une logique fanatique au déraillement de l’objet de jouissance. Alors, petit aparté que vous aurez à l’esprit, et c’est dans mon bouquin, si vous voulez vous pouvez le trouver, l’une des façons de retrouver l’identité c’est la religion, formidable la religion, le fanatisme. On en a vu quelques exemples les dernières années, Daech ! J’ai produit, j’ai commis une étude sur les mécanismes du fanatisme, vous verrez ça dans mon livre, comment du déclin du Nom du père on arrive au fanatisme religieux. C’est ça notre problème.

Donc vous voyez, à ne pas vouloir renoncer à l’objet, à dénier la dimension symbolique du père, à dénier la dimension de la castration, à vouloir à tout prix se passer du père, on arrive à des formes chaotiques du politique. Alors je vais avancer mes pions mais je n’ose pas parce que ce n’est pas moi qui les ai avancés les premiers, c’est Charles Melman dans L’homme sans gravité, il parle d’une ère potentiellement matriarcale. Évidemment, si le père réel disparaît, voyez la PMA, il n’y a plus de père réel, salut gars ! Terminé, filiation on s’en fout, on n’a plus besoin de filiation, on fait ça entre nous. Alors il y a un donneur, on pourra peut-être le connaître. Mais PMA, quid de la filiation ? Quid du Nom du père ? Quid de l’inscription d’une filiation ? Là je prends des positions qui vont me valoir des tomates, je suis désolé, mais je prends ces positions par, comment vous dire ? Par responsabilité, j’essaye de me positionner en sujet responsable par rapport au savoir que j’ai. Alors peut-être qu’il y en a ici qui ont des tomates pourries qu’ils vont m’envoyer à travers le visage en disant « c’est un réac ! Il n’aime pas le progrès ! » Mais je considère qu’un progrès où la dimension du père réel disparaît pose problème. C’est drôle parce qu’il y a un séminaire que je viens d’étudier là cette année qui s’appelle La relation d’objet, où Lacan parle d’un truc qui est assez fantastique, en 1955, il parle d’une dame qui du vivant de son mari a recueilli du sperme et l’a fait congeler. Le mari est mort et, oh merveille ! Elle a des enfants d’année en année, le mari étant mort. Et il dit « voilà vers où on se dirige », il dit ça en 1955. Voilà vers où on se dirige, c’est-à-dire vers l’effacement du père réel, le père réel, terminé ! Et donc je vous pose la question et je me la pose, je me la pose : quid du père réel dans cet univers matriarcal ? Quid du père réel ? Je me pose la question, j’aimerais que les comités d’éthique m’invitent, mais ils ne m’inviteront pas. Je fais partie de ceux qu’on exclut des comités d’éthique.

Et puis il y a une autre chose, j’avance mes pions, je me lâche comme on dit : la théorie des genres. Alors vous savez, vous avez appris depuis un certain temps, depuis Judith Butler, que vous êtes des constructions culturelles. Vous le saviez ça ? Donc chacun d’entre nous est une construction culturelle. On vous a dit de jouer aux pompiers quand vous étiez petit donc vous jouez au pompier et vous voulez devenir pompier. Ça ce sont les hommes. On vous a dit de vous balader en tutu ou en robe, et vous vous baladez en robe ou en tutu, et ça c’est les femmes, et ça c’est une construction culturelle. Pardonnez-moi de vous dire que ce raisonnement mérite prudence, le signifiant n’est pas fait pour les chiens. Et la dimension de la différence des sexes, elle est inscrite dans le corps. Que viennent s’y greffer des différences signifiantes, cela semble logique et vient contredire la théorie des genres de Judith Butler. Vous allez sortir en vous disant que « vraiment, il n’y a rien à en tirer ».

En tout cas la question qui se pose aujourd’hui, et j’en parlerai assez longuement, c’est quelle éthique pour la psychanalyse dans le type de chaos où nous sommes plongés ? Cette année, à l’ALI, à l’Association Lacanienne Internationale, va être discuté le séminaire L’Éthique de la psychanalyse. Ce séminaire vous dit une chose, c’est qu’il n’y a qu’une seule faute que vous puissiez faire, c’est laquelle ? Il n’y a qu’une seule faute et je vous engage à bien y réfléchir, c’est une faute, une faute grave. Ce n’est pas un commandement moral issu de la curetonnerie ou de je ne sais quoi, il n’y a qu’une faute : céder sur son désir. Mais qu’est-ce que ça veut dire « céder sur son désir » ? Est-ce que ça ne serait pas, par exemple, être esclave du service des biens ? C’est ce que dit Lacan, je ne fais que vous dire ce qu’il dit. Être esclave du service des biens, vous savez ce que c’est ? Métro, boulot, dodo, accumulation. Et donc, céder sur son désir, on y est tous tentés. Vous comme moi, alors qu’est-ce que ça veut dire aujourd’hui, ne pas céder sur son désir ? Je vous laisse sur cette interrogation.