Ch.Melman : Le point de vue lacanien en psychanalyse

Charles Melman avait été sollicité par l’Encyclopédie Médico-Chirurgicale pour faire un article sur : « Le point de vue lacanien en psychanalyse ».

Le gabarit en était strictement imposé : « 24 pages dactylographiées, double interligne, 27 lignes de 70 caractères, et comprenant bibliographie, iconographie, résumé et QCM. »

Au texte envoyé en avril 2013, que vous trouverez ci-après, la réponse a été la suivante :

Monsieur et Cher Collègue,

J’ai soumis votre article  … etc.

J’ai le regret de vous annoncer que les deux lecteurs ont donné une réponse négative à la publication de votre article pour les raisons suivantes : les lecteurs estiment qu’il y a trop peu d’études des relations entre psychiatrie et psychanalyse. Que l’étude des œuvres de Lacan n’est pas suffisamment discutée, qu’il n’y a pas assez de discussion sur la technique interprétative de Lacan. Que d’une façon générale il est fort difficile de présenter de façon compréhensive pour des lecteurs non spécialistes une œuvre aussi complexe. Pour ce type de lecteurs beaucoup d’obscurités persistent.

Les lecteurs ont développé une argumentation selon laquelle certains  sujets sont présentés de façon incomplète et d’autres de façon hermétique pour des lecteurs non spécialistes

L’auteur de ces remarques ajoute tout de même : 

Je connais la richesse et l’importance de votre œuvre écrite, la contribution essentielle que vous avez apportée à l’histoire de la psychanalyse mais il est de mon rôle de vous notifier pourquoi les lecteurs ont estimé que cet article ne convenait pas aux objectifs de l’EMC.

Je vous prie … etc.                                                 

Pensant que ce texte pouvait intéresser ses lecteurs, Charles Melman a opté pour le site de l’EPhEP.


Le point de vue lacanien en psychanalyse

Docteur Charles Melman

Psychanalyste. Ancien médecin des hôpitaux psychiatriques.

 

RÉSUMÉ : L’article rend compte de l’œuvre considérable de Jacques Lacan et du développement qu’il a apporté à la psychanalyse à partir de son « Retour à Freud », développement qui donne à celle-ci sa place actuelle et est à l’aune du génie propre de Lacan.

Ce texte met en évidence les points saillants et l’évolution de son œuvre depuis 1936 avec le « Stade du miroir », le plus ancien des textes de ses Écrits.

 

Les circonstances conduisent Lacan à être d’abord président d’une Société psychanalytique de Paris (SPP) avec laquelle il rompra, puis il deviendra président de la Société française de psychanalyse (SFP) qui l’exclura, ce qui l’amènera à fonder l’École freudienne de Paris (EFP). C’est là que son enseignement s’est développé au travers de ses séminaires annuels (1953 à 1979) qui permettent de mesurer jusqu’où il a poussé ses élaborations finales, topologiques, où il situe avec un souci de précision scientifique, l’objet a, dont il dira modestement que c’est sa seule avancée depuis Freud.

Cet article souligne également les trois dimensions essentielles de la parole qui émanent de la clinique : réel, symbolique et imaginaire. Il dégage enfin le rôle de la lettre comme constitutive de l’inconscient.

 

MOTS-CLÉS : Inconscient, Réel, Symbolique, Imaginaire, Objet a, Lettre.

PLAN :

1 – Le Congrès de Marienbad et « le Stade du miroir »

2 – Le début des enseignements et la SPP

3 – « Fonction et champ de la parole et du langage » à la SFP

4 – L’EFP. Réel, Symbolique et Imaginaire, la linguistique

5 – Qu’est-ce que l’inconscient ? L’Autre. La lettre. L’objet a

6 – Les quatre Discours

7 – Les figures topologiques

8 – Le Nœud borroméen

 

1 — Le congrès de Marienbad et le « Stade du Miroir »

En 1936 à Marienbad, en l’absence de Freud malade, se tient le XIVème Congrès de l’International psychoanalytic Association présidée par E. Jones. Celui-ci arrêtera au terme des dix minutes réglementaires, le jeune psychiatre français qui présente une communication intitulée Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je, telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique.[1]

 

Il s’agit d’une étude à caractère scientifique puisque fondée sur des faits d’observation de l’animal et du petit enfant et vérifiée par la cure. Supposé personnel et ultime rempart de l’intimité, le Moi se révèle à cette occasion autre puisque constitué à l’image d’un semblable d’âge voisin, sinon de son propre reflet dans le miroir, dans une saisie illuminatoire voire triomphante qui se produit vers l’âge de douze-dix-huit mois. Cette forme organise dès lors en une unité, un tout, l’ensemble des membres vécus jusque-là dans le malaise de leur disjonction.

Les modalités de cette genèse ont des conséquences nombreuses quoique rarement prises en compte tant est prenante la volonté générale d’affirmer l’identité singulière de chacun des membres du groupe, dût-il se tenir dans une position de retrait par rapport à lui. À moins que l’organisation politique d’une communauté de semblables, sous un régime dictatorial, par exemple, ne vienne d’une façon différente nier l’altérité constitutive du Moi.[2]

Il est vrai qu’au moment de triomphe de sa constitution succède plus ou moins rapidement un temps dépressif lié au sentiment de l’insuffisance du Moi face à une imago perçue dans le miroir comme Idéal. Un sentiment d’intrusion également se produit qui inscrit la connaissance, si on admet que celle du Moi est la première (et peut s’écrire co-naissance) sous le signe de la paranoïa, et susceptible de rendre compte de la fréquence de la méfiance à l’endroit de l’acquisition des savoirs. On peut dire que l’introduction à l’altérité, et d’abord celle de soi-même, constitue la première des crises subjectives, à laquelle le sujet aura affaire la vie durant ; dans ses relations privées et sociales par exemple lorsqu’il se montrera à la recherche d’une réalisation de l’unité avec un partenaire, malheureusement suicidaire pour les deux quand elle réussit.

D’autres remarques à cette occasion sont permises.

 L’une concerne les limites du codage génétique puisque, chez l’animal comme chez l’homme, l’image de l’espèce semble relever d’un processus de socialisation.

Une autre intéresse l’immutabilité de cette image et le démenti qu’elle peut apporter aux déficits fonctionnels : anosognosie de l’hémiplégie, phénomène du membre fantôme, etc. On notera pour l’anecdote qu’on lui doit sans doute la capacité d’investir une dimension variable de l’image du corps dans  l’espace, comme le montre en pratique la conduite automobile, par exemple. Et puis encore le fait qu’elle fonctionne comme un voile pudique jeté sur les fonctions corporelles dont les expressions seront vécues comme autant d’effractions. Si Leriche a pu écrire que « la santé c’est la vie dans le silence des organes », il rend un hommage involontaire à la fonction castratrice de l’imago. La déchirure du voile est le fait de manifestations corporelles qui sont significatives de la vie aussi bien que de la mort.

 

2 —Le début des enseignements et la SFP

Arrêté dans son exposé, l’orateur se découvre le loisir de se rendre à Nuremberg où au même moment se déroulent d’importantes manifestations collectives, exemplaires de cette passion du peuple à vouloir ne faire qu’Un avec le chef aimé, à éliminer toute altérité.

À l’échelle individuelle, la passion de Narcisse est la même et illustre comment peuvent se conjoindre l’amour et la haine, celle d’autrui, de l’autre côté de la frontière, étant le déplacement de celle qui primordialement concerne le Moi.

Dans le champ de la pathologie, relevons ce trait encore, constitué dans le couple Moi – Idéal du Moi pour la délégation esthésique que peut faire le Moi à l’Idéal… le Moi est victime alors d’une anesthésie de type hystérique rompue seulement par une  participation épisodique à la jouissance ou au dégoût prêté à l’Idéal. D’une façon plus générale il serait vraisemblablement instructif de prendre la dynamique de ce couple comme modèle  de la relation, humanisée dès lors, de l’organisme avec son entourage.

C’est d’ailleurs ainsi qu’opère Freud lorsque, dans sa Deuxième Topique, (1925) il la complexifie encore en voyant dans l’esthésie permise au Moi un compromis entre le Ça (les pulsions) et le Surmoi (l’Idéal). En revanche, il prend à cette occasion le Moi comme le représentant d’un libre arbitre dont on sait qu’il est coutumier depuis l’antiquité d’y voir le trait distinctif de l’espèce dans le genre, alors que ce pouvoir est démenti par la vérification de sa dépendance à l’égard de l’inconscient.

Même si la communication hétérodoxe de Lacan à Marienbad n’a pas spécialement retenu l’attention des congressistes ni ne l’a rendu suspect, il ne sera pas l’invité de la princesse Marie Bonaparte qui, en 1939, reçoit Freud en route pour l’exil à Londres et de passage express à Paris. La Princesse a payé de sa cassette la rançon considérable exigée par les nazis et qui sauve le psychanalyste du sort que connaîtront ses cinq sœurs.

Son dépit n’empêchera pas Lacan de se retrouver peu après la guerre président d’une Société psychanalytique de Paris qui aura vu ses premiers responsables, royalistes et intégristes, délégués là pour « protéger la jeunesse d’une idéologie germanique », remplacés par des élèves authentiques (Sacha Nacht avait fait une brève analyse avec Freud à Vienne) ou motivés par d’autres références idéologiques, communistes par exemple pour Leibovici. Lacan, pour sa part, aura fait une cure avec Lœwenstein, transfuge berlinois à Paris depuis 1933 avant de filer à New York en 1939.

 

Ce contexte historique mérite d’être rappelé pour évaluer les réactions que suscitera au sein  de la S.P.P. le succès rencontré par Lacan auprès des élèves. Son séminaire est trop plein alors que ceux de ses collègues sont trop vides. En 1953, la décision est prise à la majorité des responsables que l’enseignement serait organisé sur le modèle médical, avec des cours désormais obligatoires, des examens annuels et un diplôme donnant le droit d’exercer. Une justification moins circonstancielle de l’initiative est liée au fait qu’un magistère d’enseignement associé à la direction de cure risquerait de la conclure sur une aliénation sans remède du candidat et contraire à sa finalité même ; ce d’autant que l’enseignement de Lacan continue de marquer ses différences avec celui de Freud, même s’il ne cesse d’y renvoyer et d’encourager le crédit à donner à des textes sur lesquels en permanence il s’appuie.

Le petit groupe rencontre à cette occasion des problèmes inédits d’ordre logique et auxquels il n’est pas préparé à répondre. Une cure psychanalytique permet-elle de s’affranchir de son désir ou invite-t-elle à le respecter ? Son cheminement passe-t-il par l’invention personnelle permanente du candidat ou passe-t-il par des conventions théoriques qui, forcément impures, sont néanmoins le moyen admis de traiter le matériel inconscient ? Pour le dire autrement, y a-t-il dans l’esprit un ordre préalable qui mène le sujet vers la sortie et qu’il a à découvrir, ou bien doit-il se guider sur la carte, jamais innocente, dressée par ses prédécesseurs et pour quelle issue ?

Ce qui reste instructif dans l’affaire, est que le double magistère que Lacan va devoir exercer, celui à la fois de l’enseignement et de la cure, va manifestement lui valoir non pas la dépendance amoureuse de disciples convertis, mais au contraire la  révolte parfois haineuse d’élèves et de patients dressés contre une conceptualisation accusée de les aliéner à eux-mêmes, cette identité exigée de soi à soi, une fois la séparation institutionnelle et spirituelle acquise, devant malheureusement se révéler peu productive. Il est notable qu’il en a été de même autour de Freud.

 

3 — « Fonction et champ de la parole et du langage » à la SFP [3]

Mais nous sommes encore en 1953, quand des notables de la S.P.P. dont Dolto, Favez-Boutonnier, Lagache, poussés par une majorité des élèves, décident de s’en séparer et se retrouvent à une terrasse de bistrot pour fonder un nouveau groupe, dominé par les universitaires. Ils se voient rejoints par le président en exercice, Lacan. Loyalement, il sera chargé d’établir le rapport : « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse » qui, réunissant les insurgés à Rome, sera la charte reçue dans un certain enthousiasme de la nouvelle Société française de Psychanalyse.

 

Sa vie durant, Freud regretta de devoir s’exprimer avec le vocabulaire de la psychologie, même si le modèle de la thermodynamique devait donner une apparence de scientificité à des conceptions accusées par ailleurs d’être personnelles et invérifiables par d’autres que lui. On imagine aussi comment la mise en suspens des connaissances établies opérée par la psychanalyse et donc l’appel à un nouvel ordre intellectuel et moral allaient susciter la vocation  de fournisseurs de remèdes soucieux d’inscrire leur nom dans la liste des bienfaiteurs de l’humanité.

Pour établir la matérialité de l’ordre découvert par Freud et devant lequel il était resté en arrêt, Lacan accordera un entier crédit aux conditions de l’expérience. Talking cure aura dit la patiente de Breuer qui en rapporta le cas à son ami, ce que les doctes n’ont pas osé traduire littéralement, c’est-à-dire par logothérapie. Le terme de psychothérapie, notons-le au passage, devrait être réévalué, puisque nul ne saurait définir la psyché, ni non plus son état de santé, y étant des souffrances qu’on jugera normales (telles le deuil) ou des bonheurs pathologiques (dans la manie, par exemple).

Au moment même où il inventait la psychanalyse, se produisirent dans l’entourage de Freud des événements scientifiques qui eussent mérité de retenir son attention :

À Genève, la découverte par de Saussure de la linguistique scientifique[4] : le système de communication propre à l’animal humain n’est plus comme chez l’animal, fondé sur le signe, soit un trait indexé à un objet ou à une circonstance, mais sur le signifiant dont la propriété est d’avoir l’index coupé puisqu’il ne produit du sens qu’à être rapporté à un autre signifiant. Production d’un sens, donc, et non plus d’un objet, et rapport non plus avec le réel mais avec un autre signifiant.

Des conséquences se précipitent que nous nous plairons à saisir. La perte de l’objet, qui est au cœur de toute relation amoureuse et rend compte de ses espoirs comme de ses impasses, dramatisée par le complexe d’Œdipe qui l’incarne en la mère et la date de l’effet de séparation produit par le père, est donc l’effet du signifiant. Le sens est systématiquement sexuel – la libido, comme la nomme Freud – si l’objet perdu dans ces conditions est cause de la quête qui entretient, jusqu’à plus soif, le désir. Si le rapport du signifiant ne se fait plus qu’à un autre signifiant, c’est le réel qui est abandonné au profit d’une réalité qui n’est plus que de semblant. Des thèmes aussi disparates que ceux évoqués, quoique gravitant autour du centre de la vie psychique, se prêtent à l’audace d’un centrage simple dès lors qu’ils situent la place du défaut, du manque dont l’animal humain ne se remet pas.

Il faut dire que Saussure lui-même n’en revient pas qui, dans un cartouche, dessine un arbre pour rendre compte du signifié arbre, séparé du signifiant par un trait horizontal. Mais cet arbre, dirons-nous, est défait de son statut objectal s’il est vrai qu’il est un signifié, c’est-à-dire se prête à la vocation équivoque et plurisémantique de tout signifiant et ainsi peut  porter la généalogie, illustre la faiblesse face au roseau, devient le symbole sous lequel est rendue la justice, procure l’ombre heureuse ou funeste, attire la foudre, etc.

Lacan écrira que la fondation  scientifique de la linguistique (noter que Lacan nommera « linguisterie » son utilisation de la linguistique) tient à la barre qui sépare le signifiant du signifié et, avec la pluralité des significations possibles, rend compte de la perte de l’objet qui leur est fondatrice. Est-ce dire que je ne saurais saisir un arbre, le caresser, l’embrasser, le scier, le planter, le heurter, m’y pendre ; cesse-t-il d’avoir une existence réelle ?

Certes non, mais ce réel de l’arbre est appréhendé grâce à un nom qui le désubstantifie… pour l’offrir à des célébrations et des consommations diverses et, s’il termine en bois de chauffage, c’est après avoir perdu sa dignité, être réduit précisément à cet objet qui va disparaître pour m’avoir fourni sa chaleur avant d’entretenir la mienne. La métaphysique naïve du feu n’est pas loin. Si  Saussure peut dire aussi que l’express Genève-Paris de 8h 48 n’est jamais le même, puisque constitué à chaque fois de wagons différents, c’est bien qu’au signifiant répond quelque chose qui n’est jamais tout à fait le même, quitte à ce qu’on se morfonde sur le quai si l’exigence morale et sociale impose ce qu’on appelle la fidélité, c’est-à-dire la destination unique. Un esprit malin demanderait ce qui intéressait de Saussure pour prendre le Genève-Paris de 8h 48.  Mais le terme de fidélité, ici évoqué mérite mieux puisque il pourrait paraître blasphématoire de prêter à Dieu l’intention de sans cesse égarer sa créature, de la faire voyager

pour ne jamais trouver réponse à sa quête, serait-ce Lui-même cachant sa face, méchanceté divine qui a depuis longtemps été dénoncée et est si volontiers transformée par ladite créature en promesse dont la réalisation est seulement retardée à cause de sa faiblesse et de son manque de foi. Il n’y a pas de risque à mettre sur le compte de cette incidence le rejet par le milieu culturel d’une élaboration scientifique capitale.

Plus proche de Freud que Genève, à Vienne même et au même moment, un cercle de philosophes et de logiciens s’attachait à montrer le rôle déterminant du langage dans la vie de la pensée et la constitution de la logique. Wittgenstein fut le dernier de cette équipe dont il peut paraître dramatique qu’elle ait échoué. Ces trois élaborations qui étaient contemporaines et proches – Freud, Saussure, le cercle logico-analytique de Vienne – ne se sont jamais rejointes, au risque de laisser retomber ce qu’il faut bien appeler un progrès.

Lacan ne réussira pas mieux, peut-être pour avoir limité son audience au cercle des psychanalystes, plus intéressés peut-être par la guérison miraculeuse que par une austère logique à laquelle ils ne sont pas préparés,  logique antipathique parce que : « Elle ne parle pas ».

 

4 — L’EFP. Réel, Symbolique, Imaginaire.[5] La linguistique.

Nous essayerons d’introduire ici les grands concepts qu’il a proposés et ce dans le mouvement qui en décida. Avec le stade du miroir nous avons vu émerger, isolée par souci didactique,  une dimension remarquable, celle de l’Imaginaire. Sa mise en place, de fait, n’est pas séparable des deux autres avec laquelle elle fait trio, ne serait-ce que parce qu’elles sont ensemble à la manœuvre.

La dimension du Symbolique relève du fait que le signifiant est symbolique d’un trou, de ce qui fait défaut à la satisfaction, de ce que manque la visée. Ce qu’elle manque ainsi est le Réel en tant qu’il est ce qui résiste donc à la symbolisation, la met en échec, constitue sa limite. Les logiciens étaient déjà, avec Hilbert et Gödel, convenus que le propre de tout système formel était de ne pouvoir faire cercle, que celui-ci était rompu, ouvert, système formel donc générateur d’un impossible. L’Imaginaire enfin est l’écran porté sur le trou et dont l’image du corps est, nous l’avons vu, le prototype, soutien d’un champ de la réalité dès lors résolument anthropomorphe, ce qui s’y présente étant régulièrement rapporté à la forme du corps.

Ces dimensions, constitutives de la vie psychique sont donc établies non par un métaphysicien mais par un clinicien, même si leur auteur se dispense volontiers pour sa démonstration de s’appuyer sur sa pratique. Il entend en effet avancer comme un logicien, c’est-à-dire à l’abri des considérations pathiques qui forcément infléchissent la rationalité au profit d’accommodements jugés opportuns mais qui ne se révèlent pas forcément efficaces. Un choix éthique est ici en jeu, l’estimation que la souffrance et son entretien sont d’abord les effets de la méconnaissance et de faux espoirs

quand une appréhension exacte de la structure permet de prendre en compte l’éventuelle possibilité ou non d’une résolution ; cette attitude a été parfois reçue comme une marque de froideur ou d’indifférence alors qu’elle invite à une fortification de l’âme. Il est troublant de constater que, parvenus à une élaboration voisine du signifiant et en particulier du λεχτον (lecton) soit l’impossible qui, de structure résiste à la signification, les Stoïciens en  soient venus à une éthique semblable.

En revanche, la tâche d’information qui, dans ces pages, est la nôtre, autorise les alibis cliniques.

Ainsi l’accès au Symbolique n’est pas un processus naturel puisque il suppose l’acceptation par l’enfant de la perte de son objet chéri, soit la mère et aussi bien de lui-même comme objet chéri de celle-ci. Double  renonciation qui ne va pas sans drame et qui, quoique effet intemporel de la structure, semble nécessiter l’appui d’une historisation dont le père tient la vedette. Remarquons à ce propos que la sexualité est prise comme responsable du scénario et risque d’en voir son usage ultérieur par l’enfant plus ou moins obéré. Le papa, notons-le, n’intervient qu’au titre de fonctionnaire d’une instance qui ne s’impose pas moins à lui, instance Une qui se tient dans le Réel et lui confère la dignité de conjoindre sa sexualité au devoir de reproduction et, dès lors, au soin et à l’entretien de ses produits.

C’est, dira Lacan, la forclusion du Nom-du-Père, c’est-à-dire le nom attribuable à cette instance Une (nom index car cette instance – Je suis celui que je suis – a la singularité absolue de ne renvoyer qu’à elle-même) qui est la cause de la psychose [6] : c’est-à-dire l’impossibilité de la symbolisation, l’anarchie des sens possibles, la multiplication des Réels et l’absence de vectorisation des propos, la défection de l’Imaginaire et donc de l’image du corps. Cette forclusion implique que l’enfant ne trouve pas chez son père la référence qui l’autorise, soit que ce dernier ne se recommande que de lui-même, soit qu’il l’ait récusée. Comme a pu le faire le névrosé obsessionnel qui refuse le « cadeau » que représenterait son renoncement à l’objet chéri et fait rivaliser le Nom-du-Père avec celui d’une Dame (pourquoi cette instance ne serait-elle pas féminine ?) qui s’en distinguerait par son caractère non plus privateur mais oblatif. À l’opposé, l’hystérique est prête à tout donner des parties de son corps, y compris le corps entier, pour gagner l’amour d’un père qui lui vaudrait d’être reconnue à l’égal d’un fils.

Le tableau-express ici présenté ne vaut que pour montrer le rôle déterminant dans la structure du psychotique comme du névrosé d’une instance inapparente dans le champ de la réalité, mais que pourtant elle commande. Présente dans le Réel et hors-vision (comme le visage du Dieu), elle n’est pas davantage audible puisque la prière ni la revendication ne   suffisent à la rendre éloquente. Elle est donc seulement déductible, à partir de la réduction qui considère chaque signifiant comme le représentant d’un Un et suppose dès lors – comme Frege [7] ou Peano pour la suite des nombres – le zéro comme générateur de la chaîne (et conceptualisable dès lors comme le géniteur), comptable en tout cas comme premier dans la suite des nombres, le sens sexuel venant rétroactivement s’y mêler.

Les problèmes épistémologiques  posés par cette démarche sont nombreux, ne serait-ce que parce que la tentation est forte de l’entendre comme production théorique, voire comme modèle conçu pour expliquer les faits. Cette interprétation, classique au demeurant, risque pourtant de passer à côté d’un effort qui vise à montrer qu’une écriture logique est la matérialité même de l’inconscient. L’instance Une dans le Réel n’est pas ainsi une illusion de la foi ni une habileté théorique pour rendre compte de manifestations cliniques : elle ek-siste, tout simplement. Que sa présence ait été déduite des anomalies de rotation de sa voisine Uranus ne fait pas de Neptune une production théorique : elle existe réellement.

 

5 — Qu’est-ce que l’inconscient ?  L’Autre. La lettre.

 Freud l’interprète comme le dépôt des désirs sexuels refoulés, voire de l’ensemble des idées et des sentiments dont la manifestation publique serait jugée inconvenante. Le désir incestueux, hors-mariage ou hors-norme, l’envie du bien d’autrui, la haine des êtres chers, voire le vœu de leur mort, autant d’exemples que la bienséance refuse sans avoir le pouvoir toutefois de définitivement les étouffer. Ils trouvent inéluctablement les moyens de surgir, plus ou moins explicites, dans la conscience, dont on voit mieux du même coup ce dont elle est gardienne : un conformisme réglé par l’instance paternelle et destiné à légitimer la participation dès lors normée au champ de la réalité. Il n’est pas absurde de voir dans les Dix Commandements le résumé express d’une loi morale prescriptive de la bonne façon de se faire reconnaître par autrui en affichant le pacte conclu avec un Dieu commun. Cette façon passe universellement, au-delà de l’espace géographique restreint couvert par cette loi-là, par le voilement du sexe, serait-ce par un étui pénien ou un pagne. De la sorte, les Dix Commandements peuvent être pris comme l’effet anonyme des lois de la parole engagée dans l’échange.

Freud avait parfaitement identifié la rencontre que fait le locuteur avec un refoulement originaire (Urverdrängung) qui l’attend dans la langue et s’impose à lui, ouverture qui le précède dans la langue, dans l’attente de ce que seront ses propres contributions à venir. Mais qu’est-ce qui est ainsi urverdrängt dans la langue ? Un locuteur est porté communément à croire que la domiciliation hors du champ de la réalité, dans le Réel, dans cette ouverture qui vous aspire du refoulement originaire, de l’instance paternelle, du Un d’exception, est liée au rejet qu’aurait opéré le fils, voire à un parricide comme Freud en raconte le mythe dans Totem et Tabou. On ne saurait dire pourtant que ce père a été refoulé puisque au contraire il se trouve immortalisé et que c’est de lui que se réclame le locataire désormais filial du champ de la réalité. On y est toujours le fils de quelqu’un pour exercer une sexualité dévouée à son service, sacrée par le mariage qu’il bénit.

La question de la matérialité du support qui décide de ces dispositions appelle en cette circonstance un peu de précision. Il est habituel en effet de déplorer l’idéalisme de nos conceptions de la vie de l’esprit, celui-ci restant une énigme (le noumène chez Kant par exemple) maladroitement approchée par les élaborations diverses supposées en rendre compte, le  langage de la psychologie par exemple auquel Freud se sentait condamné.

Le pas franchi par Lacan est d’accepter la leçon qui se dégage de la cure psychanalytique : le matériel de la pensée est le langage même et un sujet en est le produit qui vit à ses dépens : ceux de la langue qu’il transforme sans cesse, et à ses dépens à lui pour ce qu’elle lui conte. Elle lui conte, on l’a vu, la perte de l’objet, la passion d’un désir voué à rester insatisfait, bien étranger à la simplicité de la satisfaction du besoin et de l’instinct chez l’animal, et puis la discipline imposée au désir pour le mettre au service du devoir de reproduction.

On peut relever que ces effets sont liés aux incidences du signifiant, à la découpe donc de la chaîne sonore spontanément continue en éléments discrets, mais réunis pourtant, homogénéisés grâce au sens occasionnel donné par les modalités d’un impossible historiquement quelconque mais pourtant fondamentalement le même : celui de la rencontre manquée, de l’objet perdu.

La condition d’admission dans le champ de la réalité est d’être identifiable par un signifiant, d’être marqué par le trait unaire (einziger Zug, chez Freud dans son article sur « l’Identification ») spécialité de Celui dont précisément la rencontre est impossible, sauf dans la mort, le Père originel, auquel est abusivement imputé  d’ouvrir à ses enfants le grand livre de la dette.

Les manifestations de l’inconscient sont remarquables en ce qu’elles sont supportées par l’irruption dans le champ de la réalité d’une lettre (non plus d’un signifiant) dont la portée est de démentir, corriger ou rectifier le sens du mot ou de la phrase dans laquelle elle s’est trouvée abusivement et fautivement glissée, au grand dam du locuteur. Cette lettre est toujours significative d’un désir privé, insu de l’émetteur ou dissimulé par lui, dissident immanquable de l’ordre moral, au point que Freud a pu dire (à propos du cas analysé sous le titre de « L’Homme-aux-rats ») [8] que l’inconscient  était le lieu  de rassemblement  de ce qu’il y avait de mauvais dans l’homme. Il est vrai que pour Freud la finalité de la cure semblait viser, comme chez les théologiens, la mise au service de l’ordre paternel du mal.

 

Ce clivage de l’émetteur entre un sujet disons officiel et légal et un sujet inconscient, entre la participation à une volonté collective et la manifestation d’un désir privé, inconvenant, et qui ne saurait s’autoriser que de lui-même, pose plusieurs questions, ne serait-ce que parce que la prévalence du désir dissimulé peut – c’est la névrose – contrarier la participation sociale.

Pourquoi le désir inconscient ? Quelle est la matérialité de l’inconscient ? Quel est le support de ce sujet qui se manifeste à l’insu du locuteur pour valoir par éclipse ce qui sera perçu comme vérité ?

Si le signifiant peut être tenu pour responsable du meurtre de la chose, du trou qui répond à l’appel qui lui est fait, ce n’est pas parce que manquerait le dernier mot, le signifiant ultime tel que Mallarmé pouvait le rêver enfin présentifié dans l’écriture du Livre puisque le signifiant de plus ne ferait qu’agrandir le trou, voire célébrer davantage le Un d’exception qui y loge.

Ce qui manque ainsi est la lettre, puisque sa chute intermédiaire, automatique lors de la découpe de la chaîne sonore en unités signifiantes – et ce, ne serait-ce que pour les nécessités de l’articulation – en fait, sans l’intervention d’aucun malin génie, le corps de l’objet qui manque et aussi bien la cause du trou. À l’instar de Cantor qui nomme aleph le nombre qui ne peut s’écrire, celui de l’infini (audace pour laquelle il demande le pardon du Pape), Lacan nomme a (petit a) [9] le trou ouvert par la lettre qui manque et désormais lieu de décharge de celles à venir et dont la chaîne continue va donner sa matérialité à l’inconscient.

Remarquons que la prévalence accordée par la religion à l’instance paternelle, l’instance Une dans le Réel, fait désormais du Un l’objet d’amour et de désir. Les théologiens abondent sur ce thème et il faudra que pour un homme, maintenant, la femme soit une et unique, comme le Dieu lui-même, ce sera la moindre des exigences. Cette destination est pourtant embarrassante car contrariant le désir qui, de constitution, vise toujours autre chose. La conciliation fait, comme on le sait, le fond de la comédie bourgeoise et l’irréductibilité de la cruauté de la tragédie racinienne.

 

Car le désir est devenu mauvais de viser l’objet que la loi du signifiant range dans les déchets, ce qui est à séparer du corps et va grossir les champs d’épandage. Et cet excrément est pourtant en même temps ce qu’il y a de plus précieux, le trésor, puisqu’il entretient le désir. De la sorte, il y a un sujet qui cherche à se faire reconnaître, même si son argumentation s’appuie de façon imparable sur ce que rejette la bienséance – d’où ce caractère de mal dénoncé par Freud – et dont le fantasme est construit par l’objet qui manque (et non plus le Un) et le sujet supporté par la pure et simple fente qu’il cause. C’est de ce lieu qu’émane pour le locuteur surpris, voire décontenancé, l’expression d’un désir ou d’un sentiment qu’il pouvait ne pas se connaître, voire étaient défendus, sinon mis en œuvre en secret. Nous touchons là le malheur propre à l’expression et à la mise en acte d’un désir chez l’homme contemporain, dont nous sommes peut-être en train de sortir.

Lacan dira que l’objet a est la principale contribution qu’il aura apportée à la théorie freudienne. Il est vrai que le trouage dont il rend compte justifie l’érotisation des orifices du corps, nécessaire à une physiologie qui n’a plus rien d’animal, et qui fait du regard, du sein, de la voix et de l’excrément les objets dont la découpe est nécessaire à leur fonction organique respective.

Il conviendrait à cet endroit d’ouvrir un paragraphe sur le corps, puisqu’il est précisément agencé par un savoir, qui est d’abord celui de la jouissance et qui peut s’imposer à son propriétaire en dépit de tout idéal.

On sait  que la  difficulté propre à toute éducation est d’enseigner une maîtrise des fonctions corporelles qui accomplisse  l’harmonie du rapport avec elles. Fascinante chez l’animal, elle ne manque pas de séduire quand elle s’observe chez l’homme, à l’occasion par exemple de l’expression jugée artistique qu’en donne la danse.

Mais ce qui est plus fascinant encore est d’envisager que le fonctionnement des organes est réglé par l’inconscient et appelle alors une approche qui n’est plus seulement biologique. Les remarquables progrès des recherches en biologie peuvent avoir tendance à faire oublier que le corps humain ne peut valablement justifier une approche vétérinaire. Si les anciens voyaient déjà dans le corps humain le temple de Dieu, les modernes y lisent comment, on le perçoit avec la psychanalyse, il est au moins habité par un sujet qu’il serait dommageable de bâillonner pour le bien traiter. Car le corps constitue le lieu Autre dont le sujet reçoit son message sous une forme inversée. D’où il reçoit son propre message, puisqu’on ne saurait prétendre que le locuteur invente à chaque fois le texte de sa partie dans le dialogue ; il est écrit pour lui, plutôt immuable, et son supposé auteur de même que l’entourage y reconnaissent une permanence qui, trop accusée, sera appelée caractère. Écrit sous une forme inversée, puisque la conclusion est présente alors même que l’émetteur ouvre la bouche pour en développer l’argumentation. Cette conclusion est régie pour chacun par les accidents de son histoire en tant qu’ils furent déterminants dans l’interprétation de l’impossible qui va désormais régir pensées et sentiments. Pour l’exemple, il peut suffire de ne pas porter à la naissance le sexe espéré par les parents, ou plus tard la naissance d’un rival, etc. pour qu’une destinée s’en trouve fixée.

 

6 — Les quatre discours [10]

On a vu la radicalité avec laquelle Lacan entend aborder les conséquences de la découverte freudienne, et d’abord celles qui concernent le rôle déterminant du langage dans la constitution de la psyché. Ce rôle va plus loin dès lors qu’il s’avère lier la condition de l’individu à sa participation au discours qui régit le rapport à autrui, et ne sépare pas son développement de l’insertion sociale. Ainsi quatre places, celles du maître, de l’objet, du plus- de-jouir et de la vérité vont supporter la permutation circulaire de quatre signifiants dont on retiendra qu’ils sont notés par des lettres S1, S2, a, $, cela dans un ordre fixe. S1 se rapporte au signifiant maître, S2 à celui qui représente l’objet, la jouissance et donc le savoir, a l’objet perdu et qui se propose comme plus de jouir réel face au semblant que représente S2, et enfin $, sujet barré, celui de l’inconscient et qui ne se soutient que de la coupure introduite par la perte de l’objet. Dès lors, quatre discours sont possibles : (fig. 1) celui du Maître, celui de l’Universitaire, celui de l’Hystérique, celui de l’Analyse.         

La faiblesse de cette exposition est de paraître un assemblage de fantaisie, un inventaire à la Prévert, quoique ce dernier, ami de Lacan en eût sans doute apprécié la nouveauté. Sa force est d’affirmer que les relations sociales permises sont réglées par un ordre de fer fixé par le logos et que la psychanalyse, loin d’être subversive, a sa place prescrite dans le quadrille.

Le Maître qui mène la ronde laisse peu d’espoir d’en sortir, pour le moment du moins.

Trois remarques. On trouve au-dessus de la barre, le champ de la réalité avec de plein droit le signifiant maître, Un, qui s’autorise du Un d’exception et avec, S2 le signifiant qui est appelé et s’offre à la place de l’objet perdu. Au-dessous, dans le Réel donc, l’objet a comme on pouvait s’y attendre, mais comme on s’y attendait moins, à gauche la place de la vérité. Ce terme n’a plus guère cours dans la spéculation scientifique où il ne s’agit plus que de modèle ni dans la philosophique sauf lorsque, comme chez Heidegger, elle devient philosophie du langage. Mais elle ne sera pas la même pour Heidegger et Lacan puisque si elle mène chez le premier à la valorisation de l’appartenance nationale, elle est pour Lacan le pur trou, avant que l’objet réel a ne vienne éventuellement le boucher. La vérité pour Lacan est qu’il n’y a rien ni personne dans la langue qui puisse dire le dernier mot, le savoir ultime, la sagesse irrécusable.

 

Pour donner un peu de chair à des écritures qui autrement risqueraient de paraître abstraites, remarquons les points suivants : le Maître n’est jamais qu’un semblant, quelle que soit l’autorité dont il autorise son pouvoir et ne serait-ce que parce que le Réel le décomplète. Aussi ne tient-il son efficace que de la servitude volontaire de celui ou celle qui incarne le S2, dans l’espoir de confirmer une validation comme objet d’une jouissance si possible réparatrice. Si S2 représente l’esclave, c’est bien lui qui détient le savoir (contrairement à l’allégation platonicienne) et comme l’a prévu Hegel, pour prendre la place du Maître, cocu de l’histoire.

C’est ainsi que les mandarins gèrent le monde, avec l’illusion là encore d’offrir les remèdes à ce qui le rend difficile à supporter. L’hystérique n’a jamais été révolutionnaire, bien au contraire puisque ce qu’elle réclame c’est le Maître assez fort ou assez savant – elle offre régulièrement son corps à la science – pour résoudre l’impasse dont elle se désespère puisqu’elle l’habite. Notons que l’exercice du pouvoir par les femmes ne s’est jamais illustré par l’originalité ni par la douceur ni par l’amour qu’on aurait pu espérer.

Enfin, si la psychanalyse a un statut légitime du fait de faire discours avec les autres, autrement dit de faire elle aussi lien social, avec eux elle tourne en rond et ne change rien à l’ordre établi. Ce qui se confirme à voir le fonctionnement de ses institutions.

La question surgit : est-on condamné à en rester là ?

Retenons que ces discours s’agencent par la grâce de l’instance qui, quoique non figurée, décide, autorise les places du Maître (S1) autrement dit celle du Père et substitue à un rapport jusque-là établi par la violence, la tyrannie, la dictature, celui du pacte fondé sur la partage consenti d’une même jouissance.

S’il est vrai que le sort du sujet est déterminé par son rapport au langage et en tant que celui-ci est veuf de prescriptions propres à guider sa conduite – ce qu’on appelle la liberté de l’homme – s’il est vérifiable néanmoins que la parole en tant qu’adresse à un semblable institue un pacte d’où se dégage ce qu’on peut appeler les lois de la parole, on conçoit que l’exploration de ce domaine telle que l’entreprend la cure psychanalytique va générer chez les spécialistes une multiplication des guides de vie supposés garantir la meilleure. Si Freud est resté attaché au complexe d’Œdipe en tant qu’il inscrit l’irréductibilité structurale d’une privation de jouissance, il était prévisible que les élèves se distinguent par l’offre de conceptions guérisseuses, au gré de leurs névroses et de leurs charismes.

C’est ainsi que le rôle central de la sexualité puis de la pulsion de mort ont été systématiquement contrebattus pour n’être pas vendables. L’examen des publications actuelles faites par les institutions qui se réclament de l’orthodoxie, et dont le centre s’est déplacé aux États-Unis, témoigne d’une orientation dominée par les soucis d’adaptation et d’intégration du patient, le mixage de la cure avec les neuroleptiques et la recherche d’une reconnaissance par le courant qui se fait appeler « neurosciences » et capitalise les postes et budgets de recherche.

L’extension depuis Freud d’un réseau aussi diversifié  de conceptions et de pratiques a au moins le mérite de rappeler que les théories relèvent immanquablement de la subjectivité ou des intérêts de leur auteur. Ceci vaut même pour les sciences dites pures, telles les mathématiques où l’on sait que la guerre entre spécialistes peut être pas moins vive.

 

Si c’est donc la psychopathologie qui alimente l’élaboration, ce dont on pouvait se douter, quelle fut celle de Lacan ? Il n’a jamais manqué de la situer lui-même. C’est l’impossibilité du rapport sexuel qui a alimenté son engagement, orienté par la question de savoir si cet impossible est structural ou occasionnel, simple effet de la culture. En son temps et sans doute encore cette formulation fait sourire, puisque les actes sexuels ne manquent pas. La question pourtant est de savoir s’ils mettent à l’œuvre un « homme » et une « femme » ou bien les fonctionnaires d’un ordre dans lequel ils ont la charge d’accomplir un idéal et satisfaire à un commandement. Leur désir est mis au service d’une fonction et l’exigence d’y figurer également au titre du Un  (un plus un, pour faire un) entretient la méconnaissance réciproque et le conflit conjugal. Si Freud attribue le malaise dans la culture à l’excessive répression qu’elle exerce sur la sexualité, on voit le déplacement opéré par Lacan qui y lit un effet de l’idéalisation exigée de ses acteurs.

Deux questions s’imposent alors. La recherche de Lacan pour y remédier relève-t-elle, encore une fois de l’utopie, ou bien d’une possibilité structurale ? Comment dans ce cas garantir la rigueur de la démarche ?

Que sa manifestation se fasse par le biais de la lettre témoigne que l’inconscient est une écriture, une chaîne littérale dont la mémoire est celle du refoulement imposé par la bienséance, autrement dit la loi paternelle. On conçoit que la perte de l’objet attribuée à son intervention commande un désir privé, bien différent de celui prescrit, puisqu’il est adressé à l’objet a et non pas au Un assigné à sa place. Il ne peut s’autoriser que de lui-même et s’entretenir dans la clandestinité puisque le sujet qu’il anime ne peut s’autoriser d’un Un qui légitimerait son exhibition (sauf à invoquer le Diable).

 

7 — Les figures topologiques [11]

Mais le point intéressant est que, contrairement à la chaîne discontinue du signifiant, la chaîne littérale inconsciente a la puissance du continu et relève dès lors d’un traitement mathématique. La topologie est la science du continu et Lacan va déployer les figures topologiques dont les propriétés sont non pas le modèle mais la condition des expressions de l’inconscient. À l’ébahissement d’un auditoire qui, de formation médicale ou philosophique n’était nullement préparé à l’approche linguistique, voilà maintenant la topologie qui lui est servie au dessert, avec la grimace qu’on devine.

 

L’enjeu pourtant n’est pas sans intérêt : il est de savoir si la psychanalyse disparaîtra et sortira des mémoires du fait de l’activisme soignant et adapté de ses disciples  (il s’agit d’un domaine qui encourage les thaumaturges) ou bien si s’imposera l’approche scientifique capable de séparer le vrai du faux, le possible du nécessaire, et dire la place de l’impossible.

Comment rendre compte de l’infiltration régulière du conscient par l’inconscient, qui ne s’avère pas seulement accidentelle puisqu’elle marque en permanence le cheminement et l’orientation de la conscience qui s’avère agir sous son commandement ?

 

Fort « normalement » c’est dans l’espace euclidien que Freud image,  dispose en gâteau feuilleté, le rapport entre inconscient, préconscient et conscient, l’inconscient étant bien sûr à situer dans les dessous, illustration en étant donnée par sa passion des Tanagra dont il dit que, à l’instar de ces manifestations, elles tombent en poussière une fois amenées à l’air.

La topologie, elle, est indifférente à la forme de la figure (l’imaginaire euclidien donc) pour ne retenir que l’identité de ses transformations à la condition que soit maintenue la connexité des points qui la constituent. Ainsi en est-il de la chaîne inconsciente, indifférente à la forme mais dépendante de la connexité des éléments qui constituent le réseau d’associations qu’elle porte.

Pour rendre compte de la connexité entre conscient et inconscient, Lacan situe le parcours de leurs chaînes sur la face unique d’une bande de Mœbius, (fig. 2) unique bien que sa propriété soit d’avoir deux côtés ; elle a un bord unique lui aussi, et qui sur un cross-cap (fig. 3) ou bonnet d’évêque, marque la coupelle qui, détachée du sac, est l’objet a. Il s’agit d’un objet réel puisque non spécularisable, c’est-à-dire sans inversion de son image dans le miroir. Le tore, (fig. 4) boudin creux fermé sur lui-même inscrit les spires de la demande, trou périphérique, autour d’un trou central qu’elle ignore, comme organisateur de ce qui la transforme en désir.

La bouteille de Klein (fig. 5) encore, boudin ouvert dont la bouche pénètre la paroi (sans la couper) pour s’ouvrir dans son cul, de sorte que l’intérieur est en continuité avec l’extérieur, est le support d’un rapport de l’organisme à son environnement et où celui-ci lui est interne. Projeté dans le plan euclidien, l’environnement est séparé du corps par une frontière et donc porteur d’une hostilité potentielle à amadouer. Un sujet dit « normal » se trouve ainsi coincé entre son corps dont la maîtrise risque de lui échapper et l’entourage qui pourrait le maîtriser. Lacan peut ainsi évoquer le mode de connaissance paranoïaque que met en place le stade du miroir.

 La dimension Autre investie par l’inconscient se définit géométriquement par une extériorité intime dont le huit intérieur et la bouteille de Klein peuvent être le support. L’objet a est ce qu’il y a à la fois de plus extérieur et de plus intérieur au sujet.

Avec ces figures ressassées de la topologie, Lacan a tenté d’acclimater le mode de pensée de ses élèves aux rapports spécifiques à l’espace que la  découverte de l’inconscient venait générer, et alors que les topologues de leur côté les avaient déjà mathématisés. Le bien était là qu’il suffisait de ramasser.

 

8 — Le nœud borroméen (fig. 6) [12]

Il était encore en gésine quand une heureuse rencontre lui donna accès aux travaux de Guilbaud sur le nœud borroméen. Les armes de cette illustre et trine famille étaient faites de trois anneaux noués de sorte que la rupture de l’un quelconque d’entre eux libérait les deux autres. Depuis longtemps Lacan cherchait comment les trois instances constitutives de la psyché, Réel, Symbolique et Imaginaire pouvaient tenir ensemble sans la nécessité d’être liés par l’instance paternelle agissant comme quatrième anneau, faufilé dans chacun des trous ouverts par la juxtaposition des trois autres et les rendant solidaires.

Référé à un nœud borroméen, un sujet peut-il assumer son désir sans, du même coup, être exposé à la psychose et sans être condamné à jouir du Un exclusif qui l’aliène à son  existence ?

Une telle disposition permettrait-elle que s’écrive entre homme et femme un rapport proportionnel ?

Les élèves et les patients de Lacan ont pu voir ses dernières années englouties, entièrement absorbées, matin et soir, déjeuner et dîner inclus, par l’étude de ces nœuds dont les bouts de ficelle encombraient table et planches, voire nappes de restaurant quand il s’agissait de dessins.

La mort est venue l’interrompre sans qu’il puisse ou veuille conclure.

Mais sans doute pensait-il que cette percée aurait peu de suivants et que ses successeurs préféreraient rentrer dans le rang ou entretenir une marginalité ésotérique et sans conséquence. Comme Freud, il ne préjugeait pas de la qualité de l’entourage et savait comment l’avancée la plus rafraîchissante sur la condition humaine pouvait se perdre dans les sables jusqu’à ne plus laisser de trace.

Chacun est à ses affaires, jouit de ses gadgets et n’entend pas être dérangé.

 

Après quelques rapides frissons provoqués en leur temps par la psychosomatique, la médecine a oublié de prendre en compte cette perversion que subit l’organisme de voir son fonctionnement parasité par l’inconscient, et sans doute est-ce aujourd’hui mieux ainsi. Mais le domaine reste à ouvrir où des psychanalystes de formation biologique étudieraient spécialement ce dévoiement des fonctions dites naturelles.

***

Bibliographie

1.. Lacan J., Écrits, Éditions du Seuil, 1966, ou Poche (2 tomes).

2. Lacan J., Le séminaire livre II : Le Moi, Éditions du Seuil, 1978.

3.. Lacan J., Écrits, Éditions du Seuil, 1966, ou Poche (2 tomes).

4. Saussure (de) F., Cours de linguistique générale, Éditions Payot, 1995.

5. Lacan J., Le séminaire livre XXII : R.S.I., Éditions de l’A.L.I. (hors commerce).

6. Lacan J., Le séminaire livre III : Les psychoses,  Éditions du Seuil, 1981.

7. Frege G., Écrits logiques et philosophiques,  Éditions du Seuil, 1994.

8. Freud S., Cinq psychanalyses,  PUF.

9. Lacan J., Le séminaire livre VI : Le désir et son interprétation, Éditions de l’A.L.I. (hors commerce).

10. Lacan J. Le séminaire livre XVII : L’envers de la psychanalyse, Éditions du Seuil ; 1991.

11. Lacan J., Le séminaire livre XXII : R.S.I., Éditions de l’A.L.I. (hors commerce).

12. Lacan J., Le séminaire livre XXI Les non-dupes errent, annexe III, Éditions de l’A.L.I (hors commerce).

 

 

 

QCM

 

1 – Le Stade du miroir de Jacques Lacan tient-il son statut scientifique de :

            L’observation de l’enfant…………....  Oui           

            La pathologie de l’image du corps…Oui

          

2 – Le Réel, le Symbolique, l’Imaginaire sont-ils des dimensions

            Inventées par Lacan……………… Oui                              

            Concernant l’espace……………… éventuellement                       

            Concernant la parole……………… Oui          

 

3 – L’inconscient est-il une invention

            De Freud……………………………Oui                            

            De Lacan……………………………Non

 

4 – Qu’est-ce qui révèle l’inconscient :

            L’introspection……………………   Non

            Le discours.…………………………  Oui      

            Le sexe………………………………..  Oui     

 

5 – Où localiser l’inconscient

            “Dans les dessous”…………………. Non

            Dans le cerveau……………………...  Non

            Dans les effets de la parole.……  Oui     

 

6 – La topologie est-elle pour Lacan

            Un modèle………………………      Non

            Une analogie..……………………    Oui     

            Un outil de transmission…………    Oui

 

7 – Le Nœud borroméen, dernière trouvaille de Lacan, est-il :

            Un désir d’originalité ……………....  Non

            Un témoin de sa clinique………....  Oui 

            Une ouverture pour la recherche… Oui

 

1. Les quatre discours. 2. Bande de Moebius. 3. Cross-cap. 4. Bouteille de Klein. 5. Tore. 6. Noeud borroméen.

 

 Les quatre discours

 

 

bande de Moebius

 

cross-cap