Charles Melman : Comment une femme se débrouille-t-elle - ou pas ? II

Conférencier: 

EPhEP, Grande conférence, le 12/03/2020

Lorsqu’il est arrivé à Lacan de faire une conférence à Rome, à la suite de laquelle, un grand quotidien Italien… je ne sais plus si c’était La Répubblica, Le Corriere della Sera …a sorti en première page une information sur l’essentiel de cette conférence, Lacan : La femme n’existe pas, ce qui se voulait un titre très ironique et sarcastique. Vous vous rendez-compte ce que ce Français est venu raconter : La femme n’existe pas ! Non mais vraiment !

Il suffit cependant d’être un observateur, pour faire remarquer qu’entre son statut de fille dans sa famille, c’est-à-dire d’élément, je ne dis pas de sujet, d’élément dont la sexualité n’est pas reconnue dans son exercice autonome. C’est bien le propre du statut de la fille dans sa famille, c'est-à-dire dans le milieu où elle est légitime. Légitime en tant que fille ! Et à condition donc de son abstinence sexuelle.

Entre donc ce moment où elle est fille et celui où elle quitte sa famille pour aller se faire adopter par une toute autre famille où elle entre par son mariage dans ce qui est la promesse de ses maternités à venir, et par lesquelles elle va contribuer à la descendance et à la puissance de cette famille dans laquelle elle entre.

 

Elle part donc de son statut de fille pour passer directement à celui de future mère. C’est bien en tout cas à ce titre qu’elle entre dans sa famille d’adoption, et c’est bien pour cela qu’elle y rentre.

 

Eh bien je vous demande, bravement, entre ces deux moments, où est la femme ? Où y-a-t-il de la femme entre ce moment où elle est fille légitime et future mère d’adoption, adoptée, où est la femme ? S’il faut entendre par là la manifestation par une personne autonome de sexe féminin de sa liberté sexuelle.

 

Je dirais donc, qu’il suffit assurément d’être un observateur avisé pour percevoir qu’entre ces deux moments, il n’y a pas de place pour une femme, pour la vie d’une femme. Et tout le progrès opéré par Lacan, lorsqu’il dit que La dona no esiste, comme l’écrivait le journal, eh bien tout ce progrès consiste à montrer que ceci n’est pas le fait d’une fantaisie culturelle mais d’un fait de structure, que j’évoquerai bien entendu pour nous ce soir et qui est au centre de la question de la féminité. Autrement dit, comment être une femme quand rien ne vous y admet ?

 

Le livre princeps de la psychanalyse qui s’appelle Die Traumdeutung, ce qu’on a traduit arbitrairement par Science des rêves et ne signifie pas non plus Interprétation des rêves, mais veut dire simplement et moins spectaculairement La signification des rêves.

 

Eh bien je trouve qu’il est touchant de constater que ce livre, princeps donc, puisque c’est lui qui va mettre la psychanalyse dans l’espace public, démarre par un rêve de Freud, fort célèbre depuis, dit : Le rêve de l’injection faite à Irma et qui raconte quoi ?

 

Eh bien qui raconte précisément ce qui nous intéresse. Et je trouve assez merveilleux que ce soit dans La signification des rêves, ce qui en fait l’ouverture de l’interrogation psychanalytique, interrogation qui se fait par la bouche ouverte d’Irma, parente, cousine, parente éloignée de Freud qui semble donc souffrante, que ce soit dans ce texte que la question donc qui surgit dans le rêve c’est : mais elle qui ne veut pas ouvrir la bouche, qui n’a pas l’air de vouloir parler, mais qu’est-ce qu’elle a au fond de la gorge et qu’elle ne dit pas, et qui a vraisemblablement un certain rapport avec cet aspect malade qu’elle a, et un rapport avec sa souffrance ? Quelque chose là au fond de sa gorge de caché. Qu’est-ce que c’est ? Avec à la limite cette question qui n’est pas si simple : mais si elle a quelque chose de caché, quel serait le refoulé qui serait spécifique d’une femme et qu’elle ne peut pas dire si c’est refoulé ? Parce que si on peut lever ce refoulement, ce qu’elle ne peut pas dire, eh bien du même coup on saurait quel est son objet, c'est-à-dire finalement ce qu’elle veut ?

 

Que désire-t-elle ? Qu’est-ce qui pourrait la satisfaire et faire que justement sa maladie cesse. Or ce que le rêve découvre au fond de la gorge d’Irma, c’est d’une part les manifestations de la sexualité sous la forme de formations dont ce n’est pas la place, puisque ce sont des formations nasales, mais dont son ami Fliess lui a appris qu’elles étaient le siège de la sexualité. Donc elle a au fond de la gorge une sexualité qui n’est pas à sa place. Et puis également des manifestations : un voile blanchâtre, peut-être de la diphtérie, témoignage en tout cas d’une infection, quelque chose de maladif.

 

Je me sers de ce rappel pour marquer que la première question qui va surgir pour Freud inaugurant ainsi la psychanalyse, c’est bien : mais que veut une femme qui tait ce qui est ainsi caché, sans doute refoulé, et cependant doit concerner la sexualité, quelque chose qui n’aurait pas lieu d’y être, qui donc cause sa pathologie.  Que veut une femme ? Qu’est-ce qu’elle veut celle-là qui n’est jamais contente ? Pourquoi elle n’est pas contente comme… j’allais dire comme tout le monde, c’est-à-dire ceux supposés faire univers ? Autrement dit ceux qu’on appelle les hommes.

 

De cette introduction, je passerai à une autre qui elle, est historique, pour vous faire remarquer, et je ne sais pas si c’est fait couramment, que – puisque j’évoquais Rome tout à l’heure à propos de Lacan –, que dans l’Antiquité romaine, avant donc la religion, il n’y a rien de patriarcal là-dedans (puisqu’il semble qu’il faille abolir, c’est dit explicitement aujourd’hui, le patriarcat, pour pouvoir lever les effets de suggestions dont une femme est la victime). Eh bien dans la Rome antique, ce qui est quand même surprenant, c’est qu’un homme et une femme n’occupent pas le même espace. On raconte ça comme si ça allait de soi ! C’est quand même extraordinaire ! Je veux dire cette séparation entre l’espace public, qui est celui justement où l’homme plastronne, parlote, est content de lui, fait de la politique, prépare la guerre : l’espace public donc, dont elle est interdite, alors que son espace à elle, comme vous le savez sûrement, est le foyer, le domicile, dont elle a le privilège, elle, de tenir les clés. A l’exception de celle de la cave, on n’est jamais assez prudent ! Elle détient les clés et elle à la charge, à la fois d’entretenir justement sur l’autel le Foyer du dieu ancestral, du dieu Lare, et de s’occuper de la marmaille et d’élever les enfants.

 

C’est l’espace où elle est la matrone, c’est-à-dire la maîtresse. C’est son espace à elle, distinct donc de l’espace public où elle n’a rien à faire, sauf que si elle s’y hasarde, si elle est amenée à devoir y pénétrer, c’est voilée, autrement dit pour y rester invisible. Ce n’est pas son espace.

 

Il n’y a aucune frontière à franchir pour aller de l’un à l’autre, mais néanmoins, nous reconnaissons tous que l’Autre, ici l’espace, n’est nullement bien sûr un espace étranger. Ce n’est pas le même mais il n’est pas étranger ! Et c’est ainsi que cet espace, il faut bien l’appeler par son nom, il est hétéros. Hétéros, traduction pour ne pas nous fier simplement à l’euphonie : il est Autre.

 

Reconnaissons tout de même que sans nulle référence politique ni théorique, ni tout ce que l’on voudra, il se trouve que cette culture éminemment phallique, puisque tournant autour de la célébration de la virilité, cette culture n’a pas trouvé meilleur moyen de situer le rapport entre les sexes que par cette division de l’espace entre un foyer et un espace public, champ des représentations dont la femme est exclue. Elle n’a pas ce qu’il faut pour y paraître.

 

En revanche, elle est la maîtresse d’un espace, dont on reconnaîtra qu’il n’est quand même pas quelconque, puisque c’est l’espace ancestral et l’espace de la procréation. Et dont il nous faut reconnaître du même coup – c’est bien le paradoxe – que c’est l’espace de la maîtrise, que c’est l’espace, en tant qu’ancestral et celui de la reproduction, c’est évidemment l’espace qui abrite en quelque sorte les principes du commandement de ce qui régit ces créatures qui dans l’espace public ainsi palabrent

 

Donc nous en serions restés à cette description, à la fois évidente et qui semble ne pas avoir été jusqu’ici beaucoup soulignée, pour en venir à ce rappel saisissant qui se trouve inscrit chez Lacan précisément, quand il nous montre de quelle façon le discours, c’est-à-dire le mode d’articulation qui autorise, qui permet le lien social, le lien social étant lui-même dépendant de l’organisation de ce discours qui vient séparer l’espace en l’Un, c’est le cas de le dire, c’est le cas de le nommer, qui est celui de la maîtrise, S1 ; et puis l’Autre, qui est donc celui de l’objet, S2. Séparation exercée donc par le discours sur l’organisation de l’espace entre un champ de représentations où il s’agit en quelque sorte d’être marqué, indexé par le signe d’appartenance phallique pour pouvoir légitimement y figurer, et puis S2, le champ de l’Autre, le champ de ce qui justement est supposé supporter les objets de la jouissance, et qui se trouve avoir cette qualification parfaitement originale, qui est d’appartenir au même espace tout en étant par rapport à lui hétéros, Autre.

 

Alors il faut bien, je pense, être à cet endroit, si l’on veut saisir ce qu’il en est du destin de la féminité, je crois qu’il convient que nous soyons précis sur la signification de cette écriture. De ce qui est le signifiant maître, Lacan sera amené à le modifier pour l’appeler finalement l’agent. L’agent, parce que justement S1 n’est pas maître du tout, ni de quoi que ce soit. En tout cas il en a la représentation, ce qui est évidemment fort important. Et donc celui qui prend la parole, qui s’engage dans le discours en tenant son autorité de S1, trouve sa parole conformée par les exigences de ce signifiant qui le met en position d’agent. Il n’a pas le choix.

 

Pour S2, il faut également, je crois, si l’on veut rester sensible au destin de la féminité, être particulièrement précis sur ce qu’il représente. S2 est un signifiant qui vient représenter ce qui dans ce lieu Autre vient exister, trouver sa matérialité d’objet, mais qui ne pourra venir dans le champ des représentations que par un signifiant, S2 justement, et en tant qu’il le représente.

 

Tous ceux d’entre nous ou d’entre vous qui vous êtes intéressés à cette écriture, savez aussitôt que ces deux espaces ont des structures essentiellement différentes, et autrement dit que le destin de celui qui prendra la parole pour venir socialement exister grâce au discours, celui-là sera forcément essentiellement différent selon qu’il s’autorisera de S1, ou selon qu’il s’autorisera de S2. Et il sera essentiellement différent en ce sens, que ce que vous voyez dans les discours, c’est-à-dire au-dessous de la barre, c’est-à-dire dans le réel que commande chacune des positions, chose admirable, réel qui n’est pas le même pour l’un et pour l’autre. Dans le cas de l’agent, c’est un réel qui se trouve fixe, arrêté, marquant un certain nombre d’interdits, de limites originaires d’une morale, de principes, de ce que vous voudrez. Alors que de l’autre côté, ce qui vient occuper ce réel, lui donner corps, ce sont précisément, du fait du refoulement, ces éléments matériels pris au langage, ces éléments littéraux qui donc donnent corps à ce langage. Mais au prix – et ça c’est tout à fait essentiel ! – d’un réel à géométrie variable. De telle sorte que ce réel à géométrie variable, nullement arrêté par une limite, mais porteur d’une limite qui peut ainsi sans cesse varier et aller depuis l’interdit rigoureux associé à la licence la plus grande, c’est-à-dire en s’approchant des limites de cet espace, eh bien ce qui s’articule dans ce lieu n’est soutenu par aucun référent qui, pour S2, fasse autorité.

 

Je veux dire que si dans le cas du S1, cette limite, ce réel - ce réel, c’est-à-dire ce qui échappe à toute prise par le signifiant, ce qui résiste à la prise par le signifiant, je ne développe pas davantage les histoires de Gödel et autres logiciens, ce que je veux, c’est clairement situer ce qu’il en est du destin de celles qui se trouvent prises dans ce système -. Donc pour ceux qui s’autorisent du S1, cette limite est celle dont la représentation la plus exacte est celle du zéro, du zéro puisqu’il n’y a rien qui puisse venir le saisir, c’est l’impossible, c’est ce qui résiste à toute formalisation. Ce zéro fonctionnera systématiquement, sera compté comme Un. Je ne développe pas non plus davantage cette question, ici ce n’est pas le lieu. Alors que de l’autre côté, cette variabilité de la limite, fait qu’il n’y a dans ce réel rien qui vienne l’arrêter et vienne l’isoler, je dirais, pourquoi pas, le fermer, de telle sorte qu’il se prête à faire Un. Et de telle sorte que ça changerait tellement notre sort, si ce qui pour nous venait de l’Autre était un texte définitif, et que nous aurions simplement à suivre.

 

Et comme vous le savez, la recherche par chacun d’entre nous de ce qui serait le texte directeur auquel il aurait à s’en remettre et qui viendrait le guider, constitue évidemment l’une des grandes aspirations de toutes ces existences laissées à ce qu’on appelle la liberté, et qui est définitivement angoissante, et dont nous savons que le propre de cette liberté, c’est que nous cherchons tous à l’aliéner, de sorte à nous en débarrasser, c’est notre façon d’aimer soi-disant la liberté.

 

Alors, comme vous le voyez, ceux qui ont vocation mâle se trouvent ainsi happés par un système qui fera des signifiants dont ils font usage, les arguments et les moyens d’une autorité fondée sur la référence à un au-moins-un dans l’Autre qui les justifie.  Je vous fais souvent la remarque que, à partir du moment où je parle, où je vous parle par exemple, et où je suis forcément amené à m’appuyer sur le crédit que j’attends de vous à l’égard des propos que je vous tiens, eh bien forcément, j’institue dans le grand Autre que je suis en train de solliciter, l’instance qui donne autorité à ce que pour vous je suis en train de rappeler, d’avancer, cette autorité en l’occurrence ayant précisément le nom de Lacan.

 

Alors que, celle qui, faute de cet insigne, d’être porteuse de cet insigne qui viendrait automatiquement valider sa présence dans le champ des représentations -puisque nous sommes assez primitifs pour poursuivre ce genre de dialectique, ou pour continuer à tourner autour de ce genre de dialectique - donc celle qui, du fait de ce défaut, de cette privation, se trouve rejetée dans le champ de l’Autre, se trouve là confrontée à ce problème très original, qui est que d’abord il n’est aucunement marqué par la découpe des signifiants qui, elle, nécessite justement la référence à un au-moins-un spécifique, à une instance fondatrice ou légitimante spécifique. Que d’autre part, le sens, de ce qui peut du même coup s’y proférer reste parfaitement énigmatique. Que d’autre part, le principe de non-contradiction n’y tient aucune place : le principe de contradiction, c’est-à-dire de ne pas pouvoir dire que A et non A sont la même chose, sont identiques, mais que A rejette non A, exclut non A du champ des représentations, c’est-à-dire dire qu’on n’en tiendra pas compte, on l’élimine, on le sort. Eh bien dans le champ de l’Autre, ceci procède d’aucun support, de telle sorte que d’occuper cet espace Autre, une femme n’y trouve aucune instance qui viendrait fonder son unité, sa possibilité d’être une.

 

Il y a – je le rappelle souvent, c’est un bateau – ce fait admirable qui a été inauguré par un philosophe : le désir de l’homme… ce n’est pas glorieux puisque c’est un désir d’être reconnu. Autrement dit, l’homme est suffisamment incertain de son unité, de l’unité qui viendrait le constituer, pour attendre de son prochain qu’il vienne confirmer, que oui, ce prochain le reconnaît comme « un » qui, pour ce prochain d’ailleurs, est prêt à s’exiler lui-même dans la position de l’esclave, c’est-à-dire en S2, dans la position de l’Autre, être reconnu.

 

Il est bien évident que dire une telle chose est un fait cliniquement vérifiable dans notre vie quotidienne. Ça fait partie de la psychopathologie de la vie quotidienne, et en particulier de la vie des groupes.

 

Si la femme n’existe pas, eh bien voilà, c’est que dans l’Autre, il n’y a pas d’instance qui vienne y fonder une découpe des signifiants, fait que nous éprouvons chacun d’entre nous, je dis bien dans ce qui est notre rapport quand il n’est pas fou, dans notre rapport à l’Autre. De telle sorte que ne pouvant être « une », eh bien elle est vouée à tâcher néanmoins d’essayer de faire valoir son existence. Et la question, bien sûr, c’est comment ?

 

La réponse très limitée, et sans doute n’y en a-t-il pas d’autres pour celle qui vient vivre le malaise, le mal-être de tenir cette place, la façon la plus ordinaire pour elle de chercher à se faire reconnaître, comme « une », c’est de se faire reconnaître comme Une par un homme.

 

Le trait caractéristique et qui perturbe un peu ce qui serait après tout, apparemment la solution de ce malaise c’est d’obtenir, ce n’est pas exceptionnel, l’amour d’un homme. Et puisque l’amour, justement, a la propriété exemplaire de venir isoler ce qui est le Un, l’au-moins-un dans le champ de l’Autre, c’est que seule la place de ce Un dans l’Autre, pour quiconque, permet de se faire reconnaître comme « un », c’est à dire de se situer comme au-moins-un, avec ces deux traits caractéristiques, c’est-à-dire d’être en position d’exception, et surtout d’être unique.

 

Et d’ailleurs, cette caractéristique, après tout constante de la vie amoureuse, qui est cette exigence d’être unique, cette sorte d’intolérance contrariante à l’égard d’une physiologie qui veut que le désir soit toujours désir d’autre chose, cette exigence trouve sa source dans le fait qu’il n’y a aucun autre moyen de se faire reconnaître comme Une, que de tenir la place de l’exception, c’est-à-dire de se tenir comme au-moins-une.

 

Avec un double effet qui, le plus souvent ne facilite pas l’harmonie du processus. Ce double procès, c’est d’abord qu’en tant qu’au-moins-une, c’est faire reconnaître une autorité absolue. Je ne crois pas être excessif en faisant remarquer que c’est l’économie ordinaire des couples. Faut quand même pas charrier ! Faut quand même pas gonfler à l’excès comme ça la vanité virile ! Il est bien évident que le bonhomme n’a aucune existence s’il n’obtient pas l’acquiescement de celle qui depuis ce lieu Autre lui reconnaît, ou ne lui reconnaît pas, les exigences d’être reconnue qui lui sont propres.

 

Ceci nous rappelle, s’il le fallait, et je l’ai évoqué tout à l’heure rapidement, que c’est depuis S2, le lieu Autre que se manifeste l’autorité, et en tant qu’elle reconnaît le pouvoir – il y a toujours une distinction à faire entre autorité et pouvoir – en tant qu’elle reconnaît le pouvoir de celui qui occupe le champ des représentations.

 

Le deuxième effet, et qui là encore, cliniquement a un certain nombre de conséquences, ce deuxième effet, c’est que ce dispositif vient substituer à l’objet du fantasme propre au partenaire mâle, objet du fantasme qui est un objet écrit, inscrit comme petit a, de lui substituer le Un, ce qui ne vient pas forcément entretenir et faciliter le désir sexuel, et même avoir plutôt éventuellement, il faut bien le dire, un effet inhibiteur, sinon castrateur.

 

On peut donc reconnaître que ce dispositif ordinaire, et qui est présent depuis l’Antiquité, et qui vaut, comme je le faisais remarquer, ce fait que nous n’avons pas fait depuis ces millénaires strictement fait aucun progrès dans le rapport entre les sexes. Je veux dire que ça mérite qu’on soit stupéfaits de constater que tant d’inventions, de génies, de prouesses technologiques, n’ont strictement rien changé ! Ni à la vie politique, ni à la vie des couples ! C’est toujours aussi mal foutu et aussi, comme on le sait, conflictuel. Ce qui fait donc que Freud - moi je trouve ça touchant que son premier souci semblait situer la pathologie à laquelle nous avons tous affaire, pathologie comme tenant à ce qui est le mal-être d’une femme, et qu’elle ne sait pas elle-même, et encore bien moins son partenaire ;  qu’est-ce qui pourrait donc la contenter et lui rendre sa présence au monde plus satisfaisante, au monde et au partenaire, et aux situations à affronter, et plus tranquille, etc.

 

Une petite remarque incidente au passage : la question de la différence des sexes, avec cette fameuse formule : l’anatomie c’est le destin, dixit Freud. Ça n’est le destin, évidemment, que dans la mesure où cette anatomie est immédiatement intégrée dans un système d’interprétation, celui du langage qui fait de cette différence, le signe d’une assignation de rôle à tenir, assignation de rôle à tenir, pour satisfaire la force première, animale, qui agite l’espèce.

 

Le fait de venir forclore l’instance supposée directrice en cette matière, je veux dire à laquelle, nous – les Romains, pour eux, ce n’était pas le cas – nous, nous donnons figure paternelle, le fait de venir forclore cette instance dans ce qui s’appelle les gender studies et ses conséquences, est à proprement parler contradictoire avec le fait que ces rôles ne tiennent leur prix que du fait d’être assignés. Si vous supprimez l’agent causal, l’agent responsable, du même coup les rôles eux-mêmes perdent tout intérêt et toute signification. Je veux donc dire qu’ils ne constituent plus à ce moment-là l’illustration de ce qui serait la liberté du sujet de choisir par rapport à ce qui lui est assigné, mais prendrait simplement l’assomption d’un certain comportement, qui très vite, en une ou deux générations, perdra toute signification. S’il s’agit là d’une révolte, encore faut-il entretenir la figure que cette révolte est supposée abolir. Si cette abolition est réussie, eh bien les figures qui ont le sens d’être, d’accomplir cette révolte, perdent justement toute leur valeur.

 

Nous en serions donc là, à ce constat, dont il faut reconnaître qu’effectivement Freud n’a pas pu mieux démêler, bien que comme on le voit c’était son souci, que Freud n’a pas pu mieux démêler ce qui là était en cause, et n’a vu en quelque sorte, dans l’instance phallique, que précisément celle dont il fallait reconnaître, il faut bien le dire comme ça : le pouvoir universel. Alors que justement, une femme est ce qui vient rompre l’idée d’univers.

 

C’est très exactement l’histoire du traitement de Dora. Freud n’arrive pas à comprendre pourquoi cette belle jeune fille, si bien douée, enfin pourquoi elle ne serait pas heureuse avec cet homme intéressant, Mr. K, bien sous tout rapport et en train de filer avec lui une relation. Non, elle préfère son symptôme avec lequel elle est restée toute sa vie. Ce qui est significatif de cette histoire, comme vous le savez, c’est qu’elle traitera Freud qui prétendait la soumettre à cette maîtrise phallique, autrement dit « faut jouir comme tout le monde quoi ! Qu’est-ce que tu fais comme complications, tu t’amuses à accompagner Mme K à s’occuper de ses gosses, à trimballer la poussette… Il est très bien ce type là ! ». Eh bien, comme vous le savez, Dora traitera, elle que l’on voulait ainsi « soumettre », eh bien traitera Freud en serviteur, c’est-à-dire le congédiera. Et c’est bien comme ça qu’il l’a entendu, c’est bien comme ça qu’il l’a pris, mais ça souligne quelles étaient les forces sollicitées à ce moment-là.

 

Donc nous sommes devant ce qu’il faut retenir comme étant un impossible structural contre lequel nous nous cassons les dents, et qui n’empêche aucunement, comme le savent ceux qui ont un petit coup d’œil sur l’existence privée des analystes eux-mêmes, eh bien que pour être analyste, on n’en est pas moins femme, c’est-à-dire éventuellement insatisfaite et malheureuse.

 

Ben oui ! c’est clair ! À moins, bien sûr, ce qui est quand même l’issue, la guérison, aussi fréquente que stupide, qui est de venir mimer la position virile dans un rapport qui vient souligner le fait que, si le bonhomme, lui, ne doit sa virilité qu’à la castration, une femme elle, ah ah, eh bien elle n’a pas besoin de la castration pour faire valoir une virilité sans faille. Allez vous battre avec ça !

 

Je suis en train, moi, de vous raconter ma vie privée dans les milieux psychanalytiques, puisque j’ai bien connu et apprécié les maîtresses femmes qui étaient le fleuron de notre École freudienne. Il m’est arrivé de participer à des réunions où j’étais à côté de Dolto, qui elle-même était à côté d’une collègue, pour ceux qui s’en souviennent qui s’appelait Irène Roublev, une toute gentille collègue. Et pendant que Lacan parlait dans ce groupe où nous étions, il fallait suivre les commentaires à jets continus qui sortaient de chez Dolto à Irène Roublev. Elles étaient toutes les deux en train de se marrer avec ce que disait le patron, et en train, comme ça, de le rouler dans une farine qui pouvait paraître, au naïf que j’étais, parfois un peu épaisse et un peu lourde, un peu grumeleuse. Mais elles y allaient, mais vraiment avec un soulagement et de bon cœur. Je dois vous dire qu’après tout, ça fait partie des leçons – les leçons on ne les a pas toujours à l’endroit où on les espère – mais là, c’était une leçon, d’une certaine manière, au fond, Lacan et ce qui était son engagement, sa véhémence, sa force, son caractère tordu, ça les faisait marrer, vraiment à fond, à fond, à fond.

 

Et alors, et je vais arrêter là-dessus, pourquoi est-ce que Lacan était comme ça ? Fou ? C’était un furieux Lacan. Je ne dis pas un fou furieux. Il n’était pas fou, mais furieux ! Ça c’était un furieux ! Furieux, c’est-à-dire qu’il était tout le temps, tout le temps sur la brèche, tout le temps. Obsédé, obsédant. Eh bien c’est que justement il apportait sur cette question de la féminité, traitée comme je viens de l’évoquer, avec ces malfaçons qui sont constitutives d’une bonne partie de nos vies et de nos incompréhensions, de nos errements et de nos choix bizarres. Il poursuivait, parce qu’il savait que ce qu’il apportait, ça changeait tout ! Que pour la première fois, vous vous rendez compte ! Il y avait de quoi quand même se prendre pour « quelqu’un », pour la première fois, il apportait des arguments et des types d’écriture qui devaient permettre que ça se passe complétement différemment.

 

Je ne vais pas faire sonner là les trompettes de la pacification. Non non non non non ! Mais que ça ne se passe plus de façon aussi primitive ! Parce-que nos comportements actuels sont aussi primitifs qu’il y a des millénaires.  Ça n’a pas bougé, bien que ça pouvait bouger et être complètement différent.

 

Et je dirai seulement, pour vous mettre sur la voie que dans l’Association Lacanienne, lorsque j’ai souhaité aussi que l’on passe à l’étude du nœud borroméen à trois, qui était cette affaire absolument incompréhensible et surprenante que Lacan amenait. quand j’ai souhaité que l’on passe de l’étude du nœud borroméen à quatrequi est ficelé par le nom-du-père,  avec entre autres conséquences, ce que je viens de raconter, à l’étude du nœud borroméen à trois, c’est-à-dire où tiennent les trois instances Réel, Symbolique et Imaginaire, sans avoir besoin de ce faux fil constitué par le nom-du-père :  les difficultés au sein même du groupe et de la part des meilleurs furent grandes pour accepter,  pour accepter même qu’on s’engage dans cette étude ! C’était magnifique de voir les effets d’inhibition, de répugnance, de pulsion, de rejet, etc. C’était, justement, le témoignage que nous désirons, bien sûr que ça puisse être autrement, bien que personne n’y arrive. Mais en même temps que nous vivons ce masochisme profond dont le désir est devenu aujourd’hui le support. Et comme si nous ne pouvions accepter le désir que marqué par la certitude, par le préliminaire posé de son échec.

 

Merci donc pour votre attention

 

C MELMAN

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