Alain Bellet : Les dimensions sociales et historiques de la psychopathologie "Le fait humain"

Conférence EPhEP, le 17/09/2020 

Alain Bellet : Très bien, bonsoir, vous m’entendez ? Au fond aussi ? Moi je ne m’entends pas beaucoup, c’est pour ça que je vous pose la question. Bon, très bien. Alors, vous êtes là pour assister à un enseignement du module 1, titré « Développement, fonctionnement, et processus psychiques », et l’Enseignement Spécialisé 3 – qui en fait partie, donc – et qui est titré, lui, « Les dimensions sociales et historiques en psychopathologie ». Voilà, le cadre du cours que vous êtes amenés à suivre, là. Alors, je commence par me présenter : je suis Alain Bellet, je suis analyste à l’ALI – Association Lacanienne Internationale… [Intervention inaudible d’une étudiante]… [M. Bellet enlève son masque]… Comme ça, vous m’entendez mieux ? Un peu mieux, mais pas plus… Bon, je vais tâcher de parler assez fort. Signalez-le si vous entendez mal… Comme vous le savez, on est astreint à un certain nombre de limitations, là… Je vois qu’il y a un micro – et un seul – au milieu de la salle, dans l’allée centrale. Ce sera si vous souhaitez poser une question, prendre la parole. Et bien, il faudra que vous veniez à ce micro-là. Il n’y a que moi qui ai un micro baladeur…Je suis également psychologue, psychanalyste et psychothérapeute. J’ai assuré des fonctions dans les hôpitaux psychiatriques de la région parisienne, et dans les hôpitaux généraux également – de médecine générale. Et j’ai cofondé, avec un collègue et ami, une association qui s’appelle « École de Ville-Évrard » - puisque l’hôpital dont je dépendais administrativement était l’hôpital de Ville-Évrard, qui se trouve dans la banlieue 93, à Neuilly-sur-Marne. Cette association a pour but de, justement, diffuser et initier au discours analytique en psychiatrie. Et on organise, comme ça, en général, deux journées de formation par an, plus, durant l’année universitaire, on organisait des présentations de malades. Il se trouve là, avec les conditions qu’on connait, que toute cette activité est pour l’instant suspendue. On espère réorganiser, peut-être pour la fin de l’année, mais pour l’instant cette activité est encore suspendue, beaucoup d’hôpitaux ayant pris la décision de limiter au maximum la venue de personnes étrangères au service dans leurs services. Ce qui fait que tout ce qui est de l’ordre de la formation, tout cela est pour l’instant mis en suspens. Alors, je sais qu’il y en a pas mal parmi vous qui seront en quête de stages… Justement, dans le cadre de cette activité, on offrait des possibilités de stages, mais pour l’instant, c’est malheureusement suspendu. Donc ne cherchez pas à prendre contact avec moi ou avec un de mes collègues – pour l’instant on ne pourra que vous répondre que l’on attend que la situation se stabilise un peu. Voilà, que dire d’autre ? Sur le plan pratique, cet enseignement spécialisé comprend dix interventions telles que celle-ci aujourd’hui qui est donc la première. Je vais en assurer quatre. Il y aura un groupe qui travaille sur la question de la périnatalité – autour de la naissance et la toute petite-enfance. Là il y a donc trois personnes qui interviendront, chacune à son tour – dont entre autres Madame Laznik, que peut-être certains d’entre vous connaissent, qui est spécialisée sur les questions de l’autisme. Et puis il y aura une autre personne, Madame Lamrani, qui viendra pour trois cours également. C’est une personne qui est, de formation, linguiste - et qui est également analyste dans une école dont je ne me souviens plus le nom - et qui va traiter essentiellement des questions de l’identité. L’identité, là, dans un contexte de discours portant sur les migrations, entre autres. Elle vous en parlera bien sûr mieux que moi. Donc voilà, l’ensemble des cours, c’est comme ça : moi j’en fais quatre, il y en a trois autour de la périnatalité, et trois assurés par Madame Lamrani sur ces questions, qui sont des questions qui rejoignent nos préoccupations sur les dimensions sociales et historiques en psychopathologie. À l’issue de ces dix interventions, de ces dix cours, je serai amené à vous proposer une question, que vous aurez à traiter – je ne sais plus en combien de temps, deux semaines, trois semaines… je ne sais plus – et que vous remettrez je crois à Madame Duverneuil, qui me les remettra ensuite, donc que je serai amené à corriger. Tout ça, c’est pour les aspects un peu pratiques, organisationnels. Est-ce que vous avez des questions, des précisions à demander, ou est-ce que ça vous paraît assez clair comme ça? Pas de problèmes, pas de questions ? Ok.

On va passer à ce premier cours que j’ai appelé « Le fait humain » - que j’aurais pu appeler « humain, trop humain » enfin bon… tout un tas de… J’aborde ce cours avec l’idée que vous venez d’horizons fort divers, de formations diverses, et que bon mon souci est là de vous introduire à cette question de la psychopathologie – comme vous y serez en même temps introduits à travers les nombreux travaux dirigés que vous aurez, et les lectures de textes que l’on vous propose à cette occasion. Donc là, c’est une façon de vous introduire à la problématique de cette psychopathologie – on va dire au départ, de la psychologie en tant que cette psychologie est une science humaine. Elle s’intéresse à l’humain, en tant que celui-ci échappe, en partie, à la saisie du « naturel ». Voyez, nature, culture…hein… Le naturel qui s’appréhende dans les sciences naturelles, par le modèle de la physique par exemple. Tout de suite, c’est confronter la psychologie, la psychothérapie, la « psy-ce-que-vous-voulez » - au discours scientifique dans lequel on baigne, que l’on rencontre quotidiennement – et encore plus aujourd’hui, avec les petits soucis qu’on a. On est tout de suite confrontés à une quête de garanties scientifiques. Pas la peine d’aller chercher bien loin : à travers les médias, on est inondés d’expertises de psychi… pas de psychiatres là (rire), de scientifiques sur l’épidémiologie, sur la virologie ou ce que l’on veut, pour nous dire quelles seraient les meilleures attitudes à avoir, avec les conséquences que cela peut avoir sur l’ensemble de la société, bien sûr. Mais ce qui est relativement intéressant aujourd’hui, c’est de voir que ce discours scientifique n’est pas si monolithique – pas un bloc – qu’on voudrait le croire, en quelque sorte. Croire qu’il y a là, au moins dans la science, une garantie… Alors, quand on voit nos scientifiques – je ne veux pas dire « s’écharper » (rire) – parfois… s’opposer, se disputer, on voit bien que ce protocole de la démarche scientifique ne garantit pas tout. On en reparlera de toute façon.

En tout cas, alors, la psychologie, la psychothérapie, qu’est-ce qu’elle est ? Si elle n’est pas sous cette garantie, sous cette « tutelle » presque ? Et bien, pour la cerner cette psychologie, la première chose qui va nous intéresser, c’est qu’elle ne vaut que pour les êtres parlants. Plus spécifiquement, on pourrait dire, la psychologie clinique est une clinique de la parole. Alors évidemment, la parole – j’allais dire la parlotte, blabla – on baigne dedans, il n’y a pas de problème... C’est accepté, c’est même… mis en avant. En particulier, on pourrait trouver comme ça des discours qui prêchent l’impératif de la communication à tous crins, que ce soit des revues psychologisantes, mais aussi bien dans le management et dans les sociétés et les entreprises : il faut communiquer. Et bien là, il ne s’agit pas dans cette parlotte, cette parole, que de cet impératif de communication, loin de là. On va y revenir également.

Alors, j’évoquais la nature et culture. Et bien précisément, dans ce processus de la parole et du langage, ce qui nous intéresse, c’est ce que le sujet humain entretient avec ce champ de la parole et du langage, et les effets qu’il en subit. Ce n’est pas là seulement l’impératif de la parlotte, c’est vraiment les effets que le sujet humain subit directement d’être un être parlant – un parlêtre, comme disait Lacan. Si le sujet humain n’était pas fait de langage, il ne pourrait même pas se demander « qui suis-je ? ». Alors, ce qui va caractériser ce sujet humain, c’est sa dénaturation – par rapport à la nature. Soit par rapport au règne animal. Et on peut la repérer, cette dénaturation, d’emblée, à partir de la perte… de ce parlêtre, de cet humain… la perte de certaines régulations biologiques au profit d’un autre type de régulations, déterminées par des conditions sociales et transmises par le processus langagier. On sait bien que les animaux, en général – le monde animal – disposent d’une capacité d’adaptation à son environnement remarquable. Et bien, l’humain dénaturé – sorti de la nature – lui, va perdre en partie cette capacité, qui sera ensuite relayée par ce qu’il en est de son inscription dans le langage. Alors ce n’est pas d’hier qu’on a fait cette constatation que chez l’homme, par exemple, la reproduction n’obéit plus exclusivement à un schéma instinctif. Les anthropologues nous ont montré comment s’est effectuée une mutation du règne animal au règne humain, à partir du moment où ce dernier s’est organisé : en familles, en tribus, ou en sociétés. En gros, l’être humain, chez lui, la reproduction n’obéit plus à un schème instinctif : il a perdu l’œstrus. Les femelles ne présentent plus de chaleurs, ni les mâles de rut - vous le savez, dans le règne animal, il y a une période de fécondité, et parfois il ne faut pas rater le créneau, parce que c’est une période très précise dans l’année ou dans les deux années etc…, et que si ça n’a pas lieu, il n’y aura pas de reproduction pendant une longue période. Donc la sexualité n’est plus périodisée, ni contrôlée par l’instinct. On n’est plus avec des saisons des amours. Alors on pourrait penser que cette sexualité alors pourrait s’exercer partout, n’importe comment et n’importe quand. Mais alors menaçant du même coup l’existence de l’organisation sociale du groupe. Et du coup, ce qui va spécifier alors l’humain, c’est d’intervenir sur le comportement instinctuel, de s’imposer des règles, et des limites. Voilà comment l’homme peut être considéré comme un animal dénaturé, et j’ajoute : prématuré ; c’est aussi une dimension essentielle dans le développement du petit d’homme. On naît prématuré. Et du coup, on est dans ce que Freud appelait l’Hilflosigkeit, la détresse originelle d’un enfant qui est voué, pendant quand même des périodes particulièrement longues comparées au règne animal… le petit veau ou n’importe quel animal, le petit poulain qui sort du ventre de sa mère, dans les minutes qui suivent il se redresse sur ses pattes, déjà ! Nous, il faudra quelques années avant qu’il puisse acquérir un tant soit peu d’autonomie. Mais du coup, il est voué, ce nouveau-né humain, à quoi ? À être, dans sa dépendance absolue vis-à-vis de son environnement, à être je dirais « spectateur ». En tout cas, c’est le monde de la vision qui va dominer pour lui, dans les débuts de son développement. Pour juste marquer, comme ça, là, les effets de cette prématuration.

Alors en tout cas dénaturé, comment le social introduit-il le désordre dans l’individu biologique ? Comment le langage peut-il affecter le corps ? Puisque c’est le corps qui est concerné par ces régulations on pourrait dire dictées à travers la transmission langagière. Et bien, on peut se demander alors comment le langage peut affecter le corps, comme on le voit dans un symptôme hystérique, ou dans une interprétation psychanalytique. En tout cas, l’homme se spécifie de se faire agent, là où le biologique le déterminait. Par le langage, il édicte une loi, celle de la prohibition de l’inceste, par exemple. Celle-ci met une limitation à la jouissance, à laquelle la dérégulation biologique avait ouvert grand les portes. Tout de suite, on voit que ça a un effet, là, on pourrait dire cette prise du pouvoir par le langage, sur cette dimension de la jouissance. Par le langage, il édicte une loi, celle de la prohibition de l’inceste, j’ai dit. Et finalement, il ne s’agit plus de savoir qu’est-ce qui est inné et qu’est-ce qui est acquis – c’étaient les grandes questions à une époque, en particulier en éthologie, l’étude du comportement animal : qu’est-ce qu’il apprend, qu’est-ce qu’il sait dès la naissance ? Mais il s’agit maintenant plutôt, de savoir ce que chaque sujet fait de son bagage, génétique et culturel. Ainsi la prohibition de l’inceste et les lois de l’exogamie, vont déterminer les structures de la parenté, les relations d’alliance et de filiation, et vont permettre à tout sujet humain de se situer dans son identité comme « fils » ou « fille de », « petit-fils » ou « petite-fille de », etc. Cf. Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, et autres articles qui détaillent bien tout ça. C’est donc sur le langage humain, en tant qu’il ne se réduit pas à une communication animale, que s’établit pour l’homme un autre rapport à la réalité que celui d’une simple adaptation aux conditions imposées par la nature. C’est là la rupture entre le monde animal et le monde humain. Alors si l’on fait un bond, pour ce qui est de la culture, c’est ainsi que Sigmund Freud, en psychanalyse – avec lui, on verra le mythe et le complexe d’Œdipe rendre compte de la façon dont le sujet humain apprendra du langage lui-même ce qu’il doit faire comme homme ou comme femme. Son identité sexuée, là, est transmise par le langage, et à travers tout un processus langagier, qui concerne toute la sexualité infantile, tout le développement de la petite enfance, etc. Ce sont les fondements-même du langage qui vont le structurer dans son identité sexuelle. C’est là – on anticipe – l’importance du signifiant Nom-du-Père, qui commémore le passage, en quelque sorte, de l’animalité à la culture. Chez Freud, c’est l’identification et la reconnaissance de la place du père, qui sera résolutive du complexe d’Œdipe. C’est quelque chose que reprend Lacan avec le signifiant Nom-du-Père. La notion-même de désir, éminemment humaine, résulte de cette prohibition d’une part de jouissance, et se distingue aisément ainsi de la dimension d’un simple besoin. Le besoin, l’instinct, d’un côté ; la question du désir par ailleurs. L’humanisation se réalise alors au prix d’une perte de jouissance. Bien sûr, vous pourriez me demander « Ah oui c’est quoi cette jouissance ? », etc. Il est bien évident que l’on pourra y revenir, mais que cette jouissance dépasse la question du simple plaisir.

Alors, là encore, j’anticipe sur le prochain cours : est-ce qu’il y a une psychologie, ou est-ce qu’il y a plusieurs psychologies ? Et bien pour répondre par exemple à cette question de l’identité sexuée : qu’est-ce que c’est qu’être un homme, qu’est-ce que c’est qu’être une femme. Est-ce que la psychologie aura un discours univoque sur cette question, ou pas ? Et bien non, il y a autant de psychologies là que de modes d’entrée dans ces questions. C’est pourquoi par exemple ce qu’on appelle la psychologie sociale tente de répondre à l’énigme de la différence des sexes par l’examen des rôles masculin et féminin, et leur transmission par le milieu. Voilà : une façon de répondre, par la psychologie sociale : c’est le rôle de chacun là, qui va situer en quelque sorte l’identité sexuée de chacun. La psychologie génétique consiste à décrire les étapes observées du développement. La psychologie génétique, elle étudie le développement du sujet. Les stades, par exemple chez Freud : oral, anal, phallique, etc. La psychologie clinique et la psychanalyse – celles qui nous intéressent un peu plus – s’attachent à l’examen des conditions de structure qui président à l’avènement du sujet de la parole. Pas d’homme sans langage, et pas de langage sans un certain renoncement à la jouissance. Imaginez comme ça la représentation du bébé au sein de sa mère : comment il va passer de cette jouissance du sein – satisfaction immédiate – à la parole. Cet enfant, qui est dans une modalité de satisfaction immédiate, accroché au sein de sa mère, va devoir passer dans un monde du langage, en particulier de la demande. À partir du moment où il passe dans ce registre de la demande, et bien déjà cette satisfaction immédiate est tempérée, repoussée – ne serait-ce que par le passage par la demande.

Alors, il nous faut un petit peu faire un historique de toute cette histoire de la psychologie, de la psychopathologie, pour voir à quelles difficultés elle s’est heurtée. Comment elle s’est développée, et quelles sont les apories, les impasses auxquelles elle est confrontée aujourd’hui comme hier. Et donc on va examiner les conditions dans lesquelles s’est développée cette psychologie, qui se penche précisément sur les troubles de la condition humaine, tout en sachant qu’elle ne guérira jamais la maladie humaine. Alors d’un point de vue historique, on peut dire – ce n’est pas très original – que cette psychologie / psychopathologie etc., voire même psychiatrie, va suivre pendant longtemps le destin de l’histoire de la médecine et des maladies qu’elle traite. Sera psychologue celui qui se dit médecin de l’âme, la psyché, c’est l’âme. Et dans cette démarche, c’est bien sûr d’emblée à la notion de cause des troubles que va s’attacher cette discipline. En psychopathologie, il y a des troubles, on les constate : quelle en est la cause ? C’est une démarche là sur l’étiologie, l’étude des causes, l’étiologie. Comme pour toute maladie, ici la cause première sera toujours à l’origine une cause divine. Donc, on va donner comme ça un nom à l’origine d’un trouble : Dieu. Et toutes les autres explications suivront ce même mécanisme, qui consiste à mettre un nom dont la fonction est de venir cautériser la cause du mal. On pourra aussi bien évoquer ou invoquer une cause magique, invoquée par un chamane par exemple... Et il faudra du coup attendre la science moderne pour voir le réel incriminé être attrapé à partir de formules mathématiques qui feront de la cause une cause formelle. Et oui. Si on a eu d’abord les causes efficientes (magie) et finales (religion), et bien on est arrivés là, avec la science moderne, à une cause formelle. C’est-à-dire qu’il suffit que j’écrive, là, sur le tableau, une formule chimique des neuromédiateurs qui assurent notre vie psychique, pour rendre compte d’un certain nombre de phénomènes – phénomènes psychiatriques de l’ordre d’un état maniaque, ou d’une mélancolie, ou de tout autre trouble... Ce ne sera qu’une écriture. Vous voyez qu’il y a un grand parcours qui a été accompli, et qui nous amène immédiatement à nous demander comment ces troubles mentaux, toujours imprégnés de la divinité, comment cette maladie mentale s’est-elle laïcisée ? Là, il faudrait effectivement suivre tout le parcours depuis l’Antiquité, il faudrait voir l’histoire de la médecine à partir d’Hippocrate, qui constitue un point de départ non seulement de la médecine, mais de la psychiatrie. Il a établi une première classification des maladies mentales, Hippocrate, et fonde déjà sa méthode sur l’observation et le raisonnement. C’est lui qui sera à l’origine des humeurs biliaires de la mélancolie. Et il établira déjà cette dichotomie entre nature et culture. Et on a, déjà, à cette époque, la notion de différents modes opératoires propres à l’art de guérir. Même dans la mythologie, vous avez comme ça le centaure Chiron, qui aurait appris à Asclépios, dieu grec de la santé et de la médecine, à soigner selon trois ordres, ce que raconte Dumézil, un anthropologue, on soignait selon trois ordres à l’époque : par la parole, par les herbes, et par le couteau. Et bien, c’est ce qu’on fait aujourd’hui, toujours. Mais évidemment, à cette époque-là, c’est dans les temples, à l’époque de l’Antiquité, que l’on soigne en même temps que l’on sacrifie aux dieux. Bon voilà, bien d’autres noms suivront : Galien, de l’Antiquité au Moyen-âge, dans cette histoire de la médecine. Donc ce que l’on peut en retenir, c’est que la psychopathologie, la psychiatrie, ne va pas se détacher immédiatement de la médecine. Et que la prédominance du religieux dans le discours et la pratique médicale, va durer quand même un certain temps – et que le médecin et le prêtre sont souvent confondus. Et les chamanes, et autres guérisseurs… Il faudra même attendre le XVIème siècle en France pour que le médecin soit dégagé du vœu de célibat. Vous aviez des médecins-clercs, qui étaient membres du clergé, mais pas forcément prêtres. Mais il y avait là une proximité entre les deux fonctions.

Ce n’est pas la seule référence. Il ne faut pas oublier que c’est en même temps aux philosophes que l’on doit l’autre origine de ce qui se rangera sous les termes de psychologie et psychothérapie. Le traitement moral, par exemple, on y reviendra. L’examen psychologique consistant en un dialogue nous est déjà rapporté entre Hippocrate et Démocrite, le philosophe. C’est bien sûr la philosophie qui va discuter de l’existence de l’âme, du dualisme, de la raison et de la déraison. Voir les traités moraux de Sénèque – vous trouvez ça facilement en livre de poche. Ces traités moraux de Sénèque – ça date de l’an +30 – qui sont de véritables consultations psychologiques. Et là encore, le pouvoir de la parole est déjà bien reconnu. On pourrait aussi évoquer la catharsis de Platon, que reprend largement Freud dans l’hypnose des hystériques, et son abréaction. En voilà deux grands mots compliqués, la catharsis et l’abréaction qui renvoient à des pratiques de l’Antiquité, où on jouait au théâtre les combats, les guerres dans lesquels on a été engagés, et dans lesquels on a perdu beaucoup de proches, etc. Ce jeu dramatique permettait là dabréagir les émotions, les traumatismes. A la limite, ils avaient déjà là une thérapie du traumatisme. Et donc la catharsis, c’était précisément cette possibilité là de décharger cette émotion à travers ces jeux dramatiques.

Il ne faudrait pas croire non plus que l’on était uniquement dans la toute-puissance magique. Toutes ces attaches religieuses et philosophiques ne doivent pas nous faire croire qu’à cette époque la psychologie échappait à toute rationalisation. Bien au contraire, il s’agit d’emblée d’organiser un discours, de promouvoir une certaine rationalité : toujours la logique prime sur l’expérience. Cette logique se soutient d’un discours qui engendre alors la dimension de la vérité. À cette époque, cette vérité se posait comme : « où une chose ne peut pas être son contraire » : vous ne pouvez pas avoir a et non-a en même temps. Du même coup s’établira une distinction entre rationalité et causalité divine. La fameuse phrase d’Ambroise Paré, en 1500 : « Je le pansais [je lui mettais un pansement, je le soignais, en somme], Dieu le guérit ». Il y a ma pratique rationnelle etc., mais la finalité dernière, je la laisse à Dieu. Mais progressivement, les dieux cesseront d’être des forces interventionnistes dans la vie des hommes. Et très tôt : il faut savoir que c’est au Moyen-âge que se fait l’universalisation des savoirs. C’est à cette époque, d’ailleurs, qu’est créée l’Université telle qu’on la connait encore aujourd’hui. Bon, à cette époque, certes, le discours religieux reste encore très prégnant : il n’y a qu’à voir la façon dont étaient traitées les hystériques : sur le bûcher. Les conditions d’apparition de la clinique moderne, tant sur le plan médical que psychologique, sont par contre importantes pour comprendre les enjeux épistémologiques de la psychologie aujourd’hui. À partir de la Renaissance, autant les artistes que les scientifiques se libèrent progressivement du poids de certaines restrictions que le discours religieux portait sur la représentation du corps humain. À cette époque là, il était interdit de disséquer un corps humain. Et il y eut, là, avec Léonard de Vinci et d’autres, une volonté de dépasser cet interdit. C’est l’époque où on ose disséquer les cadavres, et porter un regard scientifique sur les organes qui les composent.

Cette importance d’un regard objectif porté sur l’objet d’étude – appareillage du regard également, avec Galilée par exemple, le regard se rend plus performant avec le télescope… Beaucoup plus tard, au XIXème siècle, invention du stéthoscope avec Laennec… Donc c’est l’importance de ce regard sur l’objet, regard objectif par définition, qui va se doubler d’un langage spécifique, qui viendra rendre compte de ce qui est observé, avec le plus d’objectivité possible – entre autres par le recours à la quantification. Ca pèse tant, ça mesure tant, etc. On assiste alors à une sorte de laïcisation de la clinique médicale, qui s’appliquera également à la psychologie. Mais là je vous renvoie aussi aux textes sur la naissance de la clinique. Et tous ces textes insistent là – cf. Foucault – sur cette objectivation qui là se met en place.

Une objectivation à outrance dans la science moderne, qui aura des effets... Quels effets ça va avoir ? Ça va avoir pour effet, nécessairement, de disjoindre la nature et ses phénomènes d’un côté, et le sujet, la personne, de l’autre. Ce dernier, avec toute sa subjectivité, étant rejeté hors des limites des sciences de la nature, du fait de son manque d’objectivité, justement. On a donc une démarche qui convient bien à ce qu’on appelle les sciences « dures » : on observe, on porte son regard sur l’objet qu’on met devant soi – objet, c’est « mis devant ». Et on laisse de côté tout ce qui serait de la dimension subjective, dans ma démarche scientifique. Je ne vais pas commencer à prendre en considération si j’ai le cafard, ou si je suis gai, ou si au cours de mon expérimentation… Mais du coup, d’avoir comme ça évacué le sujet au titre de sa subjectivité – qu’est ce qui peut être autre, autrement ? - ça va conduire ipso facto à créer une nouvelle science pour réintroduire ce sujet exclu de la science. Et c’est donc de cette nécessité que seraient nées les sciences dites « humaines » ou sciences de l’Homme. Mais ces nouvelles disciplines… Ce n’est peut-être pas une façon de vous évoquer ça de façon narrative, mais il n’empêche que ça vient marquer une difficulté, qui elle est tout à fait réelle, qu’on rencontre aujourd’hui comme hier… Ces nouvelles disciplines cherchent alors à appliquer les procédures propres au champ scientifique. La science avance ! La science progresse ! Nous, on ne va pas rester à la traîne ! Alors quoi ? il n’y a pas d’autre solution, il faut appliquer les techniques des sciences dures pour faire avancer également la science de l’Homme. Donc les quantifications, le regard porté sur l’Homme comme sur un objet… Et avec cet effet immédiat que, dès que ça se radicalise un peu, on fait repasser le sujet au rang d’objet, et on a perdu le sujet !

C’est là une question qui reste entière. Je vais vous donner un exemple : on va prendre en psychologie, la méthode des tests. C’est basé sur des calculs statistiques, bien précis, bien étalonnés comme on dit – un échantillon « bien étalonné ». Voilà, on va vous faire passer un test, et on va vous annoncer : « c’est très bien, vous avez un QI de 120 ». Et vous répondrez, « oui, c’est très gentil, mais moi qu’est-ce que je suis là-dedans, à part ça ? »… « Ah, vous m’en demandez trop, on vous a fait un test hyper étalonné, sur une population donnée de 300.000 sujets… il n’y a aucun souci, vous êtes bien situé là, sur la courbe de Gauss, tel endroit, 120… alors soyez content avec ça et repartez !». Mais bien évidemment, là, le sujet est laissé un peu en suspens… Mais il n’empêche que, dans le domaine de la psychopathologie, de la psychiatrie, le modèle va être le modèle de la clinique médicale. Ce modèle va se constituer du couple objectivé du corps, l’objet d’étude de la science, et du regard outillé (les microscopes, etc), le regard de l’observateur. Ce dispositif promeut un symptôme comme signe de la maladie. Le discours clinique procède alors par généralisation et abstraction. La maladie nommée, repérée, seule compte, et est disjointe du sujet malade réduit au silence. Qu’a-t-on besoin des états d’âme du patient pour l’établissement d’un diagnostic ? Vous arrivez avec une douleur en bas à droite à l’hôpital, on ne va pas vous demander si vous étiez malheureux quand vous étiez petit ou quoi... On va vous ausculter, et dire «  voilà, ça, ça doit être opéré aujourd’hui, sinon c’est la péritonite et ça ne s’arrangera pas ». Donc vous voyez bien que cette démarche de la clinique se justifie parfaitement dans un certain domaine, certaines situations. Et donc le va-et-vient entre une position qui tend à exclure le sujet dans la rigueur d’une démarche scientifique et une position qui tente de restaurer le sujet va donc également traverser toute l’histoire de la psychiatrie et la psychopathologie.

Alors, autre grand tournant dans cette histoire, ça va être avec le XVIIIème siècle, les grands courants humanistes – Rousseau – qui vont profondément modifier l’appréhension de la maladie mentale. C’est l’époque de Philippe Pinel – vous voyez sa statue à l’entrée de la Salpêtrière, debout, avec trois ou quatre femmes aliénées qu’il est en train de les défaire de leurs chairs… euh non de leurs chaînes ! (rires)… Mais leur chair est certes souffrante, c’est vrai (rires) ! En tout cas ce Philippe Pinel a inauguré, en libérant les fous de leurs chaînes, cette psychiatrie classique. La philosophie des Lumières isole la spécificité de l’humain dans son rapport au langage. La pathologie n’affecte plus seulement l’organisme de l’homme ; aux malades mentaux, on applique maintenant un « traitement moral respectant les droits sacrés de l’humanité », selon la formule consacrée.

En même temps, la clinique restera profondément attachée à la rigueur de la démarche médicale, et le fou deviendra donc un malade mental, après avoir été un aliéné. Viendra l’époque des aliénistes, des grandes écoles de psychiatrie en Europe, Kraepelin, Esquirol, à l’origine des premières classifications modernes des maladies mentales. Ici encore, le regard porté sur l’objet de la science médicale sera l’instrument privilégié de la clinique psychiatrique. Alors les choses se nuancent. Évidemment, on va porter un regard sur le patient, mais on va quand même être un peu plus nuancé. Cette psychiatrie est d’allure plus humaine. Le corps y est saisi plus comme comportement – Piéron – ou conduites – Janet – que comme organisme. En gros, il faut être assez nuancé, cette psychiatrie classique qui démarre à cette époque, ça valait mieux que ce qui avait cours avant. Puisque la folie, quand elle restait l’affaire du philosophe moraliste, du prêtre ou du juge, elle oscillait du registre moral au registre policier, en passant par le religieux. C’est-à-dire considérer la folie comme un fait de pathologie humaine conduit à détourner les sorcières du bûcher, à distinguer le malade mental du délinquant, à délier le fou. Juste avant effectivement, la politique de la ville, de la Cité, consistait à enfermer tout ce beau monde, qu’ils soient délinquants, ou… on ne faisait pas la distinction entre le délinquant… l’aliéné… etc.

Alors évidemment, on ne va pas faire là toute l’histoire de la psychiatrie classique, des aliénistes du XIXème siècle jusqu’à l’invention des neuroleptiques en 1952. Mais on signalera quand même au passage la place de plus en plus prédominante qu’y prendront les avancées de la biochimie moléculaire, la chimie des échanges synaptiques, et leur incidence déterminante sur le discours psychiatrique d’aujourd’hui. 1952, cocorico, il n’y a pas de quoi s’en vanter trop fort, c’est en France que l’on invente les neuroleptiques. Suivront ensuite les antidépresseurs… etc, les traitements chimiothérapiques. Les gens qui étaient à la tête de ces recherches étaient très motivés, ils y croyaient vraiment très fort. Ils croyaient en quoi ? Ils croyaient en ce que les patients qu’ils voyaient dans les pavillons qui étaient là dans un état de dégradation particulièrement important sur le plan physique et sur le plan moral, intellectuel, etc, avec lesquels il était impossible de mener un échange un tant soit peu normal, qui étaient contenus – camisole, etc… Ils ont vu qu’avec ces traitements issus un peu comme ça… par hasard… Ils ont trouvé l’efficacité de ces médicaments, qui étaient au départ recherchés pour leur valeur anesthésiante. Et même pour certains, antihistaminique. Donc, ces traitements qui ont été très fortement investis – on a eu l’impression que « ça y est ! », ces patients qu’on voyait grouiller par terre dans les pavillons d’un hôpital psychiatrique, allaient se relever, allaient pouvoir parler, qu’on allait pouvoir les suivre, les aider, etc. Du coup bien sûr… [change de micro]. [Intervention inaudible d’un étudiant]. Pardon ? C’est mieux ? C’est formidable ! Merci Monsieur ! Ces patients, on espérait effectivement les sortir là de cet état de dégradation considérable. Ça a été relatif, bien évidemment, ce progrès au fil du temps. Un certain nombre de psychiatres ont quand même pris du recul et ont été assez critiques par rapport à ce qui aurait été là une généralisation de ces traitements qui étaient quand même très forts en plus et pouvaient avoir des effets particulièrement invalidants pour les patients. [Intervention du technicien] Pardon ? Oui oui...

Voilà, donc cette invention des neuroleptiques en 1952, ça a été une grande vague quand même, systématique : tout le monde s’est mis à prescrire, avec plus ou moins de bonheur. Mais ça a eu donc un effet sur la pratique psychiatrique, psychologique, psychopathologique. Ça a eu un effet qui dure encore aujourd’hui bien sûr. C’est-à-dire qu’on en est arrivé à dire : « Ah ! Si les neuroleptiques ont un effet sur celui-là, c’est que c’est un psychotique, pas de problème ! ». « Si les antidépresseurs ont un effet sur celui-là, c’est qu’effectivement il était déprimé ». « Et si tel autre traitement a un effet sur un épisode maniaque, c’est que c’est bien un trouble bipolaire, ou monopolaire, voilà ». Donc, une inversion, comme ça, qui va se traduire très rapidement par un appauvrissement de la réflexion clinique, de la psychopathologie.

Alors… évidemment, ce n’est pas que cet effet un peu délétère de la systématisation des prescriptions de médicaments, des neuroleptiques, des antidépresseurs, etc, qui va amener cet appauvrissement de toutes ces recherches qui ont fait les études de cas les plus brillantes, des aliénistes et de la psychiatrie classique. C’est aussi que cette démarche de la psychiatrie classique, visant à précisément classer les maladies, organiser comme ça… Kraepelin, qui est un psychiatre allemand à l’origine des grandes classifications en psychiatrie, contemporain d’Esquirol, etc, était aussi un botaniste (rire), et a vraiment établi sa classification sur le modèle de la botanique. Donc, toute cette période des aliénistes et de la psychiatrie classique, va voir se développer de nombreuses observations, études de cas, propositions de classification. Et à chaque fois, ça va prendre un développement nouveau, en prenant en compte des cas qui ne rentrent pas dans telle catégorie ni dans celle-ci, etc. Donc il va y avoir une espèce d’inflation dans les tentatives de classification, la nosographie, la sémiologie, etc – qui fait que ce mouvement va trouver aussi, il faut le dire, son propre épuisement. Parce que à force de prendre en compte les exceptions, vous arrivez au fait qu’il y a autant d’individus que d’exceptions, et que les classifications du coup, là, perdent leur efficacité.

Alors, on arrive là avec les psychologues du XIXème siècle, qui ont le souci constant de retrouver dans l’homme les lois, ou le prolongement des lois qui régissent les phénomènes naturels. Psychologues, philosophes, chercheurs tels que Fechner, Wundt, les Allemands – ainsi cherche-t-on à expliquer les mécanismes psychiques avec les mêmes lois que la physique, qui règle notre monde, voire l’univers. C’étaient les promoteurs d’une psychologie expérimentale, qui établissait un rapport entre la psychologie et la physiologie. C’est l’époque là, des débuts de Freud, où ces théories scientifiques prenaient une place très importante, et faisaient valoir précisément cette discipline de la physiologie, de l’étude du vivant. D’ailleurs, quand vous lisez Freud, vous vous apercevez qu’il est très attaché à cette représentation du monde. Mais en même temps, ils font quotidiennement l’épreuve de ce que l’homogénéisation et la systématisation au principe des lois décrivant les mécanismes de la nature ne trouvent pas à s’appliquer sur le sujet humain. Quand le scientifique a réussi une expérience, elle doit être reproductible par n’importe qui, avec les mêmes moyens, et aboutir aux mêmes résultats. Par contre, la victoire remportée avec un enfant sur l’échec scolaire est loin de signifier l’éradication de l’échec scolaire. En tout cas, la démarche scientifique, c’est le protocole expérimental. Et effectivement, le protocole expérimental, ça consiste en quoi ? Ça consiste à définir les catégories, les conditions dans lesquelles s’effectue une expérimentation, évidemment à en donner le résultat, et la proposer à ses collègues à travers le monde, qui vont reprendre ce protocole, ces mêmes conditions, et vont pouvoir dire : « oui, tu as raison, tu as fait une découverte », ou alors « non, il faut que tu revoies ta copie, nous on ne trouve pas la même chose ». Ça c’est le protocole, c’est la démarche scientifique, la démarche expérimentale. Ça semble simple comme ça, mais ça n’empêche que… quand on voit la façon dont les gens se sont empoignés autour du coronavirus par exemple, cette garantie scientifique n’est pas aussi facile à établir et que des confrontations, évidemment, peuvent amener à revoir la question sérieusement, sans que la science soit remise en question dans ses principes, mais en tout cas, qu’elle soit un peu nuancée dans cette référence qui serait totalement une garantie univoque d’une vérité intangible assurée par la démarche.

Comment la psychologie contemporaine, à partir du XXème siècle, va-t-elle surmonter ces contradictions ? Quel lien à la science va-t-elle maintenir comme idéal, en même temps qu’elle renoncera à l’objectivité naturaliste des sciences de la nature pour le sujet humain ? Là, il faudrait vous décrire un petit peu comment la psychologie elle-même s’est implantée en France – la discipline universitaire « psychologie ». Il faut savoir que c’est Daniel Lagache, psychiatre, philosophe et psychanalyste, professeur à la Sorbonne, qui a inauguré la formation psychologique à l’Université, en 1949. D’autres enseignants par la suite ont également poursuivi ce travail, avec effectivement là encore toujours une référence majeure à la psychanalyse. Tous ces braves gens étaient psychanalystes : Juliette Favez-Boutonier, Paul Fraisse, etc. Et c’est en 1985 – ce n’est pas très vieux – que la reconnaissance du titre de Psychologue, avec le DESS, sera établie. Mais cette psychologie, là, pourtant imprégnée de psychanalyse à l’époque de Lagache, c’est une psychologie qui privilégie l’examen clinique « armé » de toute une batterie de tests, permettant d’objectiver le sujet observé en vue d’établir un diagnostic selon le modèle médical. Il s’agit alors simplement d’introduire la mesure dans l’observation de l’humain. Les objectifs clairement édictés par Lagache à cette époque sont : guérir, conseiller, éduquer. Alors voilà, il ne faut pas s’étonner qu’à cette même époque, un certain Lacan ait dénoncé cette psychologie qui finalement dénaturait la psychanalyse pour en faire une psychologie du Moi, adaptative, et qui ne tirait pas plus profit des réflexions qui avaient déjà été portées sur les difficultés de la démarche psychologique dans son rapport au discours scientifique. La psychanalyse avait été entre autres introduite en France par les Surréalistes, qui ont été les premiers à dénoncer un discours trop normatif de certains psychanalystes. Donc vous voyez, on est toujours face à ce que j’appelle cette aporie des sciences humaines : soit on veut coller à la démarche scientifique pure et dure, et à ce moment-là et bien on perd le sujet – des mesures, des objectivations – soit on revient vers le sujet à l’excès, et on verse dans les idéologies, le moralisme, enfin tout ce qui peut également se véhiculer comme discours… Et il est quand même notable de constater qu’aujourd’hui, avec les tendances actuelles en psychiatrie, il y a là encore un changement de paradigme on peut dire, où ce qui est privilégié là, après le constat d’échec des classifications de la psychiatrie américaine du DSM 4, DSM 5 aujourd’hui… On fait le constat d’échec vis-à-vis des objectifs que se donnaient les fondateurs de cette classification. On assiste à une nouvelle démarche, à de nouveaux paradigmes qui sont vraiment basés sur les mathématiques, sur les datas, sur les données informatiques. Tout comportement est déterminé, là, par un nombre considérable de données qui ont été recensées et inscrites dans des logiciels. Et au niveau de la thérapie, c’est essentiellement des démarches cognitivistes qui viennent se modeler sur ces mises en forme informatiques, mathématiques. On essaie comme ça, de répondre de façon très précise et comportementale – ce sont essentiellement des tentatives de corriger des comportements, qui ont cours actuellement dans cette évolution de la psychiatrie contemporaine.

En tout cas, face à cette impasse, la psychanalyse va proposer une réponse. Pas LA réponse, mais une réponse. Science dure… Et puis les idéologies multiples… Qu’est-ce que la psychanalyse va pouvoir proposer pour venir répondre à cette difficulté ? Et bien c’est précisément sa technique – cette technique que met au point Freud – qui consiste à demander au patient de dire tout ce qui vous passe par la tête, sans vous censurer… Tout ce que vous voyez passer – il emploie même la métaphore du voyageur dans le train qui voit le paysage défiler… Et bien, vous me racontez tout ce qui vous passe à l’esprit, sans censurer, le moins possible... Et moi, l’analyste, je ferai de mon côté, autant que possible, j’assurerai ce qu’il appelait une écoute flottante. Écoute flottante, ça veut dire que précisément, dans cette écoute, je vais me débarrasser de tous mes présupposés, de tous mes préjugés, de tout mon feedback, mes connaissances, mes convictions, etc… pour rester disponible à ce que j’entends. Et j’interviendrai quand je le jugerai bon, en fonction de ça, de ce que j’entends. Et bien, si on considère là, notre clinicien scientifique qui observe son objet devant lui, le quantifie… le mesure, etc - ce que demande Freud à son patient, c’est d’être son propre observateur. C’est-à-dire cette clinique médicale qui repose sur le regard porté sur l’objet… Et bien là, c’est le sujet lui-même qui se fait objet et qui se fait le scientifique qui observe. C’est lui qui se fait là… se met en disponibilité pour être surpris par ce qu’il produit lui-même : « ah bon, j’ai dit ça ? ah bon, j’ai pensé ça ? », « ça c’est bizarre, je croyais que j’étais parfaitement innocent dans cette affaire, et là je vois que je suis impliqué, beaucoup plus que je ne le pensais ». Bon enfin, peu importe… L’important dans tout ça, c’est cette notion de surprise en quelque sorte. Donc cette impasse, cette difficulté, est en quelque sorte là au moins en partie résolue, du fait que c’est le patient lui-même, dans ce setting de la cure, ce cadre mis en place par Freud, c’est le patient lui-même qui est son propre observateur.

Voilà, on va en rester là pour aujourd’hui, et donc je vous propose là de réagir, de me proposer quelques questions éventuellement si vous le souhaitez, des précisions… Oui… Alors montez au micro…

Étudiante : Oui, merci beaucoup Monsieur. Je voulais savoir : qu’est-ce que vous pensez des expériences RMTS, où on met un casque pour stimuler certaines parties du cerveau, pour combattre par exemples les TOC ? Est-ce que vous pensez que c’est efficace ? Est-ce qu’on devrait travailler là-dessus ou est-ce que vous pensez aujourd’hui qu’on va trop loin, dans cette direction que vous avez évoquée tout à l’heure ?

Alain Bellet : Ces stimulations intracrâniennes, là… Moi j’ai entendu dire que ça marchait très bien (rire), que c’était un peu trop efficace ! C’est-à-dire que ce sont des traitements appliqués effectivement essentiellement sur des troubles de l’ordre des troubles obsessionnels compulsifs, des TOC, pour des patients qui sont vraiment très lourdement handicapés par ces troubles… Et que ça marche remarquablement bien : quand on fait marcher cette procédure, ils arrêtent immédiatement leurs TOC, et dès qu’on arrête la procédure hop ça réapparait. Il y a un effet quasi « interrupteur », c’est étonnant. Après la question que se posent les gens qui assurent ces traitements quasi expérimentaux, c’est « qu’est-ce qu’on fait du patient quand on lui a retiré ça, parce qu’il a tendance à se suicider !». Donc il faudrait quand même qu’il y ait quelques psys qui veuillent bien s’en occuper parce que… (rire). Voilà, c’est la question de ce type de traitements radicaux qui demande certainement encore quelques petites mises au point. Mais c’est vrai que ça existe et que ça fait l’objet d’un certain nombre de recherches. Mais pour l’instant, j’aurais tendance à dire que ça reste plus dans le domaine de la recherche que de l’usage.

Est-ce qu’il y a d’autres questions, réactions… ? Ca va ? Le contenu que je vous ai amené ce soir… mon but était là de vous situer un petit peu la démarche psychologique, psychopathologique, dans la société, dans les discours dans lesquels on baigne. Et répondre à la question comme ça : est-ce que Sigmund Freud était une cartomancienne qui prévoyait l’avenir dans sa roulotte, ou est-ce que c’était un scientifique pur et dur ? C’était un pur et dur ! Avant d’inventer la psychanalyse, c’était un neurologue qui faisait des expériences sur les animaux… il n’était pas du tout… évaporé comme ça, il était très attaché à la démarche scientifique pure et dure. Voilà… Pas d’autre question ? Très bien, on se reverra je crois… [applaudissements]… Merci.

Retranscription réalisée sous la responsabilité des étudiants de l’EPHEP.

Retranscription faite par : Michaël HAZERA

Relecture faite par : David POIROT-GOZLAN