Claude Landman : Pourquoi devient-on névrosé ? 

Conférencier: 

Conférence EPhEP, le 18/05/2020

Vous vous souvenez probablement que j’ai terminé mon propos de la dernière fois sur le constat d’une double énigme. La première de ces énigmes est celle de l’émergence de la Loi symbolique. Emergence de la Loi symbolique qui permet au sujet humain que des conditions qui lui sont imposées de l’extérieur, sous l’espèce d’un ordre signifiant qui lui est à priori indifférent, eh bien, l’émergence de la Loi symbolique permet au sujet humain que ces conditions qui lui sont imposées de l’extérieur sous l’espèce d’un ordre signifiant qui lui est à priori indifférent, lui apparaissent comme si elles étaient faites pour lui et pour sa satisfaction,  sous la forme – je reprendrai les termes de Freud que j’avais utilisés dans la conférence inaugurale de cette année – sous la forme d’une capacité sans limitation d’agir et de jouir.

 

 

A cette première énigme s’en ajoute une seconde qui a, à tel point surpris Freud, qu’il l’a considérée comme la caractéristique de la névrose. Quelle est cette seconde énigme ? C’est que dans la névrose la satisfaction procurée au sujet par la Loi symbolique – je vais revenir sur cette question de la Loi symbolique – dans la névrose, la satisfaction procurée habituellement au sujet par la Loi symbolique n’est pas celle de jouir et d’agir dans la vie. Mais paradoxalement, cette satisfaction se manifeste sous la forme d’un symptôme et d’une souffrance coupables. C’est avec le discours de la Loi symbolique que le sujet se châtie. Au nom de quoi se châtie-t-il à l’aide de la Loi symbolique ? Au nom d’une dette qui n’a pas été soldée et que le sujet ne cesse de payer toujours plus. Même si tout un chacun se trouve et se lie donc toujours comme étant plus ou moins en défaut à l’égard de cette Loi symbolique et que la fonction du Surmoi est de nous le rappeler en permanence, dans la névrose, la sévérité de cette instance fait que l’exercice-même du désir s’en trouve empêché.

 

Venons-en maintenant à la manière absolument inédite dont Freud a été amené à rendre compte de l’émergence de la Loi symbolique. L’émergence de la Loi symbolique c’est, entre autres, bien entendu l’interdit de l’inceste et la Loi des échanges. Venons-en à la manière dont Freud a été amené à rendre compte de l’émergence de cette Loi symbolique et à ses conséquences pour le sujet et tout particulièrement pour ce qui concerne la question de sa position sexuée nécessaire à l’échange entre les lignées : suis-je homme ou femme ? L’émergence de la Loi, nous le savons, a été appréhendée par Freud en se fondant sur un mythe, un mythe qu’il développe dans cet ouvrage fondamental datant de 1913, Totem et Tabou. C’est le mythe du meurtre du père de la horde primitive qui possédait toutes les femmes et qui a été tué par l’ensemble des frères ligués contre lui. Ce meurtre primitif a engendré une culpabilité qui se renouvelait régulièrement à l’occasion d’un repas totémique au cours duquel l’ancêtre, primordialement haï, se trouvait vénéré sous la forme du totem. Le totem est un signe, selon Freud, la première incarnation de la référence à la Loi qui interdit l’inceste et le meurtre entre les frères qui s’étaient partagés les femmes, les femmes appartenant au père à l’origine, ce qui a permis l’instauration des échanges et la constitution des lignées.

 

Il s’agit là bien entendu d’un mythe ! Et même selon Lacan, du seul mythe moderne qui a été produit et inventé.

 

C’est en référence à ce mythe du meurtre du père de la horde primitive que Freud, tout à fait à la fin de sa vie, en 1937, a écrit un texte surprenant qu’il a beaucoup hésité à publier – pour des raisons sur lesquelles je reviendrai tout de suite – L’homme Moïse et la religion monothéiste. Mythe dans lequel il analyse, toujours sur la base d’un meurtre primordial, celui d’un Moïse égyptien, l’origine du monothéisme juif et la façon également dont le christianisme, avec le meurtre de Jésus, en révèle, par sa répétition, la vérité. Pour Freud, la question de la Loi se trouve ainsi intimement nouée, dès l’origine, à la figure du père mort.

 

Je disais que Freud avait longuement hésité à publier ce texte en 1937, c’est-à-dire en pleine expansion du nazisme, parce qu’il faisait de Moïse, du grand Moïse, un égyptien.

 

Mais dès avant les grands textes, auxquels je viens de faire référence, depuis ses premiers travaux tels que nous les voyons à l’œuvre dans sa correspondance avec Fliess, la référence à la Loi sous la figure du père, se manifeste sous la forme d’une situation triangulaire conflictuelle pour l’enfant, autour de l’âge de quatre ans, chez le petit garçon entre l’amour sensuel pour la mère et la rivalité avec le père et jusqu’à un certain point réciproquement pour la petite fille. Ce sont les avatars du développement et des tentatives de résolution d’un tel conflit qui rendront compte, soit de la normalisation de la position sexuée lorsque se produit le déclin voire la disparition, c’est-à-dire la résolution complète de ce conflit, ou de la constitution d’une névrose si ce déclin ne se produit pas.

 

Ce conflit qui survient dans la petite enfance, il le nommera, à partir de 1910, le complexe d’Œdipe. Le complexe d’Œdipe, le terme de « complexe » est un terme – pas le complexe d’Œdipe mais le terme « complexe » – est un terme qu’il a emprunté à Jung. Complexe d’Œdipe en référence à la tragédie de Sophocle, complexe d’Œdipe qu’il nouera étroitement au complexe de castration.

 

C’est l’ensemble de ces questions, que nous avons commencé à aborder ensemble une fois précédente à partir du texte de 1924, sur lequel je vous invite à revenir, La disparition du complexe d’Œdipe, ainsi que sur un texte, plus tardif mais tout aussi essentiel, de 1931, sur la sexualité féminine. Textes qui tentent de situer avec précision ce qui distingue le déroulement du complexe d’Œdipe pour le garçon et pour la fille, avec les conséquences qui en découlent sur la sexualité à l’âge adulte et notamment les difficultés dans la relation entre homme et femme.

 

Avant de nous arrêter sur la façon dont Lacan a repris, à partir de la référence au Nom du Père, de la référence à la métaphore paternelle, la problématique du complexe d’Œdipe, qu’il ne trouvait pas si complexe que ça, et bien avant d’en venir à la métaphore paternelle, pour aborder la problématique du complexe d’Œdipe, je tiens à souligner l’importance décisive que le complexe d’Œdipe revêtait pour Freud.

 

Dans une note, rajoutée en 1920 au texte de 1905 Trois essais sur la théorie sexuelle, il avance ceci. Je le cite : « on dit à juste titre que le complexe d’Œdipe est le complexe nucléaire des névroses et constitue l’élément essentiel de leur contenu. En lui, culmine la sexualité infantile laquelle influence de façon décisive la sexualité de l’adulte par ses effets ultérieurs ».

 

Alors écoutez bien : « chaque nouvel arrivant dans le monde humain est mis en devoir de venir à bout du complexe d’Œdipe ; celui qui n’y parvient pas est voué à la névrose. Le progrès du travail psychanalytique a souligné de façon toujours plus nette cette signification du complexe d’Œdipe. La reconnaissance de son existence est devenue le Schibboleth qui distingue les partisans de la psychanalyse de leurs adversaires. ».

 

Dans ce remarquable résumé que Freud nous donne de la fonction essentielle que joue le complexe d’Œdipe dans le déterminisme de la normalité ou de la névrose, il le désigne comme le Schibboleth qui distingue les partisans et les adversaires de la psychanalyse.

Ce terme de Schibboleth mérite de nous arrêter, car vous allez voir qu’il ne manque pas d’intérêt. Pourquoi ce terme est-il intéressant ? Schibboleth est un mot hébreu qui signifie épi, épi de blé ou épi de maïs. Mais au-delà de sa signification, c’est-à-dire au-delà du signifié, épi de blé ou épi de maïs, il a une valeur de mot de passe et c’est à ce titre que Freud l’entendait.  « Le complexe d’Œdipe est le Schibboleth de la psychanalyse » signifie pour lui que si nous ne l’utilisons pas, ledit complexe d’Œdipe, si nous ne nous y référons pas, nous ne sommes plus dans la psychanalyse, nous ne parlons plus de psychanalyse.

 

Alors, pourquoi ce signifiant est-il un mot de passe ? Et bien il est un mot de passe dans la mesure, et c’est tout à fait curieux, dans la mesure où c’est un mot qui ne peut être utilisé ou surtout prononcé correctement que par les membres d’un groupe spécifique.

 

Ce terme apparaît dans le livre des Juges où une tribu, la tribu de Galaad, a vaincu une autre tribu, celle d’Ephraïm et a opéré sur cette tribu d’Ephraïm ce qu’on pourrait appeler un blocus, c’est-à-dire que, dès lors que quelqu’un voulait passer le Jourdain dont les rives étaient occupées par la tribu de Galaad et afin d’éviter la fuite des membres de la tribu d’Ephraïm qui étaient donc pris dans ce blocus, à chaque fois donc que quelqu’un dont on ne savait d’où il venait voulait passer le fleuve, on lui demandait : « est-ce que tu es de la tribu d’Ephraïm ? », et s’il était de la tribu d’Ephraïm, il répondait bien entendu « non » puisqu’il voulait s’enfuir. A ce moment-là, la sentinelle lui demandait de prononcer le mot Schibboleth que seuls les membres de la tribu de Galaad savaient prononcer correctement, contrairement aux membres de la tribu d’Ephraïm qui le prononçaient non pas Schibboleth mais Sibboleth , et il s’en suivait ceci que, dès lors que celui qui tentait de fuir était reconnu comme un membre de la tribu d’Ephraïm, et bien il était tout simplement égorgé. Et la Bible dit qu’il y a eu ainsi 42.000 égorgés, ce qui est beaucoup mais enfin ça fait partie de la fonction très particulière du nombre dans la Bible. Les nombres sont toujours extravagants dans la Bible.

 

Alors pourquoi je m’attarde ainsi sur ce qui me paraît l’importance du mot Schibboleth ? Dans la mesure où ce mot de passe a la particularité de valoir comme mot de passe, non pas parce qu’il est connu de ceux auxquels on le demande mais dans la mesure où il est prononcé, articulé correctement.

 

Autrement dit, le complexe d’Œdipe est appelé par Freud « le Schibboleth de la psychanalyse » pour marquer que ceux qui se réfèrent au dit complexe, doivent être en mesure de l’articuler correctement, et c’est à la justesse de cette articulation que Freud s’est employé tout au long de son œuvre, et notamment dans les différents textes que je vous ai cités, avant de finir par conclure en 1938 dans Analyse finie et analyse infinie, que le complexe d’Œdipe pouvait ne pas être complètement résolu, buttant  sur ce qu’il a appelé le roc de la castration auquel il attribuait une origine biologique. Roc de la castration qui laissait irrésolue la crainte de la féminisation chez l’homme dans son rapport avec un autre homme et le pénis-neid chez la femme, l’envie du pénis.

 

La question qui se pose à nous à la fin de ces conférences sur la névrose, au moment de conclure sur les raisons pour lesquelles on devient névrosé, est celle de savoir si Lacan a été en mesure d’articuler correctement le complexe d’Œdipe ; s’il a réussi Lacan, à en faire véritablement le Schibboleth de la psychanalyse comme le pensait Freud.

 

Si ce que je vous ai apporté la dernière fois vous a paru recevable, la réponse à cette question ne devrait pas faire de doute. Lacan a réussi à articuler pleinement et clairement le complexe d’Œdipe et la dimension de la castration qui va avec, la castration c’est-à-dire la perte de l’objet qui en est la conséquence, et bien c’est en effet grâce à la structure de la métaphore, qu’il est possible d’articuler d’une manière correcte le complexe d’Œdipe, y compris dans ce qu’il faut bien appeler son déclin, sa dissolution, sa disparition.

 

Alors je vais faire apparaître les formules que je vous avais déjà données la fois dernière.

 

La structure de la métaphore est simple. Elle consiste – je vous l’ai dit – dans la substitution d’un signifiant à un autre signifiant. Je vous en rappelle la formule générale que Lacan écrit dans L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud. Vous voyez c’est la formule qui a été écrite en haut sous le titre Formule générale de la métaphore où, je cite Lacan, « les grands S sont les signifiants, x la signification inconnue et s le signifié induit par la métaphore, laquelle consiste dans la substitution dans la chaîne signifiante de S à S ’». L’élusion de S’, ici représenté par sa rature, est la condition de la réussite de la métaphore.

 

 

Alors je pourrais vous donner des exemples d’une métaphore, une métaphore classique, celle d’un vers de Victor Hugo « Sa gerbe n’était point avare ni haineuse » où il fait référence à Booz, ce vieillard qui accepte tardivement la paternité, « Sa gerbe n’était point avare ni haineuse » où se substitue à Booz sa gerbe.

 

Venons-en maintenant à l’écriture de la formule de la métaphore paternelle, qui s’écrit – comme vous le voyez écrite au tableau pour simplifier – sous le titre Formule de la métaphore paternelle :

 

 

Alors comment Lacan commente-t-il cette formule de la métaphore paternelle ? Je le cite : « Ceci – il s’agit de ce qu’il a dit précédemment de la Formule générale de la métaphore – Ceci s’applique ainsi à la métaphore du Nom-du-Père, soit la métaphore qui substitue ce Nom à la place premièrement symbolisée par l’absence de la mère ».

 

Poursuivons le commentaire, ce n’est plus Lacan qui parle, c’est moi. Grâce à la substitution signifiante telle qu’elle se produit ici et où le signifiant « Nom-du-Père » prend la place du signifiant « Désir-de-la-Mère », ce qui est signifié au sujet, qui était jusque-là inconnu, énigmatique, relevant du registre de l’imaginaire, devient désormais le Phallus écrit avec un « P » majuscule, c’est-à-dire le Phallus dans sa dimension symbolique.

 

Il y aurait à commenter tous les termes de la Formule de la métaphore paternelle et de les commenter dans le détail. Je ne vais pas pouvoir malheureusement le faire ce soir entièrement mais je vais quand même vous proposer de déplier certains de ces termes.

 

Le premier de ces termes que je vais tenter de déplier est celui de ce que Lacan entend par « Désir-de-la-Mère », de la Mère avec un « M » majuscule.

 

Pourquoi utilise-t-il le terme de « désir » ? Pour signifier ceci : que dès lors que la mère, de seulement réelle qu’elle était d’abord pour l’enfant devient également, par l’alternance répétée de sa présence et de son absence, la mère symbolique. Eh bien dès lors que la mère devient la mère symbolique, symbolique parce que, elle peut être là ou ne pas être là, c’est le principe du symbolique, présence-absence, eh bien dès lors que se constitue cette mère symbolique qui peut être présente ou absente, s’ouvre un au-delà de la mère, une référence à ce qui lui manque. Le désir en effet par définition se situe toujours dans un rapport au manque, au manque de l’objet qui le cause, autrement dit, elle s’absente et quand elle s’absente, ça créé un trou pour le sujet au bord de son berceau et la question se pose de savoir ce qu’elle est amenée au-delà de l’enfant à désirer par ses absences.

 

Quel est l’objet qui manque à la mère et qui cause son désir ? Telle est la question qui se pose à l’enfant. Cet objet que cherche à repérer l’enfant, dans un premier temps, il va tenter de le situer dans la dimension de l’imaginaire, en déclinant les différentes formes sous lesquelles il est susceptible, cet objet qui manque à la mère, de se manifester.

Lacan appellera cet objet multiforme le phallus imaginaire, écrit avec un « p » minuscule, et posera que contrairement à ce qu’il était habituel de penser dans la doxa freudienne, le premier triangle dans lequel l’enfant se situe n’est pas le triangle père, mère, enfant mais le triangle mère, enfant, phallus imaginaire. Le premier tiers qui s’interpose, relativement, ainsi entre la mère et l’enfant n’est pas le père mais cet objet qui manque à la mère et que Lacan désigne comme étant « le phallus imaginaire ».

 

Deux remarques méritent ici d’être faites. La première est que ce triangle mère, enfant, phallus imaginaire se manifeste concrètement dans les jeux bien connus entre l’enfant et sa mère – je supprime, quitte à y revenir, les formules de la métaphore et de la métaphore paternelle – la première est que ce triangle mère, enfant, phallus imaginaire se manifeste concrètement dans les jeux bien connus entre l’enfant et sa mère qui consistent à échanger différents objets devant lesquels ils s’extasient ensemble, à grand renfort d’exclamations joyeuses devant chaque nouvel objet proposé, avant de manifester bruyamment, toujours sur le même mode ludique, leur déception devant le fait que ça n’est pas ça, que cet objet n’est pas le bon.

 

La seconde remarque qui convient de faire ici à propos du triangle mère, enfant, phallus imaginaire concerne la clinique et en particulier la clinique des perversions.

 

En effet, lorsque l’enfant, le plus souvent un garçon, enregistre que le phallus imaginaire qui manque à la mère se réduit pour elle, du fait de son fantasme, au manque du pénis réel et que pour cette raison, elle ne l’attend pas du père de l’enfant, le sujet peut être amené plus tard, dans le cadre de sa sexualité d’adulte, à s’identifier soit à la mère ou à la femme qui posséderait le pénis - comme dans le cas du travestissement - soit dans celui du fétichisme au phallus imaginaire lui-même, à l’objet fétiche qui se projette sur le voile qui s’interpose entre le sujet et la mère, objet et voile qui le protègent contre la castration maternelle, castration maternelle qui n’est que l’expression de la castration du grand Autre et de son manque. C’est ça la castration, c’est le manque dans l’Autre !

 

D’autres occurrences imaginaires que celles qui se rapportent au fantasme de la mère peuvent être déterminantes dans certains cas d’exhibitionnisme. L’observation dans l’enfance par exemple de la scène primitive perçue comme cruelle, violente, agressive voire meurtrière. L’exhibitionniste s’identifie en effet sous la forme de l’imperméable dont il se revêt comme d’une seconde peau en caoutchouc à l’égide, aux vêtements, censés protéger la mère des agressions du phallus imaginaire. Le fétichisme et l’exhibitionnisme peuvent d’ailleurs alterner comme symptômes chez un même sujet.

 

La formule de la métaphore paternelle va nous intéresser aussi tout particulièrement dans la mesure où elle va permettre – ainsi que je vous le disais la dernière fois – de définir la structure de la névrose.

 

Dans la névrose, la métaphore paternelle a bien eu lieu mais le sujet refuse de prendre à son compte la signification phallique qu’elle engendre, c’est-à-dire d’avoir à renoncer à son désir singulier au profit d’une acceptation du désir commun orienté par la signification du phallus, désir commun qui est celui attendu par le père de la religion dans le Livre de la Genèse, procréer et assurer ainsi la perpétuation de la chaîne des générations par les Lois de l’échange. Je cite la Genèse : « Dieu les bénit et Dieu leur dit : soyez féconds, multipliez, remplissez la terre. ».

 

À ce mythe religieux qui implique, j’allais dire qui impose, le refoulement de tout désir singulier, le névrosé substitue, pour conserver ce désir singulier, désir problématique puisque c’est un désir qui est soutenu par le phallus imaginaire et les objets pulsionnels qui sont essentiellement des objets pulsionnels qui l’ont mis en rapport avec la mère. Donc, à ce mythe religieux qui implique, qui impose le refoulement de tout désir singulier, le névrosé substitue un mythe individuel. C’est une définition possible de la névrose. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que Freud a écrit un petit texte qui s’appelle Le mythe individuel du névrosé. Le névrosé donc substitue un mythe individuel au mythe qu’il faut bien dire religieux, et ce mythe individuel induit pour lui, non pas la signification phallique, mais une autre signification à laquelle il restera fixé. Signification, mythe individuel qui renvoie aux dommages imaginaires subis par ce qui aura été enregistré par le sujet comme un traumatisme : la naissance d’un puîné, la violence ou la tentative de séduction attribuée au père, l’amour dévorant ou la haine supposée de la mère ; la violence attribuée au père se retrouve chez l’obsessionnel et le fantasme de séduction chez l’hystérique.

 

L’analyse de ces mythes individuels, de ces fantasmes du névrosé, parce que ce sont des fantasmes, qu’ils soient phobiques, hystériques ou obsessionnels, l’analyse de ces fantasmes, de ces mythes individuels, de ces mythèmes produits par le névrosé, à la place du mythe religieux et pour se défendre de la signification phallique qui l’oblige à renoncer à des objets singuliers et des objets essentiellement des objets du commerce avec la mère, l’analyse de ces fantasmes chez le névrosé permet de repérer ce qu’ils tentent de recouvrir.

 

Ce qu’ils tentent de recouvrir, ces fantasmes, c’est l’angoisse du désir de l’Autre, c’est-à-dire l’angoisse de s’affronter à un désir qui permettrait au sujet de s’affranchir de son mythe individuel, sans pour autant se soumettre au mythe religieux. Ce que Lacan a résumé par l’aphorisme suivant : « Se passer du Nom du Père à condition de s’en servir ».

 

Voilà le point sur lequel je souhaitais terminer mon propos ce soir. Il y aurait – comme je vous le disais – d’autres éléments de la formule de la métaphore paternelle qui mériteraient d’être dépliés.

 

Par exemple, pourquoi « Nom-du-Père » ? Pourquoi est-ce que le père a besoin d’être nommé ? Ça ne va pas de soi. On dit « Au nom du Père » comme référence évidemment religieuse. Mais pourquoi le père doit-il être nommé ? « Nom-du-Père ». En principe, un signifiant n’a pas besoin d’être redoublé par une nomination. Quand vous utilisez un signifiant, vous êtes déjà dans la nomination. Alors pourquoi le père doit-il être nommé ? Pourquoi Lacan écrit-il « Nom-du-Père » ? Alors une des façons d’analyser cette nécessité, d’avoir à nommer le père dans ce syntagme du « Nom-du-Père », c’est que comme vous le savez, le père est toujours incertain contrairement à la mère. Donc ce père doit être nommé, c’est-à-dire que père ça implique la foi accordée à un nom, à une nomination. Ce nom vous le savez, dans la tradition hébraïque, est imprononçable ! Mais ce caractère imprononçable, il est imprononçable, on dit aussi que ce nom a été perdu, que les grands prêtres avant la destruction du premier temple de Jérusalem connaissaient ce nom mais que ce nom, à la suite de la destruction du temple, a été perdu. Eh bien le fait qu’il ait été perdu, ce nom, ou en tout cas qu’il est impossible à prononcer, interdit de prononciation, témoigne de ceci qui accentue la foi qu’il convient de lui accorder à ce nom. Donc le père implique un nom, une nomination, un nom auquel on attribue une dimension qui est celle de la foi. La foi au Nom du Père !

 

 

 

 

Alors dans la formule de la métaphore paternelle toujours, je ne vais pas être beaucoup plus long.

« Désir de la Mère », je vous en ai déjà parlé mais c’est la Mère avec un grand M. Alors ce qui est intéressant, c’est que « Désir de la Mère », ça désigne le désir de la mère au sens déterminatif, le « de » subjectif, c’est-à-dire c’est le désir qui est celui de la mère, qui appartient à la mère et non pas au sens du déterminatif objectif qui serait le désir pour la mère. Vous voyez qu’avec, qu’on pourrait écrire désir pour la mère, le désir de la mère au sens du déterminatif objectif, on pourrait l’écrire la mère avec un petit « m ». La mère ici, le « Désir de la Mère », on dit c’est un signifiant, c’est un signifiant parce que, comme je vous le disais, la mère, par ses alternances de présence et d’absence, est la mère symbolique.

 

Alors qu’est-ce qu’on pourrait encore commenter ? Eh bien ce n’est pas écrit dans la formule de la métaphore paternelle, mais en principe le signifiant « Désir de la Mère » était l’idée, raturée par la substitution signifiante comme dans la formule générale de la métaphore qui est au-dessus.

 

Alors « signifier au sujet » : bien là c’est un x aussi, c’est un point d’interrogation, c’est-à-dire qu’en est-il du désir de la mère, qu’est-ce qu’il signifie pour le sujet ? C’est toute la problématique qui va être celle de l’enfant qui va tenter de donner une signification au désir de la mère au sens du déterminatif subjectif, du désir qui est celui de la mère, désir d’un objet qui manque. Donc c’est, ce signifié au sujet qui va être la question de l’enfant concernant le désir de la mère. Qu’est-ce-qui signifie ce « Désir-de-la-Mère » ? Alors la métaphore paternelle, le fait que le « Nom-du-Père » se substitue au « Désir-de-la-Mère », fait tomber en quelque sorte, ce qui jusque-là était appréhendé par l’enfant soit sous la forme des objets pulsionnels divers qu’il échangeait avec sa mère, objet oral, anal, scopique, invoquant ; eh bien avec la substitution du « Nom-du-Père » au « Désir-de-la-Mère », ces objets tombent, de même que tombent, chutent le phallus imaginaire et l’enfant, le sujet change de registre de signification. Une signification énigmatique, changeante telle que je vous l’ai décrite à propos des jeux de l’enfant avec la mère, eh bien à cette signification changeante et énigmatique vient se substituer une signification qui est celle du phallique. C’est un changement de registre dans la signification. Et ce changement de registre dans la signification permet au sujet, en principe, de lever l’angoisse qui était la sienne à l’endroit du désir de la mère qui peut par exemple si vous lisez ou relisez Les observations du petit Hans, qui peut être ce désir de la mère, un fantasme de dévoration. Donc le phallus introduit un changement de registre dans la signification qui permet à l’enfant de ne plus être en permanence en quête de savoir quel est l’objet que la mère désire. Alors là, ça n’implique évidemment pas seulement le signifiant au « Nom-du-Père », mais ça implique aussi la manière dont la mère fait référence au père réel et au Nom du Père ; là aussi, la manière dont le père réel assume sa fonction.

 

Alors pourquoi dans la parenthèse « A / Phallus ». Grand « A » c’est le lieu du code, le lieu des signifiants, le lieu de l’Autre, le trésor du signifiant, et curieusement, sous la barre du grand « A », le Phallus avec un « P » majuscule, c’est-à-dire le phallus symbolique, qui est lui-même un signifiant, se trouve à la place du signifié, sous le grand « A », c’est-à-dire que c’est un signifiant qui d’une certaine façon s’extrait de l’Autre avec un grand « A » pour symboliser ce qui manque à cet Autre avec un grand « A ». Et alors, ce qui est intéressant, c’est que ce signifiant Phallus est le seul signifiant qui s’égale à sa signification. En général un signifiant ne se résume pas à sa signification. Les significations, elles sont multiples. Là, la signification du Phallus, c’est comme le dit Lacan, le Phallus comme signification, c’est-à-dire c’est ce qui introduit la dimension de la signification dans le langage.

 

Je voudrais, si j’avais le temps, aller plus loin dans ce que j’ai tenté de vous déplier, mais je crois que j’en ai assez dit pour ce soir, en vous rappelant quand même que dans la névrose, ce qui se produit, c’est un refus de la signification phallique pour maintenir, n’est-ce pas, à l’aide d’un mythe individuel, pour maintenir de manière douloureuse, n’est-ce pas, tous les objets que j’ai appelés les objets du commerce avec la mère, et comme je vous le disais en conclusion, le névrosé n’a pas tort de ne pas vouloir se soumettre à la signification commune à ce mythe religieux, puisque ça implique d’avoir à renoncer à un désir qui serait un désir singulier. Mais ce que je vous faisais remarquer également c’est que l’analyse, si elle réussit, elle permet au sujet de s’affranchir aussi bien de son mythe individuel névrotique sans que pour autant il se soumette au mythe religieux parce que finalement cette opération du « Nom-du-Père » que Lacan a résumé dans une formule, celle de la métaphore, fait tout de même référence, ne serait-ce que par le signifiant « Nom-du-Père », à la religion.

 

Et c’est pourquoi j’ai conclu et pourquoi je vais conclure cette fois-ci vraiment, que la fin de l’analyse, le but de l’analyse, de sa terminaison, ce serait de pouvoir se passer du « Nom-du-Père », c’est-à-dire de ne pas se soumettre au mythe religieux qui implique d’avoir à refouler tous ses désirs singuliers mais de se passer du « Nom-du-Père » à condition de s’en servir, c’est-à-dire de le faire néanmoins fonctionner et c’est là, si l’analyse va à son terme, que la dimension d’un désir pour le sujet peut advenir et soutenir sa vie.

 

Voilà cette fois-ci j’ai terminé.