Claude Landman : Pourquoi devient-on névrosé ?

Conférencier: 

Grande conférence EPhEP, le 12/09/2019 

Alors bonsoir à tous, et bienvenue à celles et à ceux qui intègrent cette année notre école. Pour introduire le cycle de sept conférences sur la névrose que je serai amené à vous proposer cette année, j'ai pris le parti d'essayer de traiter, ce soir, la question de savoir pourquoi un sujet devient névrosé, pourquoi devient-on névrosé ?

Je vais y revenir dans un instant, mais je voudrais dire quelques mots sur les raisons du choix qui a été fait par les responsables de l'école de mettre l'accent cette année sur cette grande structure psychopathologique qu'est la névrose.

Ces raisons sont simples. Comme vous le savez sûrement, alors que dans les trois premières versions du DSM (le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), qui était largement inspiré par la référence à Freud, la névrose avait toute sa place, à partir de la quatrième révision de cette classification américaine, parue en 1994, le terme même de névrose a disparu de la nomenclature, remplacé par la description de syndromes plus généraux : troubles obsessionnels compulsifs, troubles anxieux et phobiques, somatoformes et de stress post-traumatiques pouvant correspondre à des familles de médicaments. Cet abandon de cette référence théorique à Freud dans l'abord de la psychopathologie au profit d'une approche pragmatique, a-théorique, dont la question de sa soumission aux intérêts des laboratoires pharmaceutiques mérite d'être posée, n'est évidemment pas sans conséquences, la principale étant la désorientation des cliniciens, jeunes et moins jeunes, qui sont amenés à rencontrer des patients et à les traiter. D'où l'importance accordée dans notre école aux présentations de cas, où la question de la structure du sujet est régulièrement posée au terme de l'entretien.

Poser un diagnostic en termes de structure, névrose ou psychose par exemple, c'est-à-dire en termes généraux, n'interdit pas, et même au contraire appelle d'être complété par une attention à la singularité du cas, à ce que Marcel Czermak a nommé avec beaucoup de pertinence le trait du cas. C'est à cette attention accordée autant au diagnostic de structure qu'à la singularité du cas que se sont formées plusieurs générations de cliniciens.

Est-ce à dire que la référence à Freud est immuable ? Nous verrons dès ce soir, et tout au long de l'année, que si la façon dont le fondateur de la psychanalyse a abordé les questions qui se rapportent à la névrose est essentielle à être examinée, elle mérite d'être reprise à la lumière de ce que nous ont apporté ceux qui l'ont suivi ; et entre autres, Lacan bien sûr, mais également Charles Melman dont les travaux sur la clinique des névroses, qu'il s'agisse de l'hystérie ou de la névrose obsessionnelle, sont particulièrement éclairants. Je vous fournirai bien entendu les références de lecture au fur et à mesure.

Alors pourquoi devient-on névrosé ? À cette question, Freud a répondu, dans un texte de 1913, La disposition à la névrose obsessionnelle, d'une façon qui mérite de retenir toute notre attention. C'est un texte d'une certaine façon difficile, surprenant, et qui recèle, comme beaucoup de textes de Freud, des richesses que l'on n'aperçoit pas forcément à la première lecture. J'essaierai de vous le montrer ce soir en commentant ce texte d'assez près.

Que nous dit-il en effet ? C'est au tout début de l'article, les premières lignes. Je le cite :

Pourquoi et comment (Warum und wieso) un sujet... – j'ai traduit un sujet, Freud dit ein Mensch – Pourquoi et comment un sujet devient-il névrosé...

Ou plus exactement, si nous traduisons littéralement :

Pourquoi et comment un sujet tombe-t-il malade d'une névrose...

J'ouvre ici une parenthèse. Les traductions françaises de ce texte, qu'il s'agisse de celle de Pichon, qui était un éminent grammairien, un des premiers membres de la Société psychanalytique de Paris, qu'il s'agisse de la traduction de Pichon de 1928 ou de celle plus récente des P.U.F., eh bien ces traductions françaises ont soigneusement écarté l'expression tomber malade (erkranken), qui est dans le texte, probablement avec le souci fort louable d'extraire la névrose du champ médical, mais en passant à côté de le définition originale, vraiment, que Freud propose de la santé psychique. Définition qui vaut également, à certains égards, pour la santé en générale, à avoir, je cite :

Une capacité... – C'est ça la santé psychique, c'est une capacité, pour Freud – sans limitations patentes d'agir et de jouir.

Vous voyez, c'est assez simple comme définition de la santé psychique : une capacité sans limitations patentes d'agir et de jouir.

Vous trouverez cette définition dans un texte un peu antérieur à celui que je viens d'évoquer, puisqu'il date de 1912, Sur les types d'entrée dans la névrose. Texte que nous serons amenés également à travailler de près, puisqu'il traite la question de savoir comment on devient névrosé.

J'ajouterai à cette définition de la santé psychique la référence à la réalité que Freud développe, non seulement dans les deux textes que je viens d'évoquer, mais tout au long de son œuvre, et en particulier dans deux courts textes de 1924, auxquels nous nous référerons également, écrits juste après l'introduction de la deuxième topique, juste après le texte fondamental, Le moi et le ça, Névrose et psychose et La perte de la réalité dans la névrose et la psychose.

Ce sont des textes très courts, très courts, vraiment, trois-quatre pages maximum, mais qui sont tout à fait fondamentaux, surtout La perte de la réalité dans la névrose.

Tous les textes que je vous ai cités ce soir se trouvent dans le recueil des P.U.F. Névrose, psychose et perversion. Alors plutôt que d'aller les chercher dans différents tomes de la traduction intégrale des P.U.F., vous pouvez vous référer à ce petit recueil où il y a vraiment des textes très importants.

Alors cette prise en compte de la référence à la réalité donnerait la définition suivante de la santé psychique. Vous allez voir, elle est beaucoup plus balourde, et on voit bien qu'elle est construite par rapport à la définition que donne Freud de la santé psychique.

Alors je m'autorise quand même à vous proposer cette définition qui tient compte de la référence à la réalité. Alors la santé psychique :

La capacité pour un sujet sans limitation patente d'agir et de jouir – là c'est la définition de Freud à laquelle j'ajoute : de se satisfaire de ce qui lui est accordé par la réalité.

Vous voyez, ça ne va pas de soi de se satisfaire de ce qui devrait nous être accordé par la réalité. C'est une bénédiction de pouvoir jouir de ce que la réalité nous propose.

...satisfaire de ce qui lui est accordée par la réalité et de participer à la jouissance commune.

Il est difficile, bien sûr, nous y viendrons, de définir ce qu'est la jouissance commune, la jouissance partagée. C'est d'autant plus difficile aujourd'hui où on ne sait plus très bien s'il y a une jouissance commune et partagée.

Alors de quoi un sujet jouit-il dans la réalité ? Il y a bien sûr plusieurs réponses possibles, nous aurons l'occasion de les évoquer, mais il y a un objet dans la réalité dont le sujet jouit de manière privilégiée. Ainsi, un objet qui donne à la réalité, habituellement neutre, sa brillance, son intérêt.

Quel est cet « objet », que j'écris avec des guillemets, car ce n'est pas un objet au sens commun du terme. Alors quel est donc cet « objet » dont le sujet jouit d'une manière privilégiée ?

Alors disons que la réponse n'est pas la même pour une femme et pour un homme, ce qui devrait nous mettre sur la voie.

Alors avançons courageusement qu'habituellement... vous allez voir, c'est très courageux ce que je vous propose... Non non c'est vrai, ça a l'air comme ça mais... Avançons courageusement qu'habituellement et jusqu'à preuve du contraire, ce dont une femme jouit dans la réalité c'est d'un homme, et il faut le dire, de son instrument. Alors que ce dont un homme jouit dans la réalité, c'est du corps d'une femme en tant que cet instrument lui fait défaut.

Ça ne vous paraît pas courageux ce que je dis ?

Je reviendrai sur cette définition freudienne de la santé, et nous verrons ensemble qu'elle est congruente avec ce que Lacan nous a enseigné sur le statut de la réalité et du référent qui organise la jouissance commune.

Nous serons amenés à prendre en considération, à ce propos, certaines évolutions actuelles qui semblent récuser cette fonction organisatrice de la réalité et de la jouissance commune, fonction qui est celle du référent phallique pour l'appeler par son nom.

Vous voyez, voilà une définition possible de la jouissance commune, la jouissance organisée par un référent partagé que l'on appelle depuis Freud le référent phallique.

Il faudra revenir d'ailleurs sur ce statut du référent phallique et sur le statut du référent en général, parce que Lacan nous dira : le référent c'est le phallus, en effet, mais en tant qu'il fait défaut, en tant qu'il manque.

Je reviendrai sur ce point, mais essayez quand même de garder ça quelque part.

Reprenons le texte sur La disposition à la névrose obsessionnelle. Ça avait été traduit au départ : La prédisposition à la névrose obsessionnelle.

Pourquoi et comment un sujet tombe-t-il malade d'une névrose...

Alors Freud, vous voyez, ça c'est la première phrase du texte ; j'ai été étonné, parce que je croyais avoir trouvé un titre pour cette conférence absolument original : Pourquoi devient-on névrosé ? Alors je me suis dit, eh bien je vais quand même voir chez Freud. Et évidemment, première phrase du texte sur la disposition à la névrose obsessionnelle : Pourquoi un sujet devient-il névrosé... plus précisément tombe-t-il malade d'une névrose.

C'est là un problème... Je n'aurais pas choisi tombe-t-il malade d'une névrose, mais vous verrez que c'est Freud qui a probablement raison.

C'est là un problème auquel la psychanalyse doit pouvoir donner une solution.

Je dis que Freud a probablement raison, parce que si on se réfère à sa définition de la santé psychique, la capacité pour une sujet sans limitations patentes d'agir et de jouir, eh bien il est clair que pour le névrosé, ses limitations sont patentes dans son accès à la jouissance et dans sa possibilité d'agir. Donc pour Freud, c'était assez simple, eh bien voilà, ceux qui n'ont pas accès à la possibilité d'agir et de jouir sans limitation patente, eh bien ceux-là ils sont malades.

Alors que je disais que c'était valable pour la santé en générale. En effet, il est bien clair que ce qu'on appelle quelqu'un de malade, c'est précisément quelqu'un dont les limitations sont patentes pour agir et pour jouir. Alors le plus souvent, heureusement, la maladie est aiguë, transitoire. Et donc quand elle est terminée, eh bien le sujet est à nouveau, en principe, capable sans limitation patente d'agir et de jouir. Ce qui n'est pas le cas du névrosé ! Sauf s'il est allé au terme d'une analyse, et ce n'est même pas toujours possible, mais quand même !

Alors les limitations patentes, vous voyez pour Freud, c'est ce qui distingue la santé de la maladie. Alors ça paraît extrêmement simple, trop simple peut-être. Mais je dirais que ce n'est pas du tout inintéressant. Enfin il fallait le faire quand même de trouver cette définition de la santé psychique. Alors :

Pourquoi et comment un sujet tombe-t-il malade d'une névrose, c'est là un problème auquel la psychanalyse doit pouvoir donner une solution.

Voilà !

Mais – ajoute-il – il est vraisemblable que cette solution ne sera possible qu'après qu'aura été résolu un autre problème, plus spécifique, qui est de savoir pourquoi un sujet s'engage quand il devient névrosé dans telle névrose plutôt que dans telle autre. C'est le problème du choix de la névrose.

C'est un problème que Freud avait déjà abordé, sur lequel il est revenu dans ce texte pour corriger ce qu'il avait considéré comme étant les raisons du choix de la névrose.

Mais on est un petit peu étonné. Voilà, il nous parle du fait que la psychanalyse va donner une réponse à la question de savoir pourquoi un sujet devient névrosé, et puis il dit : eh bien oui, mais d'accord, mais enfin d'abord il faut savoir... Ça paraît un peu décalé de savoir pourquoi un sujet s'engage, quand il devient névrosé, dans une névrose plutôt que dans une autre. Donc préalable. Autrement dit, pour pouvoir répondre à la question de savoir pourquoi un sujet devient névrosé, il convient de savoir pourquoi le sujet est amené à élire telle névrose plutôt que telle autre, en plus de ce qui apparaît massivement, à savoir la répartition des deux grandes névroses !

Vous savez que l'hystérie se retrouve en majorité chez les femmes, alors que la névrose obsessionnelle se trouve plutôt majoritairement chez les hommes. Mais en plus de cette répartition liée au sexe, qui est intéressante d’ailleurs, puisqu'il faudrait savoir pourquoi ! Pourquoi est-ce que l'hystérie... Qu'est-ce que c'est l'hystérie ? Pour en donner une définition simple et très courte, l'hystérie c'est une question : qu'est-ce qu'un corps ? Puisqu'après tout l'hystérique, c'est celle qui souffre de son corps. Qui souffre de son corps d'une manière tout à fait étonnante d'ailleurs ! Parce que cette souffrance manifeste, eh bien je veux dire que le corps manifestement souffre, mais l'hystérique peut regarder cette souffrance avec la plus grande indifférence ! Ce qui avait particulièrement frappé tous les cliniciens, à commencer par Charcot, la belle indifférence de l'hystérique. Elle était secouée de spasmes et elle regardait ça tranquillement comme si elle était au spectacle, dans la plus grande indifférence.

Alors que l'obsessionnel, lui, de quoi il souffre ? Alors, je disais… Je reviens en arrière ...je disais qu'au fond, la question de l'hystérique, c'est qu'est-ce qu'un corps ? Mais ça ne va pas de soi ! Il ne s'agit pas du corps au sens de la médecine, mais du corps au sens du corps de désir, du corps érotique. Qu'est-ce qu'un corps ?

Alors que l'obsessionnel, lui, il souffre de sa pensée. Voilà ! Vous voyez cette répartition ? Le corps et la pensée. On voit bien que c'est une répartition fondamentalement en référence à la religion. Eh bien l'obsessionnel souffre de sa pensée.

Donc pourquoi un sujet est amené à élire telle névrose plutôt que telle autre ? Et de manière, même si Freud... Parce qu'il était vraiment assez fin. Dans ce texte, il vient de nous dire ça, et qu'est-ce qu'il va prendre comme exemple ? Il va prendre l'exemple d'une femme qui a été successivement phobique, hystérique puis obsessionnelle. Voilà ! Donc soi-disant qu'on élit une fois pour toutes la névrose, le choix de la névrose, voilà, on n'y revient pas. Eh bien là, il nous donne évidemment un exemple qui vient mettre en question ce qu'il vient d'avancer. Je vous laisse le soin de découvrir ce texte et cet exemple clinique qui est fort intéressant.

Alors vous entendez probablement comme moi, à quoi correspond pour Freud ce qui pourrait paraître ici comme un changement de pied ou un évitement de la question de savoir pourquoi un sujet devient névrosé. Poser en effet comme un préalable à la réponse à cette question, les raisons du choix électif de la névrose qui intervient très tôt dans l'enfance... Vous verrez dans le texte il y a une chronologie. Chaque névrose est située dans le temps. Eh bien je dirais que c'est une façon pour Freud de mettre l'accent sur les causes structurelles, structurales. Ce que confirme la suite du texte, à condition de substituer – c'est ce que je vous propose – le terme de causes structurelles à celui plus discutable de causes constitutionnelles utilisé par Freud.

Alors je cite :

De ce dernier problème – c'est-à-dire le problème du choix de la névrose – que savons-nous jusqu'ici ? Une seule chose semble certaine, les causes déterminantes des névroses comprennent des causes que l'homme apporte dans la vie, causes constitutionnelles, et des causes que la vie apporte à l'homme, causes accidentelles dont le concours est toujours requis dans le déclenchement des névroses. Or, il semble que les raisons qui décident du choix de la névrose appartiennent, sans exception, à la première catégorie ; elles sont donc de la nature des dispositions indépendantes des expériences vécues susceptibles d'avoir une action pathogène.

Alors ça paraît un petit peu compliqué. Il dit : au fond, il y a des causes constitutionnelles que l'homme apporte avec lui dans la vie... Alors on va voir, parce que sur ce point, il ne faut pas aller trop vite et dire : mais qu'est-ce que c'est que ça ? Freud, qu'est-ce qu'il raconte ? C'est héréditaire, c'est biologique... Alors bon, vous verrez que c'est un peu plus compliqué que ça. Et puis il y a les causes accidentelles, mais les causes accidentelles sont toujours requises dans le déclenchement de la névrose. Mais ce sont les causes constitutionnelles qui font, qui déterminent le choix de la névrose.

Vous voyez alors, pourquoi il aborde, pourquoi est-ce qu'il… Je disais que c'était une façon de mettre un accent sur la structure (il n'avait pas ce terme), mais sur quelque chose qui était un substrat et qui ne relevait pas de l'accident. Alors la cause accidentelle, on peut toujours trouver une cause accidentelle : Ah ben oui, c'est vrai, vous tombez névrosé après un voyage en avion qui s'est mal passé. Cette causalité linéaire, c'est ce que Freud tente de dépasser.

Nous allons revenir sur ce qu'il convient d'entendre par cause accidentelle de la névrose, mais reprenons pour le moment la suite du texte de Freud qui, il ne faut pas le cacher, pose véritablement problème. C'est ce que je vous disais à l'instant. Qu'écrit Freud en effet ?

Où faut-il chercher l'origine de ces dispositions ?

La traduction par Pichon, qui utilise le terme de prédispositions, finalement est plus en accord avec l'esprit du texte de Freud.

Notre attention est attirée par le fait important suivant : toutes les fonctions psychiques intéressées – avant tout la fonction sexuelle, mais également diverses fonctions importantes du moi –, ...

C'est-à-dire les fonctions psychiques pour Freud, c'est les fonctions sexuelles d'une part et les fonctions du moi d'autre part.

...doivent passer par un développement long et compliqué avant d'atteindre l'organisation qui les caractérise chez l’adulte normal. Or nous admettons que ces évolutions ne s’effectuent pas toujours sans à-coups, d'une manière telle que la fonction soit soumise à une modification progressive. Qu'un élément de cette fonction s'accroche à un stade dépassé, et nous aurons alors ce que l'on appelle un « point de fixation », auquel la fonction entière pourra régresser à l'occasion de la survenue d'un facteur déclenchant occasionnel.

Donc vous voyez, il y a là le souci, chez Freud, de repérer ce qui au-delà de l'accident constitue le fondement à l'origine du choix de la névrose.

Alors ce qui est discutable ici, c'est la dimension génétique. Il fait référence à la génétique au sens de la genèse, puisqu’il fait référence au développement de la libido. D'ailleurs il dit tout de suite :

Nos dispositions sont donc des inhibitions du développement.

Et alors c'est là que ça devient assez surprenant... On pourrait aller vite à dire que Freud, là, perd le nord :

Mais face à la question de savoir quels sont les facteurs qui peuvent provoquer tels troubles du développement, ...

Alors écoutez bien : Eh bien face à cette question :

...l'investigation analytique s'arrête et abandonne ce problème à la recherche biologique.

Évidemment, on mesure ici l'importance et l'intérêt de l'apport lacanien qui, grâce à la référence structurale, et chez Lacan cette référence à la structure elle est explicite, reprend à son compte la critique freudienne des conceptions linéaires de la causalité des névroses, sans pour autant rapporter la cause de la névrose à des troubles du développement de la libido ayant un substrat biologique.

Dans le séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Lacan s'interroge sur cette désinvolture de Freud concernant la cause de la névrose. Je veux dire que c'est assez désinvolte de renvoyer cette causalité dite constitutionnelle à la recherche biologique.

Alors qu'est-ce qu'il nous dit Lacan dans le séminaire XI ?

Entre la cause et ce qu'elle affecte, il y a toujours un trou, un intervalle, de la clocherie. Eh bien l'inconscient freudien, c'est à ce point que j’essaie de vous faire viser par votre propre approximation qu’il se situe.

C'est à ce point qu'il se situe l'inconscient freudien. C'est-à-dire que ce point est un intervalle entre la cause et ce qu'elle affecte.

Alors là-dessus :

L'important – poursuit Lacan – n'est pas que l'inconscient détermine la névrose.

Ce n'est pas ça qui est important. Je vais essayer de reprendre les choses un peu plus loin.

Là-dessus, Freud a très volontiers le geste pilatique de se laver les mains : un jour où l'autre on trouvera peut-être quelque chose, des déterminants humoraux... peu importe. Ça lui est égal.

C'est quand même étonnant ! Ça lui est égal ! Qu'est-ce qu'il y a là ? Il y a un trou, il y a un réel. Voilà ! Bon on ne va pas se perdre en explications à l'infini !

Mais l'inconscient, justement, nous désigne cet ordre de béance où j'essayais de vous rappeler la dimension de cette notion de cause.

Alors là-dessus il dit ceci, je vais essayer de commenter :

L'inconscient nous montre la béance par où, en somme, la névrose se raccorde à un réel qui peut bien, lui, n'être pas déterminé.

Là, ce n'est pas évident ! La névrose se rapporte à un réel qui peut bien, lui, n'être pas déterminé.

Alors dans une réponse qu'il a faite à un de ces élèves, Marcel Ritter pour le nommer, qui lui posait la question autour d'un terme qui est dans L'interprétation des rêves, à propos de l'ombilic du rêve, l'Unerkannt, l'inconnu, traduction d'Unerkannt possible, eh bien l'Unerkannt qui est donc en référence chez Freud à l'ombilic du rêve, c'est-à-dire... Freud dit dans L'interprétation des rêves, il dit, eh bien voilà, il y a un point vers lequel convergent toutes les associations, toutes les images, tous les signifiants, le symbolique, l'imaginaire sont là, n'est-ce pas, mais ils viennent buter sur un ombilic, un trou. Il dit, à ce moment-là, Freud : mais ce n'est pas la peine d'aller plus loin dans l'interprétation du rêve. L'interprétation du rêve, elle est terminée lorsqu'on arrive à ce point d'ombilication qui reste donc inconnu, Unerkannt. Et c'est là où Lacan est particulièrement intéressant dans cette réponse, faite comme ça, au cours d'un congrès, c'est-à-dire qu'il n'avait absolument pas préparé sa réponse. Alors il dit à Ritter : oui, mais finalement, l'ombilic c'est quand même intéressant, eh bien c'est le nombril quoi ! C'est-à-dire, eh bien il y a un réel, il y a un inconnu mais qui restera toujours inconnu. C’est ce qu'on a appelé aussi le refoulement primordial, c'est le fait qu'un sujet est né d'un ventre et pas d'un autre.

Vous voyez ? C'est-à-dire qu'il y a toujours dans la psychanalyse... J'évoquais tout à l'heure la question du diagnostic de structure, donc en termes de généralité, et je faisais état de la singularité. Mais la singularité ne pourra jamais être complètement explicitée, la singularité de chacun, eh bien Lacan, il a l'air de penser que c'est le fait qu'on est né d'un ventre et pas d'un autre.

On est né d'un ventre et pas d'un autre, mais on est né aussi d'un ventre à un moment donné et pas à un autre. Ce qui peut expliquer aussi, pas seulement, mais les différences qui existent dans une fratrie.

Vous voyez ! Ce qui ne veut pas dire que, sous prétexte qu'il y a cet inconnu, on va arrêter le travail théorique, que finalement c'est l'inconnu, que chacun a sa part d'inconnu! En effet, ce résidu du fait qu'il ne pourra jamais être réduit par l'imaginaire et le symbolique, c’est ce que Lacan appellera le réel, c'est une des déclinaisons possibles du réel que je vous évoque-là. Eh bien ça n'empêche aucunement, au contraire, tout le travail qui a été fait, aussi bien par Freud que par Lacan.

Alors on peut dire, bon, comment est-ce que ce réel on pourrait néanmoins l'approcher de plus près, l'approcher au plus près ? Alors on avance à juste titre qu’ il y a l'écriture mathématique. Il est certain que l'écriture mathématique, il n'y a que l'écriture l'écriture logico-mathématique qui traite véritablement le réel. Bon, mais on sait que l'écriture logico-mathématique bute sur des impossibles. C'est ce qui fait d’ailleurs que le travail des logiciens et des mathématiciens se poursuit à partir des impossibles que ceux qui les ont précédés ont rencontré.

Alors c'est aussi, peut-être, une des raisons pour lesquelles... je ne sais pas si je ne me perds pas un petit peu en digressions, mais enfin …c'est aussi une des raisons pour lesquelles, probablement, Lacan a utilisé les écritures mathématiques, mais en respectant toujours, en respectant toujours parce qu'il a toujours respecté, au point que ça faisait souvent se dresser les cheveux sur la tête des mathématiciens, il y a toujours respecté cette dimension de réel irréductible en modifiant les écritures logiques et topologiques. Il réintroduisait cette dimension du réel impossible à réduire par ces écritures. Ce sont des écritures lacaniennes et pas mathématiques seulement.

Vous voyez, comme quoi ce que dit Freud à propos de ces dispositions, de ces causes constitutionnelles... Voilà on va s'en référer à la biologie, c'était une façon – c'est comme ça que je le dis, mais alors... peut-être que je veux sauver à tout prix Freud, fondateur de la psychanalyse, c'est possible – mais je crois quand même que Freud était animé par un questionnement qui portait sur le réel. Et c'est ce qui fait que, qu'on le veuille ou non, Freud n'est pas dépassé. Sinon, nous serions dans la psychologie.

Qu'est-ce que c'est que la psychologie ? Eh bien avec la psychologie, la référence à la psychologie, on interprète tout ! C'est-à-dire qu'on ne prend pas en compte la dimension du réel, on donne du sens. C'est-à-dire qu'avec le symbolique et l'imaginaire, eh bien on réduit, on tente de réduire le réel. Et ça échoue inévitablement ! Je crois que Freud respecte cette dimension d'inconnu. Il dit : eh bien on verra, la recherche biologique, des déterminants humoraux...

Alors vous voyez que c'est un petit peu plus compliqué que simplement de penser que Freud était à côté de la plaque. Enfin on pourra en discuter, c'est ce que je vous propose.

Alors je ne sais pas si on va avoir le temps, je ne veux pas trop vous assommer pour cette conférence de rentrée. Je ne sais pas si on aura beaucoup de temps pour aborder la question des causes occasionnelles des névroses. Qu'est-ce que c'est les causes occasionnelles ? Eh bien ce sont les causes qui déclenchent la maladie névrotique.

Alors là, pour aborder cette question, on va se rapporter au texte de Freud que j'ai déjà cité sur les types d'entrée dans la névrose. Alors c'est aussi un texte tout à fait étonnant !

Alors l'article commence ainsi :

Sur la base d'impressions acquises empiriquement, nous allons exposer dans ce qui suit quelles modifications des conditions sont déterminantes pour que chez un sujet, qui était précédemment disposé, une maladie névrotique en vienne à se déclencher. Il s'agit donc d'examiner les facteurs qui déclenchent la maladie ;

Alors qu'est-ce qui fait l'originalité de ce qui suit nous dit Freud ? Eh bien :

[…] c'est que l'ensemble des modifications qui sont à prendre en compte, se rapportent à la libido du sujet. La psychanalyse nous a permis de reconnaître que les destins de la libido sont ceux qui décident de la santé ou de la maladie psychique.

À ce point de son exposé, Freud va faire preuve de la même désinvolture, du même désintérêt apparent que dans le texte que nous venons de commenter à l'endroit de ce qu'il appelle les dispositions et à la problématique causale qui s'y rattache.

Dans ce contexte, nous ne nous perdrons pas en paroles inutiles sur concept de disposition.

Voilà ! Autrement dit...

C'est précisément la recherche psychanalytique qui nous a permis de montrer que la disposition névrotique se situe dans l'histoire du développement de la libido et de ramener les facteurs agissant en elle à des variétés innées de la constitution sexuelle... – là il revient bien sur ce qu'il disait – et des actions du monde extérieur survenues dans l'expérience de la première enfance.

Freud va distinguer quatre types d'entrée dans la névrose, mais elles se rapportent toutes à un élément commun, un facteur extérieur situé dans la réalité, que Freud appelle du terme général, celui de Versagung, généralement traduit en français par frustration. Frustration venue de la réalité, du monde extérieur.

Là, j'y reviendrai, mais Lacan a à plusieurs reprises critiqué cette traduction de Versagung par frustration. Il a fait valoir les dimensions de refus de la satisfaction et de promesse non tenue qui s'attachent à ce terme. Parce que dans Versagung, il y a le terme sagen, dire, il y a le dit qui est là.

Et je serai amené à reprendre cette critique par Lacan de la traduction de Versagung par frustration qui s'est imposée en français, dans la mesure où pour ce qui concerne la névrose, précisément, c'est la dimension de la demande qui prévaut.

Le névrosé fait prévaloir la dimension de la demande, donc quelque chose qui est dans le registre du rapport à l'autre. Demande à l'autre, demande faite à l'autre ou demande venant de l'autre. Et nous verrons que le choix sémantique opéré dans le choix de Versagung, avec les résonances qu'il implique, n'est pas sans conséquences sur le maniement du transfert et la direction de la cure. Selon que vous traduisez Versagung par frustration ou par refus de la satisfaction, voire promesse non-tenue, eh bien vous vous engagez dans un certain type de maniement du transfert et de direction de la cure. Lacan a longuement critiqué la direction de la cure des névrosés fondée sur la frustration.

Alors bon, je ne vais pas m'attarder, ça fait longtemps que je parle. Qu'est-ce que je pourrais encore vous dire ? Alors bon, je pense que vous serez amenés à lire le texte.

Pour Freud, ce qui va être le facteur déclenchant de la névrose c'est une frustration, une Versagung, pour être plus précis, un refus de satisfaction venant du monde extérieur, venant de la réalité. Confronté à ce refus de satisfaction, eh bien le sujet peut soit surmonter ce refus de la satisfaction, soit devenir névrosé sur la base du fait qu'il y a des dispositions pour le devenir.

Je vais juste vous lire un petit passage qui explique ça très bien :

L'effet du refus de satisfaction consiste avant tout à mettre en jeu des facteurs dispositionnels jusque-là inactifs.

Là où ceux-ci sont présents et assez forts, le danger existe que la libido soit introvertie. Elle se détourne de la réalité, laquelle du fait du refus entêté de satisfaction a perdu de la valeur pour le sujet, et elle se tourne vers la vie fantasmatique, où elle crée de nouvelles formations de désir et revivifie les traces d'anciennes formations de désir oubliées.

Donc vous voyez, cette régression à la vie fantasmatique infantile devant le refus de la satisfaction ? Ça c'est lorsque ces dispositions à la névrose sont assez fortes. Mais là où Freud est précis, précieux, c'est qu'il nous dit : eh bien il y a d'autres façons de faire face au refus de la satisfaction venant de la réalité que la névrose. Il y a la possibilité de transformer la réalité pour continuer à avoir des satisfactions libidinales ou alors de sublimer la libido, d'abandonner les buts sexuels de la libido et de la sublimer.

Alors ce qui est important aussi, et je vais terminer sur ce point, c'est que Freud fait valoir que la névrose est toujours le résultat d'un conflit. Toujours ! Il n'y a pas de névrose avérée sans que se soit produit un conflit. Un conflit entre quoi et quoi ? Eh bien justement, entre les aspirations libidinales infantiles et l'exigence de la réalité. Et ce conflit est résolu, nous dit Freud, par la formation de symptômes, et débouche sur l'entrée manifeste dans la maladie. Et les véritables satisfactions substitutives qui permettent de maintenir une relation à la réalité pour le sujet, les véritables satisfactions substitutives résultent de ce compromis entre la satisfaction infantile et l'exigence de la réalité.

Freud n'abandonnera jamais cette exigence de la réalité. Chez le sujet névrosé il y a toujours le maintient d’une relation à la réalité. Mais cette réalité ne pouvant le satisfaire, il va se satisfaire aussi d'éléments refoulés, infantiles et inconscients. C’est ce conflit qui se résout dans la formation des symptômes, symptômes qui constituent des satisfactions de substitution qui intègrent à la fois la dimension de la réalité et la dimension de la pulsion.

Alors voilà, je ne me cache pas les insuffisances de cette mise en place, mais c'est une mise en place freudienne qui me paraissait nécessaire à vous proposer pour aborder la question, aussi bien celle de savoir pourquoi un sujet devient névrosé, que la question de la névrose d'une manière plus générale. Je veux dire que si on ne part pas de Freud... Alors bien sûr il faudrait, et il faudra par la suite tenir compte des inflexions des conceptions de Freud sur cette question, mais également des avancées... mais je l'ai fait un petit peu ce soir ...des avancées notamment de Lacan et de Charles Melman.

Voilà ! Alors j'ai parlé 56 minutes, c'est un peu long, mais voilà ce que je pensais devoir vous dire ce soir. Merci !

Alors, vous avez des questions ? Pierre Yves Gaudard ?

Pierre-Yves Gaudard – Oui, alors moi ce que j'ai trouvé particulièrement intéressant, c'est autour de la discussion du terme de Versagung. Parce qu’effectivement il y a le verbe sagen, dire, et que lorsque vous désignez comme étant un trou qui serait le réel, et justement ce trou il est aussi constitué du langage. Parce que la manière dont nous avons d'appréhender la réalité, c'est par le biais du langage. Et que ce qui me semble intéressant dans cette affaire, c'est que contrairement à ce qu'on pourrait penser, ce n'est pas le Mensch qui fait versagt, ce n'est pas le sujet qui échoue, mais on a presque entendu dans ce que vous disiez que c'est la réalité qui échouerait à le satisfaire, parce qu'il y a la nécessité d'en passer par le langage. Je trouve que ce terme il cristallise bien cette question

Cl. Landman – Oui, c'est très pertinent ce que vous dites- là. Oui oui... Non mais c'est vrai ! Mais bon, il y a quand même des satisfactions de substitution. Le langage nous interdit un rapport direct à l'objet. Ça c'est vrai. Mais il y a quand même la possibilité de se satisfaire dans la réalité de semblants. C'est-à-dire pas du véritable objet qui est perdu, comme on le sait, du fait du langage, vous avez raison, absolument raison... mais de nous satisfaire, finalement, du semblant, un semblant d'homme ou un semblant de femme. C'est tout à peu près ce qu'on a à se mettre sous la dent. Ce n'est pas grand-chose, mais ça peut quand même être essentiel, parce que c'est ce qui, malgré tout, donne à la réalité cette coloration, cette brillance.

Alors la réalité peut aussi... Alors vous avez raison, la réalité c'est un terme, bon, qui mériterait d'être discuté. Parce que chez Freud, il y a effectivement le penchant à faire de la réalité le monde extérieur, cette division entre le monde intérieur et le monde extérieur qui n'est pas nécessairement bienvenue. C'est vrai ! Mais bon !

Mais il y a sûrement d'autres choses, parce que ce trou en question, cette béance, moi je trouve ça intéressant que Freud ait tranquillement, avec la plus grande désinvolture, évoqué la biologie, c'est-à-dire ce qui témoignait aussi d'un point de réel irréductible. Irréductible, en tout cas, avec le symbolique et l'imaginaire. C'est ce qui résisterait à la prise. C'est ce que vous évoquiez d'ailleurs. Mr Cohen ?

Mr Cohen – Bonjour. Moi c'est une question que je voudrais poser au rebondissement de Monsieur Gaudard... Peut-être à Monsieur Gaudard qui a rebondi sur le langage. Et quand il y a silence Monsieur Gaudard ? N'est pas une […] de la réalité

Cl. Landman – C'est encore du langage le silence. Non ?

Mr Cohen – Entre le point et le démarrage ? Entre le point et la majuscule ? Peut-être

Cl. Landman – Peut-être que Pierre-Yves peut répondre

P.-Y. Gaudard – La réponse que vous avez faite est la bonne, et que c'est comme si on se mettait à parler de différences entre la ponctuation noire et la ponctuation blanche. L'intervalle entre les mots c'est aussi de la ponctuation […] le langage

Cl. Landman – Alors est-ce qu'il y a d'autres remarques ?

Intervenant – Oui Monsieur Landman, bonsoir. J'ai cru entendre le mot surmonté. Vous avez dit, à un moment, que peut être cette insatisfaction que le réel imposait peut-être parfois... ça pouvait être surmonté ; et après vous avez parlé d'autres choix, par exemple transformer la réalité ou sublimer la libido. Alors quand vous dites ça, ça me trouble, parce que j'ai l'impression que l'on induit que l'on pourrait ne pas être névrosé. Or j'avais compris que la castration touchait tout le monde, et que de toute façon, si on n'était pas névrosé on tombait dans les deux autres structures. Donc j'ai l'impression que de toute façon jamais on ne surmonte et on se coltine forcément une des trois structures.

Cl. Landman – Oui, mais bien sûr on peut dire ça. Mais enfin, sans vouloir être normatif, parce que ça ne serait pas bien, ça ne serait pas correct, la castration, lorsqu'elle est assumée, elle n'induit pas nécessairement la névrose. Si on s'en tient à la définition de Freud de la santé psychique : agir et jouir sans... comment il dit ça ? …sans limitations patentes. Eh bien le problème du névrosé, c'est qu'il se défend contre la castration, c'est ça le problème du névrosé ! Ce qui le met à l'abri de beaucoup de choses. Alors ça l'empêche de jouir et d'agir sans limitations patentes, mais ça le met à l'abri des difficultés que rencontre le sujet qui en est passé par la castration et qui se confronte nécessairement, dans le commerce avec autrui, dans la relation avec un conjoint ou une conjointe, se confronte aux difficultés réelles. Le névrosé évite de s'y confronter.

Intervenant – À quelle structure appartiendrait celui qui a réussi ça ou jeune ou plus vieux ?

Cl. Landman – Écoutez, j'ai un peu honte de vous le dire, mais ça pourrait être considéré comme le normal. Alors à entendre au sens lacanien, c'est-à-dire qui entérine la norme mâle

Intervenant – Ou un névrosé juste un peu calmé ou moins invalidé qu'un autre ?

Cl. Landman – Non je ne pense pas qu'on puisse, je ne suis pas sûr qu'on puisse doser ainsi de manière homéopathique... Non...

Intervenant – Je n'avais pas compris ça en fait. Je découvre ça, parce que j'ai déjà suivi les cours de l'Ephep, je croyais que de toute façon il fallait se retrouver dans une des trois structures.

Cl. Landman – Dans une structure ? Oui mais pourquoi une structure ?

Intervenant – Ou névrosé ou au pire les deux autres, sachant que...

Cl. Landman – Oui, mais non, parce que je vous assure qu'un... Enfin certains névrosés, même la plupart, vous faites quand même la différence avec quelqu'un qui se bagarre dans la vie, qui se confronte, qui agit, qui jouit... bon bref ! Ce n'est pas du tout le même univers ! Je ne dis pas qu'il y en a un qui soit meilleur que l'autre, parce que celui qui est passé par la castration et qui se coltine la réalité de plein fouet... bon, ça peut lui arriver de s'en sentir pas très bien. Donc je ne mets pas de... je ne suis pas sur un registre qui est celui d'attribuer des notes, une valeur supérieure à l'un ou à l'autre. Alors la question qui mériterait d'être posée à partir de vos remarques, c'est celle de savoir à quoi peut mener une analyse ? Est-ce qu'une analyse, ça va consister seulement à pouvoir rester dans la névrose ou alors à devenir normal ? Alors on ne peut pas dire ça non plus ! Vous voyez, il y a là vraiment une question qui est importante, parce qu'elle est la question de savoir ce qu'apporte la psychanalyse. Est-ce qu'elle pourrait nous permettre de nous dégager de ces différents symptômes, de ces différentes structures ? Oui ?

Intervenant – Bonsoir. J'étais un peu surpris, à moins que j’aie loupé quelque chose, que Freud parle uniquement de frustration que le réel apporterait. Je m'attendais à entendre le mot traumatisme. Parce qu'à l'époque où il écrit ce texte, il a déjà élaboré sa théorie du traumatisme sexuel. Pourquoi il n'en parle pas là dans les causes accidentelles qui viennent déclencher la névrose ? Je m'attendais à ce que vous parliez à un moment donné, enfin vous, Freud, parle de la notion de traumatisme, et là il parle uniquement de frustration. Je suis un peu surpris.

Cl. Landman – Oui, il faudrait voir... Non il n'évoque pas dans ces textes le terme de traumatisme. Mais vous n'avez pas tort, ça pourrait venir là, à propos de cette Versagung, refus de la satisfaction.

Alors est-ce qu'il est traumatique, ce refus ? Oui, à condition de ne pas avoir une conception trop simple du traumatisme. Alors Lacan, lui, vous le savez peut-être, il a dit troumatisme.

Alors ça pose aussi une question. Lacan a critiqué implicitement ce texte de Freud sur les types d'entrée dans la névrose. Il l'a critiqué en faisant valoir que la Versagung... parce que ce que dit Freud au fond, c'est qu'on est en apparence dans la norme, et puis voilà, il y a un refus de la satisfaction, une Versagung, et là du coup on devient névrosé... à condition d'avoir des prédispositions certes, mais c'est ça qui déclenche la névrose. Et Lacan dit que la Versagung elle est tout à fait primordiale. Qu'on soit névrosé ou normal on a affaire à la Versagung. C'est-à-dire que ce n'est pas un temps second qui serait le déclencheur de la névrose. Ça, Lacan l'a critiqué, il l'a critiqué. Donc la Versagung c'est quelque chose de... comment dirais-je ? ...alors j'allais dire de primordial, c’est quelque chose qui a à voir avec le non, c'est-à-dire quelque chose qui est tout à fait premier dans la construction subjective, la mise en place de la négation.

Il y a un texte de Freud qui s'appelle La négation qui est fondamental. Donc le non, parce que Versagung, Lacan l'a traduit... et ce n’est pas... c'est un peu forcé, mais c'est pas mal quand même comme traduction, il l'a traduit par dire que non. Il a même traduit par perdiction en jouant sur l'équivoque avec perdition. Donc il y a quelque chose autour de la constitution du non avec la Versagung, c'est-à-dire il y a quelque part quelqu'un, quelque chose qui dit non. Ce n'est pas rien, ça, cette rencontre avec le non ! Même évidemment, bien entendu, cet accès au oui. Mais cette problématique du oui ou du non, du jugement d'attribution, du jugement d'existence, elle est tout à fait déterminante dans la constitution subjective. D'ailleurs on peut se poser la question de savoir s'il ne faut pas qu'il y ait un non, un refus primordial pour accéder à une certaine forme de bénévolence de la réalité, de oui, de oui à la jouissance, justement, ce que Freud évoque à propos de la santé psychique, ce qui fait qu'il y a aussi des sujets qui ne peuvent pas accéder à ce oui, qui sont en permanence confrontés à cette Versagung.

Mais merci de votre question. C'est vrai que le traumatisme, on pourrait presque dire que c'est traumatique. Enfin c'est dans le fil du texte de Freud, on pourrait dire que la Versagung est traumatique. Mais c'est un traumatisme nécessaire, ce n’est pas un traumatisme qui induit nécessairement de la névrose contrairement à ce qu'avance Freud. Oui ?

Intervenante – Oui, j'aimerai avoir peut-être de votre part une précision qui permettrait de se dire que la définition de la santé psychique, comme étant une capacité sans limitations patentes d'agir et de jouir, ne s'appliquerait pas à la perversion. Si on prend cette définition, il semble que le pervers est justement, dénie en tout cas ou ne reconnaît pas une limite à sa capacité d'agir ou de jouir justement. Et comment faudrait-il compléter cette définition pour ne pas attribuer la santé psychique au pervers dans ce cas-là.

Cl. Landman – Oui. Écoutez, vous avez raison, c'est vrai que cette définition est un petit peu trop générale. Maintenant dans la perversion, cette capacité de jouir sans limitations patentes, elle est tout à fait conditionnelle. C'est-à-dire qu'il faut un certain nombre de conditions bien précises dans la perversion pour que se réalise cette capacité sans limitations patentes de jouir et d'agir. Si ces conditions absolument spécifiques, et qui sont variables avec les différentes perversions, si ces conditions ne sont pas réunies, il n'y a pas possibilité de jouir et d'agir sans limitations patentes. Il y a une limitation qui est liée aux conditions nécessaires pour qu'un sujet pervers puisse se satisfaire. Et puis ce sont des conditions qui sont immuables. Je veux dire il n'y a pas de souplesse, il n'y a pas vous voyez, d'élasticité, c'est absolument fixe. Il y a toujours, toujours, le même scénario. Et il faut qu'il y ait des conditions, un fétiche, que sais-je... Alors en général le partenaire se prête à ce jeu . Mais je ne suis pas sûr qu'on puisse parler dans la perversion d'une capacité sans limitations patentes d'agir et de jouir. Même s'il est évident que le pervers, contrairement au névrosé, n'a pas tous ces embarras. Non, mais c'est une bonne question, vraiment !

Intervenante – Dans les conditions, il y a effectivement l'autre peut-être

Cl. Landman – Oui il y a l'autre, il y a la nécessité de la dimension de la loi qui est toujours requise, pour pouvoir la transgresser. Donc c'est particulièrement déterminé. Cela dit vous n'avez pas tort, il y a...

Intervenante – Mais peut-être que lorsque Freud parle de jouir, est-ce qu'il n'évoque pas le principe de plaisir et pas la jouissance telle qu'on a pu la voir après avec Lacan, ou par exemple un pervers ? Là il parle de jouir, mais on est dans le principe de plaisir, ce n'est pas quelque chose qui est en excès

Cl. Landman – Oui en effet, mais je pense qu'il faudrait revoir le texte allemand. Il y a quelque chose qui probablement est quand même situé pour Freud dans le registre de la jouissance sexuelle, de la satisfaction, qui est quand même un problème pour le névrosé. Oui, Marie-Charlotte ?

Marie-Charlotte Cadeau – […] Pour un névrosé il y a forcément la limitation de la castration, sinon il n'y pas de normalisation. Donc on ne peut jamais dire qu'il n'y a pas de conditions.

Cl. Landman – Non bien sûr, mais ce ne sont pas les mêmes. Mais comme la castration jusqu'à aujourd'hui... mais ça a l'air d'être remis en question ...c'est ce qui était partagé par la plupart… Voilà ! Donc, ces conditions elles valaient, je ne sais pas pour tous, mais elles valaient d'une manière plus générale. La castration c'est au fond ce qui est partagé en principe par la plupart. Marc Darmon ?

Marc Darmon – Merci beaucoup pour cet exposé que j'ai trouvé très enrichissant et par l'apport de notions freudiennes qui en apparence sont très simples, mais qui une fois dépliées montrent des questions que ça pose. Je voudrais t'interroger sur la question du choix de la névrose qui laisse entendre, quand même, qu'il y a un sujet qui choisit et qui pose la question de la responsabilité du sujet.

Cl. Landman – Oui, tout à fait Marc, bien sûr. Il n'y a pas moyen de sortir de la névrose si le sujet n'assume pas une responsabilité concernant justement sa névrose. C'est-à-dire que ça relève du choix, mais c'est plus un problème éthique qu'objectif. C'est-à-dire c'est la position analytique qui tend à faire entendre au sujet qu'il est responsable. Alors est-ce que pour autant il fait un choix ? Eh bien c'est vrai que ce n'est pas évident.

On en avait juste un petit peu parlé ensemble l'autre jour dans le taxi, et il est certain que l'homme aux rats, pour prendre cet exemple, est-ce qu'il a choisi d'avoir un père, voilà, impécunieux, roublard, endetté, qui [...] malversations, et avec toutes les conséquences que ça a pu avoir ? Cela étant dit, c'est vrai aussi, quand Lacan dit on naît d'un ventre et pas d'un autre, eh bien est-ce qu'on a le choix ? Là, je crois que ça touche justement à la question aussi du réel, je veux dire qui est le réel de chacun. Mais je pense que sur le plan éthique, la position analytique, ça consiste à penser que la seule façon d'en sortir, c'est de prendre ça sous sa responsabilité, c'est-à-dire de considérer, qu'en effet, nous sommes responsables de notre névrose.

Enfin je ne sais pas si ça répond un peu à ta question, mais je pense que c'est déjà un grand pas de fait quand un sujet en analyse... Et d’ailleurs pour commencer une analyse, d'une certaine façon, la plupart du temps, c'est un sujet qui a déjà fait le choix de se sentir responsable. Parce que ceux qui disent : ah mais moi ce n'est pas de ma faute, s'il ne s'était pas passé ça, c'est-à-dire s'il n'y avait pas eu toutes ces causes occasionnelles, eh bien voilà, j'aurais eu une vie comme ci ou comme ça... Bon, ce type de plaintes qui est névrotique, est-ce que c'est justement de ce type de plaintes dont il convient qu'un sujet puisse sortir dans une analyse. Parce que c'est interminable sinon, on peut de se plaindre à l'infini des circonstances qui n'ont pas été favorables. Bon chacun fait avec son lot, aussi bien concernant les circonstances qu'il a été amené à rencontrer, de justement d'où il vient, de tel ventre, de tel père, de telle famille. Il faut reprendre ça à son compte, sinon il n'y a pas moyen de s'en sortir.

Je pense que quand même l'analyse c'est aussi ça. Alors quand Lacan dit savoir y faire avec son symptôme, on peut aussi l'entendre comme ça. C'est une façon pour chacun de se réapproprier ce qu'il y a de symptomatique, chacun est pris dans une relation symptomatique au réel.

Enfin bon, allez merci !