Bernard Vandermersch : Névrose hystérique et névrose obsessionnelle

Conférencier: 

EPhEP, MTh2-ES6-2, le 31-01-2019

Nous n’aurons qu’un cours cette année pour évoquer ces deux types de névroses. Je vous ai suggéré de lire les cours faits par Valentin Nusinovici sur ces deux névroses qui sont sur le site. Ils sont excellents et cela me permettra d’être plus libre et de ne pas être exhaustif.

Névrose hystérique

Quelques lectures :

Etudes sur l’hystérie, S. Freud et J. Breuer. (1895) PUF

Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) (1905) S. Freud in Cinq psychanalyses, PUF, 1966 ; O.C. T. VI, 2006, PUF

Nouvelles études sur l’hystérie, Séminaire 1993-1994, Charles Melman, Erès, 2010.

Le cours que Valentin Nusinovici a fait sur ces deux névroses. EPHEP.

 

Avertissement.

Je vais vous parler de choses qui n’existent pas ou plus. En effet, il s’agit d’une terminologie d’origine en partie psychanalytique ou reprise par la psychanalyse. Ces termes sont absents aujourd’hui de la nosographie psychiatrique internationale.

Vous en saurez plus sur l’hystérie en visitant l’exposition Freud au musée d’art et d’histoire du judaïsme qu’à consulter le DSM.

Pour retrouver l’hystérie dans le DSM il faut visiter :

-dans les troubles « somatoformes »

Trouble somatisation .F45.0

Trouble somatoforme indifférencié, F45.1

Trouble de conversion, F45.x

Trouble douloureux, F45.4

Hypocondrie, F45.2

Trouble somatoforme non spécifié F45.9 comme le pseudocyesis (grossesse nerveuse),

-dans les troubles dissociatifs :

Amnésie dissociative F44.0

Fugue dissociative, F44.1

Trouble dissociatif de l’identité, F44.81

Trouble de dépersonnalisation F48.1

Trouble dissociatif non spécifié F44.9,

-une partie des Troubles sexuels et de l’identité sexuelle F52.0, F52 .10, F52.2, F52.3, F52.5

-et des troubles des conduites alimentaires et des troubles du sommeil….

Et bien sûr les troubles anxieux qui rassemblent et distinguent les phobies, le TOC, le PTSD, l’anxiété généralisée F40. 00, 01, 2, 1 ; 42.x ; 43.1 ; 43.0 ; 41.1

Je ne mentionne pas les troubles dépressifs si fréquents dans l’hystérie.

Tous ces troubles sont à distinguer des Troubles factices F68.1

On mesure à quel point un consensus international peut apporter de progrès dans la clarté et la simplification !

Néanmoins j’ai en charge de vous exposer les « Critères de discernement des grandes pathologies psychiatriques : Névroses, psychoses et perversions. »

Discerner c’est cerner, passer au crible, c’est discriminer, sans aller jusqu’à la crise voire au crime (décision judiciaire), discrètement, comme en secret, mais avec de bons critères, afin d’acquérir une certitude. Tous ces mots sortent d’une même racine indo-européenne krei : séparer.

 

Essayons donc d’abord de discerner l’hystérie avec de bons critères.

Son nom d’hystérie : Le terme est grec. Ustera signifie « utérus » et Usterikos « qui concerne la matrice ou une malade de la matrice ». C’est dire que l’hystérie a toujours été considérée comme une maladie des femmes. Mais ce nom ustera est bien proche de usteros qui signifie « qui est en arrière, ou qui vient après, voire trop tard… ». En fait l’utérus est au milieu, derrière la vessie mais devant le rectum : « Inter faeces et urinas nascimur », comme le rappelle Freud dans le cas Dora après un Père de l’Eglise.

L’idée est que ces troubles divers était du à un déplacement de l’utérus qu’il fallait donc remettre à sa place, mais l’idée, comme le dit Valentin, c’était surtout de remettre la femme à sa place. L’idée générale est que cette affection est due à l’insatisfaction de l’utérus conçu comme un animal affamé et qu’il faut nourrir, notamment d’enfants. Cet animal figure assez bien la structure ouverte du grand Autre comme béance vorace.

Au 19ème siècle, avec le triomphe du scientisme, l’origine sexuelle de l’hystérie est refoulée mais les médecins en plaisantent en coulisse. Charcot à Brouardel dans les couloirs de la Salpêtrière: « Dans ces cas-là c’est toujours la chose sexuelle, toujours, toujours, toujours ». Freud qui entend cela se dit : « S’ils le savent, pourquoi ne le disent-ils jamais ? » .Ce terme a fait qu’on a eu du mal à reconnaître l’hystérie masculine. Surtout il apparaît comme une insulte : il « diffame » la femme en affamée. Du coup faut-il se réjouir de sa disparition du DSM au prix de la perte de son histoire ?

Retenons la constance du rapport au sexuel sur le mode de l’insatisfaction voire de la protestation.

La symptomatologie est-elle plus décisive ?  

L’hystérie peut tout simuler, dit-on. Classiquement elles est corporelle et théâtrale.

Corporelle avec un bon critère : c’est une atteinte d’une partie du corps selon la langue et non selon la disposition anatomique. Ex. : paralysie d’un bras et non du nerf radial.

Il faut tout de même la distinguer de l’hypocondrie où il s’agit d’un objet douloureux dans le corps qui n’apparaîtra sur aucun instrument de détection et ne sera éliminé par aucune exérèse car ce n’est pas un objet du monde.

Et de la psychosomatique où il s’agit de lésions réelles touchant des organes ou des appareils.

Théâtrale, c’est-à-dire impliquant une mise en scène et souvent avec une « belle indifférence ». L’interlocuteur n’y comprend rien de ce donné à voir. Voir quoi ? L’hystérique n’en sait rien ou plutôt son savoir est refoulé. C’est-à-dire qu’il fait retour sous cette forme.

Le refoulement (Verdrängung) est d’ailleurs ce que Freud a théorisé à partir des manifestations hystériques mais il concerne toutes les névroses et même certaines psychoses car il faudrait distinguer répression sociale des convenances et refoulement subjectif, quoique…

Bruyante et en imposer pour de la psychose avec des hallucinations visuelles mais rarement auditives. « Parapsychose hystérique ». Néanmoins la confusion avec une schizophrénie débutante ne sera guère possible après un peu de temps. La difficulté est plutôt des formes pseudo-paranoïaques.

Mais aussi discrète : pertes de connaissance, vapeurs, impression que le corps lâche, phobies assez évocatrices du sexuel.

Aujourd’hui c’est surtout l’angoisse et la dépression qui sont au premier plan, mais c’est bien peu discriminant.

 

Etiologie : Trouble cérébral, simulation, suggestion, le traumatisme, le fantasme…

Avant Freud et parallèlement à sa découverte, il était surtout question de savoir si c’était organique ou psychique et si c’était sincère ou menteur. Arrive Freud. La psychanalyse a commencé avec l’hystérie et elle continuera avec elle… tant qu’elle existera. Car elle a changé. La grande crise hystérique de Charcot a disparu chez nous. La diffusion de la psychanalyse en est peut-être cause.

Freud est passé d’une interprétation exclusive par la séduction d’un enfant par l’adulte à sa théorie du fantasme. Ce qui est refoulé c’est la représentation intolérable pour le moi, toujours relative au sexuel et dans l’après-coup.

Avec Lacan l’hystérie a repris de la noblesse avec le discours hystérique, l’un des quatre qui assurent un lien social entre deux personnes. C’est celui par lequel passe tout analysant.

Aujourd’hui, la symptomatologie est beaucoup moins claire dans la mesure où ce qui fait la tenue de l’hystérie c’est son rapport au père imaginaire pour le contester ou le soutenir. Or celui-ci a perdu de son lustre.

 

De la cause à la structure :

Ce qui est commun à toutes les parlêtres : l’incomplétude du langage,

Ce qui est commun à tous les névrosés :

- l’interprétation sexuelle de ce manque dans l’Autre (du désir de la mère), autrement dit la signification phallique,

- Que la mère n’ait pas le phallus est une présentation imaginaire et tendancieuse de l’incomplétude du symbolique,

- Ce manque garantit une place pour le sujet dans le langage mais exige des sacrifices de jouissance au niveau des orifices corporels qui ont été engagés dans la relation précoce avec la mère,

- Avec le phallus le névrosé est confronté au non-rapport sexuel :

Freud voyait le discord entre les sexes comme un fait quasi biologique, l’horreur de la féminité : angoisse de castration chez l’homme, envie du pénis chez la femme.

Cette présentation imaginaire semblait constituer une impasse irrésistible : pas moyen pour une femme de dépasser une position hystérique.

Avec Lacan, ce non rapport est lié à une différence de répartition des jouissances par rapport au phallus qui ne sont pas complémentaires.

Les hommes seraient pris dans un ensemble signifiant marqué par la limite induite par le phallus, lequel fait point fixe dans cet ensemble fermé et totalitaire : « Tous les hommes sont castrés ». « Il en existe au moins un non castré comme dans tout régime totalitaire. » Logique non aristotélicienne. Théorème de Brewer du point fixe.

Les femmes sont prises dans un ensemble qui ne contient pas cette limite, un ensemble ouvert, dans lequel il n’y a pas nécessité de point fixe. « Les femmes ne sont pas toutes castrées mais il n’y en a pas une qui ne le soit pas ». Il n’y a pas du côté féminin l’équivalent de l’exception phallique, pas de La femme qui spécifierait ce qu’est la féminité. De ce fait la jouissance d’une femme est intéressée par le phallus, limite située dans l’autre camp, mais pas seulement, elle n’est pas toute phallique. Sa jouissance est aussi portée vers le sans limite, vers cette ouverture primitive de l’espace de l’Autre qui semble peu tenter le côté homme.

Chaque sujet désire retrouver l’objet a qu’il a cédé pour pouvoir exister, mais une femme, si elle veut entrer dans l’échange sexuel, est amenée aussi à se faire le support de cet objet cause du désir de l’homme, tout en désirant le phallus que l’homme est supposé avoir au titre de semblant car on est ici dans le signifiant et non dans un jeu d’organes.

Il en résulte que l’hystérie est peut-être une étape obligée vers le devenir femme, étape du tout phallique. En effet l’échec résiduel de ce passage se traduit par :

  • Faire l’homme et rester fascinée par le mystère de la féminité sans être pour autant homosexuelle (Dora et Mme K),

  • Faire la femme, trop bien, la vraie femme un peu évaporée, qui n’est que l’équivalent du phallus,

  • Ne faire ni l’un ni l’autre, créature du 3ème type, hors sexe et encore plus mystérieuse.

Le choix de jouissance quoique nettement suggéré par le sexe anatomique n’en est pourtant pas nécessairement dépendant. Un homme anatomique peut se ranger du côté femme et réciproquement selon les situations.

Quant à l’hystérique mâle, c’est souvent le refus de sa propre filiation ou plutôt légitimité de cette filiation qui lui a été refusée qui l’amène à chercher à se réaliser par la séduction : être le phallus plutôt que par l’avoir.

 

De la structure hystérique au discours hystérique.

Lacan a tenté d’écrire ce qui fait lien social entre les hommes. Ce n’est jamais symétrique. Ce sont les « discours ». Chacun fonctionne avec quatre places :

agent ou semblant ; Autre ; vérité ; produit.

4discours_Lacan

 

Il y a quatre discours obtenus par rotation à partir de celui du maître qui reproduit la condition d’existence du sujet.

 

Discours_Maitre_Hystérie

 

Discours_Analytique_Universitaire

 

  

On voit que le discours de l’hystérique mat en place d’agent le sujet divisé par son désir et qu’il s’adresse au S1 représentant le maître. Sa vérité c’est l’objet de la pulsion qui fait exister le sujet. Ce qu’il produit c’est du savoir chez le maître, savoir qu’il cache ou refoule.

  

La névrose obsessionnelle

Quelques repères bibliographiques :

Obsessions et phobies (Freud 1895 in Névrose, Psychose et perversion PUF 1973)

Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense (Freud 1896 in Névrose, Psychose et perversion PUF 1973)

L’homme aux rats, Journal d’une analyse, Freud [1907] PUF 1974.

La disposition à la névrose obsessionnelle. Une contribution au problème du choix de la névrose (Freud 1913 in Névrose, Psychose et perversion PUF 1973) 

Névrose obsessionnelle (Ch. Melman 2009 in Dictionnaire Larousse de la psychanalyse).

La névrose obsessionnelle, (Ch. Melman, séminaire 1987-1989, éd. ALI)

La névrose obsessionnelle (V. Nusinovici, cours à l’EPHEP 2015)

Topologie de la névrose obsessionnelle (Vandermersch B. 1992 in Douze leçons de topologie à Montpellier ALI 2014)

 

Histoire de la création du mot

Je vais prendre comme axe de mon exposé l’histoire de la création de la névrose obsessionnelle par Freud en montrant comment cette névrose voisine, non seulement avec l’hystérie, dont elle serait un dialecte, mais aussi avec celle de la paranoïa et ce qui les distingue pourtant radicalement.

La névrose obsessionnelle est donc une entité clinique isolée par Freud qui a identifié comme névrose ce qui jusqu’à là s’appelait folie du doute, phobie du toucher, obsession, compulsion etc. (Legrand du Saulle : La folie du doute avec délire du toucher (1875)).

Freud l’appelle Zwangsneurose : névrose de contrainte. Mais quand il en parle en français, il dit « névrose des obsessions ».

En 1895, Freud fait paraître en français, dans la Revue Neurologique, un article Obsessions et phobies où il dit qu’il parvient parfois à les guérir grâce à un travail d’interprétation.

L’idée générale est celle d’une « mésalliance de l’état émotif et de l’idée associée qui rend compte de l’absurdité propre aux obsessions ».

Il donne plusieurs observations très courtes.

Ex : Obs.III :

Plusieurs femmes qui se plaignaient de l’obsession de se jeter par la fenêtre, de blesser leurs enfants avec des couteaux, ciseaux, etc.

« Redressement. – Obsessions de tentations typiques. C’étaient des femmes qui, pas du tout satisfaites dans le mariage, se débattaient contre les désirs et les idées voluptueuses qui les hantaient à la vue d’autres hommes. »

Cela semble un peu réducteur mais Freud est sur une piste, celle qui met la sexualité au cœur du mécanisme des névroses.

En 1896 il écrit « Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense ». C’est une époque où Freud n’a pas encore abandonné sa Neurotica, i.e. son idée que l’étiologie de l’hystérie est un trauma sexuel réellement subi dans la petite enfance.

Il apporte ceci en plus de l’idée de mésalliance : « Dans l’étiologie de la névrose obsessionnelle, les expériences sexuelles de la première enfance ont la même importance que dans l’hystérie, mais ici il ne s’agit plus d’une passivité sexuelle, mais d’agression pratiquée avec plaisir, d’une participation, éprouvée avec plaisir, à des actes sexuels : donc d’une activité sexuelle. » (NPP, p.66). Freud reviendra sur cette affirmation pour la contester.

Dans le même article Freud rapporte un cas de paranoïa chronique et discute de la différence entre névrose de contrainte et paranoïa :

« Dans la névrose obsessionnelle, le reproche initial a été refoulé par formation du symptôme primaire  de défense: la méfiance à l’égard de soi-même. De ce fait, le reproche est reconnu comme justifié ; en compensation, l’importance acquise, pendant l’intervalle sain, par la scrupulosité protège le sujet d’avoir à accorder croyance au reproche qui fait retour sous forme de représentations obsédantes. Dans la paranoïa, le reproche est refoulé sur une voie qu’on peut désigner comme projection, et le symptôme de défense qui est érigé est celui de la méfiance à l’égard des autres ; la reconnaissance est ainsi refusée au reproche, et, comme par représailles, il n’existe aucune protection contre les reproches qui font retour dans les idées délirantes. » (NPP, p. 80)

Malgré ce concept de projection, Freud ne distingue pas encore clairement à cette date la paranoïa des névroses qu’il englobe sous le même titre psychonévroses de défense.  Mais Freud dégage cette notion essentielle : L’obsessionnel croit dans sa mise en cause : ces pensées sont les siennes tandis que le paranoïaque ne peut y croire. Lacan dira en effet que pour croire il faut qu’il y ait une faille dans la certitude et que le paranoïaque n’aura pu être confronté à cette faille dans l’Autre.

Le stade sadique anal.

La névrose obsessionnelle, et spécialement celle de l’homme aux rats, permettra à Freud de développer sa théorie des stades en y ajoutant ce stade prégénital : le stade sadique anal. La fixation de la pulsion à ce stade donnant la clé de la prédisposition à la névrose obsessionnelle.  Freud examinera aussi la question de l’état de développement du Moi,  quand se produit la fixation à ce stade, ce qui lui permettra de distinguer ceux qui en restent à l’autoérotisme et au narcissisme (les psychotiques) et ceux qui parviennent à une relation d’objet (les névrosés). C’est un premier pas pour comprendre la différence entre névrose obsessionnelle et paranoïa.

Lacan, en distinguant nettement la relation spéculaire à l’autre de la relation du sujet à la cause de son désir, i.e. le fantasme, donnera un outil plus performant pour comprendre la différence des mécanismes en jeu dans chacune de ces affections. La constitution du fantasme suppose la réussite d’une première métaphore, la métaphore paternelle, i.e. le Nom-du-Père qui métaphorise le désir de la mère en faisant du phallus le référent inconscient de toute parole. L’obsessionnel est un névrosé, i.e. qu’il a, par hypothèse, constitué un fantasme fondamental : ($ à a) Ce qui le différencie du paranoïaque ou du schizophrène.

L’analyse montre la préférence de l’obsessionnel pour l’objet anal, ce que Freud appelait fixation au stade anal.

En effet dans l’analité la demande vient de l’Autre et le sujet peut croire soutenir son désir en s’y opposant sourdement tout en affectant de s’y soumettre. Lacan note comment l’obsessionnel a tendance à attaquer le désir dans l’Autre pour s’en protéger. Cette défense peut conduire les proches à l’exaspération ou la dépression.

 

Le cas princeps : L’homme aux rats, 1909.

Mais voyons maintenant le cas princeps : L’homme aux rats, publié en 1909. Ce cas est analysé dans un excellent article de Ch. Melman dans le dictionnaire Larousse sur la névrose obsessionnelle. Je vais largement m’en inspirer.

L’homme aux rats consulte Freud car il a lu dans Psychopathologie de la vie quotidienne des choses qui lui ont paru en rapport avec ce qui le tourmente. Ce n’est qu’à la deuxième séance qu’il confie à Freud la raison « qui, dit-il, a été pour moi l’occasion décisive de venir vous trouver ».

« L’impossibilité de rembourser selon les modalités qui lui avaient été prescrites la modeste somme due à une postière. Lorsqu’un capitaine « connu pour sa cruauté » lui enjoignit de payer au lieutenant A qui faisait office de vaguemestre les 3,80 couronnes qu’il avait avancées pour un envoi (de lorgnon) contre remboursement, Ernst Lanzer devait savoir qu’il se trompait. C’était le lieutenant B qui s’était acquitté de la fonction et la postière qui avait fait le crédit. Cette injonction agit cependant comme une incidente (Irruption, Einfall) et il fut pris par la contrainte de la réaliser pour éviter que des malheurs épouvantables ne viennent frapper des êtres qui lui étaient chers. Ce fut alors un tourment effroyable pour essayer de faire circuler sa dette entre ces trois personnes avant qu’il n’indemnise la postière. Il avait perdu ces lorgnons au cours d’une halte et n’avait pas voulu les chercher pour ne pas retarder le départ. Au cours de cette halte, le capitaine cruel, partisan des châtiments corporels, avait raconté ce supplice oriental selon lequel un homme dénudé est attaché assis sur un seau contenant des rats : ceux-ci affamés s’enfoncent lentement dans son rectum… Freud note « la jouissance de lui-même ignorée » avec laquelle le patient lui rapporta l’anecdote, d’ailleurs non sans la plus extrême réticence. Immédiatement surgit la représentation : « Cela arrivait à une personne qui m’est chère ».

Le père d’Ernst était mort peu de temps auparavant : un brave homme, bon vivant, du genre « tire-au-flanc », le meilleur ami de son fils et son confident « sauf en un seul domaine ». Ancien sous-officier il avait quitté l’armée sur une dette d’honneur qu’il n’avait pu rembourser et devait son aisance à son mariage avec une riche fille adoptive.

[….]

A l’horizon amoureux, la dame qu’il vénère et courtise sans espoir : pauvre, pas très belle, maladive et sans doute stérile, elle ne veut pas trop de lui. Le père souhaitait à son exemple un mariage plus pragmatique….

Ses études de droit n’en finissent pas et la procrastination s’est aggravée depuis la mort du père.

[Notons encore cette rêverie où il voit à la place des yeux de la fille de son psychanalyste deux « plaques de saleté ».]

[A travers un transfert marqué par une période de grande agressivité,] l’effort de Freud fut de lui faire reconnaître sa haine refoulée pour son père ; et comment une renonciation relative à la génitalité aboutit à une régression de la libido au stade anal : celle-ci y devient désir de destruction. Ernst semble avoir bénéficié grandement de la cure. La guerre de 14 mit un terme à son élan retrouvé. »

Symptomatologie

Cliniquement on note un certain nombre de points :

Prédilection pour le sexe masculin,

Dissimulation de la maladie vécue comme « faute morale » et non comme maladie.

Idées obsédantes remarquables par leur caractère sacrilège : les situations qui appellent le respect, l’hommage, la dévotion déclenchent des idées injurieuses, obscènes, scatologiques voire criminelles »

Actions compulsionnelles,

Pas de xénopathie : ces idées ne sont jamais attribuées à une puissance étrangère.

Lutte contre ces idées et ces actions par des contre-idées bientôt infiltrées.

Doute sur l’effectuation de tâches mais aussi sur la possibilité d’avoir commis un meurtre à son insu, doute qu’aucune vérification ne peut arrêter.

Mécanisme de l’obsession.

Ch. Melman note d’abord la proximité entre la névrose obsessionnelle et la pensée logique en ce qu’elle dissout « la fonction propre de la cause au profit d’une relation qui lie fermement dans la chaîne parlée, l’antécédent au successeur. »

Charles Melman explique  ensuite le mécanisme obsédant de l’obsession par ce qu’il appelle forclusion du réel qu’il voit à l’œuvre aussi bien dans la religion judéo-chrétienne que dans le rationalisme athée.

En affirmant un lien de filiation avec Dieu, l’instance qui se tiendrait dans le réel, la religion tend à l’apprivoiser. « Une fois annulée l’idée selon laquelle le réel est toujours ailleurs, le seul moyen de faire valoir la dimension du respect à l’égard de l’hôte divin est (de maintenir) la distance. D’où la stase propre au style obsessionnel, le refus de se détacher et de grandir, de franchir les étapes, de terminer des études, voire la cure analytique… »

Mais avec l’annulation du référent dans le réel, la fonction de la cause, privée de son support, se trouve reportée sur tout couple de la chaîne signifiante en liant antécédent et successeur. D’où la nécessité de vérifier sans cesse la rigueur de l’enchaînement et d’expulser l’erreur devenue criminelle. La rationalité en refusant tout autre cause que logique, postule que le réel soit accessible au bout du symbolique. La vérité viendrait au terme du raisonnement et non dans un Autre lieu.

« Religion et rationalité, proposant un même traitement du réel, risquent les mêmes conséquences morbides. » C. Melman.

De son séminaire plus ancien (1987-1989), je retiens ces autres éléments :

- Le refus de céder l’objet anal est en rapport avec la garantie que cet objet lui offre en raison de l’opprobre généralisée dont il fait l’objet dans la société,

- une identification du côté homme qui ne le contraindrait pas à renoncer à une identification à l’autre sexe,

-  un doute fondamental sur l’effectuation de l’acte fondateur du fantasme.

 

Topologie de la névrose obsessionnelle.

Comment expliquer l’invasion de la pensée chez l’obsessionnel par cet objet qui vient s’insérer dans les maillons de la chaîne, avec son obscénité ? On a vu que la forclusion du réel où devrait se trouver la cause dernière, entraîne son retour n’importe où dans la chaîne. Mais comment concilier une disposition névrotique, fondée à la fois sur le refoulement originaire créant la dimension du réel et sur l’existence d’un fantasme fondamental, avec l’irruption de cet objet dans la chaîne alors que ce fantasme fondamental aurait dû l’en rejeter, pour habiter dans le réel ?

Il faut bien admettre une anomalie, au moins temporaire de la coupure du poinçon.

Autrement dit une faille ouverte dans l’acte originaire, fondateur. Si la coupure entre sujet et objet a forme de double boucle, celle de l’obsessionnel prendrait à l’occasion celle d’une spirale, laissant en continuité les deux parties sujet et objet1.

Quelques points que l’on sous-estime parfois.

- D’abord, les TOCs, troubles obsessionnels compulsifs, sont une catégorie du DSM regroupant des symptômes d’allure obsessionnelle. Ça ne recouvre pas pour autant la névrose obsessionnelle de Freud. Ces TOCs peuvent se rencontrer en effet dans la psychose. L’important est la position du sujet à leur égard et sans doute la lutte contre eux sans laquelle il n’y a pas névrose. Notons que le DSM reconnaît l’importance de cette lutte.

- On peut rencontrer chez des hystériques ou des phobiques des symptômes obsessionnels, a minima. Ils peuvent aussi s’accompagner de troubles alimentaires, de préoccupations hypocondriaques.

- On a vu comment Freud cherche un critère pour séparer névrose obsessionnelle et paranoïa. Ce n’est pas sans raison. En effet on rencontre parfois chez des paranoïaques et autres psychotiques des phénomènes d’allure obsessionnelle.

Cela peut s’expliquer par un traitement voisin accordé à l’enchaînement des signifiants : en l’absence de référence à une cause hors du symbolique, c’est le symbolique lui-même qui doit rendre compte de sa vérité. Mais il y a ici une différence radicale. Le névrosé obsessionnel a constitué cette cause, l’objet a, sous forme anale, il ne fait qu’essayer de retenir en pensée l’objet a mis en cause de son désir. Le paranoïaque rejette toute participation à la cause de ce qui se passe. Il n’y a pas de cause hétérogène au signifiant, il n’y a que des preuves qu’il possède mais qu’on ne reconnaît pas ou qu’on lui dérobe. De ce fait le diagnostic différentiel n’est généralement pas difficile à condition d’accorder attention à la position du sujet à l’égard de sa symptomatologie. Dans la paranoïa il y a toujours quelque chose de péremptoire ou de subtilement persécutif.

J’ai personnellement eu deux cas de femmes présentant des symptômes typiques de névrose obsessionnelles qui se sont révélées paranoïaques.

Je vous propose plutôt ce cas de névrose obsessionnelle et la topologie proposée pour en rendre compte. Par souci de discrétion je ne le reproduis pas ici. Vous le trouverez dans 12 Leçons de topologie à Montpellier p.71-73

1 Voir 12 Leçons de topologie à Montpellier p.71-73