Hubert Ricard : L’éthique de la psychanalyse 

EPhEP, MTh3-ES9 Psychopathologie et philosophie, le 28/11/2019

Alors l’éthique de la psychanalyse, à partir de L’Éthique de la psychanalyse, c’est-à-dire le séminaire de Lacan qui a pris ce titre très impressionnant, un séminaire qui a beaucoup frappé les auditeurs et plus tard beaucoup de lecteurs. C’est d’abord le problème - tout le monde parle de morale, on en fait toute la journée à tout le monde - donc là nous sommes dans une perspective un peu plus philosophique ou théorique. Vous savez que Lacan a très bien connu la philosophie, ce qui n’était pas le cas de Freud, qui était quelqu’un de très puissant théoriquement et qui a des connaissances philosophiques. Mais, chez Lacan, c’est une sorte de parti pris de faire partir sa réflexion des grands thèmes de la philosophie et des grands philosophes d’ailleurs, spécialement, il n’y a qu’eux qui semblent l’intéresser : Platon, Aristote, Descartes, Spinoza, Kant, Hegel, jusqu’à Heidegger. Mais là je n’irai pas dans des zones trop dispersées et j’essaierai un petit peu de cerner ce que c’est que l’éthique de la psychanalyse, ce que ça veut dire d’ailleurs et ça n’est pas sans poser quelques problèmes. D’abord je remarque que les deux termes « éthique » et « morale » sont très souvent opposés mais qu’il n’est pas justifié de les opposer comme ça, de façon rigide. Je suppose que vous le savez, le terme « morale » est la traduction latine faite par Cicéron du terme « éthique ». Donc, au départ, il n’y a pas de différence de sens. Alors pourquoi donc Lacan a-t-il préféré l’éthique ?

Le terme « morale » auquel Kant donne toute sa portée renvoie à la loi et à l’obligation qu’elle implique, et on ne peut pas évidemment l’écarter comme ça du champ de la psychanalyse. Mais il y a une différence essentielle qui concerne le sentiment de culpabilité. Pour la morale des philosophes, c’est un simple effet de la faute, alors que hélas le terme surmoi renvoie dans le champ psychanalytique à un sentiment de culpabilité qui semble pouvoir dans certains éléments de structure prendre une place indépendante et première chez le sujet auquel a à faire la psychanalyse et, dès lors, s’exclure du champ moral proprement dit. Lacan parle de la « figure obscène et féroce du surmoi ». Et le surmoi ne prescrit rien dont nous serions en droit de faire la règle universelle de notre action, comme le fait la loi kantienne. Donc peut-être est-ce réticence à l’égard de cette difficulté que Freud avait d’ailleurs notée en se référant à Kant à propos du surmoi. Le terme éthique, pourquoi se justifie-t-il ? Peut-être parce que dans l’éthique il y a l’idée qu’il n’y a pas d’obligation extérieure au sujet, et que par conséquent, c’est plutôt du côté des contenus du sujet, conscients ou inconscients, qu’on peut trouver en quelque sorte le secret de ce qu’est l’éthique. Alors à partir de là, on peut évoquer Spinoza, je le ferai tout à l’heure, parce que c’est un philosophe qui a tenté justement de construire une éthique sans référence extérieure, à partir du désir du sujet.

Alors d’abord, la perspective – d’abord on doit noter que la perspective de la morale traditionnelle antérieure à Kant, qu’elle soit grecque ou chrétienne - eh bien dans cette perspective, l’obligation n’a pas le caractère d’une forme inconditionnelle qu’elle prend chez Kant. Elle se fonde sur quoi ? Sur le bien, un degré d’être ou de perfection, une idée qui concerne donc le Bien en soi – qu’est-ce que c’est que le bien, d’aillla question demeure dans notre morale aujourd’hui ? C’est une question que nous nous posons ou le bien propre de chacun, Saint Thomas insiste bien sur le fait que le bien propre c’est très important dans la morale, et qui vise bien entendu l’action. Et cette référence au bien est animée par quelque chose comme une tendance comme ce que j’appellerais un désir éclairé par l’intellect qui s’appelle tout bêtement si je puis dire la volonté, la boulêsis, qui vise ce bien.

Or Kant intervient à un moment où on peut dire qu’il y a eu un effondrement de la métaphysique au sens classique. Et cet effondrement, je vous rappelle que dans la dialectique transcendantale, Kant montre que toutes les preuves de la métaphysique ne sont pas convaincantes parce que la métaphysique vise quelque chose qui est intelligible mais qui du coup n’est pas donné dans l’expérience mais que c’est l’expérience qui est le critère de la réalité, de sorte que les concepts de la métaphysique sont inconsistants. Alors malheureusement c’est évidemment le cas du Bien en soi, et on peut dire que la définition kantienne de l’obligation écarte toute possibilité de la connaissance d’un bien de type intelligible autre que sensible. Par conséquent, la lecture de Kant et de La critique de la raison pratique, que Lacan recommande d’ailleurs aux gens qui assistent à son séminaire, nous laisse devant une place vide et cette place vide dans le discours moral, c’est précisément à partir de là qu’il va essayer de penser l’originalité de ce qu’on pourrait appeler « une éthique de la psychanalyse ».

Alors pour clarifier les choses, je vais quand même reprendre brièvement l’articulation kantienne en me guidant sur le commentaire de Lacan. Il y a une formule très impressionnante, il parle de réjection de l’objet pathologique, réjection de l’objet pathologique. Alors pour comprendre cette formule que je vais expliciter, il faut d’abord bien voir que le terme « bien » en français vous devez le savoir, renvoie à deux termes allemands qui ne sont pas identiques : vous avez le Wohl, l’agréable, ce qui fait plaisir, et le Gut, qui est le bien moral. Et il semble que toutes les philosophies antérieures à Kant, y compris le stoïcisme, sont des philosophies du bonheur, des eudémonismes, qui confondraient à ses yeux le Gut et le Wohl.

Le bonheur pour Kant, en effet ne peut consister qu’en une somme de plaisir, et donc on peut voir qu’il considère que toutes les philosophies morales confondent le Wohl et le Gut. Alors l’objet pathologique, qu’est-ce que c’est ? Et bien tout simplement, c’est…Alors ce n’est pas sous le sens habituel du terme pathologique. Il renvoie à l’acception générale de l’affection sensible, le pathos c’est ce qu’on éprouve donc de l’inclination naturelle, corporelle du sujet et des objets empiriques qui peuvent le satisfaire, lui procurer cet état de wohl, et la maxime du wohl, la règle d’action que le sujet se donne quand il ne cherche que ce qui lui est agréable n’est absolument pas morale. En effet, le sujet y est toujours mû par un sentiment égoïste de l’amour de soi, même s’il s’agit d’un plaisir spirituel élevé ou d’une impulsion généreuse. Dans ce cas, en effet, nous n’obéissons pas librement à une loi quand nous cherchons notre bonheur dans la réalité telle que nous la percevons et qui nous apparaît, nous sommes inclinés et même déterminés par notre nature et aucun objet aux yeux de Kant ne peut représenter le bien moral à atteindre dans notre expérience. Dieu, s’il existe – il postulera bien sûr l’existence de Dieu dans la Critique de la raison pratique –, est transcendant à notre expérience et il est inconnaissable, au sens de véritable connaissance authentique, dont la connaissance scientifique par exemple donne le modèle mais qui peut très bien correspondre à ce que nous connaissons empiriquement dans la réalité.

Donc, si nous prétendons nous représenter une action morale, il faut cesser de se référer à un objet que nous viserions par notre action. L’action morale autrement dit ne peut pas être déterminée matériellement, c’est-à-dire par un objet, ce fameux bien que jusque là les morales antérieures semblaient essayer de poser dans la connaissance. Il ne peut être déterminé que formellement. Formellement, ça veut dire quoi ? La forme en question, c’est la forme de la loi, c’est-à-dire l’universalité. Je rappelle que l’universalité est avec la nécessité une des deux déterminations fondamentales de la raison. Et raison pure pratique parce que la raison morale et la raison pratique et pure aussi, veut dire application à la maxime de l’action du sujet, de la forme de l’universalité. C’est un peu étrange que la morale soit définie par quelque chose qui semble relever d’une raison immatérielle sans relation apparemment avec ce que nous percevons des objets de l’expérience.

Il y a le fameux énoncé kantien « Agis ! », c’est l’impératif du devoir bien sûr, de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse valoir en même temps comme principe d’une législation universelle. Alors, qu’est-ce que ça veut dire, n’est-ce pas ? La maxime de son action, c’est la règle de ce qui va te mener à agir, à faire quelque chose, mais il faut que cette règle soit le principe d’une législation universelle, c’est-à-dire qu’il faut que tout homme puisse l’assumer de la même façon que toi, et par conséquent, en même temps qu’aucune exception ne vienne contredire la règle. Comme le formule Lacan, qui ne cesse de commenter la Critique de la raison pratique, avec laquelle il a plus d’affinité qu’avec la Critique de la raison pure, je le dis au passage, que la maxime ne vaille en aucun cas si elle ne vaut en tous cas. On reste donc au plan de la pure forme logique, et par conséquent le bien suprême ne serait pas dans un objet mais dans la volonté du sujet, la bonne volonté qui obéit à la loi.

Ça paraît abstrait cette histoire d’universalité, mais ça veut dire « fais ton devoir ! ». Et tu dois comprendre ce que tu dois faire, ce n’est pas du tout la recherche des objets qui importe, en tout cas au point de vue moral. Et, pour savoir si tu fais ton devoir, eh bien mets-toi à la place de tout autre. Et ne te préfère pas, si je peux traduire un peu de façon naïve, mais au contraire inspire-toi de la raison, pratique bien entendu.

Alors cette obéissance, on peut dire qu’elle se situe dans la volonté du sujet, la bonne volonté, parce que qu’est-ce que c’est que la bonne volonté ? C’est celle qui obéit à la loi, et elle a un aspect paradoxal car la morale est un pur fait, il emploie le mot factum, de la raison pure pratique. Elle est présente en nous cette loi, un point c’est tout. La connaissance philosophique est incapable de déterminer la source, sa source pour l’expliciter. Et elle implique la liberté puisque je peux dire oui ou non au devoir, mais je ne sais pas du tout ce que c’est qu’un sujet libre et c’est même contradictoire avec ce que je peux connaître dans l’expérience, puisque je sais que la nature humaine est déterminée par un certain nombre de facteurs, de causes et que c’est une détermination nécessaire.

A ce moment-là, on peut se poser une question, et Lacan, ce qu’il a entendu, ce qui l’a intéressé c’est que la loi évoque ce qu’il appelle le réel. Et il parle même de la Chose, avec un c majuscule. Il commente en fin de compte, ça c’est au tout début du séminaire L’éthique, je ne peux pas vous dire la référence, « il est convenable que ce soit comme trame signifiante pure, comme maxime universelle, comme la chose la plus dépouillée de relation à l’individu que doivent se présenter les termes de Das Ding, la Chose ». Autrement dit, pour essayer d’expliquer ce qu’il entend par la Chose, qui est vous le verrez l’un des concepts fondamentaux de L’éthique de la psychanalyse, eh bien il isole ce phénomène de la forme universelle en posant qu’il renvoie à un vide, et que ça c’est nouveau, cette manière qu’a Kant de penser la morale puisqu’il n’y a rien qui puisse déterminer ce qui est bien dans l’expérience.

Alors ce rapport à la loi morale, en tant qu’elle s’articule à cette visée du réel, en tant qu’elle peut être, dit-il, la garantie de la Chose - cette Chose, je vais revenir dessus parce qu’elle est très importante - c’est un des concepts clé du séminaire de L’éthique - « j’avance ici, nous dit-il ce que nous pouvons appeler l’acmé de la crise de l’éthique ». C’est ce vide qui justifie l’idée d’enracinement de l’éthique dans le désir au sens auquel Lacan entend ce terme puisque le désir se repère autour de cette place vide, qui n’est autre que la place de la jouissance. Ce sont des termes que j’expliciterai tout à l’heure.

Alors il y a une remarque à faire quand même sur l’éthique de la psychanalyse, comment la caractériser en tant qu’éthique propre à la psychanalyse en général, et d’autre part la confronter à ce que serait l’éthique en général, c’est-à-dire la morale ou l’éthique des philosophes et qui concerne tout être humain, qu’il ait ou non rapport à la psychanalyse ? Alors évidemment la praxis analytique peut renvoyer à des éléments éthiques, celle de l’analyste qui en principe se met dans une position qui doit assurer à l’analysant une possibilité de se repérer du côté de l’inconscient et dans son réel, et même à l’analysant aussi puisque beaucoup d’analysants ne vont pas au terme de cette démarche. Et ça n’exclut pas que la question éthique générale ne soit pas influencée par la psychanalyse. Lacan nous assure que Freud nous y fait faire un progrès et qu’il précise quelque chose de l’articulation de l’homme au réel. Donc on peut dire que le dispositif de la cure, l’acte analytique lui-même qui est caractérisé dans le séminaire de L’acte psychanalytique, que je vous recommande car c’est le texte le plus précis que Lacan ait écrit sur la cure psychanalytique, donc le séminaire de L’acte psychanalytique comme forme ou structure qui suspend tout ce qui faisait acte à la vie du sujet à sa propre loi, il est évidemment articulé au réel. C’est ce qui donne toute sa portée à la praxis psychanalytique, mais en même temps, il s’agit dans ce séminaire de Lacan d’une reprise de la perspective éthique dans son ensemble. L’existence même de la psychanalyse aurait des effets sur notre conception de l’éthique et de la morale en général. D’ailleurs, la simple position de l’inconscient par Freud met en difficulté toute perspective éthique et morale fondée sur la conscience. Il ne faut pas confondre les deux sens du terme conscience qui est ambigu en français, vous avez Bewusstein et GewissenBewusstein c’est la conscience psychologique et Gewissen c’est la conscience morale.

Mais restons dans la conscience psychologique, le jugement qui suppose l’action morale et qui fonde le choix du sujet qui s’exprime dans sa conscience est soupçonnable de méconnaissance. La psychanalyse a bien un aspect subversif en tant qu’elle rend consistante l’idée d’un sens caché, ce n’est pas qu’il se substitue purement et simplement au sens présent dans la conscience sur le plan duquel le discours de l’éthique ne peut que se situer. S’il s’agit d’exprimer des règles éthiques ou ce que c’est que l’éthique, nous ne pouvons le faire qu’au niveau d’une conscience même si elle est philosophique et réfléchie, mais comment ne pas prendre en compte cette difficulté ?

Dans L’éthique de la psychanalyse, Lacan s’avance prudemment. En réalité, si l’interprétation, dans certains cas rend possible pour l’analysant un accès, un certain accès à l’inconscient et, en plus, au niveau de l’interprétation en faisant surgir un registre du non-sens – je ne fais qu’évoquer là simplement ce que Lacan nous dit dans le séminaire RSI, dans ce cas il est difficile qu’il n’y ait pas pour le sujet des conséquences éthiques ou morales, si vous voulez.

Je vais maintenant passer tout de suite à l’articulation de Lacan concernant la morale, puisque je vais parler de Kant. Alors le discours de Lacan, d’abord je le précise, renvoie toujours à une tentative d’articulation – je préfère dire articulation que système – même si cette articulation n’est pas conceptuelle au sens strict. On doit intégrer en effet, je cite la formule de Lacan, « le souple qui se saisit moins bien à le prendre dans la main ». Donc ce sont des notions théoriques mais il ne faut pas les rendre rigides et on peut comprendre que Lacan dans son séminaire – c’est une très bonne surprise qu’on a quand on le lit séminaire par séminaire – se mette brusquement à prendre un point de vue assez différent, pas contradictoire, mais à partir de données qui sont construites autrement. Et dans ces conditions, on peut considérer que le texte de L’éthique de la psychanalyse présente des caractères spécifiques. C’est un texte où Lacan d’ailleurs, on peut le préciser par rapport à l’ensemble de son œuvre, semble avoir voulu privilégier, au-delà du fantasme, la relation directe du sujet à ce qu’il appelle le réel, voire situer le sujet à la place même du réel.

Le terme « réel » est une catégorie de Lacan et vous savez que ce n’est pas synonyme de réalité. C’est l’idée que le réel, c’est quelque chose qui est hors signifié, un domaine en un sens inconnaissable et pourtant qui fait partie de la structure du sujet, mais ça, je vais le préciser en parlant de la Chose. Et donc à partir de là, on peut essayer de voir quelle est son articulation telle qu’elle se présente dans le séminaire. J’ai déjà évoqué le problème que pose la notion de bien, qu’il s’agisse d’une réalité divine ou simplement d’une essence. Dans une perspective religieuse, le bien est divin par exemple, mais les philosophes en ont beaucoup parlé, Platon donne à ce qu’on peut appeler « l’Un-Bien », je dis ça à ceux qui ont lu Platon, une place centrale de cause efficiente des réalités et de cause finale de toutes les actions humaines. Justement, ce qui est intéressant c’est que même  Lacan conteste l’idée de bien, et s’il dit même que tout ce qu’il a construit comme réflexion éthique s’est fait à l’encontre de cette idée de bien, cette place centrale qui est celle du bien dans les philosophies, eh bien on peut se demander si elle n’est pas présente dans l’articulation de Lacan mais évidemment sous une tout autre forme et il me semble que ça apparaît à la lecture du séminaire de L’éthique dans la mesure où la Chose, ou la jouissance dans ce qu’elle a d’absolu sont effectivement au centre même de la structure du sujet.

Et il semble que l’articulation de Lacan, à cette époque, après il y a eu le nœud borroméen bien sûr, mais à cette époque admet une telle place principielle comme le font les grands systèmes de la philosophie.

Cette place, elle, elle est là, c’est pour ça que c’est une place vide à partir du moment où Kant ne veut plus déterminer le bien comme un objet de connaissance mais il va de soi que l’occupation de cette place par l’instance du bien est un recouvrement imaginaire, et Lacan fait le procès de l’imaginaire dans notre morale. C’est dans la relation imaginaire, par exemple, avec le petit autre que Lacan situe la forme courante de l’altruisme. Vous n’avez qu’à écouter la télévision, il n’est question que de l’autre dont il faut tenir compte, tout le temps, c’est une espèce de refrain de ce point de vue. Pourquoi pas ? Il vaut mieux que les gens tiennent compte de l’autre que ne pas en tenir compte, mais ça n’avance pas beaucoup au plan de la réflexion.

Alors Lacan fait un procès, presque, qui est très fort, de cette forme courante de l’altruisme. Le sentiment altruiste ne fait que redoubler la dimension de ce que Kant nomme l’amour de soi, et dans la perspective de Lacan, le sujet reste pris dans la transitivité de l’imaginaire quand il pense son action uniquement en référence au petit autre, à celui auquel il a directement à faire. Je suis tombé sur une phrase de Lacan, que j’ai trouvée assez terrible, mais je vous la lis : « je veux le bien des autres à l’image du mien, ça ne vaut pas si cher. Je veux le bien des autres pourvu qu’il reste à l’image du mien, voire pourvu qu’il dépende de mon effort ». Déclaration qui n’est pas sans conséquence parce qu’elle exclut la morale courante du champ de l’éthique. Et avec l’idéal totalisant propre au pouvoir politique, il y a le fameux passage sur Créon dans le séminaire, eh bien on peut dire comme dans le cas de Créon qu’on ne change toujours pas de registre et qu’on est au niveau de la muraille du bien. C’est-à-dire que c’est au nom du bien qu’en réalité, les gens dans l’imaginaire n’arrêtent pas d’imposer leur propre image, à celle des autres et, il faut aller un petit peu ailleurs pour essayer d’avoir une vision suffisamment élaborée de la morale.

Donc le bien a une fonction de couverture, d’évitement de la reconnaissance du désir et d’un désir qui peut renvoyer – et alors là ça rend ce séminaire un petit peu, comment dire, un petit peu dur, non pas au sens de la difficulté, ce n’est pas le plus dur, les séminaires de Lacan sont très difficiles quand même, mais dur au plan moral je trouve. Parce qu’il peut renvoyer tout aussi bien au mal. Il est ce dans quoi nous ne cessons de nous mouvoir constamment, le bien dans notre relation à nos semblables, mais eu égard à l’éthique du désir il est obstacle. Et la morale du maître aristotélicien si admirablement décrite dans L’éthique à Nicomaque, ce chef-d’œuvre de la philosophie que Lacan ne cesse d’ailleurs de citer dans son séminaire de L’éthique, est fondée sur l’ordre idéal qu’implique le désir dirigé spontanément vers le Dieu acte pur, mais en réalité dit Lacan, ça renvoie à l’arrangement du service des biens. Service des biens, c’est cet échange que les hommes ne cessent de faire les uns avec les autres et, donc dans ces conditions, d’éviter une véritable perspective éthique.

Et il ajoute à propos d’Aristote, « pour les désirs, vous repasserez ! Qu’ils attendent ! ». Et Lacan, je le précise n’est jamais revenu sur ce refus du bien, alors on pourrait faire l’objection qu’il parle du bien dire, c’est vrai il en parle beaucoup dans les derniers séminaires mais ça veut dire autre chose, je vais y revenir, mais à l’époque où il parle du bien dire, voilà ce qu’il déclare dans Les non-dupes-errent qui est un des derniers séminaires, « cette éthique nommément avec quoi je voudrais rompre, celle du bien précisément ». Donc on est quand même face à une interrogation assez…, enfin qui pose des problèmes. Pour vous dire la vérité, moi c’est la lecture de ce séminaire de L’éthique de la psychanalyse, je me souviens ça remonte à bien longtemps, que ça m’avait pas mal secoué.

Alors essayons de voir quels sont les éléments de l’articulation de Lacan puisque le bien ça ne marche pas, eh bien on peut dire qu’il y a le désir du sujet et cette fameuse Chose avec un C majuscule. Et peut-être que dans L’éthique de la psychanalyse, c’est la Chose qui est première, elle est à la place du souverain Bien et on peut dire qu’il n’y a pas d’autre bien que celui qui nous est à jamais interdit. La Chose c’est ce qui nous est interdit mais en outre ça ne suffit pas, absolument aucune détermination ne peut lui convenir, elle échappe à toute représentation. Elle est le hors signifié et il y a une formule très étonnante de Lacan, « elle ne peut être représentée par autre chose ou, ajoute-t-il, plus exactement, elle ne peut qu’être représentée par autre chose ». Autrement dit, elle est l’Autre absolu du sujet qu’on ne peut pas saisir par la pensée et que nous sommes obligés de cerner, de contourner pour le concevoir. Mais voyez qu’on n’est pas loin du réel aussi ici, c’est un séminaire où la notion de réel n’était pas tout à fait encore en place, mais enfin c’est la Chose. Seulement attention, elle n’a rien de ce que j’appellerais un dieu transcendant, elle est partie prenante dans la structure du sujet et aussi de l’autre sujet auquel on a à faire. On peut même dire qu’elle spécifie l’homme. « La Chose définit l’humain en tant que justement l’humain nous échappe », c’est une citation de Lacan. « Elle est quelque chose d’étranger à moi tout en étant au cœur de moi ».

C’est très abrupt ce genre de considérations quand il les formule dans ce séminaire et il n’y avait pas eu de précédent, vraiment, dans son discours, je crois qu’il faut le noter. Plus tard il dira que le dieu de Spinoza est autre chose qu’un dieu ou que le tout, et c’est une allusion à la possibilité de penser le dieu spinoziste – j’ai fait un texte sur ça dans mon bouquin sur Spinoza – comme une sorte de représentation de cette Chose, mais évidemment pas incluse dans le sujet lui-même encore que le sujet à la limite dans l’amour intellectuel ait un contact extrêmement intense avec ce dieu, mais je laisse Spinoza de côté.

La meilleure approche de la Chose au plan du connaître c’est la catégorie lacanienne du réel, je vous l’ai dit, réel du corps du sujet, ou réel du corps de la mère que la prise du sujet dans le signifiant écarte de lui à jamais. Bien sûr, dire la Chose c’est la mère, ce n’est pas tout à fait adéquat parce que c’est une place, mais on peut penser effectivement que c’est la mère qui occupe initialement cette place, tant que l’Autre n’est pas barré, qu’il s’agit d’un Autre absolu bien entendu.

La Chose nous dit-il c’est ce qui du réel pâtit de ce rapport fondamental initial qui engage l’homme dans les voies du signifiant, et la distance à la Chose est ce qui fonde la possibilité de la parole elle-même. La demande elle est intransitive, elle demande l’amour, elle demande tout mais quand ensuite le désir se construit sur la demande, il faut bien entendu que quelque chose de cette absence de réponse de la demande se retrouve dans la structure. Et c’est bien en ce sens peut-être que l’on peut parler de la Chose, c’est le fait qu’elle soit nouée d’une certaine façon à l’articulation signifiante qui permet de la maintenir dans son rôle principiel. Et on peut même dire que le système des représentations tourne autour de la Chose, elle équivaut à une référence de finalité, en quel sens ? Eh bien c’est elle qui règle la retrouvaille de l’objet pour reprendre une expression de Freud. Mais attention, c’est une retrouvaille qui est toujours ratée. Et donc à partir de là, vous avez bien la présence de ce manque dans la structure du sujet, qui a quelque chose de radical. Prenons un autre terme qui peut aller pour en quelque sorte préciser, un peu, cette référence étrange à la Chose, c’est la jouissance et le terme pris de façon absolue, c’est la jouissance. La jouissance est du côté de la Chose, déclare Lacan dans Du Trieb de Freud, et leur identification est implicite dans un énoncé tel que celui-ci, et qu’est-ce qui m’est le plus prochain que ce cœur en moi-même qui est celui de ma jouissance dont je n’ose m’approcher. Le terme Chose donne une sorte de poids substantiel à la jouissance et par la suite, sans cesser d’utiliser absolument le terme Chose, Lacan met au premier plan le terme de jouissance, dans la même direction il comparera la jouissance à l’absolu. Il emploie le mot des philosophes, le mot absolu, pour désigner la jouissance.

Comment mieux déterminer la notion de jouissance ? On peut bien sûr faire de la jouissance sexuelle en suivant Freud le cœur du bonheur humain et cela en fait en un sens une valeur inattaquable, mais polarisante et centrale, elle ne peut être que ponctuelle, elle n’est qu’un îlot dans le vaste champ de la jouissance. Et ce moment privilégié du rapport au prochain s’oppose radicalement dans le séminaire de L’éthique à la règle générale du rapport avec le prochain. Et là il nous fait une drôle de surprise, enfin pour moi qui était lecteur naïf de ce texte, c’est la référence à l’amour du prochain avec la consonance chrétienne de cette expression qui donne la note fondamentale de cette règle générale. L’amour chrétien est délesté de la Loi – je suppose que Saint Paul ne vous est pas inconnu, à un endroit où on le méconnaît – mais vous le savez le judaïsme est fondamentalement une religion de la Loi et ce que dit effectivement Saint Paul c’est qu’il y a quelque chose de plus fondamental que la Loi. Alors en général on est enthousiasmé par ce type de déclaration puisque c’est l’amour, seulement l’amour bon un amour délesté de la Loi, à savoir où ça nous mène en fait. C’est une difficulté. Là je ne vais pas le développer mais en tout cas, cet amour du prochain ne se situe pas seulement au plan imaginaire de la relation au petit autre, il mène à l’autre sujet, celui qui est mon prochain en tant que sujet réel, au prochain, aussi bien autre moi-même, et à la Chose.

Et c’est ici que le séminaire de L’éthique ouvre en quelque sorte la place du bien mais en faisant subsister à côté de l’imaginaire du souverain bien une sorte d’anti-valeur, du mal, relativement auquel le système des représentations prend une signification défensive. Ce mal donc qui est aussi le bien, il ne le déplace pas, il tient à l’intolérable cruauté du rapport à la Chose. S’approcher du cœur de la jouissance sans le lest de la Loi fait surgir une insondable agressivité dirigée vers le prochain dont le corps se morcelle à ce moment-là. Celle-ci est d’ailleurs retournée par le sujet contre lui-même, ce qui empêche à défaut de la Loi le franchissement de la limite qui ferait disparaître la distance intime, la proximité avec la Chose. Limite impossible, heureusement, à franchir. Et la réciproque est vraie puisque la jouissance du prochain à son tour est dite nocive et maligne. Et la relation de jouissance avec le prochain au-delà du revêtement imaginaire peut s’inscrire donc sous le signe du mal. Nous nous leurrons en nous imaginant que l’amour est purement positif et que lorsque nous aimons tout va bien se passer, c’est vrai que ça se passe bien très souvent et ça peut se passer bien longtemps mais imaginez un amour sans règle, qui va jusqu’au bout, un amour passion, à ce moment-là Lacan fait remarquer dans un autre séminaire, Encore, qu’il n’y a plus de distinction possible entre l’amour et la haine. Précisément parce qu’on est hors de la limite, donc il ne faut pas fétichiser l’amour et là il essaye d’éviter ça.

Donc c’est un dispositif où l’imaginaire semble directement branché sur le réel et on peut dire qu’il y a là une anticipation du thème qui va devenir fondamental chez Lacan, de l’impossibilité du rapport sexuel. L’impossibilité du rapport sexuel, ça n’est pas à prendre au pied de la lettre, bien entendu. Ça signifie qu’il n’y a pas d’un côté l’homme et de l’autre la femme mais qu’il y a des éléments dans la structure symbolique qui créent une sorte de déséquilibre entre les deux positions et que c’est la référence phallique qui est finalement déterminante : l’homme a le phallus, la femme, enfin vous connaissez les tableaux de la sexuation sans doute, elle est dans la position d’être le phallus pour lui, en tout cas l’objet petit a et donc dans ces conditions, vous avez une structuration conceptuelle qui est plus ferme et peut-être qui en un sens permet d’adoucir un peu les terribles déclarations de L’éthique de la psychanalyse.

Alors il y a le désir aussi, il faut en parler. Eh bien, il est difficile dans le texte de L’éthique d’opposer strictement désir et jouissance, sans doute les deux termes ne sont pas du tout équivalents. Exemple, dans le texte contemporain, Subversion du sujet et dialectique du désir, Lacan énonce que le désir est une défense, défense d’outrepasser une limite dans la jouissance. Alors à la limite le désir, sa constitution vous permet d’éviter ce terrible tête à tête qu’il nous décrit quand il s’agit de la Chose. Et, il nous dit à ce moment-là, on passe du petit autre avec le désir à l’objet petit a, pensez à la formule du fantasme S barré ˂˃ a, en tant qu’il est de l’ordre du réel. Le désir présuppose l’interdit de la Loi, laquelle s’interpose entre la Chose et le sujet.

Comme le dira le texte Du Trieb de Freud, le désir vient de l’autre et la jouissance est du côté de la Chose. Le désir pris en lui-même n’est pas rapport direct à la Chose, vous savez qu’il est métonymie, à savoir que c’est une succession de termes et d’énoncés qui se prolonge à l’infini, l’objet petit a n’est jamais en principe atteignable dans le fantasme. Donc on peut lire dans cette mise en place que le désir se forme comme ce qui supporte cette métonymie, à savoir ce que veut dire la demande au-delà de ce qu’elle formule, un toujours au-delà induit par la structure, mais qui est en réalité une façon de se défendre de ce que serait je dirais le fait de se situer au cœur même de la Chose, qui est cette notion étrange et fondamentale que Lacan place dans la structure du sujet.

Bien que ce que je vous dis soit donc cette défense du désir, que la transgression définisse le désir dans le séminaire de L’éthique montre qu’en même temps c’est bien l’accès de la jouissance qui est en jeu, une transgression est nécessaire pour accéder à cette jouissance, c’est ce que nous dit Saint Paul, et cette transgression de l’interdit de la Loi reste le véhicule tout terrain et l’autochenille nécessaire dans la direction de la Chose, mais seulement dans la direction de la Chose, celle-ci reste bien interdite et l’homme ne peut atteindre qu’une satisfaction dit Lacan courte et piétinée. Mais néanmoins, c’est bien Das Ding, la Chose qui est à la hauteur de son désir et qu’il vise à travers celui-ci.

Il reste à en conclure que si le désir est à ce point marqué par la destruction de soi ou de l’autre, désir de mort en un sens, en faire une référence éthique comme dans le « Avez-vous agi conformément au désir qui vous habite ? » ou la formule célèbre « Ne pas céder sur son désir » est le lieu d’une grande difficulté sur laquelle je reviendrai un peu plus loin.

Je voudrais maintenant essayer de situer les éléments de ce dispositif éthique, avec la Chose, le désir, la jouissance, pour le situer par rapport au dispositif éthique de la philosophie, c’est-à-dire aux éthiques ou aux morales qui ont été construites traditionnellement et que l’on ne peut pas ignorer et que Lacan n’ignorait pas d’ailleurs.

Le séminaire je vous l’ai dit, de L’éthique de la psychanalyse, s’inscrit dans un contexte amorcé par Kant, on peut entendre la révolution kantienne de deux façons : ou bien comme un progrès capital de la philosophie, les kantiens c’est ce qu’ils considèrent. La morale, du fait de l’effondrement de la métaphysique classique devient indépendante et première. La pure considération du devoir selon la forme de la Loi prend une valeur absolue. Mais on peut aussi interpréter la Critique de la raison pratique – et la pensée de Kant sur la morale – comme l’indice d’une crise radicale des fondements de la morale, celle que nous présente Lacan en évoquant la place vide du bien. On peut essayer de concrétiser un petit peu cette crise et je vais évoquer deux conflits qui sont traditionnels dans les philosophies morales. C’est d’abord une éthique de l’universel, c’est d’ailleurs le cas de l’éthique aristotélicienne, mais c’est évidemment celle de la morale kantienne malgré leurs différences. Est-ce que nous avons à nous représenter l’éthique, il faut bien le faire, même si on fait de la psychanalyse nous vivons sans cesse dans des dilemmes éthiques, c’est évidemment par rapport à cette idée d’universalité qui serait une première possibilité. Mais il y aurait une éthique de l’authenticité et de la singularité dont la référence heideggerienne à l’être soi-même, au pouvoir être le plus propre peut fournir un exemple, mais moi l’exemple que je choisirais ce sera plutôt celui de Spinoza, je le dirai tout à l’heure.

Alors la première, au moins si on la réduit à l’universalité purement pratique de Kant semble littéralement contredite par l’expérience psychanalytique. On ne saurait faire confiance au pur impératif que manifeste le surmoi. Il peut porter la loi morale mais il ne peut pas s’identifier à elle. Cet impératif, nous dit Lacan, paradoxal et morbide, aux exigences illimitées n’a rien d’une raison pratique. Alors est-ce qu’il faut éliminer l’universel, c’est quand même terrible parce que la morale implique d’une certaine façon l’universalité. Je la réintroduirais à partir du moment où je poserai la question du savoir dans la psychanalyse. Mais une éthique de la singularité semble plus appropriée au domaine de la psychanalyse, et consommer avec la fameuse formule de Freud que Lacan a tellement repérée, enfin a tellement citée, « Wo es war soll ich werden », « où c’était, où cela était je dois advenir », c’est du Ich qu’il s’agit, c’est-à-dire du sujet, et d’un sujet qui est évidemment singulier. Lacan nous en donne une très belle illustration lorsqu’il nous dit qu’Antigone se présente comme autonomos, terme qu’il commente ainsi, « le rapport de l’être humain avec la coupure signifiante », donc le fait que ce soit un parlêtre, « lui confère le pouvoir infranchissable d’être envers et contre tout ce qu’il est ». Et c’est évidemment un être singulier. Et bien sûr le « wo es war » est inséparable de ce que Lacan appelle un experimentum mentis, une expérience mentale, qui aboutit – est-ce que la psychanalyse amène là, je vous pose la question - à une révélation du désir de chacun ? Et en changeant la primitivité du rapport du sujet au bien, justifie aux yeux de Lacan une révision de l’éthique. Évidemment parler d’une éthique de la singularité nous donnerait envie d’insister sur une éthique de l’action centrée sur la liberté. Mais Lacan n’a jamais fait beaucoup de cas de la notion de libre arbitre. Dans un séminaire à Bruxelles, une conférence qu’il donnait, quand quelqu’un lui a posé la question « mais est-ce que vous y croyez au libre arbitre ? », il s’est levé et il a foutu le camp de la conférence. Ça ne voulait pas dire « non je n’y crois pas », ça voulait dire bon c’est une question qu’on ne peut pas poser dans la perspective je dirais de la psychanalyse. Par conséquent nous sommes plutôt tentés de nous référer à une éthique qui privilégierait un certain savoir du sujet sur lui-même et il me semble que l’éthique de la psychanalyse ne peut aller que dans cette perspective. Cette conjonction d’une éthique du singulier et d’une éthique du savoir est explicitement affirmée par Lacan. Alors voilà ce qu’il dit à propos de l’itinéraire analytique. Je dirais presque que ça rejoint une forme excessivement générale de toute espèce de progrès qu’on peut appeler progrès intérieur. C’est vraiment la forme embryonnaire d’un très vieux Gnothi seauton, c’est la formule socratique « connais-toi toi-même » et évidemment avec un accent ajoute-t-il tout de même particulier. Accent particulier de cet éclaircissement du sujet sur lui-même car tout en rejoignant le programme socratique du « connais-toi toi-même », il reste irréductible à la simple prise de conscience que nous voyons partout ou à l’émergence d’un sens unifiant, tout ça c’est de l’imaginaire.

D’autre part ce qui a ainsi à être reconnu n’est pas une loi générale ou une valeur universelle. Si l’analyse a un sens, le désir n’est rien d’autre que ce qui supporte le thème inconscient, l’articulation propre de ce qui nous fait enraciner dans une destinée particulière, j’insiste sur le mot particulière. Cette dernière nous avertit en outre que la singularité ne veut pas dire la liberté du sujet, la dépendance du sujet vis-à-vis de la structure signifiante qui est là reste déterminante pour le sujet. Le désir revient, il retourne et nous ramène toujours dans le sillage de ce qui est proprement notre affaire. Et cette ouverture du champ du désir dans l’expérience analytique suspend on le voit les données et les certitudes d’une éthique de la conscience. En ce sens la psychanalyse apporte un élément irréductiblement nouveau à la question de l’éthique, et c’est parce que nous savons mieux que ceux qui nous ont précédés reconnaître la nature du désir qui est au cœur de cette expérience, de l’expérience analytique, qu’une révision éthique est possible, qu’un jugement éthique est possible. Essayer d’y voir clair sur votre désir, ce n’est pas facile, il faut des années et des années d’analyse pour y parvenir mais peut-être là y a-t-il quelque chose comme un progrès qui peut intervenir. Pas un progrès au sens ordinaire quand même.

Pour prendre la mesure d’un savoir irréductiblement neuf sur le désir, je voudrais évoquer une éthique philosophique, celle de Spinoza, qui justement conjoint singularité du désir et connaissance rationnelle – j’ai écrit un livre sur Spinoza mais je crois que je peux en parler un petit peu. Lacan reprend à plusieurs reprises dans ses séminaires la formule de L’éthique : « le désir est l’essence de l’homme ». Mais il s’agit pour Spinoza d’une essence singulière, plus que générale. Et on trouve plus souvent dans le texte de Spinoza, « le désir est l’essence de chacun ». En outre, Spinoza écarte tout bien qui ordonnerait le désir, toute essence générale qui serait extérieure à l’individu, qui s’imposerait à lui et fonctionnerait comme norme. L’essence singulière de l’individu est le seul principe de son désir et il n’y a pas d’autre norme de son action. Sans doute cette singularité est-elle prise dans l’ordre de la nature, je passe « il n’y a pas de libre arbitre », « c’est la causalité du dieu nature qui détermine l’action de chaque individu » et l’action inspirée par un désir raisonnable, qui est meilleur que d’autres, dépasse davantage la puissance d’agir de l’individu mais ce n’est pas une raison qui s’imposerait de l’extérieur, elle tient à l’essence même de l’individu. Donc éthique du singulier et éthique du savoir. Je crois qu’on se rapproche peut-être un petit peu de ce que peut être l’éthique de la psychanalyse, seulement Spinoza dont Lacan nous dit qu’il l’aimait et le lisait dans sa jeunesse, il n’arrêtait pas de s’y reporter, bizarrement, il y fait référence quand même à la fin des quatre concepts, ce n’est pas le philosophe qui l’a le plus, semble-t-il, marqué dans son séminaire. Il y a une raison à cela, c’est qu’il s’est très vite aperçu, que sur cette question du désir, malgré les formules magnifiques, malgré le thème de la singularité, il y avait quand même une grande opposition : Spinoza fait jouer une conception positive du désir et on peut dire qu’il y a dans L’éthique un passage où il préfigure la négation de la pulsion de mort de Freud. On voit bien que malgré de très nombreuses références de Lacan à la formule « le désir est l’essence de l’homme », Spinoza a peut-être éludé la question du désir au sens où Lacan entend ce terme. Alors je mets en référence à la pulsion de mort mais il ne faut pas prendre la pulsion de mort d’une façon trop naïve, c’est plutôt ce rien que nous avons vu représenté dans la Chose et qui règle sans cesse le discours du sujet avec le ratage de la retrouvaille de l’objet, et là nous sommes très loin de Spinoza et malgré la splendeur des dernières propositions de L’éthique, on peut quand même avoir des doutes sur sa thèse à savoir que l’amour, intellectuel de Dieu n’est-ce pas, est l’ultime réalisation du désir.

Tout le monde est content quand on dit que l’amour c’est ce qu’il y a de mieux. D’accord mais enfin la psychanalyse nous invite à nous en méfier un petit peu, ça arrive et c’est formidable, Freud nous dit ça ne dure pas toujours longtemps, voilà, bon, peut-être que c’est une mauvaise idée, je ne sais pas, je le dis comme ça. Donc comme nous l’avons noté plus haut, cette conciliation chez Spinoza entre désir et amour est incompatible avec le champ du désir tel que nous le présente Lacan. Qu’est-ce que c’est ce désir qui porte en lui la vérité du sujet ? Eh bien ce désir, qu’est-ce que c’est que le « ne pas céder sur son désir » ? Magnifique formule quand même, il dit que les gens qui cèdent sur leur désir, il faut les plaindre, c’est terrible d’un certain point de vue. C’est la réalisation d’une exigence d’authenticité propre à toute éthique du singulier et il parle du héros tragique à ce moment-là, il en parle beaucoup dans L’éthique, « sa voix ne tremble devant rien, chez lui les passions sont pures et il s’y soutient entièrement » et on peut évidemment évoquer l’expérience tragique de la vie.

Il paraît que la psychanalyse ça pourrait nous mettre en face de cette expérience tragique qu’il attribue bien sûr au héros. Alors il ne faut pas non plus penser à Antigone, mais il en parle, Antigone, elle meurt. C’est-à-dire que pour maintenir son désir et son authenticité, elle affronte la mort. Il y a une autre dimension dans la structure que nous décrit la psychanalyse, c’est ce que j’ai appelé rapidement la dimension comique du « p’tit bonhomme vit encore », c’est l’aspect positif qui est lié au phallus. Mais d’une certaine façon il y a quelque chose comme une assomption de la mort dans la référence au désir et ce qui fait finalement la valeur de l’expérience, ce n’est pas tellement le contenu du désir, parce que la structure du parlêtre est faite à partir de ce vide, de ce manque fondamental l(es animaux sont bien plus à l’aise d’une certaine façon que nous) mais c’est l’assomption de l’exigence de vérité ;  c’est cela qui effectivement, alors (l y a aussi une théorie très complexe de la vérité que je n’ai pas envie de développer maintenant) nous faire entendre l’aspect positif, n’est-ce pas, de cette pensée de Lacan. D’ailleurs, je l’ajoutai là dans un élément additif, ce que je viens de dire, ce mal de l’universel, ce n’est pas applicable au plan théorique, je le dis tout de suite, dans la rationalité, Lacan admet l’idée de l’universel. Mais si l’universel est fondé sur une exclusion de leur réel, il reste qu’il a sa consistance et la grande admiration, je dis ça pour les épistémologues qui se trouvent là, la grande admiration de Lacan c’est celle qu’il porte à Karl Popper auquel il ne cesse de se référer. Notamment le savoir qui implique l’éthique de la psychanalyse, ce n’est pas un savoir universel, d’une part parce que son objet relève du singulier, le désir, d’autre part parce qu’un savoir analytique authentique ne peut pas relever d’une maîtrise intellectuelle, d’un tout savoir, il y a à repérer la limite qu’induit le réel. Voilà. Donc, je vous donne encore quelques formules et je vais m’arrêter si vous voulez prendre la parole : « l’éthique a le plus grand rapport avec notre habitation du langage et donc avec le réel qu’elle implique », « C’est un devoir de bien dire ou de s’y retrouver dans l’inconscient, dans la structure » - bien dire qu’est-ce que ça veut dire ? Ça ne veut pas dire dire le bien, ça veut dire qu’au niveau de sa parole on tienne compte de ce qui est notre réel et de ce qui nous limite effectivement. Alors là, j’avais quelques passages sur Télévision mais je ne vais pas trop le développer, donc « L’éthique de la psychanalyse tient compte de ce qui en tant que réel le limite et lui fait obstacle », « La question éthique nous dit Lacan, pour autant que Freud nous y fait faire un progrès, s’articule du repérage de l’homme par rapport au réel ». C’est ce rapport juste au réel de chacun lié évidemment à sa structure qui est peut être, n’est-ce pas, l’enjeu de l’expérience psychanalytique.