Grande conférence de l'EPhEP : Charles Melman "Le corps sur le divan. Les pathologies minées par l'inconscient" - 2

Conférencier: 

EPhEP, Grande Conférence, le 14/03/2019

Charles Melman – Alors je suis donc évidemment comme vous, c'est-à-dire que je répète joyeusement, après Lacan, les lois de la parole et du langage. C'est une façon de reprendre une tradition philosophique, celle évidemment qui se référait au logos, mais de façon évidemment cette fois-ci non plus philosophique mais pratique, et beaucoup plus précise. C'est sûrement une avancée par rapport à cette référence faite au logos comme autorité, comme référent dernier. Et ça me permet donc de vous demander, à vous, pour m'aider : les lois de la parole et du langage, qu'est-ce que vous entendez par là ? Est-ce que l'un de vous veut bien me secourir et me dire ce qu'il entend par les lois de la parole et du langage... sinon je vais être en manque !

Intervenant – La vérité et le signifiant

Ch. Melman – La vérité ? Si la parole était garantie de vérités, je crois que ça se saurait !

Marc Darmon – La métaphore et la métonymie

Ch. Melman – La métaphore et la métonymie ? Ça ce sont des mécanismes du langage. Est-ce qu'on peut dire que ça en sont les lois ? Il y a là un franchissement quand même opéré par l'invocation à la loi. Vous vous rendez compte  une loi sans législateur ! On ne sait pas si Solon n'a jamais existé. Mais enfin les lois de la parole et du langage, c'est quand même étrange qu'elles puissent s'imposer à nous, sans que, justement, il n'y ait aucun dieu ou démon pour les inspirer, ou même pour les recommander.

Alors puisque vous ne voulez pas m'aider, je vous proposerai ceci pour commencer, pour entamer cette soirée : c'est que la parole est forcément toujours une adresse. La parole, c'est toujours une adresse. C'est-à-dire qu'en même temps qu'elle m'assure de mon existence, elle assure celle de celui auquel je m'adresse ainsi. Ce qui implique évidemment qu'au moins nous partagions la même langue. Je fais exister mon prochain par la parole en même temps que la reconnaissance (de mon propos) m'assure moi aussi que je suis bien là.

Je dis « mon prochain ». C'est-à-dire, si c'est exact, nous sommes pour le moment en train de constituer, lui et moi, un ensemble. Et pourquoi pas dès lors, un ensemble dit « fraternel » ? Et, si nous parlons la même langue, nous supposer une filiation commune ?

Mais cependant, en même temps qu'elle nous rassemble et qu'elle nous fait exister, ce prochain et moi, elle nous sépare, puisque de façon inéluctable – voilà bien une loi curieuse ! – elle va distinguer deux places que nous avons maintes fois ici dans cette Ecole abordée : la place traditionnelle du maître et de celui qui va être invité à se mettre à son service, au service de sa jouissance. Et de telle sorte que, celui qui était mon prochain initialement, mon semblable, va se trouver, toujours par cette même parole, transformé en un autre. Pas un étranger ni un semblable, un autre, qui sera bien entendu personnifié dans l'histoire, comme on le sait, que ce soit par l'esclave ou par la femme.

Mais on pourra remarquer tout de même qu'il y a cet effet premier de la parole, qui est de défaire cette égalité que nous pouvons célébrer lorsqu'on se rencontre avec un locuteur de la même langue que la sienne, l'étranger est toujours satisfait d'établir, ne serait-ce qu'un bref moment, cette fraternité éphémère. Or la parole va inéluctablement introduire entre nous donc cette inégalité, inégalité de place.

Il est étrange que la revendication ordinaire, je dirais presque obligée à l'égalité, néglige le fait que l'inégalité est ainsi constitutive, constituante de notre disposition sociale.

J'en suis, avec ce rapide préambule, à passer aux lois du langage qui sont elles tout à fait différentes ! Les lois du langages, on peut en effet remarquer – c'est ce qui nous approche du thème de cette soirée – les lois du langage nous rappellent l'intimation exercée par S1, qu'à l'exigence pratiquée par le signifiant maître va répondre à cette exigence – vous m’accorderez qu'il peut s'agir primordialement d'une exigence de jouissance – va répondre non pas l'objet, mais un autre signifiant, avec cette particularité que cet autre signifiant va se trouver être représenté, ce qui est entre les deux s'est donc trouvé perdu, l'objet perdu. Je voulais pour jouir de cet objet auquel le signifiant maître peut bien sembler avoir droit, et voilà que ce qui lui est offert, c'est ce semblant amené à célébrer avec lui la perte qu'il partage, puisque celui qui va désormais servir ma jouissance n'est jamais que le représentant de cet objet.

Je pourrais à cet endroit, puisqu'un instant plus tôt je l'évoquais, faire valoir le problème de l'inégalité. Je pourrais à cet endroit faire remarquer, que le passage au système représentatif dans la vie sociale, dans la vie politique, le fait d'avoir désormais affaire à des représentants de l'autorité et non pas simplement à des sicaires à sa solde et, bien que ce système représentatif n'a pas d'autre origine, pas d'autre appui, par le fait que la loi du langage, dès lors qu'elle est appliquée, qu'elle n'est pas détournée, eh bien constitue le support immédiat, simple, direct, du fait que nous aurons désormais affaire du côté de S1 à des représentants de l'autorité, et puis du côté de S2 à des représentants de ce qui, ou de ceux, qui sont en place de répondre aux exigences du S1.

Cette évocation n'est évidemment pour moi, en tout cas n'a d'autre mérite que de souligner comment nous continuons dans le débat public de tourner autour de problèmes, savoir si le système politique, si la démocratie doit se fonder sur un système représentatif ou sur ce qui est appelé bizarrement une démocratie directe. Et bien que tout ceci se ramène en dernier ressort à des déterminations extrêmement simples, j'aurais envie de dire primaires, primordiales, et que je suis en train pour nous, pour en venir à notre thème, à rapidement ainsi signaler, évoquer.

Il est évident que dans ce que peut bien intimer le signifiant maître à sa périphérie, le corps figure comme objet premier, le plus immédiat évidemment, à devoir obéir. Mais dès lors que nous sommes dans un système représentatif, on comprendra peut-être mieux que la dernière fois ceci : c'est qu'entre les deux signifiants, cet objet, le corps visé par le signifiant maître a disparu. C'est ce que j'évoquais la dernière fois, et que nous n'avons donc à sa place, pour l'appréhender, que ce signifiant second.

Ce qui nous permet immédiatement de faire un saut, c'est que c'est de ce qui se trouve ainsi évidé entre les deux signifiants, c'est-à-dire ce que Lacan a pu qualifier de réel, c'est entre ces deux signifiants, qui se trouvent ainsi évidés, que vont se manifester, venant de ce corps désormais lui-même évidé, les pulsions et les appétits ; avec le fait que se manifestant depuis le réel, il s'exerce à partir d'un lieu dont le caractère immaîtrisé témoigne qu'ils sont eux-mêmes immaîtrisables : appétits et pulsions.

Je dirais que personnellement ce qui continue de m'étonner c'est que dès les premiers écrits dont nous avons la trace il y a 2 500 ans, et les premières réflexions philosophiques, c'est ce qui semble être le terme de la réflexion philosophique concernant ce qu'il en est de la spécificité de l'homme par rapport à l'animal ; ce qui serait susceptible de qualifier son être, c'est qu'il a le devoir, ce qui est ainsi promu depuis un lieu immaîtrisable, le réel, de devoir le contrôler. Et donc je vous rappelle ce qui m'a toujours amusé, c'est la promotion du devoir de tempérance.

Aucune référence à quelque instance prescriptive et autoritaire, mais une espèce de choix délibéré d'aller ainsi opérer volontairement, comme s'il s'agissait d'un devoir, le sacrifice d'une part que l'on pourrait juger intéressante, captivante, surtout si justement elle est épargnée, d'une part de la jouissance.

D'où donc peut venir une telle prescription, puisqu'il n'y a personne ni pour l'articuler ni pour la promouvoir ? D'où peut-elle venir, si ce n'est – c'est en tout cas ce que je me propose à moi-même pour tenter de l'expliquer – si ce n'est du fait qu'un accomplissement parfait de la jouissance amènerait, au titre de conclusion, la consommation du réel de ce qui se présente au départ comme résistant, comme impossible. Sa consommation donc, et du même coup l'extinction du désir. Comme si la sagesse tenait donc au respect d'une part ainsi maintenue vierge – si je peux m'exprimer ainsi – du réel, afin de préserver la jouissance. Prescription en quelque sorte première : pas d'overdose !

Je continuerai en laissant ce premier thème pour en venir à ceci : s'il est vrai que c'est depuis le réel de ce lieu donc immaîtrisé que nous viennent appétits et pulsions, qu'est-ce que nous pouvons dire sur la façon dont le sexe vient aux enfants ? Comment l'attrapent-ils ou comment sont-ils attrapés par lui, nous permettant de remarquer tout de suite que c'est exactement la même chose, c'est-à-dire que du fait de l'attraper ils sont eux-mêmes aussitôt attrapés, l'actif et le passif venant remarquablement nous apprendre à cette occasion qu'ils sont conjoints. La séparation faite par Freud en ce qui serait un sexe dit actif, le sexe mâle et un sexe passif et donc le sexuel relèverait simplement de ce qu'on peut appeler la comédie sociale.

La question donc : comment est-ce que le sexe vient aux enfants ? Ce à quoi il est possible de répondre de deux façons seulement. Il n'y en a que deux ! Et il n'y en a que deux avec des conséquences remarquablement différentes.

La première c'est qu'il vient par l'oreille. C'est ce qu'on appelle chez lui la naissance à l'intelligence. Il découvre en effet ce que parler veut dire, c'est-à-dire que parler veut dire parler de toujours autre chose. C'est toujours d'autre chose dont il est question, et il a découvert de laquelle, de laquelle chose il est toujours question. Cette découverte ne va pas chez lui sans un émoi perçu dans son propre corps et qui concerne, comme nous le savons, ses parties génitales, à partir de cette opération réalisée justement au nom de l'intelligence, et qui est que ce qui est donc caché dans la parole vient recouvrir ce que la pudeur implique de cacher dans sa propre image, et que c'est donc de ça dont il est question. Il y a là opéré, dans les bons cas, un recouvrement entre ce qui est conduit à être dissimulé dans la parole et ce qui a à être dissimulé dans l'image que l'on peut offrir au regard.

C'est le moment où il découvre également que son petit corps, celui qui est jusque-là livré aux bons soins de l'entourage, que ce petit corps est le sien. C'est une opération qu'il n'est nullement obligatoire de découvrir que le corps est le sien. C'est en tout cas ce qui lui arrive en même temps qu'il a découvert que depuis ce lieu caché se manifeste une force, une autorité qui n'a pas d'échappatoire bien qu'il doive la refouler.

C'est évidemment une introduction à la complexité des exigences aussi bien familiales et sociales, et qui vient remarquablement illustrer le fait que cette introduction à la sexualité n'a nullement besoin d'un quelconque support organique, biologique, hormonal, pour se présentifier et exercer sa force.

Je veux dire que le rappel de l’existence de la sexualité infantile découverte par Freud devrait suffire pour contrarier toute prétention à l'organicisme. Voilà en effet de petites créatures introduites à la sexualité, éventuellement d'ailleurs capables de la mettre en acte, alors que bien évidemment rien de l'appareil biologique n'y prédispose. Et il faudrait donc interroger les tenants de l'organicisme sur la façon dont ce phénomène a bien pu se produire.

Nous en sommes donc ainsi, au moment où avec le sexe c'est l'intelligence qui se trouve inaugurée, c'est-à-dire la façon, sinon de lire entre les lignes ou au moins de déchiffrer les propos ; c'est en même temps que l'installation cette intelligence, l'installation d'une sottise qui va se révéler incurable, puisqu'elle va faire de cet objet, le sexe, le moyen significatif de l'exercice de la puissance, de l'autorité, alors que – comme je ne cesse de l'évoquer – c'est le manque d'objet qui se trouve constitutif du désir et ainsi de son représentant qui en cette occurrence va être le sexuel.

Cette fécondation par l'oreille a pu fasciner à certaines époques, médiévale entre autres.

Nous en sommes au second moyen qui n'est pas moins important et problématique, et qui s'appelle l'initiation.

On s'étonne – enfin on a fini par se calmer d'ailleurs – de la pédophilie grecque, et à laquelle on pourrait peut-être trouver un semblant de raison, en se rappelant que, pour ces honnêtes gens, le langage n'était aucunement, justement dans cette quête philosophique qui était la leur, aucunement habitée par un référent phallique. Ils étaient en quête de ce qui devait être l'ordre moral, c'est-à-dire de la jouissance spécifique de l'espèce, mais que cette interrogation ne s'était aucunement arrêtée sur le partage d'un référent commun. Donc, l’introduction par l'oreille devenait vraisemblablement, j'imagine, problématique ; et que ce que pouvait entendre l'enfant du gymnase, c'était peut-être plus une interrogation justement sur ce qui fondait la dignité de son corps nu, plutôt que la découverte de la sexualité, et que dans la mesure où nous savons que ces pratiques, qui, nous le voyons bien dans les textes, participaient de l'enseignement, de l'éducation, comme s'il s'agissait à chaque fois, non pas de se faire un complice de jeux sexuels mais de former un homme, de l'introduire, si j'ose ainsi m'exprimer, à la sexualité.

De façon hardie de ma part, et que vous n'êtes aucunement amenés à partager, mais en tout cas c'est une hardiesse que je me suis donné un peu la peine de vérifier, bien que je n'en ai pas trouvé non plus l'affirmation très répandue, mais en tout cas ceux qui ont succédé aux Grecs, c'est-à-dire pour les Romains, le référent était en place. Pour être un homme, ils savaient quels étaient les insignes qu'il s'agissait de produire, de manifester. Ils le savaient et ils en étaient fiers. Ils avaient découvert donc ce que c'est qu'un vir un mec ! Culte de la virilité, comme s'ils avaient découvert la sagesse ultime, dont on peut remarquer aussitôt que c'était une virilité sans limite, sans restriction, ce à quoi on peut éventuellement attribuer l'histoire mouvementée, comme on le sait, de cette minuscule cité pauvre et paysanne qui a conquis trois continents. C'est quand même une étrange aventure ! Qu'est-ce qu'ils avaient comme moyens pour, ces espèces de paysans minables, venir ainsi conquérir le monde ? Et donc le fait de considérer qu'il s'agissait là, dans cette référence ouverte au phallus - quand je dis ça, ce n'est pas une métaphore, car il y avait dans les références faites à la naissance de la Cité de Rome, il y avait la référence explicite faite à un phallus gigantesque qui aurait jailli du feu – qu'il s'agissait là dans cette référence au phallus, non pas simplement d'interprétations tardives. C'était non seulement la référence à Mars, à Énée bien sûr, mais la référence explicite au fait que la naissance de la Cité était liée à ce surgissement magique, d'un phallus gigantesque, avec le pouvoir conquérant que cela pouvait donner, puisque, comme on le sait, la reconnaissance de cet insigne était accordée aux nobles des pays conquis. Il ne s’agissait donc nullement de manifestations, comme on le voit, d'un quelconque nationalisme, mais d'un partage du pouvoir. Y compris, comme vous le savez, à l'intérieur de la Cité, même avec la plèbe, puisqu’elle ne sera pas moins appelée à participer de façon équivalente à la direction politique de l'Empire.

Je passe, ce n'est pas notre propos ce soir, sur ce que c'est devenu, simplement pour faire remarquer - car ceci nous intéresse très directement dans ce qui est notre rapport au corps - que c'est dans ce contexte essentiellement romain, c'est-à-dire de ce qui légitimement peut être considéré comme un culte phallique, que le christianisme a inauguré sa place, son extension, en rappelant ce que je disais au départ, c'est-à-dire qu'au commencement est le verbe ; donc le christianisme vient sacraliser, en même temps que l'instrument, la coupure qui a à nous en séparer, et donc il distingue les places que je pouvais évoquer tout à l'heure. Sacralisation de la coupure.

On s'étonne qu'il y ait des patientes ou des patients qui se livrent à des scarifications. On peut se demander évidemment, on se demande toujours d'où est-ce que ça vient ? D'où est-ce que ça leur vient ? Quel est l'intérêt ? Pour quoi faire ?

Puisque j'ai tout à l'heure évoqué les deux façons dont la sexualité venait à l'enfant, surgit pour nous le complément de cette question ou sa formulation un peu différente : d'où nous vient le savoir ?

Là aussi il n'y a que deux moyens. Le moyen, sûrement spontanément préféré, celui qui a la cote, s'appelle l'expérience. Le second moyen, beaucoup plus décrié, s'appelle la théorie.

Dans ce qui a été mon parcours dans le milieu psychanalytique, j'ai évidemment été très frappé par ce type de débat : est-ce qu'on apprend par l'expérience ou est-ce qu'on apprend par la théorie ? L'expérience ça ne trompe pas, l'expérience est aimable. La théorie, qu'est-ce que ça vaut ? Est-ce que ce ne sont pas des élucubrations ? Évidemment on peut toujours les vérifier, mais est-ce que ça donne quelque assurance ? Et puis il y a des théories qui peuvent être invérifiables, et néanmoins, comme on le sait, indécidables par exemple, et néanmoins tenir, être valides. Donc le champ des psychanalystes venant aisément se séparer entre les tenants d'un apprentissage par l'expérience, et l'autre par la théorie.

Si on rappelle que le savoir, qui au premier chef nous intéresse, est le savoir de la jouissance, cette question prend un peu d'animation, de vivacité. Ce savoir de la jouissance, il vous vient de l'expérience ? Il vous vient de la théorie ? Il ne vous vient de ni de l'un ni de l'autre ?

Ce qu'il y a de séduisant dans l'apprentissage par l'expérience et dont nous avons le modèle, c'est évidemment l'apprentissage de la langue par l'enfant. Voilà en effet un apprentissage fondamental qui s'est fait sans douleur, insensiblement (il n'a pas été nécessaire de fréquenter quelque banc scolaire) ; et puis voilà que par une espèce de transfusion, d'infusion, d'osmose, voilà que l'enfant s'est trouvé un beau jour en mesure de pratiquer la langue et sans en avoir aucunement, évidemment, la moindre théorie. Ne voilà-t-il pas un remarquable apprentissage par l'expérience et susceptible de servir de modèle aux enseignements à venir ?

Je ne vais pas évidemment prolonger ce thème sur le fait que ce débat continue de hanter les responsables de l'éducation, la question de savoir quelle est la meilleure façon de conduire l'apprentissage chez les enfants ; le maître en cette affaire pour la France restant toujours (car je ne vais pas non, plus évoquer le sensualisme de l'école philosophique anglaise) restant cet illustre personnage donc qu'était Rousseau, et dont nous savons qu'il s'agissait d'un paranoïaque.

Je vous invite, si vous voulez une petite distraction littéraire, à reprendre dans Les confessions, ouvrage assurément remarquable, à reprendre ce moment très précis, et très bien décrit, et avec beaucoup de finesse clinique par Rousseau, où, faisant partie d'une caravane de curistes qui se rendaient à une station balnéaire afin de traiter cette maladie qu'à l'époque on appelait la gravelle, qui consistait à souffrir d'avoir des petites graves, des petits cailloux dans la vessie ; et où lui-même dans cette caravane étant amené à venir fréquemment faire la cour à une noble dame qui, comme lui, se rendait aux eaux. Il témoignait de l'émotion qu'il pouvait éprouver pour cette dame ; mais l'intervention dans ce duo d'un tiers, un chevalier qui est venu lui faire concurrence, a provoqué chez lui un état typiquement psychotique, persécutif, semi-délirant, qu'il décrit très honnêtement et parfaitement : c'est-à-dire de quelle façon l'introduction d'un tiers entre ce milieu et lui, l'introduction d'un tiers est venu en quelque sorte faire basculer son savoir. Oui !

J'irai donc rapidement pour évoquer l'importance de la théorie mentionner que ce qui est présenté comme la théorie de la parole et du langage, c'est évidemment la grammaire. Apprendre une langue, non plus seulement par son expérience, par sa pratique, mais pourquoi pas l'apprendre par sa grammaire... Grammaire dont je passerai sur le fait qu'elle est toujours normative, qu'elle est toujours réglée par la correction du sens qu'elle est sensée garantir et protéger, qu'à être normative elle exclut toute perturbation par ce qui serait une participation à proprement parler subjective. Vous me direz : « Comment ! Mais il y a un sujet dans la langue ! » Jacobson avait depuis longtemps déjà distingué le sujet, le shifter, tel que la grammaire le distingue de ce qui à proprement parler est le sujet, c'est-à-dire celui qui parle et qui est susceptible de se faire représenter par ce « je ». En tout cas, il est bien évident qu'à être normative elle exclut le sujet, et que se référer systématiquement à la pureté, à la clarté du sens, elle en oublie la linguistique, et elle témoigne fondamentalement du non-sens premier de ce qu'est le langage.

Je pourrais à cet endroit, et pour donner un peu de chair, si j'ose dire, à ce qui risquerait de vous paraître trop abstrait, je pourrais vous raconter une histoire clinique.

Il y a un certain nombre d'années, un grand nombre d'années, qui se chiffre par décades, j'ai reçu une jeune mère accompagnée de ses deux enfants : une fillette de 11-12 ans et un garçonnet de 10 ans. Elle les amenait parce qu'ils avaient été tous les deux violés par leur père. Et que dans la crainte des conséquences de ce traumatisme, elle préférait qu'ils rencontrent un psy qui pourrait peut-être les aider à s'en extraire.

L'une des premières choses que j'ai pu dire à ces enfants, au préalable, c'était qu'il pouvait arriver à un adulte d'avoir un accès de folie, mais qu'en tout cas, ça ne l'empêchait pas, celui-là en l’occurrence, d'être toujours leur père. Et puis je les ai reçus pendant deux-trois mois, ils ont très gentiment fait de beaux dessins, très sages, très gentils, très agréables, et au bout de deux-trois mois il est apparu que le traumatisme était devenu inexistant dans ce qui pouvait les préoccuper et ce qu'ils pouvaient représenter. Nous nous sommes donc quittés là-dessus, et évidemment j'ai pu me demander dans les années suivantes ce qu'ils étaient devenus ? Est-ce que j'avais effectivement répondu à ce qu'il était possible de faire ou de ne pas faire, je n'en savais rien.

Une vingtaine d'années plus tard, j'ai reçu le coup de téléphone d'une dame me demandant si j'étais bien celui qui, à l'époque avait son bureau à tel endroit, et me disant - « Vous m'avez sûrement oubliée, mais je suis venue vous voir avec mes deux enfants, etc., dans des conditions dramatiques, et je voulais vous dire qu'ils ont fait des études supérieures tout à fait réussies, qu'ils sont maintenant mariés, qu'ils ont une vie de famille, et que tout va bien pour eux. » J'étais évidemment sensible au fait que cette femme soit elle-même sensible à ce que pouvait être mon interrogation, et qu'elle juge bon de me le faire savoir. Je trouvais ça généreux de sa part.

L'histoire s'arrêterait donc là, si, il y a peu de temps, un an peut-être, j'avais été amené à recevoir la visite d'une dame d'une cinquantaine d'années, me disant - « Vous ne pouvez pas vous souvenir de moi, mais je suis la fillette que ma mère a amenée chez vous avec mon frère, il y a tant d'années, etc., dans les circonstances, etc., et je tenais aujourd'hui à vous voir ».

Les motifs de cette visite n'étaient pas clairs. Néanmoins, il apparaissait, et c'est ce qui m'importait, il apparaissait nettement que son existence, sa vie féminine, avait été marquée par la recherche, avec des compagnons, de traumatisme successifs, susceptibles de venir ranimer le traumatisme initial pour lequel elle avait été conduite chez moi ; sa visite était davantage liée au plaisir de rencontrer un témoin de cet événement premier, qu'à ce qui serait la constatation qu'après tout, son existence avait été suffisamment heurtée, et qu'elle avait effectivement subi la répétition de ce qui avait été un traumatisme premier. C'est-à-dire – et vous voyez pourquoi je vous rapporte cette histoire – un savoir de la jouissance venu par l'expérience, forcément traumatique. C'est-à-dire que le défaut que vient introduire – défaut qui est le support de toute relation sexuelle - vient s’inscrire, dans ce cas, dans le registre du traumatisme. Alors que par exemple, ce qui était la procédure suivie par son frère, dont elle me disait que lorsqu'elle voulait lui en parler (de cette affaire première), il ne voulait pas l'écouter, en lui disant que ça ne l’intéressait pas, que tout ça ça avait appartenu à une existence lointaine, que c'était terminé, que c'était fini, qu'il n'était pas nécessaire de le reprendre. Donc alors, que chez le frère, l'introduction, si j'ose dire au sexe, s'était faite non pas par la commémoration de ce traumatisme, mais plutôt, ce que j'évoquais tout à l'heure, par l'oreille, c'est-à-dire par les conditions qui permettaient à ce défaut, propre à toute relation sexuelle, d'être interprété et vécu, non plus comme un traumatisme mais comme éventuellement la condition même de ce qui rendait possible ce manque partagé, de ce qui rendait possible la réunion des deux sexes.

Ceci donc, pour illustrer la façon dont le fait de savoir si ça se passe à partir de la tête ou à partir du corps, est une question donc qui, comme nous le savons, n'est toujours pas décidée, n'est toujours pas tranchée.

Nous savons que dans l'Esquisse d'une psychologie scientifique, il y a un dessin fourni par Freud - c'est en 1896, quelque chose comme ça, ou même avant, tout à fait à ses débuts - un dessin formidable, c'est-à-dire où il est amené, pour interpréter la différence entre l'hystérie ou la névrose obsessionnelle, à dessiner une espèce de représentation symbolisée du corps, et où il y a la tête en haut, le corps en bas, séparés par une frontière, et où donc lui-même je dirais - évidemment il n'est pas question de lui faire un quelconque reproche - mais en tout cas il ne peut penser autrement que dans cette dichotomie qui est une erreur fondamentale, puisque c'est depuis l'Autre, c'est-à-dire aussi bien ce qu'est le corps, que l'esprit nous vient avec les appétits et les pulsions. Nous avons à nous en débrouiller comme nous le pouvons, mal en général, à partir des exigences du signifiant maître, c'est-à-dire de ce que la représentation sociale exige de nous pour que nous puissions y figurer de façon digne et représentable. C'est-à-dire comme étant celui qui a su sanctifier cette coupure qui le sépare du lieu d'où lui vient, avec les appétits et le désir, d'où lui vient aussitôt l'esprit.

Je voudrais, bien que l'heure soit un peu avancée, prendre encore quelques rapides minutes pour, avant de pouvoir la prochaine fois développer ce que je crois être une approche neuve de la question de la pathologie organique, en évoquer une autre (de pathologie) qui nous est familière, et qui en même temps nous est devenue tellement familière que nous vivons avec, sans d'avantage l'interroger, alors qu'elle est toujours aussi riche d'enseignements ; et je suis en train d'évoquer pour nous l'hystérie. L'hystérie à partir de laquelle, comme nous le savons, naît l'histoire de la psychanalyse, à partir de ce phénomène qui est que, voilà que le corps ça parle, et ce que ça dit c'est que ça souffre.

Je vais juste, pour aller très très rapidement, pour simplement marquer peut-être la façon un peu neuve dont on peut l'aborder, en souligner quelques points donc qui la concernent.

Ce que dit l'hystérique, c'est que son corps n'est pas au service des biens, et en même temps, éventuellement chez la même, il pourra se montrer d'un dévouement total. Il va dire qu'il n'est pas autre mais qu'il est étranger, et il pourra en donner comme preuve le fait que, c'était le cas de la patiente première de Breuer, elle va s'exprimer dans une langue étrangère, l'anglais par exemple. Mais en même temps, ou successivement, il pourra être aussi d'un nationalisme absolu, farouche. Il manifestera qu'il est la pudeur la plus extrême, et puis aussi d'une impudeur, d'un dénuement absolu, d'une dénudation absolue. Il manifestera qu'il n'a pas de voix, mutité, aphonie, trouble de la phonation, mais aussi cris, des hurlements, la voix dans son intensité extrême.

La particularité que son symptôme que l'on croyait donc parlé, eh bien son symptôme, en fait, il s'avère être écrit comme sur une ardoise, et comme si elle-même ne faisait dans l'effectuation de son symptôme qu'obéir aveuglément, et sans avoir besoin de déchiffrer ce qui est écrit, ne faisait qu'obéir à ce qui était là par cet écrit prescrit. Par exemple, je prends toujours des cas classiques : une astasie-abasie chez une jeune fille qui a perdu son père, et qui traduit donc directement en acte et sans avoir eu besoin de lire ce qui commandait son acte d'astasie-abasie (elle n'arrivait pas tenir debout, en équilibre) : « avec la mort de mon père, je n'ai plus de soutien ».

Remarquons que ce symptôme est toujours une adresse. C'est pourquoi les psychiatres avaient éventuellement évoqué l'isolement comme une façon de traiter les hystéries un peu excessives. On va supprimer l'adresse, et comme ça on va supprimer le symptôme – ce qui n'était pas idiot – ce qui se voyait effectivement. C'est toujours une adresse, et faite toujours à une figure spécifique qui est la figure représentative de l'autorité. Alors vous mettez-là qui vous voulez, mais c'est toujours à lui que ce symptôme est adressé. Adressé dans ce qui pourra se déchiffrer comme une demande, comme une réclamation, qui elle n'est pas explicite, et que néanmoins on peut entendre : elle réclame une castration comme son copain mâle. Pas de raison qu'il soit seul à pouvoir se tenir comme cela d'une coupure qui tienne. Parce que les coupures à elle, justement, elle a beau se les multiplier, elles ne tiennent pas. Il ne se produit pas qu'il y en ait une qui soit la bonne.

Et puis ce dernier fait qui pourrait paraître énigmatique, pourquoi est-ce que l'interprétation s'est avérée à l'époque guérisseuse, sinon qu'on pensait qu'elle répondait à une exigence propre à l'hystérique, c'est-à-dire d'être comme sujet reconnue. Et quelle meilleure façon de témoigner de la réussite de cette exigence que le déchiffrage, justement de ce qu'elle raconte, et qui autrement paraît évidemment énigmatique ?

Ce qui est notable pour nous tous, c'est que cette faculté guérisseuse de l'interprétation s'est close avec la première époque de la psychanalyse, et que c'est un point qui n'est pas tout à fait quelconque, mais sur lequel évidemment il y aurait à s'expliquer.

Enfin – et c'est ce qui m'amènera à pouvoir conclure – il est clair que tout ceci s'anime depuis une place bien précise que l'histérique estime être la place de sa relégation, c'est-à-dire la place de l'Autre. C'est bien parce qu'elle s'estime dans le lieu Autre, avec ce devoir de mettre son corps au service de la jouissance et aussi bien de la maternité, c'est bien depuis cette place qu'elle exprime une protestation, dont ce caractère contradictoire qui mêle indistinctement le oui et le non. Ce qui fait que le oui et le non n'ont strictement aucune importance, ils ne font jamais acte dans l'hystérie. Ceci nous amène à cette affaire bizarre, à cette référence bizarre pour valoriser l'opportunité de la théorie, si l'on souhaite interpréter correctement ces manifestations cliniques : si l'on retient que dans l'Autre le dépôt qui est constitué, le dépôt littéral qui est constitué par ce qui a été refoulé, a donc la particularité de n'être séparé des frontières de cet espace par aucune limite - pas de castration - particularité qui est une sorte d'appel justement à l'expansion sans limite des revendications qui peuvent se produire depuis cette place. Si l'on retient qu'à l'image ou à l'égal des nombres réels qui sont compris entre 0 et 1, (ce qui fait limite pour ce contenu littéral qui constitue le tissu de l'inconscient est le 0 et le 1) ; comme les nombres réels compris entre 0 et 1, avec leur incapacité à venir rejoindre ces limites, du fait qu'il y aura toujours un espace petit e entre le chiffre le plus grand ou celui qui est le plus petit, il est tentant, et ça a des effets sur la thérapeutique, de voir, dans cette condition, la source de ces manifestations contradictoires, autrement incompréhensibles. Elles manifestent la tentative, soit d'un côté, de rejoindre enfin le 1, le maître, et d'être avec lui, de réaliser avec lui la communauté d'appartenance espérée ; et puis, si l'on suppose que ce 1 n'est que l'expression, la figuration numérique du 0 qui ce 1 le supporte, eh bien cette attraction vers ce qui est le sacrifice suprême, et dont je dirais que cette maladie, autrement incompréhensible qui s'appelle l'anorexie, aujourd’hui d'une relative fréquence, l'anorexie est justement refus d'une attraction vers le 1 phallique pour réaliser cette aspiration vers le 0, c'est-à-dire substituer au maître absolu, l'absolu de la mort. Cette clinique trouve dans ce qui, je pense, n'est pas simplement une imagerie de la situation, mais vraisemblablement un support sinon elle resterait contradictoire, bizarre, dans cette façon de répondre à un idéal, celui qui la récuse comme femme, l'idéal phallique de répondre par cet autre (idéal) infiniment plus puissant et qui est le 0 originel.

Celui-ci peut aboutir dans son pouvoir d'attraction, et nous éclairer sur l'aspect autrement baroque, bigarré, bizarre de cette clinique qui s'avère cependant strictement logique.

Et enfin, je dirais un dernier mot sur ceci, c'est que le savoir psychiatrique d'où vient-il au psychiatre ? Il vient évidemment par l'observation, c'est-à-dire l'expérience.

Ce qui est remarquable dans la clinique psychiatrique, c'est que ce savoir recueilli par l'expérience arrive néanmoins à tracer les limites et la place de l'instance dont le défaut est susceptible de rendre compte de la pathologie mentale. Elle ne peut pas en parler de cette instance, puisqu’elle ne la connaît pas, elle l'ignore, mais il se trouve que par l'accumulation des observations, elle réussit ce tour de force de venir cerner, malgré le caractère disparate des diverses pathologies mentales, le facteur Un, unique, dont le défaut est susceptible de rendre compte de cette diversité. Avec le problème évidemment immédiat suivant, c'est qu'il va falloir la théorie, celle qui naît de cette expérience du langage, cette pratique du langage que constitue la psychanalyse, il va falloir sa théorie, pour que soit donné un nom à ce que par son expérience, la clinique psychiatrique est venue ainsi faire le tracé. Et vous connaissez ce nom, c'est-à-dire le fait que manque dans le cas de ce que la psychose vient illustrer, c'est donc le défaut de la qtructure psychotique, la forclusion de la référence paternelle. Ceci évidemment retient d'autant plus notre intérêt, qu'aujourd'hui ont à se construire des normes qui sont forcément amenées à se dispenser - puisque cette forclusion est devenue une opération sociale collective - est venue à se dispenser donc de cette référence ; c'est-à-dire que nous entrons par ce type de parcours, nous entrons dans les problèmes tout à fait contemporains, et qui en général, nous laissent dans l'embarras.

Quelle peut être la norme dès lors que socialement se trouve adoptée une récusation de cette référence paternelle ?

Voilà donc ce que j'ai prolongé un petit peu ce soir. Je vous remercie pour votre attention.