Catherine Rondepierre : « La difficulté du diagnostic différentiel en psychiatrie : la perversion, critères distinctifs »

Conférencier: 

EPhEP,  MTh2-CM-2, le 06/02/2019

Aujourd’hui, je vais évoquer avec vous la question de la perversion. Pourquoi je m’y prends maintenant ? Parce que j’avais, il y a deux ans, eu des remarques fort intéressantes où certains de vos collègues me disaient : « Mais, au fond, on nous parle beaucoup de la différence entre psychose et névrose, mais la perversion on ne l’évoque guère. Et ça reste très opaque pour nous. Est-ce à dire que les pervers vous ne les voyez jamais, qu’ils n’ont pas de demande, dans la mesure où dans le mécanisme même de la perversion, il y a un rapport à l’angoisse particulier ? »

Pour faire vite, on peut dire qu’il y a déni de la castration chez le pervers, donc déni de l’angoisse qui va avec, c’est-à-dire l’angoisse de castration. Mais au fond, y a-t-il d’autre angoisse que l’angoisse de castration ? C’est un pléonasme. Donc, l’angoisse, elle est projetée sur l’autre, diffractée à l’autre. Mais il faut qu’au préalable le pervers l’ait frôlée, éprouvée, pour la projeter sur l’autre. Et ce qui est paradigmatique de la perversion, c’est d’obtenir une jouissance de l’angoisse de l’autre. C’est capital. Il est évident que, de ce fait, le pervers n’est guère en demande de soin, n’a pas de demande du tout, sauf s’il rencontre la justice, ou parfois s’il se déprime, ce qui peut quand même arriver, ou s’il éprouve de l’angoisse parce que ça peut malgré tout lui arriver. Donc il ne vient jamais en tout cas pour guérir de la perversion à proprement parler, jamais.

Il y a une autre situation où l’on peut rencontrer, à notre cabinet, le pervers. C’est quand il vient nous consulter pour nous faire participer à son scénario pervers. Moi, j’en ai été la victime, si je puis dire. Il y a quelques années, un patient vient me voir et manifestement son « trip « était de me faire participer à son scénario pervers. Il était venu évoquer sa problématique voyeuriste. Très vite, ses propos avaient consisté à me dévoiler, me montrer, et par là même me prendre dans son scénario pervers. En gros, c’était : « Je vais vous montrer ce que je me délecte à voir, et vous allez me voir voir. » J’avais très rapidement éconduit ce « patient » entre guillemets. Et ça m’a valu quelques semaines plus tard, pas tout de suite, parce qu’il faut faire attendre pour susciter la surprise, et l’effroi… Qu’est-ce que je reçois ? Un pli assez épais en papier kraft, tel qu’on peut en recevoir des diverses administrations, des administrations diverses et variées. Je l’ouvre, me demandant : « Tiens qu’est-ce qu’on me veut encore ? » Et je tombe sur des photos pornographiques, absolument innommables, où une très, très grosse femme, très laide et très vieille, se faisait enfiler à peu près par tous les orifices. Évidemment,,il avait réussi son coup, qu’est-ce qui m’arrive ? J’étais suffoquée, saisie d’effroi par la violence de ce qu’on m’envoyait dans la figure. Cet exemple met en évidence un trait essentiel du scénario pervers. C’est la dimension du voir, du champ scopique comme on dit. On y reviendra. Donc tout ça pour vous dire que les grands pervers, on ne les croise qu’exceptionnellement au cabinet du praticien. Ils ont plutôt affaire aux experts psychiatres, au cours de leurs démêlés avec la justice. En revanche, les petits pervers font partie de notre quotidien. Vous n’avez pas manqué d’entendre ce diagnostic ô combien galvaudé, médiatisé, qui ne veut strictement rien dire, de « pervers narcissique ». Il y a des forums, des livres de méthodes pour savoir reconnaître un pervers narcissique, pour comprendre qu’on a affaire à un pervers narcissique, et de méthodes pour savoir comment s’en dépêtrer. C’est toujours un pervers, c’est rarement une voire jamais. C’est toujours un. C’est « J’ai découvert que mon mari, mon frère, mon amant, mon patron, mon boss, était un pervers narcissique ». On va y revenir.

Je vais tenter de vous donner un aperçu, uniquement un aperçu, sur la question de la perversion. Un aperçu parce que c’est une question difficile et vaste, et qui pourrait largement nous occuper toute une année.

Nous allons évoquer les grands repérages de la perversion. D’abord la structure perverse, l’acte pervers, le scénario pervers, et enfin les grands traits distinctifs entre structure perverse et manifestations perverses des névrosés, des psychotiques, voire de l’homme ordinaire, et enfin la place de la perversion dans le nouveau malaise dans la civilisation tel que Charles Melman l’aborde dans sa théorie de la nouvelle économie psychique.

D’abord la définition. Vous savez, ceux qui ont l’habitude de me côtoyer, que je suis férue de définitions. La définition du terme perversion : comme je vous l’ai signalé, ce terme ne provient pas du champ médical comme névrose et psychose, mais du champ moral, voire théologique. Il vient du latin per qui veut dire « par » et vertere « tourner ». La traduction littérale est « en tournant » ou encore « détournement ». Perversion en latin ecclésiastique du IIIe siècle désigne toute opération de falsification d’un texte sacré, et par extension la volonté de corrompre les esprits. Puis progressivement pervers signifiera : « personne encline à faire le mal, à inverser, retourner ou renverser les principes éthiques, religieux ou sacrés ». Petite parenthèse : diabolique donc diable vient de bolein qui veut dire « jeter et lancer », et par extension « qui part dans deux directions opposées ». Et aussi une autre parenthèse pour vous donner l’étymologie du mot sacré. Il vient du latin sacer qui veut dire « séparer, retrancher ». Le profane est le contraire ; il signifie « hors du temple », d’où le terme de profanation. Enfin le terme « sanskrit » signifie la « langue sacrée ». Si je vous assomme avec toutes ces définitions et toutes ces étymologies, ce n’est pas pour rien.

Le pervers doit mettre en place le sacré de manière à le profaner, la loi de façon à la défier. Sans reconnaissance de la loi ,du sacré, le mécanisme pervers ne peut pas se mettre en place, d’où ce très célèbre article des Écrits de Lacan, « Kant avec Sade », qui est de 1963. Ce chapitre des Écrits, cet article est repris d’une préface qu’il avait écrite à la Philosophie dans le boudoir de Sade. Lacan y démontre que cet ouvrage de Sade, écrit huit ans après la Critique de la raison pratique de Kant, vient compléter et donner la vérité de ladite critique.

Il est impossible de dégager des notions claires sur la perversion sans en reprendre les grandes lignes historiques. « Perversion » désigne dans le langage courant la déviation des instincts conduisant à des comportements immoraux et anti-sociaux, contrairement à « perversité » qui a toujours une connotation péjorative. Les perversions entrent dans le champ médical par l’étude des perversions sexuelles, et des perversions qui ne portent que sur les déviances de l’activité sexuelle proprement dite, que sur l’acte sexuel proprement dit. Or vous allez voir que ce n’est pas suffisant. Ça s’étend à bien d’autres choses. Il est bien évident qu’en matière de mœurs sexuelles, la notion de perversion a beaucoup évolué en fonction des époques et des normes religieuses et pénales. Par exemple, l’homosexualité n’est sortie de la catégorie des perversions sexuelles que depuis très peu de temps, quelques décennies. La dépénalisation de l’homosexualité en France date de 1982 seulement, et c’est à Badinter qu’on la doit. Alors que l’homosexualité était considérée dans la civilisation gréco-romaine comme l’amour idéalisé, l’amour par excellence, je vous renvoie au  » Banquet « de Platon, qui a fait l’objet d’une année entière de séminaire de Lacan à propos du transfert. Donc l’homosexualité a été punie d’emprisonnement voire de mort par l’Église et violemment réprimée par l’Angleterre victorienne, ainsi, Oscar Wild a passé la plupart de sa vie en prison. Je vous renvoie à ce livre magnifique de Michel Foucault, Surveiller et punir, qui retrace tout l’historique de la question. Un autre exemple plus récent, celui de Turing (1912-1954), qui était un mathématicien anglais de génie, qui fonde les théories mathématiques de l’informatique et de la cryptologie. Il a permis de fabriquer et d’utiliser le premier ordinateur et a été considéré comme un véritable héros de guerre, car il a permis le décryptage des codes secrets nazis. Il a été condamné en 1952 pour homosexualité. Afin d’éviter la prison, il a opté pour l’alternative qu’on lui proposait à la prison, à savoir la castration chimique, deux ans plus tard, il se suicide. Il y avait des statues à son nom. Il y avait des plaques commémoratives. Et il a fallu des décennies et des décennies de procédures effectuées par des associations et par des mathématiciens pour le réhabiliter. Et ça a pris un temps fou parce que c’était dans la loi de l’époque. L’époque disait que l’homosexualité était un délit et donc punie de prison, et c’était comme ça. Et ce n’est qu’en 2013, je crois, que la reine d’Angleterre a fini par le réhabiliter et présenter officiellement ses excuses à cet homme. Turing : T.U.R.I.N.G. Il y a eu beaucoup de films qui ont été faits qui reprennent son histoire. Et en ce moment, il y a une pièce de théâtre – je ne sais pas si elle se joue toujours – qui se donne à Paris, qui s’appelle La machine de Turing.

Le transsexualisme également, a été longtemps considéré comme une perversion sexuelles et a été sortie du catalogue des perversions sexuelles pour être reconceptualisée en » théorie du genre.

 

 Le premier auteur à avoir fait rentrer les perversions sexuelles dans le champ médical, c’est Krafft-Ebing, je vous l’avais dit la dernière fois. C’est un contemporain de Freud. Il écrit en 1886 Psychopathia Sexualis. C’est un ouvrage destiné aux juristes. Il considère que, dans les perversions, il s’agit d’une dégénérescence, au sens où on l’entendait à l’époque. Il s’assigne la tâche d’établir une classification la plus exhaustive possible de toutes les perversions sexuelles, mais là encore en fonction de l’objet sexuel ou du but sexuel. Donc il va décrire la nécrophilie, la zoophilie, la pédophilie, les fétichismes en tout genre, etc. À noter aussi quelque chose d’intéressant : Sacher-Masoch, en 1895, écrit La Vénus à la fourrure. Et Krafft-Ebing crée à ce moment-là le terme de masochisme. Il classe soigneusement le masochisme à la suite du sadisme comme suit : « Direction de l’instinct sexuel vers le cercle de représentation de la soumission à une autre personne, et mauvais traitement infligé par cette autre personne ». Quand on connaît l’intérêt particulier que Freud prête à cette perversion, on se rend compte que sa création lui est contemporaine. On retrouve in extenso dans les différents DSM, c’est-à-dire les manuels anglo-saxons américains et les manuels de psychiatrie, toutes les perversions sexuelles répertoriées par Krafft-Ebing en dehors de l’homosexualité, comme je vous l’ai dit, et du transsexualisme, sous la rubrique non plus de perversion, mais sous la rubrique de dysfonctionnement sexuel. Donc vous voyez déjà le glissement, comme il est important. Dysfonctionnement sexuel au même titre que l’impuissance, la frigidité, etc. Le terme de perversion va disparaître des manuels de psychiatrie et de la nomenclature des classifications, parce que trop connoté d’un jugement négatif, du fait de la confusion sémantique entre perversité et perversion. Les nosographies actuelles proposent d’autres appellations : trouble de la préférence sexuelle ou paraphilie. Donc là encore, on voit disparaître de la nosographie psychiatrique une des grandes entités créées par la psychanalyse, à savoir non pas les perversions, mais la perversion. Alors on va la retrouver vaguement dans le DSM et dans les manuels de psychiatrie sous la rubrique « trouble de la personnalité ». Le fameux pervers narcissique que j’évoquais tout à l’heure, ce serait un trouble de la personnalité. Alors je vais vous lire ce qu’ils en disent, vous allez vite vous faire une idée. Pervers narcissique et personnalité narcissique c’est pareil. C’est « un certain mode de fonctionnement général, dit de type grandiose, caractérisé par la surestimation par le sujet de sa valeur et de ses capacités, une grande susceptibilité aux critiques et aux désaccords des autres, vécus alors comme un sentiment de rage, de honte ou d’humiliation. Les personnalités narcissiques très imbues d’elles-mêmes projettent dans l’avenir des fantasmes de réussite, de pouvoir de création exceptionnel, sollicitant toujours l’admiration des autres, dont ils attendent la confirmation régulière de leur prééminence. Ils sont dénués d’empathie alors même qu’ils attendent tout des autres jusqu’à les exploiter pour leur réalisation personnelle. » Vous voyez comme c’est clair. C’est une espèce de salmigondis entre des notions psychanalytiques, celle de narcissisme notamment, extrêmement galvaudées. Et là, si il n’y a pas un jugement moral, eh ben je ne sais pas ce qu’il y a. Voilà ce que l’on a ! Vous voyez un peu.

On va maintenant reprendre pas à pas les théories psychanalytiques de la perversion, et non encore une fois des perversions – la tâche n’est pas très facile – Freud, Lacan.

Freud s’intéresse très tôt aux perversions, au moins pour avoir retrouvé sous la forme de fantasmes pervers un équivalent imaginaire des pratiques perverses chez tous les sujets normaux et névrosés. Les fantasmes pervers sont communs chez tout le monde. Comme vous le savez, Freud considère l’enfant comme un pervers polymorphe, c’est-à-dire capable de s’adonner à toutes les perversions, lesquelles existent sous la forme de pulsions partielles. Qu’est-ce que les pulsions partielles ? Les pulsions partielles font partie de la théorie freudienne de l’organisation sexuelle générale. La sexualité infantile est définie par le jeu inorganisé des pulsions partielles pour ne trouver son organisation définitive qu’au moment de la puberté. Elle fonctionne d’abord à l’état anarchique pour s’organiser secondairement. Seuls les processus du refoulement d’une part et de la sublimation concourent à faire adopter peu à peu à l’enfant une érotisation génitale privilégiée, et même exclusive. Enfin, c’est dans la forme paradigmatique idéale, parce qu’on se demande bien qui ne ressent pas d’érotisation autre que génitale, notamment dans la sphère orale pour ne citer que celle-là. La névrose est interprétée comme la conséquence d’un refoulement excessif des pulsions partielles, alors que les perversions seraient une mise en acte de ces mêmes pulsions partielles destinées normalement à rester inconscientes, d’où la célèbre formule de Freud : « La névrose est le négatif de la perversion ». Négatif est évidemment ici à entendre au sens de négatif d’une photo. C’est surtout dans ses toutes dernières publications, 1920, qui s’appellent « De la différence anatomique des sexes et ses conséquences » et « Le fétichisme », que Freud va conceptualiser le mécanisme psychopathologique à l’œuvre dans la perversion. Il la conceptualise comme troisième entité nosologique à côté des névroses et des psychoses. Je vous rappelle que, dans la névrose, on a affaire principalement au refoulement (Verdrängung) ou à la négation (Verneinung). Qu’est-ce que c’est la négation, la Verneinung ? C’est : « Ne croyez surtout pas que je parle de ma mère », alors qu’effectivement, qu’évidemment, c’est de ma mère dont il s’agit.

Dans la psychose, on a affaire à la Verwerfung, que Lacan a traduite par forclusion. C’est-à-dire tout ce qui est rejeté de l’intérieur reparaît à l’extérieur, traduit par Lacan en : « Ce quelque chose qui échappe au symbolique réapparaît dans le réel ».

Dans la perversion, le mécanisme à l’œuvre est tout autre. Il s’agit de la Verleugnung, traduit par les lacaniens par désaveu. Reprenons en détail. L’enfant va découvrir la différence des sexes. C’est en fonction de cette différence que s’organise le désir sexuel, l’enfant ayant à y prendre conscience de son identité sexuelle, et de ce que celle-ci lui commande dans son rapport aux autres et singulièrement dans son rapport à ses père et mère. C’est donc à partir de ce savoir nouvellement acquis que l’Œdipe prend sa fonction normative, en permettant à l’enfant de constituer les idéaux qui ordonneront sa vie sexuelle. Une telle acquisition prend les formes du complexe de castration chez le garçon, de l’envie de pénis chez la fille. Freud a montré que, pour le fétichisme, la découverte de la différence des sexes n’était pas frappée de refoulement, comme pour le névrosé. Le jeune garçon répudie la découverte qu’il vient de faire, à savoir ce qu’il vient de découvrir, l’absence de pénis chez la mère. Il désavoue ce qu’il a découvert et ce que cette découverte implique pour lui dans sa position subjective à l’égard du désir. C’est donc ce désaveu, Verleugnung, qui constitue l’originalité de la position du fétichisme, et qui l’amène à se satisfaire de l’érotisation d’un vêtement, d’un sous-vêtement ou d’une chaussure aperçue sous l’ourlet de la robe, à l’époque les femmes avaient des robes longues, donc sous l’ourlet de la jupe, en bref de cet objet aperçu sur la route de l’objet rejeté. La connaissance de la différence des sexes n’est donc pas à proprement parler frappée de forclusion comme dans la psychose. Freud nous dit que tout se passe comme si le fétichisme gardait pour une part l’ancienne croyance infantile concernant l’existence d’un pénis chez la femme, tandis que, pour une autre part, il se résigne aux conséquences de cette différence des sexes. Ainsi est-il partagé entre deux croyances. Son Moi se trouve divisé entre deux croyances contradictoires. C’est le fameux clivage du moi : Spaltung. Lacan a repris et développé cette notion de Spaltung, autour de laquelle il articule la position du sujet au regard de son désir et l’objet de son désir, objet a.

Comme tout ça est bien aride, on va reprendre l’exemple admirablement parlant de ce jeune homme décrit par Freud dans son fameux article sur le fétichisme. Ce jeune homme a pris comme objet fétiche un certain brillant sur le nez des femmes. C’est un jeune homme qui avait été élevé dans une nurserie anglaise et qui était venu en Allemagne, où il avait oublié sa langue maternelle. Le fétiche dont l’origine se trouvait dans la prime enfance ne devait pas être compris en allemand mais en anglais. Le brillant sur le nez était en fait « regard sur le nez ». En anglais, regard c’est glance ; ça signifie regard. Et, en allemand, brillant c’est Glänzend. Ainsi le nez était ce fétiche auquel il pouvait à son gré octroyer ce brillant que les autres ne pouvaient percevoir. On remarque ici la dimension du champ scopique présent dans les perversions. La signification du fétiche est qu’il représente un substitut du pénis, mais pas de n’importe quel pénis : de celui de la toute première enfance. Il est le substitut du phallus de la femme, de la mère, auquel a cru le petit enfant et auquel il ne peut pas, ne veut pas renoncer. Le processus est le suivant, nous dit Freud : l’enfant s’est refusé à prendre connaissance de la réalité de sa perception, la femme ne possède pas de pénis. Il s’est donc refusé à cette connaissance. Il s’en est rendu compte, mais il l’a refusée. Ce ne peut pas être vrai, car si la femme est châtrée, une menace pèse sur la possession de son propre pénis à lui, ce contre quoi il se hérisse. Et Freud a cette formule magnifique, il dit : « Ce morceau de narcissisme dont la nature prévoyante a justement doté cet organe. » C’est à propos du fétichisme que Freud met en place le processus à l’œuvre dans la genèse de la perversion. Ce qui ne signifie absolument pas que le fétichisme est forcément le propre du pervers, pervers au sens de la structure. Dans toute sexualité, il y a une part de fétichisme. Pour Lacan, le fétiche n’est pas une métaphore, mais une métonymie du phallus. Il fera par la suite tout un développement sur le voile, sur ce qu’il cache, qui peut être plus érotisé que ce qu’il y a derrière ce que cache le voile. Le voile en lui-même devient plus érotique que ce qu’il cache. Donc c’est du fétichisme à l’état pur.

Maintenant, on va s’attaquer à Lacan et à la dialectique du désir. Tout ça encore très sommairement. Si Freud n’a pas établi clairement la différence entre pénis et phallus, il a malgré tout postulé que c’est le pénis en tant que présent ou absent qui entrait dans la dynamique du complexe d’Œdipe et de l’angoisse de castration. Donc il le situe comme un objet éventuellement manquant. Il n’a pas été sans s’étonner que l’organe féminin, sexuel féminin, ne soit pas pris en compte sauf sous la forme d’un substitut phallique : l’enfant que la petite fille désire du père. Donc c’est quelque chose de proéminent qui manque ou qui ne manque pas. Donc c’est la marque d’un manque. Ce n’est pas l’organe en tant que tel, on est bien d’accord. Lacan, lui, engage la dialectique du désir sur le postulat de la primauté du phallus – phallus n’est pas l’équivalent de l’organe pénien, mais il est un signifiant, je passe vite. L’enfant dans un premier temps s’identifie au phallus comme objet manquant à la mère, et comme désir du désir de la mère. La mère va désirer ce qu’elle n’a pas, et l’enfant va s’identifier comme désir du désir de la mère. Et il va être dans une dialectique de « être le phallus ». Il va s’identifier au phallus : « Je suis le phallus », « Je suis le phallus que ma mère n’a pas. » Puis on va passer à l’étape suivante de la dialectique du désir, à l’étape qui est la question de l’avoir ou de ne pas avoir ledit phallus. Ce n’est pas la même chose. Avoir cet objet manquant à la mère, objet de son désir. Mais la problématique phallique ancrée dans l’imaginaire est sous-tendue par la dimension symbolique qui nous ramène au processus de la métaphore paternelle.

La primauté du phallus imaginaire. Phallus imaginaire : Lacan a deux façons d’écrire phallus. Il l’écrit avec la lettre phi, grecque. Il l’écrit avec un petit phi (φ) minuscule quand il s’agit du phallus imaginaire, et avec un phi (Φ) majuscule quand il s’agit du phallus symbolique. Pour donner une image de ce qu’est le phallus imaginaire, prenons l’exemple des pénis en érection que l’on trouve, par exemple, dans l’île de Délos, dans cette fameuse allée des pénis en érection. Ce pénis en érection c’est le phallus imaginaire par excellence. C’est une représentation, une présentation de la virilité, c’est une image de virilité, d’accord ? Donc ce phallus imaginaire va jouer un rôle structurant dans la dialectique œdipienne, dans la mesure où la dynamique phallique promeut une opération symbolique inaugurale qui se résout avec l’avènement de la fameuse métaphore du Nom-du-Père. Avec Lacan, le phallus va être institué comme signifiant primordial du désir. Il l’écrit donc grand phi (Φ). L’enfant passant de « l’être » puis de « l’avoir » va se soumettre à la loi du père et admettre la castration, ce qui lui permettra d’accéder à son propre désir. C’est l’accès à la castration, donc à la loi symbolique, qui permet à l’individu de se structurer et d’accéder à son désir à lui, et de ne plus être entièrement aliéné au désir de la mère notamment.

Voilà exposées de façon très sommaire, voire très caricaturale, les notions freudiennes et lacaniennes dont nous avions besoin pour exposer la structure perverse.

Revenons à notre pervers. Toute la problématique du pervers tient donc dans ce désaveu de la castration, dans le postulat de l’avoir du phallus, dans l’absence de soumission à la loi du père et donc à la loi tout court. Nous allons mettre à l’œuvre ces théories quelque peu abstraites par des illustrations cliniques.

Premier point. Une des caractéristiques fondamentales du pervers est son défi à la loi. Non seulement la loi, il n’en est pas ignorant, mais il a à son endroit une attitude très rigoriste. À ce titre, certains d’entre eux peuvent devenir de grands moralistes, établissant avec une extrême rigueur l’ordre des valeurs les plus fondatrices dont ils s’efforcent d’assurer et de développer toujours plus loin la législation inaugurale. Ils se portent, pour certains, le garant de la loi morale. C’est bien évidemment pour la mettre au défi que le pervers l’établit avec cet acharnement. Il n’est pas rare de constater avec stupeur que tel magistrat, homme de loi, haut dignitaire dans sa province, prêtre – dépositaire de la loi religieuse quand même, la loi morale – soit découvert comme étant pédophile depuis de très nombreuses années au cours desquelles il a pu commettre ces actes pervers sur de très nombreuses victimes. S’il établit la loi, c’est pour la mettre au défi, la subvertir, la transgresser, au profit de la loi de son propre désir, de sa propre jouissance. Cette jouissance, le pervers ne s’en montre pas avare pour peu qu’il trouve un allié à sa réalisation. Il lui faut trouver un complice, un médiateur complice, un tiers complice. Le pervers est donc d’abord conduit à poser la loi du père et la castration comme une limite existante, afin de mieux montrer ensuite qu’elle ne l’est pas puisqu’on peut toujours prendre le risque de la franchir. C’est dans la stratégie de ce franchissement que le pervers s’offre le bénéfice de sa jouissance. Toutefois sa volupté, sa jouissance, au pervers, nécessite toujours la complicité imaginaire ou réelle d’un témoin qui assiste médusé à ce tour de passe-passe qu’il effectue vis-à-vis de la castration. C’est ainsi que l’acte ou l’agi pervers ne s’assure la jouissance qu’à la faveur d’un tiers complice, dont la présence et le regard lui sont indispensables. L’exemple que je vous ai donné tout à l’heure, qui m’est arrivé, en est une parfaite illustration. Il me donne à voir ce qu’il se délecte à voir. Le regard de l’autre devient complice et nécessaire pour le pervers, alors qu’il est dénonciateur pour l’être normal et le névrosé.

Le scénario pervers maintenant. Le scénario pervers dans le champ scopique : deuxième caractéristique extrêmement importante. Dans le scénario pervers quel qu’il soit, il y a toujours une composante des couplages : exhibitionnisme-voyeurisme, sadisme-masochisme. Il n’y a pas d’exhibitionniste qui ne convoque l’autre comme voyeur, et de masochiste qui est d’abord la dénonciation du sadisme de l’autre. Le masochiste s’évertue à donner à l’autre une posture, une place sadique.

Freud élabore cette théorie des couples contraires dans un célèbre article, « Pulsions et destins des pulsions », qui est un des textes fondateurs de sa métapsychologie, en 1915. Il s’agit d’un des destins des pulsions sexuelles : le renversement en son contraire. Le scénario pervers est absolument répétitif, soumis à des règles rigoureuses établies par le pervers. Comme tout scénario, il exige une mise en scène, des acteurs et des spectateurs. Prenons un exemple très illustrant, celui de l’exhibitionniste, ou encore du travesti, du travestisme. Je ne parle pas du transsexuel, je parle du travestisme, qui sont évidemment très similaires : « J’ai le phallus, je te le montre » ou bien « J’ai ou je n’ai pas », jeu de cache-cache pour les travestis, où finalement « Je le dévoile, je te l’exhibe à toi médusé ». Un certain nombre d’hommes se font ainsi berner par des travestis plus ou moins opérés, plus ou moins traités par des hormones, ou très féminins dans leur stature et dans leur accoutrement, et à la dernière minute, ils exhibent – quoi ? – le phallus qui était bien caché. Ils se retrouvent pris au piège du pervers qui bien sûr va jouir de lui montrer l’objet fascinatoire si bien dissimulé : le phallus.

Quant à l’exhibitionniste, il vous l’exhibe, le montre au détour d’un chemin, d’un couloir de métro, encadré, cadré par l’ouverture de l’imperméable de manière à exercer une fascination horrifiante chez sa victime qui est horrifiée de quoi ? Qui est horrifiée d’avoir été placée en position de voyeur à son insu. Il vous donne à voir. Il se fait voir. C’est donc un acte, ça n’a rien de passif. J’ai fait l’impasse sur le couple sadomasochiste, car le masochiste ferait l’objet de plusieurs topos tant Freud l’a développé et en a fait non seulement une perversion, mais une véritable entité métapsychologique à l’œuvre dans quasiment tous les cas de figure, du normal aux différentes entités pathologiques.

Troisième et dernier point clinique que j’aborderai – il y en a beaucoup d’autres, mais on ne peut pas tous les aborder, ça ferait catalogue à la Krafft-Ebing – dernier point fondamental : le pervers tire sa jouissance de l’angoisse qu’il suscite chez l’autre. La castration est désavouée. L’angoisse de castration n’est néanmoins pas toute entière évacuée, car il en sait quelque chose tout en ne voulant rien en savoir. Donc dès qu’il la frôle, il la projette, la diffracte sur l’autre et tire une grande jouissance. Pour vous faire percevoir ce phénomène, je vais prendre des petits exemples cliniques qui ne sont pas justement des perversions dans le dogme, liées à l’objet sexuel ou au but sexuel, mais qui sont néanmoins des perversions. Il y a un tableau qui est très intéressant, qui s’appelle le syndrome de Lasthénie de Ferjol. Lasthénie ne s’écrit pas « l’ a.s.t », etc. comme une asthénie, être asthénique veut dire être fatigué. C’est « Lasthénie ». C’est le prénom d’une héroïne tirée d’une nouvelle de Barbey d’Aurevilly. Cette nouvelle, je vous en recommande la lecture. Elle s’appelle « Une histoire sans nom ». C’est un syndrome qui a été décrit, non pas par les psychiatres parce que ces pervers-là ne viennent jamais nous voir comme je vous l’ai dit – je vous ai expliqué pourquoi – mais qui a été décrite par les hématologues. Ce sont eux qui les ont vus et donc qui les ont appelés ainsi. Alors qu’est-ce que c’est ? Ce sont des femmes la plupart du temps, qui font partie du domaine médical ou paramédical – des infirmières, des biologistes – qui volontairement s’extraient du sang, soit en se mordant la langue, en se faisant saigner, soit se faisant des petites scarifications, soit carrément en prenant une seringue et en se faisant des ponctions, en prélevant leur sang. Et elles s’amènent à l’hôpital en ayant une anémie. C’est-à-dire que la formule sanguine montre qu’elles manquent de globules rouges, et elles ont ce qu’on appelle une anémie ferriprive. C’est ce qui signe les anémies par saignement. Alors, le médecin bien benoît va commencer à se demander pourquoi ça saigne, et va les explorer de tous les côtés, voir pourquoi il y a une hémorragie, etc. C’est volontaire. Et pourquoi c’est fait ? C’est fait pour défier le savoir médical, le mettre au défi et le mettre à défaut, évidemment en ayant une attitude parfaitement masochiste puisqu’elles se font du mal quand même au passage. Mais elles en tirent une jouissance extrême, surtout quand elles voient le médecin patouiller et s’angoisser. Donc elles vont tirer une angoisse de l’angoisse de l’autre parce que le corps médical va devenir paniqué et angoissé en voyant ces femmes chez lesquelles on ne trouve rien – puisque voilà – qui prennent une valeur cadavérique et qui, si on continue à les laisser comme ça, peuvent mourir. Vous voyez jusqu’où ça peut aller.

Un autre syndrome, un peu dans le même genre, je ne sais pas si vous en avez entendu parler : le syndrome de Münchausen. Ce sont des gens qui se font opérer, voire mutiler volontairement. Alléguant des maux de ventre, on leur enlève l’appendice, ensuite on leur vire la vésicule, et puis ça va de plus en plus loin. Ils se font faire des examens de plus en plus intrusifs, à tel point que certains services de chirurgie ou certains services des urgences les signalent en disant : « Surtout si Machin se repointe vous le virez parce que c’est… ». Mais dans ce cas-là, ils vont aller en province où on ne les connaît pas, ou à l’étranger, etc., pour les mêmes raisons.

Pire que tout, c’est ce qu’on appelle le syndrome de Münchausen par procuration. C’est pire que tout. Ce sont des parents, des mères ou des parents, des couples parentaux, qui provoquent volontairement des maladies à leur gamin et qui ensuite l’amènent aux médecins.

Donc vous voyez que tout ça, ce sont des perversions qui n’ont pas comme objet l’objet sexuel par définition. Bien sûr que la sexualité est en question puisqu’elle est partout en question, mais ce n’est pas lié à l’acte sexuel en lui-même.

Pour finir, enfin pour continuer, je vais vous donner quelques éléments permettant de faire le diagnostic différentiel entre perversion, psychose et névrose.

Il semblerait du moins en théorie que la différence entre psychose et perversion soit très simple. On fait très facilement le diagnostic.

Chez le psychotique, il n’y a pas du tout le même rapport à la castration que chez le pervers. Dans un cas, dans le cas du psychotique, comme le Nom-du-Père est forclos, l’enfant ne sera jamais inscrit dans la dynamique symbolique comme sujet. La mère psychotisante représente la loi aux yeux de l’enfant, mais une loi qui a le caractère de convenance personnelle. C’est-à-dire que c’est tout sauf une loi, bien évidemment. L’enfant reste donc assujetti à la toute-puissance maternelle. Ainsi, si le psychotique peut commettre des actes monstrueux – on en a vu un exemple il n’y a pas longtemps, une femme psychotique a mis le feu à un immeuble dans Paris il y a quarante-huit heures, je crois, qui a provoqué la mort de dix personnes – ainsi si le psychotique peut commettre des actes monstrueux pour lesquels se pose la question d’un acte pervers, bien sûr, mais ce n’est jamais par défi, transgression de la loi qu’il ne reconnaît pas. Il n’y a pas d’adresse à l’autre, au regard, à l’angoisse de l’autre. Ce qui ne signifie pas du tout qu’il ne provoque pas d’angoisse chez l’autre, bien évidemment. Quand on voit ce psychotique japonais qui avait bouffé petit à petit sa petite amie après l’avoir découpée en morceaux, il avait commencé par bouffer les seins, etc., on ne peut pas dire que ça ne déclenche pas une angoisse abominable chez l’autre. Mais ce n’est pas de ça dont il jouit. Ça n’est pas provoqué. D’ailleurs ce n’est pas considéré comme un acte au sens juridique du terme. Ces psychotiques-là ne seront pas jugés, alors qu’un pervers, oui. Oui, c’est considéré comme un acte. Voilà schématiquement. Mais il faut garder en tête cette règle d’or : quand on a affaire à un patient qui cherche à susciter l’angoisse chez l’autre, et surtout à en tirer sa jouissance, on évoque toujours la perversion.

Qu’est-ce qui nous permet de différencier le pervers des névrosés, obsessionnels et hystériques surtout ? Là c’est un petit peu plus difficile, parfois. Pour l’obsessionnel version masculine, la femme peut être instrumentalisée, comme dans le cas des pervers. Elle peut être chosifiée, mise à distance, dans la mesure où c’est le sujet lui-même qui doit s’interdire de savoir qu’il la désire, pour éviter le conflit que ça générerait chez lui. Je vais vous donner un exemple tout de suite. Un monsieur très très obsessionnel – c’est de la clinique, c’est quelqu’un que j’ai rencontré – très obsessionnel, une névrose obsessionnelle gravissime, se marie. Le soir de sa nuit de noces, il trace un trait au feutre pour partager – un trait au feutre sur le drap – pour partager le lit en deux : « Ça, c’est chez toi, ça, c’est chez moi ». Ce trait est un mur infranchissable. De quoi s’agit-il là ? Une résurgence infantile despotique qui donne libre cours à la pulsion de maîtrise de l’objet ramènera la femme à la dimension d’objet, ni désirant – elle ne peut en aucun cas être un objet désirant – ni désirable. Ainsi l’obsessionnel y trouvera matière à se rassurer dans le souci qu’il a de sa possession. En d’autres termes, c’est dans l’asphyxie du désir de l’autre que l’obsessionnel parvient à soutenir la logique propre de son désir. Cet homme-là à l’heure actuelle ferait certainement l’objet de forums et de plaintes pour accusation de pervers narcissique.

Hystérique maintenant. La femme hystérique. Dans l’hystérie, il existe l’expression d’un défi de revendication phallique. Mais elle ne remet jamais en cause, comme chez le pervers, la loi du père référée à la logique phallique et au signifiant de la castration. Je vais vous citer ce que Joël Dor en dit dans le livre qui s’appelle Structure et perversions. Je ne sais pas s’il n’est pas épuisé. Mais c’était un très bon livre. Il était de 1985. Il est peut-être épuisé. Je n’en sais rien. Je vous lis ce qu’il dit de l’hystérique : « Évoquons l’exemple si classique de l’identification fantasmatique de la femme hystérique à la prostituée. C’est toujours dans un formidable défi phallique que l’hystérique se prend au jeu d’arpenter le trottoir ou de stationner dans sa voiture en un endroit stratégique. Mais la jouissance de l’hystérique à travers ce défi chute immédiatement dès que l’occasion lui est donnée de renvoyer au consommateur imprudent : “Vous faites erreur, je ne suis pas celle que vous croyez !” ». Un autre terrain favorable à la manifestation du défi hystérique féminin est celui de la mise à l’épreuve dans le registre de la contestation phallique, dirigée à l’endroit d’un partenaire masculin. Une des expressions favorites de cette mise à l’épreuve s’actualise par l’invective classique : « Sans moi, tu ne serais rien ». Formule canonique qui reçoit sa traduction la plus juste en ces termes : « Je te mets au défi de me prouver que tu as bien ce que tu es supposé avoir ». Comme nous le savons, pour peu que le partenaire mal avisé s’engage dans une telle démonstration, l’hystérique n’a alors de cesse d’amorcer une surenchère du côté du défi. » Ça n’est jamais assez.

Quant à l’hystérie masculine, le versant de l’hystérie masculine. Le défi est lui aussi logé à l’enseigne de l’attribution phallique, mais sur un autre mode. Tout se passe comme si l’hystérique masculin ne s’investissait que s’il est convoqué par le désir de l’autre féminin. Il se lance dans ce contexte à lui-même un défi intenable puisqu’il résulte d’une conversion inconsciente entre désir et virilité. Pour l’hystérique masculin, être désiré ou être désirable ne peut pas s’expliquer autrement qu’au regard de la virilité, et donc de ses attributs. Donc il ne peut désirer une femme sans lui administrer la preuve de sa virilité. Il ne peut désirer une femme que dans la mesure où elle succombe à la démonstration de sa virilité. Se lançant ce genre de défi intenable, il ne peut y répondre que sur le mode de l’infirmité sexuelle symptomatique qui lui est familière : impuissance ou éjaculation précoce.

En conclusion, que ce soit chez l’obsessionnel ou l’hystérique, le défi n’est pas le même défi que celui du pervers. Le défi vis-à-vis de la possession de l’objet phallique se situe essentiellement dans l’alternative de l’avoir ou de ne pas l’avoir – ça, c’est chez le névrosé : « Je l’ai ou je ne l’ai pas », « Je le revendique ou pas ». Tandis que, chez le pervers, la problématique du défi s’organise autrement. Ce qui est défié c’est la loi du père. Il se situe essentiellement dans la dialectique de l’être : « Être le phallus ».

Pour conclure, j’ai pratiquement fini, il faut évoquer la dimension sociale de la perversion telle qu’elle se développe de nos jours. C’est ce que Charles Melman soutient dans son livre, dans son ouvrage L’homme sans gravité, que je suppose vous n’avez pas manqué de lire. Ce livre a obtenu un énorme succès éditorial. Il y soutient la thèse d’une nouvelle économie psychique. Il nous dit en introduction : « Nous passons d’une culture fondée sur le refoulement des désirs, et donc la névrose, à une autre qui recommande leur libre expression, et promeut la perversion. » Voilà, j’en ai fini. J’attends vos questions.

Oui. Oh là là, ça fuse !

Intervenant : Juste une info sur l’ouvrage dont vous venez de parler, sur Structure et perversions. Il est toujours dispo aux éditions Denoël.

Dr C. Rondepierre : D’accord.

Intervenant : C’est Joël Dor. C’est 1987.

Dr C. Rondepierre : Joël Dor. Il est toujours disponible et il est très bien.

Intervenant : 23.95 euros.

Dr C. Rondepierre : Merci beaucoup. Il est très bien. Je m’en suis beaucoup inspirée.

Intervenant : Juste par rapport à ce que vous aviez dit au début. Vous aviez parlé de la perversion comme – d’après ce que j’ai noté, peut-être ai-je mal compris ou entendu – limite d’angoisse de castration projetée sur l’autre, ou est-ce plutôt l’angoisse de castration ?

Dr C. Rondepierre : Non, c’est l’angoisse de castration qui est déniée, et projetée ou refusée, désavouée et projetée sur l’autre.

Oui ?

Intervenante : Oui. J’ai deux questions, s’il vous plaît. Tout d’abord, à la fin vous avez parlé de l’hystérie féminine, et pour moi l’hystérie féminine c’était liée au cas Dora et à des maladies que j’appelle psychosomatiques. Et ce que vous avez, ce n’’était pas du tout ça. Donc j’aimerais bien avoir une explication, s’il vous plaît.

Et ma deuxième question, je ne comprends pas du tout ce qu’est le grand phi. Et je ne comprends pas ce que vous avez expliqué sur le passage, le signifiant primordial du désir et se soumettre à la loi du père. Je ne comprends pas comment ça fonctionne.

Dr C. Rondepierre : OK. Cette deuxième question, je vous propose de patienter un peu parce que je vais reprendre avec des schémas que j’avais préparés, tout le développement de ça, d’accord ? Donc je vous propose de patienter un peu.

Quant au cas Dora, ce ne sont pas des problèmes psychosomatiques. Freud parle de conversion d’une énergie psychique. D’ailleurs, il se demande comment ça fonctionne. Il dit que c’est toujours un mystère de conversion en quelque chose de somatique. Toutes les hystériques ne font pas des conversions. Symptôme de l’hystérique, mais toutes les hystériques ne font pas de conversions. Donc, là je parle plutôt dans ce cas de la structure hystérique et de son rapport au phallus.

Technicien : Ils sont forts, ils n’ont pas de questions. Vous n’avez pas de questions, vous qui êtes une autre adresse ? Personne ce soir. On a de la place, on a du temps.

On s’arrête ? Ah ! Voilà une petite question !

Intervenante : Je ne suis pas sûre d’arriver à exprimer exactement ma question.

Dr C. Rondepierre : Mais ce n’est pas grave.

Intervenante : J’ai pris mon temps. Vous avez parlé du rapport du psychotique à la loi. Et je pensais au président Schreber qui justement est du côté de la loi, puisque c’est son métier.

Dr C. Rondepierre : Il est procureur…

Intervenante : Comment est-ce que, justement, il peut manipuler, enfin ce n’est pas manipuler, mais utiliser ou manier la loi sans avoir de rapport symbolique avec ?

Dr C. Rondepierre : Oui, alors c’est un cas très particulier. Schreber va exercer son métier pendant de très longues années, sa psychose ne va pas se révéler, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’existait pas, puisque selon Lacan c’est vraiment une question structurale, et c’est dès l’origine avec cette fameuse métaphore originelle que se passe quelque chose dans la symbolisation qui a des ratés en fait. Donc, il y a des ratés. C’est-à-dire que le Nom-du-Père est forclos donc il y a quelque chose dans la chaîne signifiante primordiale qui ne marche pas. Mais ça ne veut pas dire que son délire éclot tout de suite. Donc, il a fait des études brillantes puisqu’il est devenu magistrat. Il a même exercé, et c’est au moment où justement il va devenir président, il va monter en échelon, que là, à l’occasion de ce changement, va éclore le délire.

Intervenante : Mais du coup, sur la problématique de l’avoir ou ne pas l’avoir du côté de la névrose, et de l’être du côté pervers, est-ce que le psychotique pose cette question ?

Dr C. Rondepierre : Il n’y a rien du tout qui se passe puisqu’il n’a pas accès à la castration, puisqu’il n’a pas accès à la première métaphorisation du Nom-du-Père. Donc il est exclu de la castration. Ce n’est pas un être castré. C’est un être entier, contrairement au névrosé et au pervers qui s’en sort autrement avec la castration, mais qu’il a frôlée, mais qu’il n’a pas vécue jusqu’au bout puisque ça a été refusé. Tout ça c’est quand même très théorique et un petit peu compliqué à comprendre effectivement.

Intervenante : Excusez-moi. Qu’est-ce ça veut dire première métaphorisation du Nom-du-Père ?

Dr C. Rondepierre : Non, écoutez, je sais que vous me posez à chaque fois la même question. Je vous ai dit que je fais ça avec des schémas. Je vais déjà expliquer ce qu’est une métaphore, comment c’est la substitution d’un signifiant à un autre signifiant. Il faut que je reprenne tout ça.

Technicien : On va les scanner, les schémas.

Dr C. Rondepierre : Voilà ! Et je promets que je fais ça la prochaine fois.

Intervenante : Alors, moi, j’ai une question quand même, mais peut-être un peu naïve. Vous avez dit que le pervers donne à voir ce qu’il se délecte à voir. Ce qu’il se délecte à voir dans l’exemple que vous avez donné, ça peut être des choses horribles. Et alors est-ce qu’on pourrait dire que le pervers est pervers aussi en se délectant de voir ces choses horribles tout simplement sans même [inaudible] ?

Dr C. Rondepierre : Il y a toujours, comme je vous l’ai dit, un autre. C’est toujours en duel même si l’autre est purement imaginaire. Il s’imagine voir être vu, être surpris en train de voir. Voyez même si celui qu’il voit en train de voir n’est pas là. Mais il faut qu’il se l’imagine pour jouir. OK ? Voilà. Bon, merci de ces questions, et à la prochaine.

[Applaudissements]

Retranscription réalisée sous la responsabilité des étudiants de l’EPhEP

Retranscription faite par : GENIN Nathalie

Relecture faite par : LÉPINE Estelle